C. de Litt. — FÉNELON [Dialog, sur Véloq.) i
non (l'une mûre réllexion. » N'était-ce pas dire en quelque sorte : « Après tout, le livre peut être de Fénelon, mais de Fénelon jeune »? On ne doit donc pas s'étonner qu'après la réplique de Rollin, Gibert se soit déclaré convaincu de l'authenticité, tout en maintenant ses principales critiques.
Tout, en effet, dans ce livre, porte la marque de Fénelon, qui, peu après, dans YÊducalion des filles, devait écrire : « Donnez-leur le goût, non des sermons pleins d'ornements vains et affoclès, mais des discours sensés et édiQants, comme des bons prônes et des homélies qui leur fassent entendre clairement la lettre de l'Évangile. » L'idéal d'éloquence que Fénelon y propose à l'orateur sacré est grec plus que latin, plus que français surtout : Cicéron y est sacrifié à Démosthènes, et l'idée maltresse est empruntée au Gorgias de Platon. Il est chrétien pourtant, mais d'un christianisme tout particulier, tout fénelonten, pour ainsi dire : Bourdaloue est sacriQé aux Pères, le discours écrit et fortement composé à l'homélie improvisée. D'autre part, il est trop visible qu'un des interlocuteurs, le principal, A, n'est que l'interprète des idées de Fénelon, ou plutôt n'est (|ue Fénelon lui-même. S'il met Longin au-dessus d*Aristote, c'est que Longin (( joint aux préceptes beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles ». Ce personnage, qui veut toujours remot)t(;r aux premiers piincipes, estime fort ÏArt poétique de M. Boileau : u C'est un homme qui connaît bien, non seulement le fond do la poésie, mais encore le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous les arts, doit conduire le poêle. » Il approuve donc sa théorie de la terreur, de la pitié tragiques, et il condamne toutes les œuvres dramati(iues qui plaisent sans instruire. De môme, il jugera qu'un panégyrique, une oraison funèbre, ne vaut rien si elle n'est pleine de morale, car « il ne faut parler q[\c pour instruire. » Quand A s'efforce de montrer ({u'un « dessein de morale » est marqué visiblement dans les poèmes d'Homère, on croirait entendre l'auteur du Télémaque :
IIoini'iM! ifa Kon^iN dnii.s Tun cl Taulro |)0(>inc, qu'à peindre fldèlemont la iialur»'. Au rcslo, Vodyssi'c rciifermo de tous côUîs mille instructions moralCH pour tout lo délai] de la vie, et il ne faut que lire pour voir que le poète n'a l)eint un homme Ha^e, qui vient à bout de tout par sa saj^cssc, que pour ap])reiidre à la postérité les fruits que Ton doit attendre de la piété, do la prudence et des bonm*» UKuurs.
Mais le futur auteur de la Lettre à V Académie ne se révèle-t-il pas déjà en maint autre passage où la simplicité antique est glorifiée et proposée comme modèle à l'imitation des modernes?
Je continuerai k yous parler selon les règles que les anciens nous donnent...
Ne trouvez-yous pas que Virgile et Homère sont des auteurs assez agréables? croyez-vous qu'il y en ait de plus délicieux? Vous n*y trouverez pourtant pas ce qu'on appelle des jeux d'esprit : ce sont des choses simples, to nature se montre partout, partout l'art se cache soigneusement ; vous n'y trouvez pas un seul mot qui paraisse mis pour faire honneur au bel esprit du poète ; il met toute sa gloire à ne point paraître, pour vous occuper des choses qu*il peint, comme un peintre songe à vous mettre devant les yeux les forêts, les montagnes, les rivières, les lointains, les bâtiments, les hommes, leurs aventures, leurs actions, leurs passions différentes, sans que vous puissiez remarquer les coups du pinceau : l'art est grossier et méprisable dès qu'il paraît. Platon, qui avait examiné tout cela beaucoup mieux que la plupart des orateurs, assure qu'en écrivant on doit toujours se cacher, se faire oublier, et ne produire que les choses et les personnes qu'on veut mettre devant les yeux du lecteur. Voyez combien ces anciens-là avaient des idées plus hautes et plus solides que nous... Tout l'art des bons orateurs ne consiste qu'à observer ce que la nature fait quand elle n'est point retenue... On a tant de peur dans notre nation d'être bas, qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions... Nous avons là-dessus une fausse politesse, semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel esprit : ils n'osent rien dire qui ne leur paraisse exquis et relevé ; ils sont toujours guindés, et croiraient se trop abaisser en nommant les choses par leurs noms. Tout entre dans les sujets que l'éloquence doit traiter. La poésie même, qui est le genre le plus sublime, ne réussit qu'en peignant les choses avec toutes leurs circonstances. Voyez Virgile représentant les navires troyens qui quittent le rivage d'Afrique, ou qui arrivent sur la côte d'Italie; tout le détail y est peint. Mais il faut avouer que les Grecs poussaient encore plus loin le détail, et suivaient plus sensiblement la nature. A cause de ce grand détail, bien des gens, s'ils l'osaient, trouveraient Homère trop simple. Par cette simplicité si originale, et dont nous avons tant perdu le goût, ce poète a beaucoup de rapport avec l'Écriture ; mais l'Écriture le surpasse autant qu'il a surpassé tout le reste de l'antiquité pour peindre naïvement les choses. En faisant un détail, il ne faut rien présenter à l'esprit de l'auditeur qui ne mérite son attention, et qui ne contribue à l'idée qu'on veut lui donner. Ainsi il faut être judicieux pour le choix des circonstances, mais il ne faut point craindre de dire tout ce qui sert; et c'est une politesse mal entendue que de supprimer certains endroits utiles, parce qu'on ne les trouve pas susceptibles d'ornement; outre qu'Homère nous apprend assez, par son exemple, qu'on peut embellir en leur manière tous les sujets. D'ailleurs il faut reconnaître que tout discours doit avoir ses inégalités : il faut être grand dans les grandes choses; il faut être simple sans être bas dans les petites : il faut tantôt do la naïveté et de l'exactitude, tantôt de la sublimité et de la véhémence. Un peintre qui ne représenterait jamais que des palais d'une architecture somptueuse ne ferait rien de vrai, et lasserait bientôt. Il faut suivre la nature dans ses variétés.
N'est-ce pas Fénelon encore qui préfère Tusage à toutes les règles? N'est-ce pas lui qui dédaigne la « barbarie » du moyen âge et les colifichets des églises gothiques? Le personnage par la bouche de qui il s'exprime joue, d'ailleurs, et trop facilement, le beau rôle. Il démêle ce que les autres embrouillent, veut qu'on procède par ordre et qu'on évite l'esprit de dispute, se défend de formuler les préceptes d'une rhétorique, est tout hou-
teiix d'être contraint de « décider », et décide pourtant. C'est un hommo do bon goût et de bon ton, qui ne s'interdit pas l'ironie, mais l'ironie discrète : il avoue s'être endormi à un mauvais sormon : « Vous savez, ajoute-t-il, que le sommeil surprinul aux sermons de l'après-midi*. » Près de lui, le pauvre H semble bien naïf et bien elTacé. Il a des éloges compromettants pour ceux qu'il loue, et l'on sent qu'il est là surtout pour donner la main au triomphe de son adversaire. Son goût avoué pour les traits d'esprit, son dédain de l'éloquence trop simple des missionnaires, bonne pour le peuple, le classe parmi ces « honnêtes gens » dont il veut qu'on ménage les oreilles délicates. Médiocrement intelligent, semble-t-il, il s'impatiente des lenteurs nécessaires d'une argumentation, qui parfois, il est vrai, traîne un peu; mais qu'A poursuive sa démonstration, et H se déclarera vite persuadé. Fénelon lui prôte parfois des réllcxions judicieuses, laisse voir qu'il a beaucoup lu et un peu retenu, qu'il aime la musique; mais que penser d'un juge qui trouve à Isocrate plus d'esprit qu'à Homère?
Pendant tout le premier dialogue, C n'est qu'un comparse obscur. 11 sort de l'ombre au second. Il est accouru hors d'haleine, curieux et ravi, car il ne veut rien perdre du débat; puis, il y prend une part active, devient exigeant et pressant, approuve et critique, hasarde çà et là quelque discrète épigramme : « Je m'imagine entendre nos prédicateurs à antithèses el à jeux d'esprit. 11 y a bien des Isocrates! » Enfin, dans le troisième dialogue, il passe presque au premier plan. A pourrait être un ecclésiastique; B déclare l'être; C, qui a « toujours pris l'élo- (juonce pour un art entièrement profane », qui recommande si vivement l'étude de la poésie et de l'éloquence païennes pendant la jeunesse , semble plutôt un homme de bonne compaf^nie, un chrétien du monde. C'est lui pourtant que Fénelon charge d'exposer sa théorie de l'homélie, et A, dont il expose au fond les idées, loue son zèle. Mais A se tient dans le juste
i. « Fônelon était 'apparemment un peu sujet h s'endormir aux sermons de l'aprôs-niidi. Il racontait au maréchal de Maubourg, qui se trouvait k Cambrai pendant la guorre de la Succession, qu'il fut une fois apostrophé en chaire dans U chapelle de Versailles, en présence du roi et de toute sa cour, par lo p SéraublD capucin, prédicateur célèbre à cette époque par la simplicité et ronction éranrelî^ que qu il mettait dans ses sermons. L'abbo do Fénelon dormait : le P Séraiihin s inlfiTompit, .t dit ;\ haute voix : /tdidflezcpttibhé qui doit, et qui n'est neut-ttre an scrnwn qiu>. pour faire sa cour au roi. Louis XIV, toute la cour, et Fenclon luinicmc, ne purent que rire do l'apostrophe un peu brusque du bon religieux . Dt hiAi,-j>Li, IJisi. f/c Fi'nclon,\iv. IV.) ® * '
milieu, entre la rhétorique et la dialectique pure dont B et C sont les défenseurs presque également outrés.
Malgré ces nuances, qui sont peut-être moins nettes dans les Dialogues que nous ne les faisons, qui ne sent qu'à ces personnages abstraits, ce qui fait le plus défaut, c'est la vie? Ne parlons pas ici de Platon : si les Dialogues sont platoniciens par le fond des idées, ils ne le sont ni par le cadre, ni par le caractère des interlocuteurs, ni par le mouvement de la discussion. Chez Platon, dans les. cadres les plus variés et les plus pittoresques, se meuvent des hommes véritables, distincts par la physionomie, par le rôle, par le langage. Mais les dialogues un peu abstraits de Fénelon ne tombent-ils pas sous le coup de la critique que J. de Maistre adresse aux Tusculanes de Cicéron?
J'ai lu les Tusculanes de Cicéron. Voilà encore une œuvre de pure imagination, et qui ne donne pas seulement l'idée d'un entretien réel. Cicéron introduit un auditeur qu'il désigne tout simplement par la lettre A: il se faitfaire une question par cet auteur imaginaire, et lui répond lout d'une haleine par une dissertation régulière : ce genre ne peut être le nôtre. Nous ne sommes point des lettres majuscules; nous sommes des êtres très réels, très palpables; nous parlons pour nous instruire et pour nous consoler *.
Le premier Dialog^ne* — Le bat de l'éloquenceé — Part de
la satire et de la tliéorie.
Les Dialogues sur Véloquence sont à la fois satiriques et didactiques; Fénelon y critique la fausse éloquence des prédicateurs à la mode, à laquelle il oppose la véritable éloquence du prédicateur évangélique. Il est facile de suivre cette antithèse à travers les trois dialogues : le premier est spécialement destiné à établir les principes; le second traite de la méthode à suivre et des règles de la prédication; le troisième, de la doctrine évangélique, de l'Écriture et des Pères, dont l'orateur chrétien doit être sans cesse pénétré.
Premier Dialogue. — Partie satirique, — Trois personnages, A, B, C, s'entretiennent des mérites et des défauts des prédicateurs contemporains : l'un de ceux-ci a exprimé devant B, son admirateur naïf, u des pensées si délicates et qui dépendent tellement du tour et de la finesse des expressions, qu'après avoir
i. Soin'es de Saint-Pétersbourg, 8« onlretien.
charmé dans le moment elles ne se retrouvent pas aisément dans la suilc ». A relève cette louange imprudente, et la discussion s'engage.
A. Ce sont donc, Monsieur, des beautés bien fragiles; en les voulant loucher, on les fait disparaître. J'aimerais bien mieux un discours qui eiii plus de corps et moins d'esprit; ii ferait une forte impression, on retiendrait mieux les choses. Pourquoi parlc-t-on, sinon pour persuader, pour instruire, et pour faire en sorte que l'auditeur retienne?