‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 130 sur 178 · Chatoauhiiand, Mrinolrrs (Voiitre-tovihr, t. H, p · texte numérisé non relu

Chatoauhiiand, Mrinolrrs (Voiitre-tovihr, t. H, p

général délicat, un, délié, très délié, très agréable pour les esprits doux et féminins, mais un peu mou et entaché de quelque jargon de spiritualité quiétistc. Fénelon aussi y prodigue trop les expressions volontiers enfantines et mignardes, telles que saint François de Sales en adressait à sa dévote idéale, àsaPhilothée i.

Ce n'est pas au hasard qu*on a écrit ici le nom de saint François de Sales. A tout moment Fénelon le cite, recommande la lecture de ses ouvrages « remplis de grâce et d'expérience », aimables et consolants, où tout est simplicité, sentiment, lumière. Il n'aimait pas seulement son indulgence qui sait s'accommoder aux faiblesses humaines, mais sa manière d'écrire , ce style de u bon homme », dont l'aimable familiarité est au-dessus de toutes les grâces de l'esprit profane. C'est le modèle qu'il propose à ses pénitentes; c'est aussi l'exemple dont il se couvre, comme s'il prévoyait les critiques qui ne lui ont pas été épargnées de nos jours. « Peut-être que moi qui parle, je favorise trop une spiritualité extraordinaire. Mais je ne veux en rien pousser la spiritualité au delà de saint François de Sales, du bienheureux Jean de la Croix et des autres semblables que l'Église a canonisés dans leur doctrine et dans leurs mœurs. » 11 a raison à la fois et tort : raison, parce que le mysticisme de François de Sales, et dans le fond et dans la forme, diflfère assez peu du sien, et qu'il est fort malaisé, d'ailleurs, de fixer la limite où finit le vrai mysticisme chrétien, où le faux mysticisme commence; tort, parce que son mysticisme lui est plus personnel qu'il ne le croit.

« Le moi, écrit-il, est le grand séducteur. » C'est ce moi qui fait l'originalité, mais aussi le danger de sa doctrine; et c'est ce moi pourtant qu'il s'applique à anéantir chez les autres. En moraliste presque aussi pénétrant qu'un la Rochefoucauld, il leur signale les travestissements multiples sous lesquels Tamour-propre se dissimule : « Vouloir àprement la gloire de Dieu, c'est moins vouloir sa gloire que notre propre satisfaction... Une des plus dangereuses illusions de l'amour-propre est de s'attendrir sur soi, d'être sans cesse autour de soimême. » Il faut donc se tenir en garde contre les tromperies de l'amour-propre ; mais, s'il est le grand ressort de nos actions, il faut le redresser, non le briser. Or, que conseille Fénelon aux âmes malades qui ont recours à lui? de se guérir en faisant usage de certains remèdes contre l'excès de l'orgueil ou des

1. Brunetière, Études critiques, 1* série ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. H.

plaisirs? Non, mais de « mourir à soi-même » , expression si- ^'riificative qui revient des centaines de fois sous sa plume. Par celte « mort » il entend la déiiupj)ropriation, autre terme non moins significatif, dont il use et abuse aussi dans ces lettres. Se (lésapp7'oprier, c'est dépouiller sa personnalité, car on n'arrivera au parfait état d'oraison, qui est le parfait état de quiétude, c'est-à-dire de vertu mystique, que si l'on s'habitue à n'être rien. Il y a des momenls où ce niliiiisme quiétiste ressemble fort au nihilisme des Orientaux. Il y en a d'autres où il est exprimé dans un langage qui étonne et repousse.

Soyez lin vrai rien en tout et partout; mais il ne faut rien ajouter à ce pur ri(!n. (Vesl sur le rien qu'il n'y a aucune prise. Il ne peut rien perdre. Le vrai rien ne résiste jamais, et il n'a point un moi dont il s'occupe. Soyez donc rien, et rien au delà ; et vous serez tout sans songer à Tôtro.

On ne saurait dire pourtant que Fénelon méconnaisse tout à fait le péril de cet anéantissement de la personnalité, de cette condamnation de la vie active, lui qui écrit : « La vie intérieure amortit l'extérieure et cause souvent une espèce de langueur. » Encore s'il ne ])r6chait cette vie contemplative qu'à U^° do Montberon ou à M"*® de GrammontlTout se réduirait à « retrancher les longues conversations, et dans les courtes même une certaine activité d'esj)iit qui est incompatible avec le recueill(;nient ». Et l'on se demande, à la vérité, comment ces dames pourront concilier les exigences du monde et celles de l'état d'oraison; mais, on est vite rassuré, car on se persuade que leur <( activité d'esprit » n'en sera qu'amoindrie, sans être étouffée. Mais tant d'autres personnages, clients spirituels de Fénelon, comment feront-ils ? Le marquis de Seignelay, que sa « hauli'ur naturelle » et sa « violence » portent aux plaisirs, qui est entouré d'amis sensuels et corrompus, comment ferat-il pour lire chaque jour un chapitre de YlmitcUion, et pour paraître exlériourement àla hauteur de sa charge, en s'appii. (juant sans cosse à s'humilier intérieurement? Oui, comme l'observe Fénelon lui-même, « on a besoin d'être aidé dans un si pénible retour ». Mais comment nidé'i N'est-on pas un peu poussé, violenté — oh! avec des ménagements inQnis — par un directeur (jui ne souffre pas de réserves dans l'abandon : « Mandoz-nioi votre fond; envoyez-moi tout votre cœur... Je demande là-dessus une réponse prompte, franche et décisive... Venez, ou j'irai vous poursuivre ; » qui est parfois .en conflit

avec ses pénitentes, et le leur fait sentir : « Je vous pardonne d'avoir contre moi les pensées les plus outrageantes... Vous m'avez manqué de parole, ma chère fille, et, ce qui est cent fois pis, vous en avez manqué à Dieu même; » qui, enfin, leur suggère des prières à Dieu telles que celle-ci : « Que tout se renverse plutôt dans ma maison et dans ma famille, que d'y voir votre ouvrage renversé! » Prenons-y garde; poussée à ses extrêmes conséquences, cette morale n'est pas fort loin de ressembler à celle de l'Orgon de Molière.

Ces réserves faites, si l'on ne considère Fénelon qu'au point de vue tout humain du psychologue, on ne peut qu'admirer son extraordinaire clairvoyance, souvent un peu triste, il est vrai, et qui incline au pessimisme. Dans une très curieuse Lettre sur la direction, il fait bien voir qu'il n'ignore pas plus qu'un la Rruyère et les préventions mondaines contre les directeurs de conscience, et les trop réels écueils auxquels ils se heurtent dans une mission délicate.

Les meilleures choses sont les plus gâtées, parce que leur abus est pire que celui des choses moins bonnes. Voilà ce qui fait que la direction est si décriée. Le monde la regarde comme un art de mener les esprits faibles et d'en tirer parti. Le directeur passe pour un homme qui se sert de la religion pour s'insinuer, pour gouverner, pour contenter son ambition ; et souvent on soupçonne dans la direction, si elle regarde le sexe, beaucoup d'amusement et de misère. Tant de gens , sans être ni choisis ni éprouvés , se mêlent de conduire les âmes, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il en arrive assez souvent des choses irrégulières et peu édifiantes.

Mais « quelle folie de mépriser un diamant parce qu'on Ta vu enfoncé dans la boue I » Les bons directeurs sont rares, il est vrai : les uns n'ont ni science ni piété, les autres ont la piété sans la science, ou une science sèche el hautaine sans la piété véritable. Si rares qu'ils soient, ils ne sont pas introuvables, et Fénelon nous trace un portrait complaisant du directeur idéal.

Il faut le chercher sage, mortifié, éclairé, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter, exempt de tout soupçon de nouveauté sur la doctrine et de tout excès dans ses maximes, mais pourtant droit, ferme, prêt àcompter pour rien le monde et les grandeurs les plus éblouissantes... Cette réserve n'empêche point l'ouverture du cœur, la condescendance paternelle, et la simplicité avec laquelle il doit agir pour attirer les âmes; car la véritable gravité est simple, douce, accommodante et même pleine d'une gaieté modeste. Elle €st bien éloignée d'une austérité farouche ou affectée qu'on n'ose aborder. Le malheur est que les personnes lâches et molles, telles que sont souvent les femmes, trouvent trop froid ou trop sec tout ce qui est sérieux et éloigné de

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