‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 132 sur 178 · Lettre à la comtesse de Montberon, 29 jany · texte numérisé non relu

Lettre à la comtesse de Montberon, 29 jany

40 COUUS DE LITTÉRATURE

contesté h l'Yîneloii la finesse, souvent même subtile, mais on lui a contesté le sens prali^iue. Éh bien, ce qui est lo plus remarquable peut-ôtre dans ces Ifjtlresde direction, c'est la façon dont Fénelon traite certaines dévotions « extraordinaires », cet-tains états d'àme ({ui se donnent pour uniques, il écril en 1707 à un religieux qui le consulte sur un de ces cas merveilleux:

Kn ^{\WTu\, ju craindrais fort que la lecture des choses extraordinaires nVùl fait trup d'iuiprcsHloii sur une imagination faible. D'ailleurs Tamour-propre se flatlo alK('>ni<;nt (rtUrc dans l(>s l'Iats (|u'on a ndmirt^s dans les livrcR. Il idg semble que hi seul parti à pn>ndre est de conduire cette personne comme si 011 nu faisait attention 2i aucune de eus choses, et de Tobliger à ne s'y arrùtcr jamais nlle-niênio volontairement : c'est le vrai moyen do découvrir siraraourpropre ne l'attache point h ces prétendues grâces. Uicn ne pique tant l'amour-propre et ne découvre mieux l'illusion, qu'une direction simple, qui compte pour rien ces merveilles, et qui assujettit la personne en qui cUes sont à faire comme si elle ne les avait pas.

Ces dévotes cliimériques, il les ramène à- la vie réelle, a Réf;ler son domestique, mettre en ordre ses affaires, élever ses (>nfants », cela aussi à son prix. Uôver à la perfection spirituelle est bien; dormir est mieux encore : « Dormez autant que vous pourrez : votre corps en a besoin... Demeurez au Ut autant qu'autrefois : je n'aurai bonne opinion de votre état intérieur que quand vous posséderez assez votre âme en patience pour hu'u dormir. » C'est ce môme sens du réel qui le porte à détourner la comtesse de Montberon de mettre sa petite-ûlle au couvent : « Le meilleur la généra, l'ennuiera, la révoltera, la rendra fausse et passionnée pour le monde. » Ne craignons pas, en lisant les Lettres $inrUuelles, de nous perdre toujours dans une mysticité nuageuse. Les familiarités de ton ol d'expression abondent : « C'est un amour-propre d'enfant jaloux d'une pomme, qui pleure pour l'avoir... Tout est pot au laiton ce monde; cbacun de nous est la pauvre Perrette... Il faut traiter les dépits de l'amour-propre comme certaines gens traitent leurs vapeurs. Ils ne les écoutent point, ils font comme s'ils ne sentaient [las. » Nous sourions ici, mais bientôt la causerie fa- . milière s'illumine d'un rayon de ])oésie. Trop de métaphores peut-être précisent à nos yeux et colorent l'idée, mais combien sont d'une justesse frap[)anlel Pour caractériser certains sentiments fugitifs, certain<;s pensées qui traversent Tesprit et bientôt s'évanouissent, il dira tour à tour : « C'est la trace d'un poisson dans l'eau : elle s'efface aussitôt qu'elle se forme... C'est

comme un domestique indifférent, qu'on voit entrer et sortir de sa chambre sans lui rien dire. » Certaines figures, il est vrai, sont répétées à satiété, celles, par exemple, qui sont tirées de l'allaitement enfantin : mais la plupart prêtent au raisonnement un éclat qui n'est pas factice. « On voit sortir du fond du cœur, comme d'une caverne profonde, une infinité de sentiments honteux, semblables à des reptiles sales et pleins de venin... C'est l'amoup-propre qui vit et qui combat contre la mort, comme un malade a des mouvements convulsifs à TagOnie... Cette figure trompeuse du monde, qui passe comme une décoration de théâtre... Après que nous avons bien travaillé. Dieu se plaît à emporter tout notre travail sous nos yeux, comme un coup de balai emporte une toile d'araignée... Ceux que l'esprit de Dieu enivre de son vin nouveau... Ces créatures faibles et malheureuses, qui sont les divinités de la terre, ne peuvent donner la force et le bonheur qu'elles n'ont pas. Va-t-on puiser de l'eau dans une fontaine tarie? » On le voit, ce psychologue, à qui rien n'est caché des secrets du cœur , est un poète qui n'ignore aucune des ressources de l'imagination.

Fénelon à Cambrai* — Sa correspondance* — Son caractère*

La plus grande partie des Lettres spirituelles sont de l'époque où Fénelon vivait exilé dans sonpalais archiépiscopal de Cambrai. Cet exil ne dura pas moins de dix-sept ans, de 1797 au 7 janvier 1715, date de la mort de Fénelon. Il ne contribua pas peu à fixer dans l'esprit du public l'image d'un Fénelon évan* gélique et attendri. Non qu'il eût dépouillé toutes les ambitions ni même tous les ressentiments; comme il gardait à la cour des amis, il gardait des ennemis dans l'Église; les jansénistes etleurs protecteurs, particulièrement M. deNoaUles, en firent l'épreuve à leurs dépens. Mais, dans ce diocèse nouvellelement conquis à la France, où la douceur pouvait seule rendre la conquête définitive, dans ce pays frontière que la guerre désolait, son charme puissant de séduction opéra si bien qu'il apparut à tous comme l'évoque par excellence. Sa bonté affable envers ses ouailles, les soins dévoués qu'il prodiguait aux blessés, l'hospitalilé, large sans faste, que tous trouvaient chez lui, depuis les officiers qui traversaient Cambrai jusqu'aux

paysans que l'invasion avait chassés de leiirs'chaumières, sa gén(^rosi(6 envers l'Élat, à qui il ofTrait ses blés, tout contribuait à idéaliser aux yeux de la foule une vertu très réelle, mais plus humaine peut-être qu'on ne l'imaginait, et d'autant plus curieuse précisément à étudier qu'elle est plus humaine.

On a jugé de façons très diverses le caractère de Fénelon. Les partisans exclusifs du génie purement français, clair cL lo- ILj'ique, tel qu'est celui de Bossuet, mettent surtout en relief la souplesse paifois équivoque de l'homme, ses contradictions, ses petits manèges.

De celte physionomie si mobile il somlile que l'on puisse tracer vingt portraits (lifl'rirnls, cl vin^t porlraits daiiK chacun desquels il y ait quelque chose (le Fénelon, sans qu aucun cependant soil le modèle tout entier. On 0 ncorc : quand on a rassemblé succossivemont tous les traits qui doivent s(>rvir à le peindre, et que, Tun après Taulrc, on les a fldëlcmcnt reproduit!, il ne manque plus qu'une louche, la dornii'ro, cl, selon comme on la donne, c'est un tout autre personnage ausi>ilôt que Ton voit apparaître. C'est qu*ll y a de tout en lui. Saint-Simon avait raison : du docteur et du novateur, pour ne pas dire de l'hérétique; de raristnciale cl du philosophe, au sens où le xvnr siècle allait entendre ce mot; de Tanibitieux etdu chiétien; du révolutionnaire et de l'inquisiteur; de Tutopisle et de l'homme d'État; du bel esprit et (le Tapôlre : tous les contraires dans le m(*>me homme, et dans un seul esprit toutes les extrémilés... C'est pourquoi, sans doute, quelque chose de celle physionomie ondoyante échappant toujours au peintre le plus habile, il demeurera toujours, dans tous les porlraits qu'on en retracera, quoique chose <l'indécis, de floUnnl et de nébuleux '.

Marquer ces contrastes, ce n*est guère que refaire Tadmirable portrait de Fénelon par Saint-Simon. Mais n'est-ce pas trop appuyer d'un cùlé qu'ajouter, comme on ajoute :

Si ce n'(î8t i)as une nature fausse, h nos yeux, c'est au moins ce que l'on Ijourrail appeler une nature « insincî're », je veux dire qui manque de sincérité, mais sans avoir clairement conscience qu'elle en manque. En religion comme en politicpie, et en conversation comme en affaires, Fénelon a le RoAl des voies détournées, et, l'ayant naturellement, sans réflexion ni calcul, il croit néîjninoins (jue ce sont les voies droites. Ne serait-ce peut-être pas là l'explication dernière de ce qu'il y a d'indéchiffrable dans cette curieuse et attirante physir»nomie de grand homme?

I. Ilrunctièro, Histuirc et lilfn'atnre , t. II. M. Jules Lemaitre, dans tes UMailfons (I.'*n)frr«*), :i exprimé les m«*inps réserves, mais il n'affirme pas aasii poiilivenii'iit (|iifî M. liniiH'tiiTC , et le sonnet qu'il ronsucro ù Fénelon s'achève sur une

sorte de point d'iiit<Trog:ition :

Itoiitfiix Ki'ni»*, rlnmîîP ««n In roin|>lPxit6,

(Jiii ))r<iii;ii> la naliirt' t>t la >nn|>liril^,

l'ii Chili iiii> iiKiniclnnt n'spirn ilanit ton aiivro,

Un Chili ino féminin, on no sait d'uii venu, l'ii ol)>icur Apollon t«> ill cyftne et couleuvre, Kt, toujours tortueux, tu re^itUit ingénu.

FENELON 43

Ouvrez, d'autre part, l'ouvrage de M. Emni. de Broglie, Fénelon à Cambrai, quel homme différent vous apparaîtra ! Fénelon est ici bon, sensible, sincère; et ce ne sont pas des conjectures que l'auteur hasarde, ce sont des faits qu'il laisse parler. Oui, mais non moins clairs, non moins probants dans l'autre sens paraissent être certains autres faits ou documents dont triomphent les ennemis de Fénelon, car il a encore ses ennemis acharnés comme ses amis enthousiastes. Au reste, comment expliquerait-on avec netteté les contradictions au moins apparentes de cette nature complexe, alors qu'il déclarait ne pas pouvoir les expliquer lui-même?

Je liens à tout d'une certaine façon, et cela est incroyable; mais, d'un autre façon, j'y tiens peu, car je me laisse assez facilement détacher de la plupart des choses qui peuvent me flatter. Je n'en sens pas moins l'attachem ent foncier à moi-même. Au reste, je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. Le défaut subsistant et facile à dire, c'est que je tiens à moi, et que l' amour-propre me décide souvent... Mon état ne se peut expliquer, car je le comprends moins que personne. Dès que je veux dire quelque chose de moi en bien ou en mal, en épreuve ou en consolation, je le ^trouve faux en le disant, parce que je n'ai aucune consistance en aucun sens.

Il y a une certaine coquetterie déjà et une certaine complaisance d'amour-propre à s'analyser et à s'humilier ainsi. Le problème que Fénelon semble . ainsi nous proposer sera-t-il jamais résolu? Il n'y a pas apparence qu'il le soit pleinement. Fénelon est ainsi parce qu'il est Fénelon. Mais il est permis de croire qu'on se rapprochera d'autant plus de la vérité sur lui qu'on tiendra plus compte de ce fait, déjà observé par Saint- Simon, bon connaisseur en la matière : c'était un prélat grand seigneur, dont la vie ne fut pas tout une et droite comme celle de Bossuet, et qui put garder jusqu'au bout, avec cet air de bon goftt qui, dit encore Saint-Simon, tient de l'usage de la meilleure compagnie, une finesse, une légèreté, une dextérité d'honnête homme, un sourire de brillant causeur qui volontiers a le dernier mot, une adresse de politique qui n'aime point à être battu, moins encore à être dupé. Un gentilhomme, en dépit de son humilité chrétienne, ne perd jamais tout à fait l'orgueil de la naissance. Dans une lettre de direction il conseille au vidame d'Amiens de choisir un ami « d'une naissance et d'un mérite » qui conviennent à ce qu'il est dans le monde. Il a la guerre en horreur; mais quand, par une sollicitude mal inspirée, la mère d'un de ses jeunes parents veut le dérober

an service des armées, il lui fait enlendre qu'on n*esl plus gentillionimo quand on se refuse à servir. Il maltraite souvent en paroles la cour, qu'il aime peut-être plus qu'il ne dit et ne croit; mais s'agit-il de son neveu, le marquis de Fénelon, il nedit plus que « l'art de faire sa cour gâte les hommes de toute» les professions »; il lui permet et lui ordonne d'ôtre courtissn^ avec mesure sans doute.

Il esl vrai qno le principal est do s'instruire et de s'appliquer à son devoir; mnis il faut au.«4si so procurer quohiuo considération, et se pn'parcr quelque avancornent : or, vous n'y réussirez jamais, et vous demeurerez dans l'obscurité sans (Hablissument sortable, à moins que vous n'acquériez quelque lalent pour mnnu^er toutes les personnes en place, ou en chemin d'y parvenir. C'est un soin tranquille et modéré, mais fréquent et presque continuel, que vous devez prendre, non par vanité et par ambition, mais par fidélité pour remplir les devoirs de votre état, et pour soutenir votre famille. Il ne faut y mêler ni empressement ni indiscrétion ; mais, sans rechercher trop les personnes considéra bl(!s, on peut les cultiver, et profiter de toutes les occasions naturelles de leur plaire.

Un gentilhomme peut et doit être soldat et courtisan ; pourquoi ne serait-il pas ministre? Richelieu l'a été. Dans ses Dialogues des morts, Fénelon n'épargne pas Richelieu ; en revanche, dans les siens, Vauvenargues fait dire par Richelieu à Fénelon : <( Vous qui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits, ne vouliez-vous pas. vous insinuer dans les esprits,. faire prévaloir vos maximes?... Vous vouliez assujettir leshommes à votre génie particulier. Croyez-moi, c'est là de Fansbition, » Et Vauvenargues n'est point un détracteur de Fénelon; peut-^tre môme, s'il avait parlé en son nom, lui eût- il fait plutôt honneur de cette ambition, lui qui donnait pour<ie.^ vise à l'homme : « Aimer les passions nobles. » Getteambitîon lalonte et plus ou moins inconsciente a pu s'engager dans des chemins détournés en cj-oyant suivre la grande roule; mais jamais elle ne l'a fait descendre au métier de complaisant. Toujours il garda l'indépendance du gentilhomme en maintenant la dignité du prélat. L'éveque de Saint-Omer insinuait que sa conduite en certaines affaires religieuses pourrait lui nuire à la cour. Sa réponse est ferme et haute.

A r/'^'ard du roi dont vous me parlez, p(>rsonne ne surjiassera jamais mon zMc, mon ri>sp(M*l, ma soumission et ma reconnaissance ; mais nermcttes-inoi de vous «lire, Mon«eij,'neur, que c'est Dieu et non pas le roi qu il faulmollrt* devant les yeux di»s évèques lorsqu'il s'agit des choses purement spirituelles. Je itérais bien malheureux et bien indigne de mon miui]»lêre si ma conscicuço

ne suffisait pas pour me déterminer à mes fonctions dans une matière si grave, el si on avait besoin de me presser par des réflexions de politique mondaine.

Cette fierté de ton , cette aisance de manières, cette distinc-» tion générale d'allure, ne sont pas inconciliables avec la piété la plus sincère et la simplicité la moins jouée. Nous savons par des témoins de sa vie à Cambrai qu'il savait « se rendre simple avec les simples, enfant avec les enfants ». Aurait-il pu soutenir près de vingt ans cette longue comédie? Il y avait donc chez lui un fonds de candeur avec un fonds d'habileté. De cette candeur naturelle naissent l'abandon, la familiarité et même une certaine gaieté douce ; témoins les lettres au chevalier Destouches, le « cher bonhomme », un épicurien à la morale facile, que Fénelon s'étonne d'aimer : « Pourquoi ce grave archevêque aime-t-ii tant un homme aussi profane ? Voilà un grand scandale, je l'avoue; le moyen de m'en corrriger? » Et ailleurs, à propos des excès de table du chevalier : « Je crains votre impénitence sérieusement, vous mourrez par vos appétits gloutons : voilà une étrange mort... Oh! si je vous tenais! Quos ego.,, » C'est sur le même ton qu'il écrit à ses neveux Fanfan (le marquis de Fénelon) et Panta (l'abbé de Beaumont) ; mais ici la tendresse prend un accent plus pénétrant et plus attendri.

Il y a sous mes fenêtres cinq ou six lapins blancs qui feraient de belles fourrures ; mais ce serait dommage, car ils sont fort jolis, et mangent comme un grand prélat. Je vois aussi deux petits coqs, Tun noir et l'autre à plumage couleur d'aurore. Ils sont comme la France et l'Empire ; le noir est Achille, et l'aurore est Hector... J'ai vu quelques jolis paysages de vallons et de coteaux sur le bord de la forêt de Mormal. J'embrasse le vénérable et les non vénérables marmots. Je suis tout à toi, mon cher et unique Panta... Je ue vis plus que d'amitié, el c'est l'amitié qui nie fera tnourir. Je ne vois ici le printemps que par les arbres de notre pauvre petit jardin... Oh I que je vous souhaiterais à leur ombre !... Vous avez des espaces immenses à parcourir; vous allez égaler les erreurs d'Ulysse. Je compte tous vos pas, et mon cœur en sent le prix. Cotte absence nous préparera la joie d'une réunion... Les noyer» morts m'ont affligé : c'était ruris honos^.

Cette dernière lettre est du 22 mai 1714, quelques mois seulement avant la mort de Fénelon. Il est naturel qu'en ces derniers temps ràrae de Fénelon se répande en effusions attendries. Mais il ne les a pas attendus pour donner à Tamitié le meilleur

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