‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 141 sur 178 · L.a composition; souplesse et laisser-aller de la eauserie · texte numérisé non relu

L.a composition; souplesse et laisser-aller de la eauserie

Analyse sommaire.

Mais défions-nous des louanges hyperboliques dont Fénelon lui-même n'eût pas voulu. Dans son Éloge de Fénelony Maury dit avec emphase : <c Son traité de ÏÉducation des filles devient le code universel des épouses et des mères. » Non, c'est une œuvre de jeunesse à laquelle un charme de jeunesse reste attaché, mais qui de la jeunesse a la mollesse un peu abandonnée comme la grâce. Écrit au xvii® siècle, le « traité » qu'exalte Maury ne saurait être le « code » définitif de la pédagogie féminine. Mais il ne faut même pas le prendre pour un traité et le juger comme tel. Ce petit livre aie laisser aller delà lettre, les replis sinueux

il COUUS DE LITTÉRATURE

(le ia causerie. Point d'enchaînement systématique, de transitions marquées ; à certains endroits même, semble-t-il, point de suite, ou plutôt une suite insensible, car Fénelon ne marché pas au iiasard, mais la composition flotte çà et là, comme indécise, et cette indécision môme est une grâce de plus; mais la grâce ne se passe jamais impunément de la force, et des longueurs subsistent, des négligences, des contradictions même. Vu regard rapide jeté sur l'ensemble ne sera donc pas inutile. Dès lo début, avec une décision qui ne lui est pas habituelle, Fénelon pénètre au cœur même de son sujet : rien n'est plus important que l'éducation des filles, mais aussi rien n'est plus négligé. Quelle diiFérence avec les soins qu'on prend do Téducation des garçons!

Rien n'est plus négligé que Téducation des filles. La coutume et le caprice ëes mères y décident souvent de tout : ou suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction. L'éducation des garçons passe pour une des principales aftnires par rapport au bien public ; et quoiqu'on n'y fasse guère moins di^ fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup (lo lumières pour y réussir. Les plus habiles gens se sont appliqués k donner des règles dans celte matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges! Combien do dépenses pour des impressions de livres, pour des recherches do sciences, pour des méthodes d'apprendre les langues, pour lo choix den professeurs I Tous ces grands préparatifs ont souvent plus d'apparence quo de solidité ; mais enfin , ils marquent la haute idée qu'on a de réducaUou ëcs garçons,

Fénelon accorde que les femmes ont l'esprit, comme le corps, plus faible que les hommes, qu'il n'est point à propos de les engager dans des éludes trop étendues ou trop particulières dont elles pourraient s'cntcler. Mais plus elles sont faibles, plus elles ont besoin d'être fortifiées, pour être à la hauteur de leurs devoirs, dont Fénelon montrel'importance (chapitre 1").

« Voilà ce qui prouve l'importance de bien élever les filles; cherchons -en les moyens. » La transition est d'une netteté irréprochable ; mais Fénelon s'échappe aussitôt, et, avant d'indiquer les moyens, esquisse une critique des « éducations ordinaires » (chapitre II). 11 excelle à relever ainsi, par quelques digressions piquantes, ce qu'un ouvrage purement didactique pourrait avoir d'un peu monotone. Cette digression n'est pas, d'ailleurs, un Iiors-d 'œuvre; avant de jeter « les première fondements » de l'éducation vraie (chapitre III), il convient de ruiner les fondements de l'éducalion mal entendue. Du chapitre lit Jusqu'au chapitre IX, c'est de l'éducation des enfants qu'il s'agit, de l'éducation morale avant tout, mais sans pi*éjudice do

réducalion physique. Toute cette éducation est dominée par le principe dont Rousseau abusera, mais qui alors marque une réaction salutaire contre la routine d'une pédagogie surannée : « Il faut se contenter de suivre et d'aider la nature. » Sur l'éducation de la curiosité chez l'enfant il y a là des page& précises et neuves; mais le chapitre IV {Imitation à craindre) est superficiel et bien court, mal rattaché au chapitre V (fnstructions indirectes) ^ qui est de beaucoup le plus développé de l'ouvrage. C'est qu'ici se développe h l'aise la méthode essentielle, chère à Fénelon, la méthode indirecte, lente, aimable,, qu'annonce suffisamment le sous-titre : Il ne faut pas presser les enfants. Poussée à l'extrême, la méthode est discutable, mais elle sert de point de départ à une psychologie de l'enfant, qui est d'un observateur exact et d'un pédagogue consommé.

Entrant plus avant dans le détail, Fénelon recommande de profiter du goût qu'ont les enfants pour les fables et pour les histoires, et de captiver par là leur imagination (chapitre VI). C'est la méthode qu'il suivra lui-môme dans l'éducation du duc de Bourgogne. 11 l'applique ici à l'histoire sainte elle-même et à la suite de la religion à travers les âges, à l'exposition et h l'explication des dogmes, que des images sensibles devront rendre intelligible à l'imagination des enfants. Longuement, dans les chapitres VII et VIII, Fénelon insiste sur l'enseignement des principes de la religion, sur la lecture du Décalogue, sur les sacrements.

C'est seulement à partir du chapitre IX qu'il abandonne, comme à regret, les enfants pour revenir aux filles, par une transition facile : « Nous avons encore à parler du soin qu'it faut prendre pour préserver les filles de plusieurs défauts ordinaires à leur sexe. » Parmi ces défauts, les principaux sont l'intempérance do la parole et le naturel artificieux, le goût (lu luxe et des ajustements dont on tire vanité, le penchant au bel esprit et à la fausse délicatesse (chapitres IX etX). Fénelon y oppose les devoirs sérieux de la femme, surtout de la mère; il envisage surtout son rôle dans la vie de la famille, mais sans fermer les yeux à son rôle dans la société (chapitre XI). Il n'est pas jusqu'aux devoirs de la maîtresse de maison envers ses domestiques qui ne soient traités h fond. Mais on ne voit pas bien comment Fénelon passe de ces « devoirs » du gouvernement domestique à l'énumération rapide des connaissances qui sont nécessaires aux filles ; cette énumération remplit la majeure partie du chapitre XII. Il est vrai que Fénelon semble

s'ùire appliqué à ne pas séparer Téducation derinstruction. Le livre se termine par un treizième chapitre sur le choix des gouvernantes, et par le portrait de la femme forte tel que Ta tracé Salomon.

Cette analyse sommaire suffit à montrer et que la composition de Touvrage est un peu lâche, et que la proportion des <léveloppements y est inégale, et aussi, pourtant, que ces développements se ramènent à quelques idées générales dont la suite est suffisamment nette et logique :

L'éducation des filles est une chose très importante et très négligée. Il faut donc la reprendre parles premiers fondements.

C'est sur l'éducation de l'enfant qu'il faut fonder l'éducation de la jeune fille. Étudions donc et connaissons l'enfant; accommodons à sa nature nos méthodes d'éducation religieuse et morale.

Même après cette éducation première, nous aurons h combattre certains défauts particuliers aux filles. Nous ne les combattrons efficacement qu'en leur faisant comprendre quels sont leurs devoirs, en fortifiant par là leur àme, et, d'autre part, en éclairant leur esprit par une instruction sagement réglée. Ce sera la tâche des parents d'abord, puis des personnes soigneusement choisies sur qui ils se reposeront de ce soin.

Une analyse peut dégager ces lignes essentielles d'un enchevêtrement de détails d'ailleurs séduisants; mais ce qu'aucune analyse ne rendra, c'est la souplesse facile et le mol abandon de cette causerie familière et pourtant élevée, ici doucement ironique, là poétique, avec dos traits qui ravissent: « On ne doit verser dans un réservoir si petit et si précieux que des choses exquises... Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent; sa lumière vacille toujours. » Point do ternios d'MO!)lo, do grands mots abstraits: on sont un honnête homme, d'une distinction naturelle. Cette aisance et cette gràco charmantes, M. Nisard lui-même les roconnait, mais pour la première partie seulement. D'après lui, Fénolon, vite fatigué, n'aurait pas su attacher à la fin de son ouvrage le même intérêt qu'au commencement. Il est vrai que Fénclon se répète parfois et que çà et là le développement languit ; mais presque tous les derniers chapitres sont parmi les plus importants et les plus nouveaux de l'ouvrage. Et jusqu'au bout l'intérêt en est soutenu par une jeunesse de style, par une candeur de ton qui sont une convenance de plus avec le sujet.

€c qu'il y a de particulier à Fénelon dans 1' « Éducation des filles »• — Le prêtre* — Le gentilhonime*

Vers le milieu, quelques chapitres, particulièrement le chapitre sur le Décalogue, peuvent sembler aujourd'hui d'un caractère bien spécial, et Ton serait tenté de les abréger, sinon de les supprimer. Mais ne nous y trompons pas, là était le cœur même du livre pour Fénelon. Il était prêtre, et ce caractère de prêtre se retrouve partout dans son œuvre. Aumônier des Nouvelles Catholiques, il leur donnait, dit le P. Querbœuf, des règlements, des méthodes simples et claires, proportionnées à leur degré d'intelligence. 11 était né pédagogue à ce point que tous ses ouvrages sont en quelque façon des ouvrages de pédagogie : pédagogie morale ou littéraire, politique ou religieuse, peu importe ; mais il était naturel que, dans la pédagogie, c'est à la partie religieuse qu'il revînt de préférence. En même temps qu'il dirigeait les consciences des nouvelles converties, peut-être mal affermies dans leur conversion, il faisait le catéchisme aux enfants à Saint-Sulpice.

De là des avantages compensés par des inconvénients. Pour indiquer ceux-ci d'abord, il est clair que, sans avoir la dureté de Bossuet, Fénelon ne saurait voir la femme des mêmes yeux que les pédagogues modernes et que, s'il s'applique à déQnir ses devoirs, il ne songe pas même à déQnir ses droits. Il se borne, en chrétien, à écrire, et c'est déjà beaucoup pour l'époque : « La vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes : sans parler du bien ou du mal qu'elles peuvent faire au public, elles sont la moitié du genre humain, racheté du sang de Jésus-Christ et destiné à la vie éternelle. » Mais presque partout il lui fait une situation subordonnée, et plus d'une fois il témoigne à son égard d'une certaine défiance, par exemple quand il condamne à l'avance sans réserves le principe des éco- Jes mixtes : « Point de garçons avec les filles, » ou lorsqu'il signale les dangers des arts d'agrément, qu'il n'interdit pas ab. solumentsans doute, mais pour les raisons les moins profanes.

Il est tout simple que Fénelon conseille de tourner le premier usage de la raison chez les enfants à connaître Dieu; mais à Dieu l'Église est intimement associée.

10 COURS DE LITTÉIUTUUK

Il faudrait posor comme lo principal fondomcnl raiitorllR do rÉpfliHc. ('•))()us(î du fih de Dieu et m6re de lous les fidfiles : « C'osl elle, dircz-vouK, qu'il faiil énouter, parce que le Saint- Ksprit rr^clairo pour nous Rxpliqunr h;s Koritnres; on ne peut aller que par elle h J(^.«u«-Ghrisl. m No manquez l>as (le relire Houvenl av(*o les enfaiits les endroits o.'i Jésus-Christ promet lie soutenir et (faninier rK<;lisc, afin quVlle conduise ses enfauls dans la voie dii la yérité. Surtout, inspirez aux filles cette sagesse sobro cl lempérni* que saint Paul recommande; faites-leur craindre le pibgc de la nouveauté. liout l'amour est si naturel à leur sexe; prévenez -les d'une horreur salu* hiire pour toute sinj^ularité en matière de relifçion ; proposez-leur cette perfection céleste, cette mcrv(>illeuse discipline qui régnait parmi les premiers chrétiens; faites-les rougir de nos rchlchements; faites-les soupirer aprèi> ('(ïtle pureté évangélique; nuiis éloignez avec un soin cxtrèmo toutes \en pensées d(! critique présomptueuse et de réformation indiscrète. Songez donc î\ leur mettre devant les yeux riilvangile (>t les grands exemples de ranliquilé; mais ne le f<iit(>s qu'après avoir éprouve leur docilité cl la simpHcitr •le leur foi : revenez toujours h l'Kglise.

L'inconvénient de ce mélange des choses rcligicusos et des i'hoses morales, c'est qu'il n'est point facile aux hommes de «i(';nnir et de fixer à tout Jamais la « vérité^. » ni môme l'orthodoxie pure. Kénelon faisait son devoir de prôtre et d'aumônier des Nouvelles Calholiqu<;s en conseillant de préparer doucouKMit les niles contre les discours des calvinistes; mais ne I eût-on pas étonné alors, si on lui eût dit qu'il allait éln; l)i(întnt lui- môme suspect de nouveauté en matière de doctrine?

Cela dit, il faut louer les in^^'énieux efforts de Fénelon pour peindre à l'imagination vive et tendre des enfants a la religion belle, aimable et auguste, au lieu qu'ils se la représentent d'ordinaire comme quelque chose de triste et de languissant >», pour les mettre en garde contn; certaines dévotions superstilieuses qu'un zèle indiscret introduit; pour leur faire comprendre « que la lettre tue et que c'est Tesprit qui viviGc» c'est-à-dire que la simple observation du culte extérieur est inutile et nuisible, si elle n'est intérieurement animée par Tesprit d'amour et de religion ». Bien qu'il insiste sur cette idée « que les cérémonies ne sont pas la religion môme, qu'elle est (out(5 au dedans, puisque Dieu cherche des adorateurs en esprit ei en vérité; (pi'il s'agit de l'aimer intérieurement, et de nous r(;garder connue s'il n'y avait dans toute la nature que lui et nous; qu'il n'a pas besoin de nos ])aroles, de nos postures, ni même de noire argent; (pie ce qu'il veut, c'est nous-mêmes; qu(; si on n'entre dans les vrais sentiments d'amour do Dieu, (le renoncemenl aux biens temporels, de mépris de soi-même, ri d'fii.irreur pour le monde, on fait du christianisme unfaDlômu

trompeur pour soi et pour les autres » ; il n'est pas encore le mystique qui s'efforcera d'anéantir la personnalité et de réduire toute la vie morale à une contemplation passive*. Il s'intéresse à la vie, et, s'il l'envisage parfois à un point de vue trop exclusivement ecclésiastique, il blâme avec énergie les vocations relifïieuses forcées; s'il arrête la pensée des jeunes filles sur la grave pensée de la mort, c'est pour les entretenir tout aussitôt, avec sérieux et hardiesse, de l'état de mariage.

A ce point de vue, rien de plus instructif que la Lettre à une dame de qualité, sur V éducation de sa fille, vraie lettre de direction morale et pédagogique, et que Ton joint d'ordinair& au mémoire dont elle est, en eflfet, le complément naturel. Fénelon ne craint pas d'y mettre en lumière la supériorité de l'éducation de la famille sur l'éducation du couvent.

si un couvent n'est pas régulier, elle y verra la vanité en honneur, ca qui est le plus subtil de tous les poisons pour une jeune personne. Elle y entendra parler du monde comme d'une espèce d'enchantement, et riea ne fait une plus pernicieuse impression que cette image trompeuse du siècle, qu'on regarde de loin avec admiration, et qui en exagère tous les plaisirs, sans en montrer les mécomptes et les amertumes. Le monde n'éblouit jamais tant que quand on le voit de loin sans l'avoir jamais . vu de près, et sans être prévenu contre sa séduction. Ainsi, je craindrais un couvent mondain encore plus que le monde même. Si, au contraire, un couvent est dans la ferveur et dans la régularité de son institut, une jeune' lille de condition y croît dans une profonde ignorance du siècle. C'est san» doute une heureuse ii?norance, si elle doit durer toujours. Mais si cette fillesort de ce couvent et passe, à un certain âge, dans la maison paternelle, où le monde aborde, rien n'est plus à craindre que cette surprise et que ce grand ébranlement d'une imagination vive. Une fille qui n'a été détachée du inonde qu'à force de l'ignorer, et en qui la vertu n'a pas encore jeté de pro-* fondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a deplus merveilleux. Elle sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne et qu'on ferait tout d'uA coup passer au grand jour. Rien n'est plus éblouissant que ce passage imprévu et que cet éclat auquel on n'a jamais été accoutumé. Il vaut beaucoupmieux qu'une fille s'accoutume peu à peu au monde auprès d*nne mèrepieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les défauts dans les occasions, et qui lui donne l'exemplede n'en user qu'avec modération, pour le seul besoin.

Dans la lettre pas plus que dans le mémoire il n'épargne o le caractère vain et ridicule des femmes qui affectent d'être savantes »; qui ne peuvent rien savoir qu'à demi; qui se flat-

1. Michelet voit là, sans raison, un calcul, et dit : « Un seul mot de mysticité dit trop tôt l'CÛt perdu près de ses maîtres de Saint-Salpice, chez son patron Bossuet et surtout à Versailles. »

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lont d'ôire des génies supérieurs dans leur sexe, décident sur tout, môme sur la théologie. Tout est perdu, il le répète, si la femme s'entête du bel esprit et se dégoûte des soins domesti- (jues; et il revient au portrait de la l'emiae forte selon les Proverbes, qui « file, se renferme dans son ménage, se tail, <Toit et obéit ». Mais il conseille à ia mère de gagner avant tout le cœur de sa fille, de ne pas l'elFaroucher sur la piété par une sévérité inutile, de lui laisser une liberté honnête et une Joie innocente, de l'accoutumer, en revanche, « à considérer avec compassion les misères affreuses des pauvres, et à sentir combien il est indigne de l'humanité que certains hommes, <iui ont tout, ne se donnent aucune borne dans l'usage du superllu, pendant qu'ils refusent le nécessaire aux autres. »

Et pourtant ce chrétien, ce prêtre, est un gentilhomme. On ne comprendrait rien à son livre si l'on ne voyait qu'il est destiné à une élite, et si l'on essayait d'en accommoder toutes les prescriplions aux besoins de notre société démocratique. Dès le chapitre II, Fénelon accuse ces femmes flatteuses qui, par des complaisances basses, s'insinuent dans la confiance des jeunes filles, et nous sentons que ces jeunes filles ne peuvent être que des filles de maison. Le dernier chapitre du livre est consacré au choix d'une gouvernante. Si on l'oubliait, on s'étonnerait de la place importante qui, dans la revue des connaissances indispensables, est faite aux règles, aux termes mêmes du droit (donations, substitutions, biens meubles et immeubles, etc.). Un peu plus loin, lorsqu'il touche aux devoirs et aux droits des seigneurs, quelle érudition aristocratique Fénelon déploie ! Le lui reprocher serait enfantin ; autant vaudrait lui reprocher d'écrire à la duchesse de Beauvilliers. Mais celte préoccupation enfin affaiblit pour nous la valeur durable de certaines pages. Il faut se hâter d'ajouter qu'elle n'exclut chez Fénelon ni la charité envers les ignorants <;t les pauvres, qu'il prescrit d'instruire et de soulager, ni même un certain pressentiment confus du sentiment moderne <le l'éf^alité, qui est en germe dans le sentiment de la fraternité chrétienne. Voyez ces fortes paroles sur les rapports des maîtres et des (lomesti<iues :

11 no sora paçi facile (racruiilumnr les jcmins pcrsoiinos do qualité à cctlu oondiiilti (louco et charitable; car rimpalieiice et Tardcur de la Jouneise, jointes à la fausse idée qu'on leur donne de leur naissance, leur fait regarder les domesliquos ù peu iiri*s comme des chevaux : on se croit d'une autre ■«iurc (lue les raicts; on suj>po<e «lu'ils sont faits pour la commodità de leurs

maîtres. T&chez de montrer combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi, et à l'humanité pour son prochain. Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis; que c'est une erreur brutale de croire qu'il y ait des hommes nés pour flatter la paresse et l'orgueil des autres; que, te service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets f étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point, eux qui ont manqué d'instruction et de bons exemples; qu'enfin, si les valets se gâtent et serrent mal, ce que Ton appelle d'ordinaire être bien servi gâte encore plus les maîtres ; car cette facilité de se satisfaire en tout et de se livrer à ses désirs, ne fait qu^amollir l'&me, que la rendre ardente et passionnée pour les moindres commodités.

Un la Bruyère (les Caractères parurent un an après l'Éducation des filles), un Beaumarchais, ne diront pas mieux. Mais ce qui plaît ici, comme dans tout le resté du livre, c'est que la satire, si elle se devine au fond, ne parait jamais satire dans la forme; c'est que l'observateur impartial, mais non impitoyable, en signalant le mal, cherche toujours et offre le remède.

L'boBiiiie d'imagination et de sentiment. L'éducation riante*

Homme du xvii° et du xviii® siècle à la fois, Fénelon est un homme d'imagination et de sentiment. L'homme de raison, cartésien presque malgré lui, écrit qu'il faut rendre raison aux enfants de tout ce qu'on leur enseigne. Mais l'homme d'imagination et de sentiment ne peut concevoir qu'une pédagogie aimable et sensible comme lui.

Nous ne savons pas avec précision quelle fut l'éducation de Fénelon, Michelet, qui aime à deviner, assure qu'il doit à sa mère ces dons aimables et singuliers, ces heureuses contradictions qui plaisent en la femme et en font une énigme. Il est certain que son caractère et son génie gardèrent toujours quelque chose de féminin, plus gracieux que robuste. 11 n'est pas moins certain que l'abbé de Fénelon resta un homme du monde plein d'aisance et de souplesse, et que le libéralisme de sa pédagogie, chez lui un peu comme chez Montaigne (avec le christianisme en plus) tient en grande partie à ce qu'il y eut de libéral aussi et de généreux, comme on disait alors, dans sa condition et son éducation. On ne s'étonne donc pas de voir

<liie la inAiliode pédagogique de F^nelon repose sur des principes tels que ceux-ci : « Il faut faire le moins de règles qu*on peut; el quand ou ne peut éviter d'en faire quelqu'une, il faut la faire passer doucement sans lui donner ce nom... Le moins qu'on pout faire de le<;oris en forme, c'est le meilleur... » En vrai honnête homme qui ne se pique de rien, il a horreur du pé- (iantisme, et ce norn même de pédagogue que nous lui infligeons refit surpris, choqué peut-ôtre.

De lii cette complaisante insislanceà vanter Téducation riante vl fa<!ile.

Il fanl chorclier luus les iiioyciis do rondrc agréahlos à Tcnfuni les choBC» <liiu vous Kxi};cz do lui.

Il fiiul considérer quo les cnfanls ont la tôle faible, que leur A^c ne les rcnil encore sensibles qu'au plaisir, el qu'on buir demande souvonl une cxurtiludt' el un Réri(;ux dont ceux qui rexi^'(Mil seraion^ incapables. On fait même uno «lan^creuse impression d'ennui el de tristesse sur leur tempérunienl, en leur parlant toujours des mot:^ et des choses qu'ils n'entendent point; nulle liberté, nul enjouement, toujours hïvons, silence, posture {^[ên^^e, correction et menaces.

Remarquez un p:rand dt^faut des éducation» ordinaires : on met tout le plaisir d'un côté, cl tout l'ennui de l'aiilrc ; tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans les diverti<^sements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette ^^fJ;b^ i-'l courir ardemment après les jiMix?

Tâchons donc de cban^'er cet ordre : rendons l'rludo af^réable; cachons-la sous l'apparence de la liberté cl du plaisir; souffrons que les enfants interlompeul (juelquefois l'étude par de petites saillies de diyertissemonts; ils ont besoin d«! ces distractions pour dôlasser leur esprit...

Lais»(>z doHo jouer un enfant, el mêlez l'instruction avec le jeu; que la sa;j;esse ne se montre à lui (jue par intervalle et avec un visage riant : gardeivons de le falij^nur par une exactitude indiscrète.

Si l'enfant se fait une idre triste el sombre de la vertu, si la liberté Cl h* dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, touh Iravaillez en vain.

Kn elle-même, la méthode est excellente : elle Tétait surtout alors qu'elle réagissait contre une méthode plus sévère el plus abstraite, en ce (qu'elle réhabilitait, pour ainsi dire, Timagina- (ion traitée en ennemie. Mais l'excès n'est pas loin : par exemple, rétielon a raison de trouver étrange qu'on apprenne aux enfants à lire d'abord en latin ; mais il ajoute : « 11 faut leur <lonner un livre bien relié, doré môme sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés. Tout ce qui réjouit rimagitiation facilite l'étude. Il faut tâcher de choisir un livre plein d'bisloires courtes et merveilleuses... » Pour les tout petits enfants, l'attrait extérieur n'est pas à dédaigner. Mais il viendra un moment on les histoires merveilleuses, même dorées sur tranche, ne suffiront plus, oiî l'enfant deviendra jeune fille«

où l'éducation de la volonté par l'effort, déjà nécessaire en quelque mesure dans l'enfance, deviendra plus nécessaire encore. Fénelon ne semble pas y avoir songé : il réjouit Timaginalion, mais il n'atfermit pas assez la raison et n'arme pas assez la volonté. Sans doute il veut accoutumer Tiraagination à la vérité, a en attendant que la raison puisse s'y tourner par principes ». Mais nous attendons en vain qu'il nous marque ce passage. Il répète trop, même à ne considérer que l'enfance : « Frappez vivement leur imagination ; ne leur proposez rien qui ne soit revêtu d'images sensibles. >> Dans l'enseignement même des premiers principes de la philosophie et de la religion, le corps c'est la bête ; l'âme c'est l'ange ; Dieu est assis sur son trône, avec des yeux plus brillants que les rayons du soleil, plus perçants que les éclairs; le paradis est tout or, perles et pierreries : comment ne pas sourire? Mais après? Suffira-t-il d'insinuer aux enfants « une infinité d'instruclions, plus utiles que les leçons mêmes, dans des conversations gaies » ? Eh quoi ! tou jours insinuer, jamais enseigner? toujours des instructions indirectes, jamais l'instruction, celle qui exige l'attention, la patience, l'énergie personnelle?

Même originalité, mais aussi mêmes dangers dans les fréquents appels au sentiment. Doué d'une sensibilité affectueuse, Fénelon imagine une sorte de culture de la sensibilité : il parle avec un granil charme de l'amitié envisagée comme moyen d'éducation. Il repousse avec une émotion sincère la servitude que prétendrait faire peser sur les enfants « une autorité sèche et absolue ».

Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air austère et impérieux, qui fait trembler les enfants. Souvent c'est atfe station et pédanterie dans ceux qui les gouvernent; car, pour les enfants, ils ne sont d'ordinaire que trop timides et honteux. Vous leur fermeriez le cœur, et leur ôteriez la confiance, sans laquelle il n'y a nul fruit à espérer de Tcducation ! faites-vous aimer d'eux ; qu'ils soiont libres a^ec vous, et qu'ils ne craignent point de tous laisser voir leurs dt'-fauls. Four y réussir, soyez indulgent à ceux qui ne se déguisent point (levant vous : no paraissez ni étonné ni irrité de leurs mauvaises inclinalions ; au contraire, compatissez à leurs faiblesses : quelquefois il en arrivera cet incmivènieiU qu'ils seront moins retenus par la crainte; mais, à tout prendre, la confiance et la sincérité leur sont plus utiles que l'autorité rigoureuse.

On le voit, Fénelon ne se dissimule pas les inconvénients possibles du système. Il sait qu'il y a, d'ailleurs, « des naturels ([u'il faut dompter parla crainte », que môme ce naturel, chez le commun des enfants, est « dur et indocile » ; mais il veut qu'on recoure à la crainte seulement après avoir épuisé les

aiilres remèdes, car « la crainle esLconinae les remèdes violents ({u'on emploie dans les maladies extrêmes : ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes : une âme menée par la crainte en est toujours plus faible ». Tout cela est tn>s bon, toujours en tant que réaction contre l'éducation trop sèchement autoritaire. Mais les moyens de concilier Tautorit^ el la liberté, ce n*est pas à Fénelon qu'il faut les demander, et, . après ravoir lu, on garde l'impression qu'il est préoccupé de la liberté des enfants à sauvegarder plus que de l'autorité des pa- K'nts à défendre. Ne pas déplaire aux enfants, faire en sorte même « que la joie et la confiance soient leur disposition ordinaire », aucune préoccupation n'est plus digne d'un éducateur; mais il viendra toujours un temps où Ton ne pourra plus tout apprendre en se jouant, où il faudra subir la gène salutaire de l'effort, le joug utile de la règle, et il est d'un éducateur aussi de préciser comment la règle pourra être forte sans èlre oppressive.

Partout il faudrait faire ce départ entre les idées justes et contestables de Fénelon, ou plutôt entre ce qu'il y a tout à la fois de juste et de contestable dans les mômes idées. Ainsi, il est d*avis qu'il convient de mottre en jeu, dans l'éducation de l'enfance, une honnête émulation, et, s'il ne parle guère des punitions, il indique certaines petites récompenses propres à encourager l'enfant. Mais quand il dit de lui donner de temps en temps de petites victoires sur ceux dont il est jaloux, ce ne sont plus les avantages, mais les dangers de l'émulation qui nous apparaissent.

Que Vénclon pourtant n*eH( pas un utoplHte dans Tédaestfon. — Sa pédagoffie fondée sur robHervaClon psyeliolo* jçiquc de renfant et do la femm e.

On se tromperait pourtant si, malgré ces exagérations, on prenait pour un utopiste celui dont on a pu dire qu'il poursuit « l'application du possible dans l'idéal * », Lui-même se demande si son plan d'éducation ne passera pas, dans l'esprit de beaucoup do gens, pour un projol chimérique; il répond sans embarras

\ . 0. Gréard, f'JCtliirnfiun (ffs /):mmi'S prv' 1rs fmnnii'S.

à robjection qu'il prévoit : « Je prie de considérer attentivement que, quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation qu'on peut donner aux enfants, ce n*est pas pour donner des règles imparfaites. On ne doit donc pas trouver mauvais qu'on vise au plus parfait dans cette recherche. » Ce n'est pas Texcès d'ambition qu'on serait tenté de lui reprocher aujourd'hui ; certains lui reprocheraient plutôt de ne pas dominer d'assez haut son sujet, de ne pas s'élever à l'idée moderne de la femme, personne humaine égale de l'homme, élevée pour elle-même, non pas seulement pour la société où elle vivra, de l'instruction envisagée non plus seulement comme un moyen , mais comme un but. Ce qu'on ne pourra lui reprocher, au contraire, c'est de dédaigner ces « petites choses »• qu'il ne donne pas, dit-il, pour grandes, et qui sont pourtant l'essentiel de la péda^çogie, ces petites observations et ces petites questions d'où sort, par un lent progrès, la sagesse ; ces précautions mêmes, trop savantes peut-être, ces fictions habilement graduées, mais d'un arrangement parfois un peu factice^ dont il a dit, sans trop se vanter : « C'est une espèce d'éducation pratique , qui la conduira (la gouvernante) comme par la main »; c'est, malgré tout et avant tout, la préoccupation de la nature, source de toute vérité, principe de toute règle durable, guide et maltresse de toute éducation efficace : « Il faut se contenter de suivre et d'aider la nature. » Fénelon pose ainsi, mais avec mesure et sans perdre de vue la réalité, le principe dont Kousseau abusera, comme il devance Rousseau et rappelle Montaigne lorsqu'il écrit : « Montrez à l'enfant Vutilitédes choses que vous lui enseignez : faites-lui en voir Vusage par rapport au commerce du monde et aux devoirs des conditions. » Ces derniers mots nous avertissent que la doctrine de Fénelon n'a rien d'absolu ni de systématique : elle est toute relative, au contraire, et Fének)n, qui craint avant tout de faire, comme on dirait aujourd'hui, des déclassées, bien qu'il écrive sartout pour les filles de condition noble, ne veut pas que Téducateur perde de vue les conditions diverses auxquelles réducation devra s'accommoder.

On doit considérer pour Téducation d'une jeune fille sa condition, les lieuK où elle doit passer sa vie, et la profession qu'elle embrassera selon les apparences : prenez garde qu'elle ne conçoive des espérances au-dessus de son bien et de sa condition. Il n'y a guère de personnes à qui il n'en coûte cher pour avoir trop espéré; ce qui aurait rendu heureux, n'a plus rien que de dégoûtant, dès qu'on a envisagé un état plus haut.

Ii6 COURS DE LllTÉRATUKE

Fcnelon ne coiiriait pas moins bien, mai^ il n*aime pas de la in^'oie façon les filles et les femmes. C'est que les défauts qui rtaient en «erme chez les enfants et qu'avaient longiemps voil<';s ou excusés les grâces de leur âge, se sont épanouis chez la Jouiie fille, et sont d'autant plus redoutables qu'ils sont affermis par une plus longue habitude. Or le but de Fénelon est justement de combattre chez la fille les défauts qui la rendraient incapable de comprendre et de remplir son rôle de femme» ce rôle dont il définit avec tant d'élévation Timportance, non pas seulement domestique, mais morale, et, comme on dit aujourd'hui, sociale.

Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soulienuent les maitoiu, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par coniéqaenl, ilécidcut de ce qui touche le plus près à tout le genre humain ? Par Ik, elles • mt la principale part aux bonnes ou aux mauvaises mœurs de presque tout lo monde. Une femme judicieuse, appliquée et pleine de religion, est l'àme di? toute une grande maison; elle y met l'ordre pour les biens temporels et ponr le balut. Los hommes mêmes, qui oui toute Tautorité en public, no pcuveul, par leurs délibérations , établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident à l'exécuter.

Le monde n'est point un fantôme, c'e^tt l'assemblage de toutes les familles ; el qui est-ce qui peut les pulicer iivec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiiluité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives ? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mômes «{iiolquc douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du ma- I iage, se tourne en amerlunnî ? Mais les enfants, qui feront dans la suite le ^'enre humain, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années?

Il y insiste, et démontre que les occupations des femmes ne sont guère moins importantes (c au public » que celles des hommes, que môme leur mauvaise éducation « fait plus de mal que relie des hommes », et il cite pour exemples, non seulement des familles, mais des États. Dès lors, c'est sans indulgence qu'il doit traiter des travers devenus de vrais dangers publics» h; goût des amusements frivoles, des lon;;s discours inutiles, (>nnemis du sérieux et de Tordre des pensées, la Qnesse artiGc.ieuse, — définie et Jugée dans une page charmante, — l'aveugle désir do plaire, la ra^e de parler de tout, de décider sur tout, la fausse délicatesse (;t ralfectation d'ennui. Fénelon, d'ailleurs, restait du monde par ses hantes relations de famille el d'amifié. C'est dans le nioiidfî, n'en doutons pas, qu'il avait observe <-e.> mères de famille dont il (;.si|uisse Ja physionomie ç& et là : eelle-ci, g^•ondeus^•, oroil bien élever sa iille en ne lui pardon-

nant rien ; cette autre, mécontente de sa fille, veut lui imposer son propre directeur de conscience, ou fait briller incessamment à ses yeux la perspective décourageante d'un couvent. Cette autre, enfin, passe sa vie au jeu, à la comédie, accoutume ses enfants eux-mêmes « aux violents ébranlements des représentations passionnées et de la musique », puis s'étonne qu'ils soient dégoûtés de la vie sérieuse. Et que peuvent les efforts de la meilleure gouvernante contre l'exemple d'une telle mère ? Voilà pourquoi il se fait et nous donne une si haute idée du rôle de la mère vis-à-vis des enfants, pourquoi il lui veut assez de discernement pour connaître le naturel et le génie de chacun d'eux, pour trouver la manière de se conduire avec eux, assez de maturité d'esprit et d'expérience du « gouvernement » pour faire régner sur tout sa douce autorité sans en faire sentir le poids.

H peut sembler dur parfois, injuste même : « La plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles : elles prennent la facilité de parler et la vivacité d'imagination pour l'esprit... Elles ont un naturel simple pour jouer facilement toutes sortes de comédies. » Mais, soyons-en sûrs, il ne fait que généraliser à l'excès des observations exactes. « Les femmes risquent d'être extrêmes en tout, » dit-il avant la Bruyère. A quoi bon, dès lors, louer des qualités qui peuvent dégénérer en défauts? Il faut craindre même, en attaquant un défaut chez une fille sans se préoccuper du défaut contraire, de ne l'arracher à l'un que pour la jeter dans l'autre. Ainsi, Fénelon vante avec sincérité, avec une sorte d'émotion parfois, les vertus domestiques, la propreté qui est une vertu, « quand elle est modérée », l'économie; mais la propreté tourne facilement en minutie et en dégoût, l'économie en avarice. L'ignorance produit l'ennui, et l'ennui fait paraître triste tout ce qui est sérieux. Il faut donc soustraire les filles à l'ignorance et à l'ennui. D'autre part, le bel esprit n'est guère moins à craindre que l'ignorance. L'œuvre de l'éducation féminine sera donc une œuvre de délicat équilibre. Mais cette œuvre est plus nécessaire encore que difficile, car l'intelligence vive, souvent inquiète, de la femme a besoin d'un aliment, et « si vous ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée ».

i>.S COURS DE LITTÉRATUKK

La pédugog^ie de Fénelon. — tlugcment d*eiiHeiiible*

C'est pour remédier à l'ennui, gros de périls, pour combler <;e grand vide que viennent trop aisément remplir les distractions frivoles, pour guérir la paresse, cette langueur de l'âme, que Kéneloii conseille, ordonne de donner aux filles le goftt des lectures et des occupations sérieuses. C'est pour les dégoûter dos fictions romanesques qu'il met entre leurs mains des <' histoires utiles cl agréables », et ceux des livres profanes « qui n'ont rien de dangereux pour les passions ». Savoir bien lire, c'est presque pour Fénelon le commencement de la sagesse. Il est vrai qu'il multiplie les réserves prudentes.

Je Icurpcrmetlrais aussi, mais avec un f^rand choix, la lecture des ouvrap;o.n d'éloquence et de poésie, si je voyais (]u*elles en eussent le goAt, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable usa.i^e de ces cho< ses; miiis je craindrais d'ébranler trop les imaginations vives, cl Je Toudrafi en tout cela une exacte sobriôlc; tout ce qui peut faire sentir Tamour, pluH il est adouci et enveloppe, plus il me paraît dangereux.

Mais ce qui serait étonnant, c'est qu'un prôtre n'eût pas ces scrupuhîs; encore cette timidité semblera-t-elle un vrai libéralisme, si on la, juge h la lumière du temps. G'esl à cette lumière aussi qu'il faut Juger ce qu'on est convenu d'appeler, bien improprement, le programme d'instruction de Fénelon. En réalité Kénelon ne songe pas et ne pouvait pas songer à tracer un programme. Aux règles de l'éducation, qui sont pour lui près- (|ue tout, — car la lecture bien choisie et bien dirigée, c'est de l'éducation encore, — il ajoute seulement quelques remarques, jetées un peu négligemment, sur les connaissances indispensables aux filles. Ces indications rapides avaient alors leur har- «liesse; auraient-elles perdu toute valeur parce que Fénelon a été dépassé?

Il ne se borne pas aux éléments de la grammaire et du calcul : Il pousfc jusqu'aux notions de droit, en sorte que la femme éloignée do loa mari ou dcvenu(> veuve puisse suivre ses intérêts. Four celles qui oal du loidr cl d" la portée, non seulement il autorise les histoires grecque et romaine, qui étaient on usa;^'e, mais il recommande l'histoire de France, qui n^arail pas place encore dans les études des jeunes gens : u Tout cela contribue h au'tandir Tespril oi h éb'ver Tàme. >• Il n'interdit enfin ni l*6loquence, ni la

poésie, ni la musique, ni la peinture, ni même le l^n. Nous Toilà loin du temps où « une fille étail tenue pour bien élevée, qui savait lire, écrire, danser, sonner des instruments, faire des ouvrages, qui ne mettait pas moins «le dix ou douze ans h rapprendre! » Que pourrions-nous demander de pins aujourd'hui, à ne regarder que le cadre?

Mais dans ce cadre général, Fénelon se reprocherait de trop embrasser, et sur chaque point il se resserre. II craindrait que les Jeunes filles ne fussent plus éblouies qu'éclairées par ces connaissances, s*il ne les avertissait « qu'il y a pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice ». Il ne lui parait pas nécessaire qu'elles apprennent la grammaire par règles : il suffit qu'elles s'accoutument à ne point prendre un temps pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer leurs pensées avec ordre et d'une manière courte et précise. C'est exclusivement pour les dresser à faire des comptes qu'il les exerce sur les quatre règles du calcul. S'il conseille la lecture des histoires, c'est qu'il la considère comme le meilleur moyen de dégoûter un bon esprit des comédies et des romans. Il ne tolère la culture des arts qu*en raison de l'application qu'on en peut faire : pour la musique, à des sujets pieux ; pour le dessin, aux ouvrages de tapisserie. Il n'admet le latin qu'en faveur des filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui ne se laissent point prendre à la vaine gloire. Tout ce qui est de nature à causer les grands ébranlements d'imagination, l'étude de l'italien et de l'espagnol, par exemple, où les ouvrages en renom ont pour thème presque unique la description des passions, est à ses yeux plus dangereux qu'utile, et il demande qu'on y mette au moins une exacte sobriété * .

On se récrie aujourd'hui : la lecture, Técrilure, Torlhographe, la grammaire, l'histoire, les éléments du droit, des beaux-arts, n'esl-ce donc que cela? Encore ce peu de chose est-ii soigneusement ramené à Tusage moral, aux besoins de la vie pratique. Comparé à nos programmes modernes, celui de Fénelon doit sembler bien insuffisant, en effet ; mais peut-être que les nôtres sont trop ambitieux, si le sien est trop modeste. En revanche, souvenons-nous de l'instruction qu'a reçue M™* de Sévigné : combien plus brillante elle nous paraîtra, mais aussi combien moins grave et moins solide! On peut juger même que Fénelon, si soucieux d'ordinaire de rendre Tinstruction riante, Tassombril un peu quelquefois par une préoccupation exagérée de la piété, du recueillement, du silence, vertus surtout monastiques. Le « monde », dont il n*a pas tort de craindre les séductions menteuses, est autre chose pourtant qu'un lieu de perdition : il s*j fait de bonnes et grandes choses. Lui-même le dit, le monde n'est pas un fantôme : c*est la réunion de toutes les familles. S'il y faut vivre, pourquoi ne pas se munir des connaissances qui peuvent j rendre la vie, non seulement honnête, mais

i. 0. Gréard, i' Éducation des femmes par les femmes.

ngréable? Les arts d'agrément sont-ils vraiment si pernicieux, les langues vivantes si corruptrices?

Ne serrons donc pas de trop près ce que Fénelon dit de l'instruction. Bien des choses y manquent et devaient y manquer. Il ne semble pas, d'ailleurs, songer que la femme puisse être autre chose qu'épouse et mère : c'est toujours au gouvernement des enfants et de la maison que tout revient. Mais la vi«î solitaire des femmes qui n'entrent pas au couvent, qui ont pourtant, elles aussi, un esprit à orner, une âme à fortifier et à élever, il ne la prépare pas, il ne la prévoit pas. L'horizon de l'éducateur n'est visiblement pas assez large. Mais si l'on se renferme avec lui dans cet horizon, que de choses on y découvrira, et de choses nouvelles ou renouvelées ! La nature suivie, parfois aidée, toujours respectée, l'éducation devenant a une œuvrti de prévoyance, de suite et de persuasion », entreprise dès le berceau, soutenue pendant toute la jeunesse, les ressources •u les faiblesses du caractère et de l'esprit féminins pénétrées, utilisées ou redressées, la curiosité dirigée, l'imagination oveillée, le sentiment intéressé à l'œuvre de l'instruction, dont il devient, substitué à la crainte, le principal ressort, et pourtant, sous tant de fieurs répandues, un fond solide, un principe qui est le principe même de l'éducation libérale et moderne S celui de la raison, toujours invoquée, du moins quand il est possible de faire entendre sa voix. La raison, lumière et maltresse de l'éducation, comme elle l'est de la vie, mais la raison colorée par l'imagination, attendrie par le sentiment, voilà tout le livre. On comprend que le charme sérieux en soit goûté parles hommes, surtout par ceux qui y cherchent Fénelon luimême plutôt que sa pédagogie nécessairement incomplète; on comprend mieux encore qu'il ne déplaise pas aux femmes, bien que les femmes n'y soient pas toujours épargnées, car, malgré cela ou pour cela même, on le dirait écrit par une femme.

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