C. Vous voilà, Monsieur, en;?agé à parler
H. Kh bien, disons donc ce que j'ai retenu. Voici le texte : Cinerem tan» quam pancm mauducabam. « Je mangeais la cendre comme mon pain. » Pcut- 011 trouver un texte pim ingénieux pour le jour des Cendres? Il a montré que, Holun ce passage, la cendre doit être aujourd'hui la nourriture de nos ftmos; puis ii a enchâssé dans son avant-propos, le plus agréablement du monde» rhistoin^ (l'Artémise sur les cendres de son époux. Sa chute, h. son Are Maria, a été pleine d'art. Sa division était heureuse ; vous en jugerez. « Cette cendre, ditil, quoiqu'elle soit un signe de pénitence, est un principe de félicité ; quoiqu'elle semble nous humilier, elle est un remède qui donne rimmortalllé. » Il a repris cette dlvisiun en plusieurs manières, et chaque fois tV donnait un nouveau lustre à ses antithèses. Le reste du discours n'était ni moin» poli ni moins brillant : la diction était pure, les pensées nouvelles, les périodes nombroiisos ; chacune finissait par quelque trait surprenant. Il nous a fait des peintures morales où chacun se trouvait : // a fait une anatomie des pasnon» dn cœur humain, qui égale les Maximes de M. de la Hoche foucauld. Enfin, selon mol, c'iv tait un ouvrage achevé. Mais vous. Monsieur, qu'en pensez-vous?
C'(îst faire la partie belle à l'adversaire ! A critique sévèrement ces textes détournés de leur vraie signification, ces ornements défdacés et profanes, surtout ces divisions factices qu'il maltraitera si fort dans le second dialogue : « Quand on divise, dil-il dcjà, il faut diviser simplement, naturellement; il faut que co soil une division qui s(i trouve toute faite dans le sujet même, une division qui éclaircisse, qui range les matières, qui se retionno aisément et qui aide à retenir tout le reste; enfin une division qui fait voir la grandeur du sujet et de ses parties. » A celle méthode naturelle et logique il compare ironiquement la méthode hasardeuse du prédicateur qui se borne paresseusement à feuilleter « quelques sermonnaires qu'il a achetés, et certaines collections qu'il a faites de passages détachés et trouvés comme par hasard. Tout a un air d'emprunt et de pièces 1 apportées; rien ne coule de source. » En résumé, Féloquence moderne (car aucun bon prédicateur moderne n*est cité) est sacrifiée à l'éloquence antique; parmi les anciens, à leur leur, les Latins sont sacrifiés aux Grecs, les beaux esprits comme Isocrale aux vrais orateurs comme Démosthènes. La comparaison
du rhéteur et de Torateur grecs prélude ici au parallèle célèbre de Déraoslhènes et de Cicérôn dans la Lettre à l'Académie.
Vous avez mis Démosthènes avec Isocrate ; en cela vous avez fait tort au premier : le second est un froid orateur, qui n'a songé qu'à polir ses pensées et qu'à donner de l'harmonie à ses paroles ; il n'a eu qu'une idée basse de l'éloquence, et il Ta presque toujours mise dans l'arrangement des mots. Un homme qui a employé, selon les uns, dix ans, et, selon les autres, quinze, à ajuster les périodes de son Panégyrique, qui est un discours sur les besoins de la Grèce, était d'un secours bien faible et bien lent pour la république contre les entreprises du roi de Perse. Démosthènes parlait bien autrement contre Philippe. Vous pouvez voir la comparaison que Denys d'Halicamasse fsAi des deux orateurs, et les défauts essentiels qu'il remarque dans Isocrate. On ne voit dans celui-ci que des discours fleuris et efféminés, que des périodes faites avec un travail infini pour amuser l'oreille, pendant que Démosthènes émeut, échautfe et entraîne les cœurs; il est trop vivement touchédes intérêts de sa patrie pour s'amuser h tous les jeux d'esprit d'Isocrate ; c'est un raisonnement serré et pressant, ce sont des sentiments généreux d'une âme qui ne conçoit rien que de grand ; c'est un discours qui croît et qui se fortifieà chaque parole par des raisons nouvelles ; c'est un enchaînement de figures hardies et touchantes; vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de son cœur : c'est la nature qui parle elle-même dans ses transports ; l'art est si achevé, qu'il n'y paraît point ; rien n'égala jamais sa rapidité et sa véhémence.
Mais, si parfaite que soit l'éloquence d'un Démosthènes, elle le cède à celle de l'Écriture, qui marque le degré suprême de simplicité, c'est-à-dire de perfection. Seulement, pour sentir la simplicité des livres saints, «rien n'est plus utile que d'avoir le goût de la simplicité antique : surtout la lecture des anciens Grecs sert beaucoup à y réussir. » C'est ainsi que Fénelon concilie son admiration de lettré pour l'éloquence païenne et sa vénération de prêtre pour l'éloquence sacrée.
Partie théorique, — Simplicité des Grecs, simplicité de TÉcriture ou des Pères, tel est le double idéal, unique au fond, idéal platonicien à la fois et chrétien, qui domine tout ce premier dialogue. Tout part des idées que Platon, « le plus grand écrivain de l'antiquité », a exposées dans le Gorgias; tout y revient. Dès lors, on devine quel sera le but assigné paF Fénelon, après Platon, à l'éloquence. Pourquoi l'éloge d'Hélène par Isocrate est-il si puéril et si vide? « Rien n'y est prouvé sérieusement; il n'y a en tout cela aucune vérité de morale, »
Qu'est-ce, au contraire, que la véritable éloquence? «Pourquoi parle-t-on, sinon pour persuader, pour instruire et pour faire en sorte que l'auditeur retienne?... Faut-il parler pour plaire? » Non, « l'homme de bien ùe cherche à plaire que pour inspirer la justice et les autres vertus eu les rendant
aimables ». Un débat s'engage entre A et B sur ce principe, qui sera repris dans la Lettre à V Académie : le but de l'éloquence est de persuader la vérité et la vertu. « A quoi servent les beaux discours d'un homme, si ces discours ne font aucun bien au public ? » Ils laisseront le souvenir d'une belle image qui passe devant les yeux, d'une satire ou d'une espèce de comédie ; ils seront applaudis « par les femmes et par le gros du monde, qui se laissent aisément éblouir ; mais cela ne va jamais qu'à une certaine vogue capricieuse qui a besoin même d'être soutenue par quelque cabale. Les gens qui savent les règles et qui connaissent le but de l'éloquence n'ont que du dégoût et du mépris pour ces discours en l'air; ils s'y ennuient beaucoup. » Serré de près, obligé de reconnaître que les principes de son adversaire se suivent et qu'ils persuadent, B accorde que le but de l'orateur est d'instruire et de rendre les bommes meilleurs ; e t, triomphant, A couronne le premier dialogue par une conclusion qu'il emprunte, d'ailleurs, à ses chers anciens.
A. Platon dit qu'un discours n'est éloquent qu'autant qu'il agit dans r&me (le Tauditcur : par là vous pouvez juger sûrement do tous les discours que vous entendez. Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu'amuser votre esprit et qui ne remuera point vos entrailles, votre cœur, quelque beau ({u'il paraisse, ne sera point éloquent. Voulez-vous entendre Gicéron parler comme Platon en cette matière ? H vous dira que toute la force de la parole nu doit tendre qu'à mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans le cœur des hommes. Ainsi, consultez-vous vous-même, pour savoir si les orateurs que vous écoutez font bien. S'ils font une vive impression sur tous, s'ils vous échauffent et vous enlèvent au-dessus de vous-même, croyez hardiment ({u'ils ont atteint le but de l'éloquence. Si, au lieu de vous attendrir ou de vous inspirer de fortes passions, ils ne font que vous plaire et que vous faire admirer l'éclat et la justesse de leurs pensées et de leurs expressions, dites que ce sont de faux orateurs.
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Le second Dialogue. — Pouf atteindre le vrai bat de Téloquenecs l'orateur doit prouver, peindre et toacherb — Vive critique de l'éloquence de Bourdaloue.
Après avoir défini le but de l'éloquence, Fénelon indique les moyens les plus sûrs pour Tatteindre. Pour persuader aux hommes la vérité et la vertu, l'orateur chrétien doit prouver, peindre et toucher, c'est-à-dire unir à l'exactitude du raisonnemont la beauté et la véhémence d'un discours varié, émouvant,
parce qu'il est ému. Fénelon élève ici très haut Fidéal de Téioquence sacrée. A la fois homme, orateur, philosophe, le prédicateur doit faire aimer la vérité prouvée, en la peignant aimable, car « l'éloquence n'est point une invention frivole pour éblouir les hommes par des discours brillants; c'est un art très sérieux et très utile à la morale ». Il faut donc écarter sans pitié tous les genres d'esprit, toutes les pensées brillantes qui ne vont point à prouver, à peindre et à toucher. Au fond, les principes exposés et développés dans ce second Dialogue sont les mêmes que dans le premier ; mais, à côté de la philosophie de Platon, le goût et le sentiment particulier de Fénelon se font jour davantage, et il insiste surtout ici surla nécessité de toucher et de peindre. Pour bien peindre les passions, il faut se pénétrer des sentiments qu'on veut inspirer aux autres ; « Peindre, c'est non seulement décrire les choses, mais en représenter les circonstances d'une manière si vive et si sensible que l'auditeur s'imagine presque les voir. » Et il cite l'épisode de la mort de Didon chez Virgile. Mais l'art de l'orateur est-il bien l'art du peintre et du poète? Il y a des différences, mais de degré seulement, pour ainsi dire, « car la peinture est encore plus vive et plus forte dans les poètes que dans les orateurs. La poésie ne diffère de la simple éloquence qu'en ce qu'elle peint avec enthousiasme, par des traits plus hardis. La prose a ses peintures, quoique plus modérées. Sans ces peintures, on ne peut échauffer l'imagination de l'auditeur ni exciter ses passions. » Tout cela est très fénelonien, mais n'est peutêtre pas inattaquable. A force de rapprocher l'éloquence de la poésie, ne risque-t-on pas de les confondre et de faire perdre à l'éloquence quelque chose de sa solidité ? Avec Cicéron, A soutient « que l'orateur doit avoir la diction presque des poètes », et il ajoute : « Ce presque dit tout. » Oui, mais ce presque, il n'est pas aisé de le définir ni de s'y conQner, car la limite est indécise, s'il est vrai que « la poésie, c'est-à-dire la vive peinture des choses, est comme l'âme de l'éloquence ».
Gela dit, on ne peut qu'approuver tant d'excellents préceptes : l'orateur ne peindra pas s'il ne précise pas le détail et se contente des traits généraux, comme il ne touchera pas s'il se sert d'expressions trop générales : il faut nommer les choses par leurs noms. « Tout discours doit avoir ses inégalités : il faut être grand dans les grandes choses; il faut être simple sans être bas dans les petites... La véritable éloquence n'a rien d'enflé ni d'ambitieux ; elle se modère et se proportionne aux su-
jels qu'elle traite et aux gens qu'elle instruit; elle n'est grande et sublime que quand il faut l'ôlre. » Excellent principe, qu'il est permis d'accepter sans réserve, et qui, malgré plus d'une exagération de détail, fera le fond solide de la Lettre à l'Académie: suivre la nature, ne pas craindre d'être simple avec elle, exclure tous les ornements affectés qu'elle exclut, toutes les grâces du discours qui ne sont pas naturelles et nécessaires, mais admettre celles qui servent à la persuasion, qui donnent h la pensée un mouvement plus chaleureux, un relief plus sensible, cette doctrine est bien encore celle d'un orateur classique, mais d'un orateur qui croit possible et désirable une alliance entre l'éloquence et la poésie. Démosthènes et les Pères restent bien ici encore, on le sent, les modèles suprêmes ; mais la théorie de Fénelon semble s'élargir et s'assouplir : il rend justice à Gicéron, malgré les fleurs dont Cicéron sème ses harangues; très justement, il distingue entre les discours de la jeunesse, trop fleuris assurément, mais où il y a pourtant « bien de l'art pour persuader et pour émouvoir », et ceux d'un âge plus avancé, où l'expérience des grandes affaires, l'amour de la liberté, la crainte des malheurs dont il était menacé, lui faisaient faire des efforts dignes d'un orateur.
Lorsqu'il b*agit do soutenir la liberté mourante, et d'animer toute la repu- })liquc contre Antoine son ennemi, vous ne le voyez plus chercher des Jeux (l'esprit et des antithèses : c'est là qu'il est véritablement éloquent ; tout y eat négligé, comme il dit lui-même, dans i'Oraleur, qu'on le doit être lorsqu*!! s'agit d'être véhément : c'est un homme qui cherche simplement dans la seule nature tout ce qui est capable de saisir, d'animer et d'entraîner les hommes.
Mais, dans ce second Dialogue, la partie de critique est de beaucoup la plus importante, et ce qui la rend piquante, c'est que, cette fois, sortant des généralités, Fénelon n'épargne pas les allusions très directes à des prédicateurs contemporains qu'il est aisé de reconnaître. Il ne se borne point à railler ici ces ornements frivoles qu'il compare aux fredons dans la musique, ces antithèses cherchées, ces jeux de mots, ces colifichets qui déparent la sévérité de la parole sainte. C'est contre Itourdaloue que sont dirigés les traits les plus cruels. U est vrai que Bourdaloue n'est pas nommé ; mais qui se tromperait à lire ce portrait, où l'on sent toute la différence des deux génies ?
Son stylo est tout uni, il n'a aucune variété : d'un côté, rie» 4ê fmmiier»
tVhisinuant et de populaire ; i\o l'autre, rien de vif, do ilguré et de sublime:
DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE li
c'est un cours réglé de paroles qui se pressent les unes les autres ; ce sont des déductions exactes, des raisonnements bien suivis et concluants, des portraits fidèles ; en un mot, c'est un homme qui parle en termes propres, et qui dit des choses très sensées. Il faut même reconnaître que la chaire lui a de grandes obligations : il l'a tirée de la servitude des déclam ateurs,il Ta remplie avec beaucoup de force et de dignité. Il est très, capable de convaincre, mais je ne connais guère de prédicateur qui persuade et qui touché moins. Si vous y prenez garde, il n'est pas même fort adroit; car, outre qu'il n'a aucune manière insinuante et familière, ainsi que nous l 'avons déjà remarqué ailleurs, il n'a rien d'affectueux, de sensible. Ce sont d es raisonnements qui demandent de la contention d'esprit. II ne reste presque rien de tout ce qu'il a dit dans la tête de ceux qui Tout écouté : c'est un torrent qui a paraé tout d'un coup, et qui laisse son lit à sec. Pour faire une Impression durable, il faut aider les esprits en touchant les passions : les instructions sèches ne peuvent guère réussir... Je conclus que c'est un grand homme qui n'est point orateur. Un missionnaire de village, qui sait effrayer et faire couler les larmes, frappe bien plus au but de l'éloquence.
Ne peut-on juger cette comparaison trop sévère? II est vrai que Bourdaloue est avant tout l'apôtre de la raison, qu'il cherche moins à plaire qu'à être utile; mais est-il vrai qu'il soit tout à fait dépourvu d'imagination et de sensibilité? Si son éloquence eût toujours été si monotone et si froide, comment expliquer l'autorité dont elle a joui, l'empire qu'elle exerçait sur les âmes les plus mondaines, la grandeur de ce rôle d'apôtre et de réformateur de la parole chrétienne, reconnu par Fénelon lui-même? Ce qui est vrai, c'est que Bourdaloue manquait de quelques-unes des qualités extérieures qui, aux yeux de Fénelon, font l'orateur véritable. Fénelon, en effet, comme autrefois Démosthène, attribue une importance capitale à Taclion oratoire, qu'il convient de varier suivant les sujets : « Le mouvement du corps est une peinture des pensées de l'âme, et cette peinture doit être ressemblante. Il faut que tout y représente vivement et naturellement les sentiments de celui qui parle, et la nature des choses qu'il dit. » Assurément, il faut éviter d'aller, dans la chaire, « jusqu'à une représentation basse et comique », et de trop rapprocher l'art du prédicateur de celui de l'acteur, car, si tel prédicateur reste trop immobile, tel autre s'agite trop, et se donne un mouvement extraordinaire pour annoncer que le dimanche suivant il prêchera sur la pénitence. Sur ce point, la règle qu'indique Fénelon est difficilement attaquable : « Il faut que le corps ait du mouvement quand les paroles en ont, et que le corps demeure tranquille quand les paroles n'ont rien que de doux et de simple. » Ce qu'il reproche à Bourdaloue, c'est précisément de ne savoir pas varier son ton et son action suivant les sujets qu'il traite, et
de se livrer, par exemple, à un mouvement continuel de bras, alors qu'il n'y a aucun mouvement dans ses paroles. La principale éloquence est dans les yeux ; or « le prédicateur dont nous parlions a d'ordinaire les yeux fermés. Quand on le regarde de près, cela choque. » C'est que sa mémoire travaille trop, c'est que ses sermons sont appris par cœur. Fénelon ne voudrait pas qu'on les apprit, sauf en certains cas extraordinaires. Selon lui, il suffit de méditer toutes les parties du sujet, de se faire un ordre, de ranger ses preuves, de préparer seulement à l'avance quelques fortes expressions, quelques figures louchantes, en un mot d'imiter la nature, et, comme elle, de ne point laisser voir dans les œuvres une préparation trop prolongée. Qu'importent les négligences, les répétitions, les irrégularités, toutes les minuties auxquelles s'amusent ceux qui sont impropres à discerner les grandes choses? Chez les orateurs qui n'apprennent point par cœur les sermons, « les choses coulent de source », avec un air négligé qui ne sent point l'art; ils parlent « d'une manière noble, forte et naturelle ». On ne peut s'empêcher de trouver quelque confusion en tout ce passage, car, si l'on voit bien l'excès que Fénelon critique, on ne voit pas aussi clairement le remède qu'il y voudrait apporter, puisque lui-môme exige une forte méditation du sujet dans toutes ses parties. Peut-être a-t-il compris qu'il était impossible d'imposer aux tempéraments les plus divers la règle aventureuse d'une improvisation facile, dont certains ne se sentiraient pas capables, où d'autres craindraient de compromettre la majesté de la parole sainte. Quoi qu'il en soit, il s'est arrêté à mi-chemin, et n'a pas osé aller jusqu'au bout de sa théorie, ou plutôt de son goût particulier; car s'il y a excès de préparation chez Bourdaloue, n'y aurait-il pas chez son criliqu(; excès d'abandon, de cet aI)andon aimable qu'il recommande aux autres, parce qu'il en sent plus que tout autre le charme dangereux?
Une critique essentielle adressée à Rourdaloue et à beaucoup d(i prédicateurs contemporains porte sur ces divisions dont le caractère factice a été déjà signalé dans le premier dialogue. L'ordre qu'elles introduisent dans le discours n'est qu'apparent; en réalité, elles le dessèchent et le gênent, elles en excluent l'unité véritable. Sans doute, il faut un ordre, mais un ordre « qui ne soit point promis et découvert dès le commencement du discours », un ordre naturel. Que l'on montre d'abord en gros le sujet, puis qu'on établisse les principes et que l'on
pose les faits d'une manière simple, claire et sensible; des principes et des faits on tirera les conséquences, on disposera le raisonnement de manière que toutes les preuves s'entr' aident pour être facilement reconnues, que le discours aille toujours croissant; enfin, on déploiera les images vives et les mouvements propres à exciter les passions. Si donc l'on en croit Fénelon, les divisions auraient le double désavantage d'établir un ordre arbitraire qui brise l'unité du sujet, et de nuire à la progression du discours, par suite à son effet, en le coupant en deux ou trois tronçons. Ne peut-on répondre avec M. Feugère que Fénelon s'attaque non pas aux divisions en ellesmêmes, mais seulement aux divisions factices et trop multipliées? Le même sujet n'otfre-t-il pas souvent des points de vue très divers, ou, pour mieux dire, n'y a-t-il pas souvent plusieurs sujets en un? et n'est-il pas utile d'ôn distinguer avec soin les parties, si l'on veut obvier à une confusion presque inévitable? Les divisions sont donc nécessaires pour mieux faire ressortir les faces changeantes d'un sujet; elles sont nécessaires aussi pour soulager la mémoire, non seulement du prédicateur, mais de l'auditeur. Que Bourdaloue en ait abusé, que ses divisions et ses subdivisions raffinées morcellent parfois son sujet jusqu'à l'infini, que le procédé chez lui se fasse voir trop à découvert, personne ne le niera; ce qu'on accordera plus difficilement, c'est qu'il faille renoncer à une méthode dont ont pu se passer les anciens, qui ne connaissaient point le genre du sermon, mais dont s'est fort bien accommodé, de nos jours, le génie d'un Bossuet. Comme le remarque d'ailleurs le cardinal MauryS rien n'empêche les divisions elles-mêmes d'être progressives et d'amener une succession toujours plus forte, une
1. u Les anciens orateurs n'ont pas toujours annoncé leurs divisions; mais tous leurs discours sont divisés, et il faut bien qu'ils le soient, puisqu'ils ont tous un plan. Je conviens qu'il est ridicule de mettre sans ces^e entre les mains de l'auditeur la chaîne des idées qu'on va développer, comme les scolastiques classaient la série de leurs sections et de leurs arguments. Rien n'est plus funeste à l'éloquence qu'une marche si compassée. Cependant, pourvu qu'on ne sacrifie Jamais le sujet au plan, et qu'on ne cherche point dans ses divisions des antithèses puériles, que Fénelon appelle des tours de passe-passe, pour éblouir par la singularité des combinaisons, au lieu de se borner à indiquer 1 objet de ses preuves, il me semble que la méthode des modernes n'est point nuisible au grand génie oratoire.^ (Maurt, Essai sur l'éloquence de la chaire. 11, 594.) 11 est curieux de noter que vers le moment où Fénelon félicitait les anciens de n'avoir pas connu les divisions, l'auteur des Parallèles (i6S5), Perrault, voyait dans ce fait une preuve nouvelle de l'infériorité des anciens, qui manquaient de méthode. 11 opposait à la méthode scolastique, qui ne peut être que fort désagréable, une méthode naturelle et aisée, qui ne parait qu'autant qu'il est nécessaire pour éclairer et conduire Tesprit dans la route où on le mène, et pour disposer par là le cœur à être ému par les figures et les mouvements de l'éloquence.
gradation plus émouvante dans les idées. Il faut donc se borner à demander que les divisions soient tirées de la nature des choses. Si Fénelon leur en veut tant, c'est peut-être que son génie facile, ennemi de toute dépendance, est mal fait pour comprendre la méthode rigoureuse de Bourdaloue, et pour s'y plier sans s'y asservir.
fiO troisième Dialo|çne* — La prédieation chrétienne* I/cloqncnce de l^l'iicrlture et de» Pères*
Après cette vive sortie contre les prédicateurs contemporains, le ton redevient grave, et le dernier Dialogue est tout entier consacré à la doctrine évangélique, fondement nécessaire de la parole chrétienne. On y rencontre bien encore çà et là quelques traits dirigés contre les prédicateurs qui se plaisent aux poiniun's morales, plus faciles que l'explication solide du dofime, qui ne citent l'Écriture que pour l'ornement, et font de la parole de Dieu la parole et l'invention des hommes, ou, par contre;, trop zélés dans leur passion pour la simplicité apostolique, « s'imaginent qu'il n'y a qu'à crier et qu'à parler souvent du diable et de l'enfer ». On regrelte de ne pas trouver toujours dans un prédicateur un père qui parle & ses enfants avec tendresse, mais un déclamateur qui prononce avec emphase. Préoccupé, à l'excès peut-être, de faire des sermons des instructions sensibles et populaires, pleines de gravité, de force (ît surtout de simplicité, Fénelon ne voudrait laisser parler que les vrais pasteurs, car « les prédicateurs qui n'ont que la spéculation entrent bien moins dans les difficultés, ne se proportionnent guère aux esprits, et parlent d'une manière vague. A quel propos tant de prédicateurs jeunes, sans expérience, sans science, sans sainteté? Il vaudrait bien mieux avoir moins de sermons et en avoir de meilleurs. » Par un ailiflce habile, Fénelon i)laoe ici les critiques les plus vives dans la bouche, non de son interprète ordinaire, A, mais de G, dont A vante avec quelque ironie les bonnes intentions, en l'engageant à ménager beaucoup de gens de mérite et môme de piété, dont la coutume ou l'exemple a fait des partisans de bonne foi d'une méthode fausse. Au fond, pourtant, c'est bien le sentiment de Fénelon que G traduit avec tant de vivacité.
DIALOGUES SUR UÉLOQUENCE 15
Pendant qu'il y a tant de besoins pressants dans le christianisme , pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre, devrait se hâter de déraciner l'ignorance et les scandales du champ de TÉglise, je trouve qu'il est fort indigne de lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits, et à inventer des divisions : car, dès qu'on s'est mis sur le pied de ces sorties de prédicateurs, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne fait plus d'autre étude ni d'autre travail ; encore même, pour se soulager, se réduit-on souvent à redire toujours les mêmes sermons. Quelle éloquence que celle d'un homme dont l'auditeur sait par avance toutes les expressions et tous les mouvements I Vraiment, c'est bien là le moyen de surprendre, d'étonner, d'attendrir, de saisir et de persuader les hommes! Voilà une étrange manière de cacher l'art et de faire parler la nature! Pour moi, je le dis franchement, tout cela me scandalise. Quoi! le dispensateur des mystères de. Dieu sera-t-il un déclamateur oisif , jaloux de sa réputation, et amoureux d'une vaine pompe? N'osera-t~il parler de Dieu à son peuple sans avoir rangé toutes ses paroles et appris en écolier sa leçon par cœur?
On le voit, ici, comme dans les dialogues précédents, Fénelon en veut surtout aux faux brillants et aux divisions factices. Il critique de plus le choix des testes, et les interprétations forcées qu'on leur donne : le texte choisi doit être « celui qui contient les vérités les plus importantes et les plus proportionnées aux besoins du peuple » ; on doit le commenter sans rhétorique subtile : « Qu'un homme a mauvaise grâce de vouloir faire l'inventif et l'ingénieux, lorsqu'il devrait parler avec toute la gravité et l'autorité du Saint-Esprit, dont il emprunte les paroles! » Et pourtant que de textes forcés, torturés, d'où Ton tire tous les sermons que l'on veut! Que de commentaires détournés du sens réel, et lui substituant un sens mystérieux et allégorique! « Il faut avoir du pain avant que de chercher des ragoûts. » Toutes ces critiques ne manquent ni de vivacité ni de justesse, mais elles n'ôtent pas à ce troisième dialogue son caractère presque exclusivement dogmatique. Quelle est donc la vraie doctrine de Fénelon? Elle s'offre à nous sous deux aspects, car le prédicateur doit réunir deux qualités très diverses ; il doit connaître à la fois et l'Écriture, et la portée des esprits auxquels il s'adresse. C'est ici que Ton saisit sur le vif le fort et le faible de cette doctrine. Que le prédicateur doive être pénétré de l'Écriture, cela va de soi; Bossuet n'a pas dit autre chose, et Fénelon se souvient peut-être de lui quand il trace ce beau portrait de saint Paul et des Apôtres :
Ils n'ont recours à nul moyen humain : ni philosophie, ni éloquence, ni politique, ni richesse, ni autorité. Dieu, jaloux de son œuvre, n'en veut devoir le succès qu'à lui-même : il choisit ce qui est faible, il rejette ce qui est fort.
afin de manifester plus sensiblement sa puissance. Il tire tout du néant pour convertir le monde, comme pour le former. Ainsi celte œuvre doit avoir ce caract^^e divin, de n'être fondée sur rien d'estimable selon la chair. C'eût été affaiblir et évacuer i, comme dit saint Paul, la vertu miraculeuse de la croix, que d'appuyer la prédication de l'Évangile sur les secours de la nature. Il fallait que l'Évangile, sans préparation humaine, s'ouvrît lui-même les coeurs, «»t qu'il apprît au monde, par ce prodige, qu'il venait de Dieu. Voilà la safîesse humaine confondue et réprouvée. Que faut-il conclure de là? Que la conversion des peuples et l'établissement de l'Église ne sont point dus aux raisonnements et aux discours persuasifs des hommes. Ce n'est pas qu'il n'y ait ou de l'éloquence et de la sagesse dans la plupart de ceux qui ont annoncé Jésus-Christ : mais ils ne se sont point confiés à cette sagesse et à cette éloquence; mais ils ne l'ont point recherchée comme ce qui devait donner de l'efficace à leurs paroles. Tout a été fondé, comme dit saint Paul, non sur les discours persuasifs de la philosophie humaine, mais sur les effets de l'esprit et de la vertu de Dieu, c'est-à-dire sur les miracles qui frappaient les yeux, et sur l'opération intérieure de la grâce.
Jusque-là point de dissentiment possible, non seulement entre Bossuel et Fénelon, mais entre les chrétiens. Mais tous les chrétiens et Bossuet lui-même suivraient-ils Fénelon jusqu'au. bout, lorsqu'il expose ses idées sur la simplicité apostolique et évangéiique? Oh! je sais par quels subtils artifices, par quelles oppositions savantes il s'efforce de garder un juste équilibre à égale distance des excès contraires 2. Le fougueux G, à qui la science des nuances est inconnue, entend par simplicité « un discours sans art » ; plus mesuré, A lui fait comprendre que la simplicité de Va. prédication chrétienne n*est pas incompatible avec l'art véritable et avec la véritable éloquence, car l'ordre, la méthode, la solidité du raisonnement, les mouvements pathétiques, voilà toute l'éloquence. Saint Paul, dont G invoque les paroles, n'a donc pas voulu exclure du discours réloquence plus que la sagesse. Or c'est A, nous l'avons vu, qui est le porleparole de Fénelon. Mais voici qu'A lui-même encourt le reproche qu'il adresse à G, celui d'aller un peu loin. Il reconnaît que les successeurs des apôtres, n'étant pas miraculeusement inspirés comme eux, ont besoin de se préparer et de se remplir de la doctrine des Écritures pour former leurs discours. « Mais celle préparation, ajoute-1-il, ne doit jamais tendre à parler moins simplement que les apôtres. Ne serez- vous pas content