‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 133 sur 178 · L'ornement de la campagne · texte numérisé non relu

L'ornement de la campagne

lie lui-même. C'est l'amiliô qui consolait son exil; mais Tamilié a aussi ses amertumes. En 1710, l'abbé de Langeron mourait : « J'ai perdu, disait Ténelon, la plus grande douceur de ma vie... J'ai le cœur bien malade. — Les bons amis, écrivait-il Irois mois après à son neveu l'abbé de Beaumont, sont une ressource dangereuse dans la vie : en les perdant on perd trop. Je crains la douceur de l'amitié. » Ceux qui refusent à Fénelon la vraie sensibilité ne restent pas, j'imagine, tout à fait insensibles à certaines confidences dont l'accent douloureux ne saurait tromper.

Les vrais amis font noire plus grande douceur et noire plus grande amertume dans la vie. On serait tcnlé de désirer que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour ; ou, pour mieux faire, k Tcxemple de l'hil(''mon et Baucis, l'un devrait dcîvenir chêne au moment où il verrait l'autre auprès de lui devenir peuplier. Ceux qui n'aiment rien voudraient <.>nterrer le genre humain, les yeux secs et le cœur content ; ils ne sont pas dignes de vivre. Il en coûte beaucouj) d'être sensible k Tamitié, mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoir pas, et ils aiment mieax souffrir que d'être insensibles i.

Il avait perdu le duc de Chevreuse en 1712; il perdit le duc de Beauvilliers en 1714. Ce fut le dernier coup qui le frappa. Le 2S décembre 1714 il écrivait à la veuve de son ami : « Nous retrouverons bientôt ce que nous n'aurons point perdu ; nous en approcbons tous les jours à grands pas; encore un peu, et il n'y aura plus bientôt de quoi pleurer. » Dix jours après il mourait lui-môme.

Le doux, le tendre Fénelon, ne mérite-t-il plus sa réputation légendaire? Après une lecture de sa correspondance, il me semble qu'on peut répondre : « Il n'était pas doux, mais il était tendre. » 11 n'était pas doux au sens où on l'entend d'ordinaire, car on a pu dire que sa douceur était implacable; en tout cas, il y avait dans cette douceur quelque chose de voulu et de persévérant, qui risque de nous cacher ce que le tempérament a de personnel, de mobile, d'accessible aux impressions contraires. 11 n'y a point là de mystère ni de comédie jouée ; combien d'autres voyons-nous dérober au public et se dérober h eux-mêmes une vivacité réelle sous une douceur apparente ! L'orgueil aristocratique a dû subir le joug et prendre au moins les dehors de l'humilité chrétienne. En revanche, le cœur ne changea pas et demeura toujours chaleureux. Peutêtre savait-il haïr; certainement il savait aimer.

i. Lettre au chevalier Destouches, i*' nov. 1713.

XIIÏ

La correspondance avec le duc de Bourgogne* Les idées politiques de Fénelon*

Les deuils successifs qui attristèrent ces dernières années avaient élé (sauf la mort de Tabbé de Langeron) précédés par un deuil plus poignant encore : en 1712, le duc de Bourgogne était mort. Toute l'œuvre passée de Fénelon, tautes les espérances de son œuvre future s'écroulaient.

Pendant cinq ans, la disgrâce de Fénelon avait interrompu toute relation entre le précepteur et l'élève. Enfin celui-ci, nommé au commandement de l'armée de Flandre, traversa Cambrai en avril 1702, vit ou plutôt entrevit l'archevêque, en public, et un petit quart d'heure. Il l'avait déjà assuré, par une lettre secrète, de sa Qdèle affection. A vrai dire, Fénelon ne l'avait jamais tout à fait perdu de vue : ses amis, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le tenaient au courant de tout. Mais c'est seulement quelques années plus tard, en 1708, que les relations entre Fénelon et le duc de Bourgogne reprennent quelque activité. On assiste alors à ce spectacle curieux d'un général qui rend compte à un archevêque de ses opérations militaires comme de ses scrupules moraux, et d'un archevêque qui se fait avec empressement et le directeur de conscience et le collaborateur, presque le premier lieutenant d'un général. Quelle idée cette correspondance nous laisse-t-elle de tous deux? On Ta dit trop bien pour que je sois tenté de le dire autrement.

<::hose singulière 1 on prend avec Saint-Simon une idée, une impression du duc de Bourgogne bien plus grande et plus favorable qu'avec Fénelon. Soit que ce dernier, dans Téloignement, n'ait point assez connu les qualités tardivement développées et les mérites supérieurs qu'on a loués dans ce jeune prince ; soit qu'à titre d'ancien précepteur, il ait été trop disposé à le juger jusqu'au bout comme un enfant ; soit qu'à ce titre de maître et de précepteur ■toujours, il se soit montré plus sévère et plus exigeant envers lui, comme un Jiabile et consciencieux artiste l'est pour son propre ouvrage, il est certain que les lettres de Fénelon qui traitent du duc de Bourgogne sont continuellement remplies des censures les plus précises et les plus nettement articulées, excepté les dernières de ces lettres , qui se rapportent aux huit derniers mois -de la vie du prince. Ce n'est que dans une lettre du 27 juillet 1711 (et le prince mourut le 18 février 1712) que Fénelon, écrivant au duc de Chevreuse, dit pour la première fois : « J'entends dire que M. le Dauphin fait

beaucoup mieux. Il a dans sa place et dans son naturel de grands pièges et do «riindcs ressources. La religion, qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir ; quand il la prendra par le fond, sans scrupare sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par mol, ni par aucune personne du moufle ! » Dans une lettre du 15 février précédent, Fénelon était encore mécontent et très en méfiance : « Ne vous contenterez-vous pas, écriTait-il au duc de Ghevreuse, des belles maximes en spéculation et des bons propos de r. P. (duc (le, Hoargngne) ? Il se paye et s'éblouit lui-même de ces bons ppoj)i»ri va;,MiL'.s. On dit qu'il est toujours é;,'alem«;ul facile, faible, rempli de puérilités, trop attaché à la table, trop renfermé. On ajoute qu'il demeure content (1(5 sa vie obscure, dans l'avilissement et dans le mépris public. On dit que M^np la (luch(;ss(> dcj Bourgogne fait fort bien pour le soutenir, mais qu'il est honteux ({u'il ail besoin (l'être soutenu par elle... »

Dans les nombreuses k-llnjs de Fénelon oh il parle du prince, il y a deux parts à faire : celh; d(i l'opinion même de Fénj.'lon et des reproches ou des conseils (lu'illui adresse, et celle de l'opinion publique, qu'il recueille avec anxiété à son sujet et dont il se fait l'écho direct et presque offensant, pour l'avcrllr, le ])réinunir et l'obliger à en tenir com])te. F('nelou ne croit donc pas tout ce qu'il ra[)porto, mais il juge de son devou- d'en informer le jeune prince, pour qu'il avise à conjurer ces faux bruits et à détruire ces préventions injurieuses de ro])inion, de buiuelle, après tout, dépendent même les grands de la terre. Si (juebiue chose pouvait être nécessaire pour convaincre de la profonde slncérilé chréti(înne de Fénelon et do sa haute rectitude morale, cette correspondance avec le duc de Bourgogne ou <^ son sujet suffirait k en donner la pr^'uvt; ; car, au ])oint de vue humain et k celui de la cour, il n'est rien de plu» vif, de i)lus désobligeant, de plus blessant mém(j ni de plus âpre en fait dovérité : il n'y a rien là qui tende à ménag(>r et U prolonger le crédit par aucune flatterie ni louange. Il fallait que le duc de Bourgogne eût été bien maté et dompté dans sa nature première pour ne pas regimber contre de tels avis, qui entraient plus avant que l'épiderme et ({ui piquaient jusqu'au cceur >.

Le point d<';licat, c'est de savoir si c'est la nature de prînco ou réducalioii donnée par lYînelon qui doit être déclarée responsable de certaines puérilités ou défaillances. M. Nisard a vite tranché la question en afiirnianl (jue l'éducation est responsable de tout. Du vivant mérncî de Fénelon, plus d*un Taflirmait déjà, et Fénelon n'i^'uorail pas le reproche, puisqu'il l'écarle en affectant de le mépriser.

Il me revi(!nt par le bruit public qu'on dit que vous vous ressentez de l'éducatiou (]u'on vous adonnée; que vous avez une dévotion faible, timide et scrupuleuse sur des bagatelles, pendant que vous nt'gligcz l'essentiel pour Soutenir la ^M'and(îur de votre r\\\\\^ (ît la ^'loirc des armées du roi. On ajoute qu(^ vous êlcs amusé, inappliqué, irrésolu ; que Vous n'aimez «(u'uno vie particuU('>re et obsi!ur(; ; que votre goiH vous éloigne des gens qui ont de relevatiou (>t de Taucbice ; que vous vous accoutumez mieux de donner votre confiance à des esprits faibles et crainlifs, (pii ne peuvent vous donner qaedcs Conseils déshonorants. On assure que vous ne voulez jamais ricnhasanler»

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