Histoire des membres de l'Académie
COUKS DE LITTÉRATURE
Ce ^v;\\\i\ et aimablo f^i-nio paye encore aujourd'hui les cfforls qu'il fit, il y a ]>liis d'un ftièch;, pour 1(î l)onlieur (l(?s rois, encore plus que pour e"*liii (li\s i»(îuplt!S. I/(»r»»ill(î «uperlK» «le l'autorilé redoute encore la p^nétrantodou- C(;ur dus vôriti's prononcées par celte Minerve envoyé«i hous la lif^urti d« M»»nlor, et peu s'en faut ({ue dans les cours Fénclon ne puase pour un républicain 1 .
De nos jours, le TrUmafiuc a élé jug6 avec une séreiiilé plus impartiale, lilt coiuine l'eiilJiousiasme excessif appelle Texccssif dériigrenioni, cornnuî le poème épique et didactique à la fois dotV'ueion avait vieilli {nw plus d'un côte, l'ennui a succédé à l'admiration et n'a i)as tardé à éveiller la raillerie. Ceifest que lentement qu'on est rev(;nu à une appréciation plus mesurée (ins heautés durables d'um; œuvre dont les contemporains avaient trop admiré peut-éti(j les beautés passaf,'ères. Il est arrivé un peu à chacun de nous ce qui est arrivé à un critique grave et candide de notre («împs. TfHr.inaqiw l'a d'abord ennuyé. Le rôle de Mentor surtout lui semblait froid.
c'est souvent la saf,M»sse incréée. Minerve, qui parle par sa houclifi ; n'pst-rp pas (iu(d(|ii('fois le pHiverneur, le i»récept<Mir, je dirais i)re8(iue la imiiiTiro et la bonne d'enfanls?... Il n'y a inicnne illusion à se faire. Mentor, c'est Minerve; Minerve, c'est Kénelon en personne, repréftcnlanl la s<i;;e^sc de I)i»Mi. .};iniais l'idée du p)uvern(;ur n'a été él(>vée plus haut. Téléniaquo ii*a pas un désir, pas une p(>nsée secrète (pTil ne doive faire connaître h Menlor. Quand il .'linie Aniiope, il le cache à tout le monde, si ce n'est h Menlor. Au camp îles alliés, Téléniariue commande à tous les nds, même au vieux Nestor cl h l*hiloctète, l'ami d'Hercule. Tout 1<; monde lui ciîde; il a (piehiue chose dcdiThi. Sa saj^esse, son élo([ueiie(', son coiirii^i', nnîttenl à ses pieds princos Pl poldiils, amis et «Minemis. (Test un homme et plus «pi'un homme. Revenu à 8alenle et dev.inl Menlor, ce n'est ])1uk qu'un (Mifant. Il rougit, il Ircinblc. Lo ^M)uverneur r(>prend son terrihhi ;iscendanl; le vainqueur d'AdraRte redevient l'élève mod(>ste et soumis ([iii ntlend pour parier la permission de son nfi«iîtrc. Qu.'ind on a lu le livre jus([u'au houl, il reste un ^'rand doute dans Ttifiprit, nial;,M'é les j>récaulions habiles d«» l'aubMir, (jui semble avoir prévu Tobjcction : que deviendra un prince, ainsi élevé? Sora-l-il jamaisaulre cliuscqu'uu (infant aim.'ible et docibî? Minerve n'i»-l-elle pas tort de remonter au ciel? Télémaqu(> roi aura lanl Ix'soin d'un pr(>mier minisire! Le duc de Dourpn<;iic aurait ét<! plus heureux : Fénelon restait sur la terre.
Puis là m^Miuî il découvre une sorte d'intérêt tout relatif, un inléivt Iiisl(>ri(iu(^ v.l [nn\'ii^o^'n[UQ,
On aime à enlreviir, derrière le léf,'er voile qui les cach«», Fénclun cl son élève. \'l\mil(' de.I.-,). U«)usseau (îst un ouvraj^c purenuMil rownuie8(|uo, on le sent trop; lo Tcli'muifue rappelle jour ])ar jour, h(Mire par hcure^ la lun^^ue lutte de ]''énelon contre les défauts naturels du jeune prince, cuiilrc ses iin-
\. I)f /'l'Jf/lim' f/til/ifa)ir, II, i2.
patiences, ses hauteurs, ses colères redoutables, son mépris des hommes, son goût pour le faste et pour le luxe. Seulement, il n'y a pas de maître, ce maître fùt-il Fénelon ou Mentor, dont les gronderies ne fatiguent à la longue.
Voilà pour la pédagogie; voici pour Thistoire.
Louis XIV, qui, dans les trente premières années de son règne, n^avait' trouvé d'opposition nulle part, en trouve partout dans les trente dernières. Le Ti'li'maque, que Fénelon en ait eu ou non le dessein secret, est le manifeste de cette opposition. Louis XIV ne s'y trompa pas. L'effet en fut grand en France : il fut terrible h l'étranger. Tout ce côté du Télémaque qui contribua tant à sa popularité est à peu près perdu pour nous. Il faut l'avoir présent à. l'esprit néanmoins, si l'on veut bien comprendre ce livre. L'ouvrage de Fénelon est beau et séduisant, comme l'est toute opposition, qui n'a qu'à promettre ; il est souvent faux et chimérique au même titre. En littérature, en morale, en politique, eurelif^ion même, il présente un problème à résoudre : Est-ce un roman ou un poème ? Est-ce le rêve d'un utopiste ou le code d*un sage? un pamphlet ou le résumé le plus pur de la politique des philosophes? Est-ce un ouvrage païen ou un ouvrage chrétien ? C'est tout cela ensemble, accordé et fondu avec un art prodigieux, par un esprit à qui rien n'était impossible, et revêtu d'un style qui serait ce qu'il y a de plus beau et de plus enchanteur au monde, s'il n*y avait pas quoique chose de plus enchanteur encore, la grâce' toute simple et la vérité naïve i.
Ces questions, bien d'autres que M. de Sacy se les sont posées. Combien y ont fait une réponse précise? Mais si le critique voyait et marquait avec netteté les faiblesses, il n'en passait pas moins de l'indifférence ennuyée à la curiosité, de la curiosité à la sympathie, et bientôt h l'admiration presque sans réserve. Plus lard encore, j'imagine, la pleine admiration a fait place à une admiration raisonnée, capable de sacrifier la partie vieillie d'une œuvre où les préoccupations du moment tiennent trop de place, pour goûter plus à son aise le charme sérieux d'une leçon que la grâce enveloppe et que le sourire presque partout éclaire d'une lumière douce.
Causes passagères du succès. — La satire* — Les allusions* Sont-elles inconscientes? — L'opposant et FÛtopiste*
Fénelon s'est toujours défendu d'avoir écrit une satire en écrivant Télémaque, Dans une lettre latine au cardinal Gabrielli,
1. s. de Sacy, Variétés lit ter aires , morales et historiques.
6 COUIIS DE LITTKRATUHE
«'îcrite sous losyoux et peuL-otrc sous la dictée de rarchevôquo, rîibl)o (Ift (^hanUirac combattait tout soupçon do maligne allusion : l'auteur, selon lui, avait soulcment voulu donner au Tel*}maqiic. l<î channo ot riiarnionio du style poétique, pour graver plus profondément dans l'cîsprit de son élTîve les leçons les plus pures et les plus graves de Tart de régner. Une justification plus [)récise eût été, sans doute, enibarrassanlc, et pourtant s(;mbla utile quand lus amis d(i Fénelon purent espérer qu'il serait rappelé à la cour. A ce même moriient (1710) où il alFectait du dédaigiKîi' les criti(juus et les calomnies dirigées conlre « la politique du TfUfUïKKjiic », et où il écrivait au P. Tellier, conlcssour du loi : « Je dois soullVir et me taire, » il ne déJaign;iit pas d'écrire un mémoire qui est un vérilablo plaidoyer.
l'oui' Ti'lhmujue, c'est uiio iiîirralioii fal)ul«Mi8iî (;ii forme «le poî»mc héroï- ([ik;, coinine cimix (riloiiièro et de Vir;;ilo, où j'ai mis les priiici|)ali!8 actions qui cniivioniieiit h un {)i-ince que sa naissance destine à régner. Je Tai fait dans un temps où j'étais charm<'> di?s marques de confiance et de l>oiil('* dont le roi mecomldail; il aurait fallu qu(> j'eusse été non seulement rhoimnu le plus ingrat, mais (uicote le plus insensé, i)Our y vouloir faire des portraits satiri(iues et insolents ; j'ai horreur delà seule pensée d'un tel dessein. // est vrai que j'ui min daua ces nmiliires toiilrs les rérités nèceaaaires pour le ffonrerucmcnl, t't loiis les de faut h qu'on peut aroir dans la puissance, souveraine; mais je n'en ai marqué aucun avec une atïectation qui tende «i aucun portrait ni caractère. IMus on lira cet ouvrage, j>lu8 on verra qucy'rt* ronln dire tout, sans peindre personne de suite.
Kst-ilde bonne foi? pourquoi en douter? Assurément il plaide mui caus(;, et ne dit pas tout; mais il ne meut pas. Il déclare n'avoir voulu peindre « personne de; suite », et l'on ne voit pas» (Ml (îllVît, qu'un seul des nombreux tyrans dont il trace le portrait ou llétriL la niémoin; dans le TùU'muqw soit Louis XIV, ou du moins soit b; seul Louis XIV. Sésostris a triomphé avec trop (le fasl(; <l(»s rois qu'il a vaincus et s'ust trop conlié à l'un de S(îs minisLres; mais c'est tout C(î (ju'on peut reprocher, « dans touU; sa vi<; », au « bon roi Sésostris », qui est ici plutôt idéalisé : s'il s'(îst laissé un moment s('duire par « la vaine gloire des contjuéraiits », il s'(jst toujours [)lu à écouler les hommes savants et à convtnser av(;c les plus bonn(*;les gens, qu'il savait bien choisir pour l(»s {nlm(Utre dans sa familiarilé. De môme le fastueux Idoméiire, qu'il est conv(uiu d'idenlilior avrîc Louis XIV comme on idciitiMc son indigne ministre Protésilas avec Louvois, n'est jamais sciemment injuste : ses fautos sont celles qui sont communes à tous les rois, (4 il se distingue par de rares (pialiti's. S'il était vraiuKMit Louis \1V, Fénelon mctlrait-il en
relief avec tant d'insistance, comme trait essentiel de son caractère, la négligence indolente? « J'étais, lui répondit Idoménée, trop ennemi des affaires et trop inappliqué pour pou- ^ voir me tirer de ses mains... Ah! vous ne savez pas ce que. peuvent les hommes artiQcieux sur un roi faible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes ses affaires ! » Louis XIV faisait plus virilement son métier de roi, et ne souffrait guère qu'un Louvois même empiétât sur son autorité. Au reste , Fénelon savait, et Mentor disait « combien il est dangereux d*être injuste en se laissant aller à uae critique rigoureuse contre les autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des difficultés du gouvernement. » Aux tyrans mêmes l'obéissance est due, et le dévouement. « Pour moi, dit un sujet du cruel Pygmalion, je crains les dieux : quoi qu'il m'en coûte, je serai fidèle au roi qu'ils m'ont donné; j'aimerais mieux qu'il me fit mourir, que de lui ôter la vie, et même que de manquer à le défendre. »
Mais si Fénelon n'a pas peint de parti pris et a de suite » Louis XIV, il est difficile d'admettre qu'il ne se soit jamais souvenu du temps où il vivait, ni, par conséquent, d'une façon plus ou moins consciente, du roi qui régnait alors. Ami d'une simplicité et d'une frugalité peut-être chimériques, il ne laisse échapper aucune occasion de condamner le luxe et la corruption des coiirs; ami de la paix, il s'élève et, avouons-le, il dé-clame volontiers contre les conquérants : « Un roi qui verse le sang de lant d'hommes et qui cause tant de malheurs pour acquérir un peu de gloire ou pour étendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire qu'il cherche, et mérite de perdre ce qu'il possède, pour avoir voulu usurper ce qui ne lui appartient pas... Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition : un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. « Que Fénelon le veuille ou non, ce lieu commun prend sous sa plume un air, de satire. Ne le faisons pas trop innocent : il n'a pu croire que Louis XIV fût le « roi philosophe » qu'il rêvait; et s'il ne l'a pas cru, le portrait maintes fois repris, caressé avec amour, de ce roi idéal, qu'estce autre chose qu'une épigramme prolongée et répétée?
Il peut tout sur les peuples; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Le^ lois lui conlient les peuples comme le plus précieux de tous le?
(l('»pMls, à condition qu'il sorsi lo p«*'r(; «le se» sujets. Klles veulent qii*un Keiil hniiMiie serve, par Ha sa;^'C»se et ])ar Ha inoihT.ntioii, à la félicité dtj tant (riionniicH, fi lum pa» que tant (rtiornincs Hcrvenl, par leur tnlHÙrc et par leur s(îi'vilu(le lAcln', à flaller l'orf^'uril et la uiolhjsse «l'un seul homme. Le l'oi ne (luit riiMi avoir au-flessus des înitreK, excepté ce qui est nécogaaire ou pour le soulii^cr dan» 8(>s pénibles fonctions, ou pour imprimer aux pouplei 1(; r('Hi)(!cl de celui (jui doit soutenir le» lois. D'ailleurs le roi doit élre plus uohre, plus (iiuienii de la uiolU'sse, plus exempt d(i faste o.l de hauteur, qu aucun autre. Il ne doit point avoir phi» de richesses et de plaisirs, mais plufl d(5 sîij^M'sso, de v<M'hi et de ploire que le r(»st(' des hommes. Il doit être au dehors lo défensiMir d(i la patrie, on commandant les armées; et au dcdanïi, le ju;re des peuples, pour les rendre l»f»ns, sa^'es et heureux. Ce irej»l point ])i)ur lui-uiénie qu<; les dieux Tout fail roi; il ne Test que pour élro l'hoiiimi» d<>s peuples : c'est aux [)eu]des qu'il dnil tout sou tem|)S, tuUS ses Huins, toutc Hnii ;in'(>ction : et il n'est diu'ne de la royauté ({u'anUint qu'il s'oublie liiiinéiue pour M! sacriii«.'r au bien ])ubli('... (:(;ux ({ui ont dans les mainn les lois pour ^'ouveruer les peuples doivent toujours se laisser f^ouverner eux-mvm<'i par les lois. C'est lu loi ol non pas l'huninie ({ui doit régner.
Us sont rendus responsables, non seulement de leurs fautes, mais de c(?lles de leurs peuples, et l'on ne s'élonne pas, dès loi-s, qu'ils soient si nombreux dans les Knfers.
On voyait plusieurs de ces rois sévèrem(;nt punis, non pour les maux qu*lljt avaient faits, mais pour les biens qu'ils auraient dil faire. Tous les crimes des jxMiples , «{ui viennent de la négligence avec laquelle on fait observer les lois, élai(>nt iinpulés aux rois, «lui ue doivent régner qu'aiin que les lots riigiKMit par leur uiinistèn>. On leur imputait aussi tous les désordres qui vicn- UiMit du faste, du lux(! et de tous les autr(>s excès (pii jettent les hommes dans un élal viobwil et dans la tentation de mé])riser b'S lois pour acqui^rir du bien. Surtout «m tniilait rigour(ïusenient b-s rois (jui, au lieu dVlre de bous (;t vigilants pasb;urs des peuples, n'avai^'Ut songé qu'à ravuf^cr le troupeau ciimuie des loups dévor;iuts. Mais ce qui constiM'iia davantaj^e Télémaqu<*, e(> fut de voir, dans cet abîme di> ténèbres et de maux, un grand nnmbn: de rois ({ui avaient passé sui' la terre pour d(>s rois assez bons. Ils avaient et*'- <-o]idauuiés aux p<-ines du Tartare ])<*ur s'être laissé gouverner |>ar des houiuies iiiécbants et arlili(*ieux. Ils étai'-nt punis pour les maux qu*Ui nvaii'iit laissé faire parleur aul(»rité.
Los pcinluiM^s idylliques des m<purs et des instilulions de la !îéti(iu(; et de l.'i Civle sont tout idéales et, par conséquent, semble-t-il, inolTensives. Mais voyez sous quels traits on nous montre ces bomtnes sages, qui n'ont appris la sagesse qu*en étudiiint la simple nature, « qui sont toujours libres et égaux» ; enlende/.-les i)arler des conquérants, usurpateurs que les dieux, iiTités contre le gcinre bumain, donnent à la terre, dans leur eolère, pour ravager b^s royaumes et faire autant d*fîsclaves qu'il y a d'Iiomnies libres. Ils n'admettent point qu'on son^'e h la guerre autrement que pour défendre sa liberté. Qu'on
veuille bien comparer ces heureux habitants de la Bétique à ceux de la France humiliée et ruinée par les guerres de Louis XIV, on sentira l'ironie secrète de cette pastorale. L'oubli des tristesses présentes, Fénelon le demande aux rêves platoniciens et chrétiens à la fois dont son imagination est hantée. C'est le chrétien qui dit aux Dauniens, par la bouche de Télémaque : « Souvenez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer » : ou, par la bouche de Mentor, aux rois assemblés : « Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la surface de toute la terre; tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang. » Cette « république universelle » du monde, il faut pardonner à Louis XIV de n'en avoir eu qu'une idée assez vague. Et voici maintenant le platonicien qui règle l'étendue des terres, et s'empare de l'éducation des enfants, au nom de l'État; car « ils appartiennent moins à leurs parents qu'à la république ». Ce n'est pas remonter assez haut encore : par-dessus Platon et les Grecs, Fénelon remonte à l'état dépure nature, et se complaît, comme plus lard Rousseau, dans la chimère rajeunie de l'âge d'or. Voyez, au livre IX, la candeur, l'indépendance, l'innocence des bons sauvages dont Idoménée s'est fait des ennemis : quelle supériorité de la barbarie naïve sur une civilisation qui, après avoir énervé le corps, obscurcit la conscience ! Idylle, satire, utopie, autant de prises que Fénelon avait sur l'opinion, mécontente ici du faste déployé en face delà misère croissante, là du despotisme qui faisait autour de lui la grande paix du silence. Pour les esprits restés libres, c'était comme un rafraîchissement et une douce revanche que ce rêve d'Éden terrestre, de vertu et de justice primitives, de concorde fraternelle parmi les honimes.
La poé<«ie homérique* — La mytholog^le. — Le pag^anisme et le christianisme dans la Descente aux enfers*
Ce goût vif pour les choses, même pour les chimères d'une antiquité idéalisée, qui est chez Fénelon, comme l'a fort bien vu H. Rigault, non pas seulement une inclination littéraire, mais une idée morale, presque une préférence politique. Ta
conduit h donner à son Tclémaque la forme d'un vrai poème homérique en prose. Cela munie qui nous choque, aujourd'hui que nous sommes i>lus sensibles ti l'insuffisante harmonie des éléments antiques et des éléments modernes, juxtaposés plutôt (|ue fondus dans l'ensemble, a dû attirer autrefois un public ([ue charmaient tant de réminiscences classiques éclosesà cliaque pas, le public des contemporains de Roileau* : «II y a chez Féndon une description du bouclier de Télémaque, comme il y a chez Homère une description du bouclier d'Achille. Mais qu'Homère est ici attendri ! Helhî et assez virile au début, la description finit par verser dans l'utopie banale.
Tout rcprôscnlait la paix, rabondanct^ les délices; loul paraissait riant ot h(;iin;ux. Ou voyait même dans l(.'s p:Uuiaf,'e8 lus loups se jouer au milieu des moutons ; le Hou et le ti^re, ayant quitl<'> leur f<'ro('it<'>, riaient paisiblement avec les tendres a^^Mitiaux ; un \mW\. ber^M;r les menait enseinbli) sous sa boulette ; et celte aimable peinture rappelait tous les charmes do l'Age d'or.
Comme chez Homère, les dieux et les déesses interviennent, soit pour arracher le héros à la poursuite de ses ennemis (vraiment ils protègent de trop près Télémaque), soit, au contraire, pour le jet<M' dans de nouveaux périls, d'où nous sommes avertis du rtîste qu'il sortira vainqueur. Les interventions de Minerve ne se comptent plus; mais Vénus, son ennemie, n'est pas économe de démarches auprès de Neptune, auprès de Jupiter. L'Amour descend dans l'ile de Calypso, et Ton nous montra les dieux et les déesses de l'Olympe, assemblés dans un profond silence, les yeux attachés sur rHe de Calypso, pour voir qui
\. '• Au premier asi)0<'t, on psI onivn'» jKir oea souvenirs do rantiquité. Il y a (fnn.s /c'Vi'M'uuKiin' fh; M. île Fônrhtn uiifi iniifafùm d' Hmiu'ro f/ne j'approuve furt, disait iSoiloau. liolloau s'y coiinaissait assurériicut niioux «pic moi. Jt> ne veux pas faire l'li<;il(>iiisto, inaiitj'ai lu lloriii-re cotiitix; tout 1» nion(b>. C)» y a-t-îl de plut durèrent que la siinplirité d'Houierc et cell» d«î Fénoloii ? KhI-co que K«'nelon ne raicui'' j)a8 sa sim|)li(;ité? Ilst-n« qu'd ne la recherche pas? Ne t<ont-un pas la main de l'artiste partout, et dan» ces descriptions de la nature qui sont trop briUantes et trop parées |)oiirêlro vraies : boii» d'orangers, grottes profondes, rascadeajaillissantes ; et danscoH niieurs liéroï(]ues dont la rudesse aiqtarente n'a pour but que do faire contraste ave<' réh'gancc elle faste do Versailles ; et jusque dans cei tresses né^'liju'ées qui tombent avtM- \\iu\ jfràcc merveilleuse sur les épaules d*Kucharis? .Malj^'ré tous ces j^rands noms anti«pies, l'illusion tombe souvent, nu point (pi'on éjirouve un«! sensation désa^'réablo lorsique Fénelon ramène sur la scène le sajçe riyss«î et l'ènelope avec ses amants. Son llysso n'est |ias plus l'Ulysse d'Ho-
le naturel, la vraie ^'ràce. la pràce qui s'ipnore. .• (1)k iMier plus loin ce que ce jugement a de trop sévère.
sera victorieux ou de Minerve, ou de TAmour. Mais cette lutte nous laisse aussi froids que la mort presque chrétienne d'Her-» cule, racontée par Philoctète. Toutefois les emprunts faits par Fénelon au merveilleux antique ne sont pas toujours malheu^ reux, et il n'est pas sans intérêt d'étudier dans le livre XIV cet art très curieux d'imitation originale, de rajeunissement, de transformation.
Un livre entier est, en effet, occupé par le récit de la descente de Télémaque aux enfers. Depuis Homère et Virgile, ces sortes d'épisodes semblaient un des éléments constitutifs de tout poème épique régulier. Seulement, pour être saisissant, le merveilleux a besoin d'être sincère, et il ne saurait l'être si une terreur mystérieuse n'a dominé le poète avant de s'im- poser au lecteur : c'est ici surtout que, pour nous émouvoir, le poète doit commencer par être ému lui-même. Le caractère essentiel de ces descriptions est donc le vague; dès qu'elles se précisent, elles perdent en grandeur ce qu'elles gagnent en clarté. C'est la principale difTérence qu'on peut établir entre les descentes aux enfers chez Homère et chez Virgile.
A proprement parler, le chant XI de V Odyssée n'est pas une descente aux enfers, mais une évocation des morts. Mais combien le cadre en est lugubre, et quel mystère plane sur le récit tout entier! Sur les conseils de Circé, Ulysse, errant, désespérant de revoir sa patrie, va consulter l'ombre du devin Tirésias, qui lui révélera l'avenir. Aux extrémités du tleuve Océan est le pays des Gimmériens, où ne luit jamais le soleil, où croissent à peine quelques misérables arbustes. C'est vers ces limites du monde réel qu'il se dirige, effrayé de s'enfoncer ainsi dans l'inconnu. Combien son efl'roi parait plus naturel que celui d'Énée, dont les dieux guident les moindres pas! Au reste, on sent trop, chez Virgile, que, si Énée descend aux enfers, c'est surtout pour fournir au poète l'occasion de dérouler devant nos yeux cette galerie historique et nationale où figurent tous les héros de Rome, depuis Romulus jusqu'à Auguste. Virgile a besoin d'accumuler les détails épouvantables, de faire mugir la ferre et tressaillir les forêts; mais son art trahit un peu l'eifort. En quelques mots très simples, Homère nous touche davantage : une fosse creusée avec l'épée, des libations de vin, d'eau et de farine, le sang noir des victimes qui coule, les morts accourant en foule et se pressant pour boire le sang, cela suffit pour nous donner comme la sensation du mystère. D'où viennent ces ombres? qui peut le dire? mais leur frémissement
est immense, et la pâle terreur saisit Ulysse, dont la fleure énerf^'ique et personnelle se dotaclie sur ce fond vague.
Les personnaf,'es de Virgile parlent et pensent comme sur la terre; ils semblent avoir un corps réel. Ceux d'Homère sont de purs fantômes, dont la faiblesse et l'inertie nous émeuvent. Avant d'avoir bu ce sang vers lequel les entraîne un instinct irrésistible, ces ombres ne peuvent avoir ni sentiment ni pensée; elles vivent d'une vie morne et végétative, plus misérable que colle des ImHcs, et, l'épée à la main, Ulysse doit les écarter loin de lui, en plcuirant d'être obligé d'écarter aussi sa mère, jusqu'à c(î que le devin Tirésias ait parlé. « Hélas! mon fils, lui dirat-('ll(; bieiilôt (après avoir bu le sang des victimes), telle est la loi des bommes quand ils sont moris. En effet, les nerfs ne soutiennent] plus les cbairs et les os, et l'âme vole comme un songe. » Tout ce début du cliant XI est d'un effet puissant. Les physionomies devieunent ensuite plus distinctes : à ce tableau d'ensemble, d'une grandeur sauvage, d'une obscurité terri- Ibnilo, succède une série de tableaux où ressortent des caractères : c'est l'orgueilleux Agamemnon, qui exhale sa haine contre sa femme criiniuello, et, môme après la mort, est tourmenté par une soif impuissante de vengeance; c'est Acliille, ([ui h la royauté chez les morts préfère la condition d*un garçon lie charrue sur la terre, et qui, satisfait d'apprendre que son fils se montre digne de lui, s'éloigne d'un pas superbe à trav(us la prairie d'asphodèles ; c'est Ajax, encore irrité contre son heureux rival, et qui, sans daigner répondre à son appel ému, se perd, silencieux et faroiicîhe, dans la foule des âmes. Ce silence obstiné d'Ajax, Virgile en a compris l'éloquence, et il n'a point essayé de faire parler sa hidon.
Il (^st vrai (ju'ensuile, par une brusque transition, nous soinnKîs transportés du seuil dns enfers dans les enfers mêmes. Ces âmes, qui auparavant erraient au hasard, sans demeure (ix<*, sans existence réelle, elles sont maintenant logées, pour ainsi dire, dans le Tartanî, où elb.'s vivent d'une vie particulière, où Minos Juge les morts, où Tantale, Sisyphe, Orion, subissent leur peinte Ainsi, l'idée de rex])iation s'introduit dans la conception primitive. Comment expliquer ces contradictions» ou plutôt à (pioi bon les expliquer? Ce qui prouve la sincérité naïve des cn^yances homériipies, c'est précisément leur confusion; mais on peut admettre que cette dernière partie a été . interpolée. Kn tout cas, elle est moins saisissante que la première, parce qu'elle est moins vague et moins mystérieuse.
A quoi bon, de même, opposer à ces tableaux d'une indécision si terrible, la précision parfaite des peintures de Virgile? Entre les deux poètes, il y a tout le travail de la philosophie; les rapprocher, c'est rapprocher deux époques fort dissemblables. Il serait donc superflu de démontrer ici, soit que la topographie des enfers est plus détaillée, plus minutieuse, plus claire dans Virgile (puisqu'on a pu donner une carte de Titinéraire suivi par Énée et la Sibylle), soit que les personnages y apparaissent mieux dans tout leur jour, soit que les doctrines morales y sont plus ingénieuses, plus touchantes et plus nobles, car la théorie de l'expiation et de la récompense y est marquée de traits forts et délicats, et la morale de Virgile est déjà chrétienne par certains côtés. Tout le sixième chant de V Enéide n'a qu'un but: la glorification de la patrie romaine; il est relevé par d'admirables épisodes; mais on aurait tort d'y chercher ce qu'on trouve dans Homère, l'émotion profondément et naïvement religieuse. Le Tartare n'est qu'une forteresse plus terrible que les autres. Les champs Élysées ne sont qu'une plaine idéale, où le gazon est plus vert, les bois plus ombreux, la lumière plus pure. Quant au bonheur dont les morts y jouissent, qu'est-ce autre chose que la journée d'un épicurien aimable prolongée à travers les siècles? Ils chantent, dansent, font la guerre (la petite guerre, comme on serait tenté de dire aujourd'hui), en un mot continuent à faire après la mort ce qu'ils faisaient pendant la vie. Dès lors, l'exclamation touchante :
Quas vitae miseris tara dira cupido ?
nous touche beaucoup moins; car, en vérité, ces morts ont des raisons sérieuses de ne pas regretter la vie, tandis que les morts, chez Homère, ces morts qui ne vivent, ne pensent, ne sentent plus, doivent tout préférer à l'état lamentable où lis sont réduits. Tout ce tableau tracé par Virgile est d'une grâce et d'une délicatesse merveilleuses : on y sent un artiste inimitable, mais un artiste. Homère ignore pourquoi il est ému, et c'est pour cela qu'il nous émeut. Le chant XI de VOdyssée finit comme il avait commencé. Autour d'Ulysse s'agite la multitude des morts, dont la rumeur est pareille à celle des oiseaux. Saisi par la pâle terreur, le héros retourne à son navire, et vogue de nouveau sur le fleuve Océan. Après comme avant, dans cette région mystérieuse tout demeure obscur et vague. Chez Virgile, Énée prend le temps d'écouter un admirable ex-
posé des doclrines pytliagoriciennes et plaloniciennes, et, de ])lus, un cours suivi d'histoire romaine ; puis, sans se hâter et sans s'fîlfrayor, il sort par la porte d'ivoire.
Ce qui n'est qu'un épisode chez Homère et chez Virgile est devenu Icssentiel chez Dante, et le chant de la Divine Comédie qu'on lit aujourd'hui de préférence est celui de rEnfer. Il a, d'ailleurs, le même f^enre d'intérêt secondaire que le sixième chant de Virgile, car les allusions aux événements politiques et religieux du temps y al)ondent. Mais l'intérôt général n'est pas moins saisissant que oht^z Homère. Elle n'est pas moins mysl ('rieuse (\\hi le pays des Cimmériens, cette vallée obscure, cette étrange forAt, où Dante s'égare au milieu de la course de sa vie ; et si les omhres des morts ne s'y pressent pas, la panthère, le lion, la louve qui l'empêchent de franchir la (îolline derrière hiquelle se lève le soleil, ne nous inspirent pas un moins vague etlroi. Comme le poète, nous sommes rassurés par l'approche de Virgile, le maître, le modèle, la source d'où s'épanche le flot de la poésie harmonieuse. Par un louchant et vivant souvenir du sixième chant de ÏÉnôitle, Dante a choisi Virgile pour guide à travers les enfers et le purgatoire, jusqu'au moment où, arrivé an seuil du paradis, son guide devra céder la place à Déalrix, comme la poésie humaine à ridéal divin. Il faut hien l'avouer pourtant, le disciple surpasse ici le maître, non pour l'art, qui est infini chez Virgile» alors ({u'il y a l)ien des inégalités et des obscurités dans le poème de Dante, poème encyclopédique et souvent mystérieux. Mais (î'estce mystère qui est grand : moins primitive que l'œuvre d'Homère, l'œuvre de; Danle l'est plus parle sentiment que c(îlle (h; Virgile, si antérieure par la date. H est vrai que Ton ndrouve chez lui plusieurs épisodes virgiliens, tels que ceux de Charnu, de (berbère, de (^acus. Mais nous n'avons point à entrer ici dans une comparaison détaillée. Il nous sufilra d'observer que, malgré une précision apparente dans la division (h;s cercles, la topographie des enfers chez Dante est des plus incertaiiu^s, et que partout règne une terreur indécise. Rien de plus vague aussi (|ue son paradis : tout à l'heure on errait dans la nuit sinistré; maintenant on est ébloui par une lumière idéale, dont un rcllet semble éclairer les champs Élysées du
Kutre Dante et Fénelon, se placent plusieurs autres poètes qui, eux aussi, ont voulu imiter Homère et Virgile. Au qua* triènie et dernier chant de la Franciade inachevée, Francus
contraint Hyante, sa fiancée, fille du roi gaulois Dicée, à évoquer les âmes des rois qui doivent naître de lui. Les âmes s'élèvent de l'abime, celles des premiers Carlovingiens après celles des Mérovingiens ; mais on ne tire de ce spectacle qu'une leçon morale sur la vanité des grandeurs. Il y a des évocations pareilles dans la Pucelle de Chapelain, où, dans la grotte de saint Marculplie, Jeanne fait entendre au roi et à Dunois les voix qui annoncent la série de ses successeurs jusqu'à Louis XIV et Gondé ; dans le Clovls de Desmarets, où l'enchanteur Auberon évoque les ancêtres de Clovis, d'Énée à Childéric ; où sur le bouclier miraculeux donné au roi franc par sainte Geneviève et saint Germain, sont représentés les successeurs de ce premier prince chrétien, Charlemagne, saint Louis, et Louis XIII avec Richelieu devant la Rochelle. De même, dans le Saint Louis du P. Lemoyne, l'archange Michel découvre à saint Louis le paradis :
Au delà de ces corps sans ombre et sans matiëre, Il s'étend un pays de g^oi^e et de lumière, Un pays où le jour, sans aube et sans déclin. N'a pas eu d'orient, et n'aura pas de fin.
Celte lumière éternelle est déjà celle que nous peint Fénelon, comme Virgile nous l'avait peinte :
Largior hic compos aether et lumine veslit Purpurco, solemque suum, sua sidéra norunt.
Le chant XIV du Téldmaqiie nous montre le fils d'Ulysse descendant aux enfers par la caverne d'Acheronlia. Il n'est pas malaisé de voir que Fénelon garde le souvenir toujours présent du chant VI de YÉnéide. Ici, c'est la même accumulation de détails terribles, ou qui veulent l'être : mugissement du sol, frayeur du héros, qui doit écarler de son épée les ombres. Là, c'est Arcésius, l'aïeul de Télémaque, qui, comme Anchise à Énée, montre à son petit-fils les héros futurs de sa race. D'autre part, lëpisode d'Ajax est renouvelé d'Homère. En quoi la descente de Télémaque aux enfers est-elle donc originale? par la double peinture et des châtiments que subissent les criminels, et du bonheur dont jouissent les bienheureux. Au premier rang des coupables voués aux plus cruels supplices, Fénelon place les hypocrites, à un moment où l'hypocrisie était à la mode : « Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites qui,
U\ COURS DE LITTÉIUTUUE
faisant semblant d'ainior la reli^'ion, s'en étaient servis comme (l'un l)eau prétoxte pour contenter leurs ambitions, et pour se jouer des hommes crédules. Ces hommes, qui avaient abusé d(i la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, élaient punis comme les plus scélérats de tous les liommcs. •> Mais Fénelon insiste surtout, avec une complaisance bien remarquable, sur I(;s punitions réservées aux tyrans. Les lliéorics chères uu préc(^ptour du duc do hourgogne le suivent jusque dans les enfers.
Mais le passage essentiel est celui où les champs Élysées nous sont montres après le Tartare. Un paysage un peu vague, mais doux, encadre un tableau tout idéal de félicité paisible :
llno luiiiiùi'o pure ol douco ko r('!]>niiil niiluur du corps de cos hommes jun- U'.H cl le» environne de ses r;iyuns c(»innie d'un vôlemcut. Celle lumière nVst point RcmMable h la luniii'TO soiiihro ({ui éclaire 1(>h yeux des inUèmhlei inorUîls (ît (|ui n'est qu»; li'iièbrcs ; c'est idutùt une fîloire célofftc qu'une Iuinicr(i ; elle pénMre plus snblileiufint les corps les plus épaU que li>» rayons du siili;il ii(> pt^uictrcnt le ]dus pur cristal... ]ls sont plouffcs dan» cet aliinif* de joie (^oumik; 1(!s poissons dans la mer. Ils ne \(uilont |)ius rien : Hh ont tout sans rien avoir, ciir ce ^oiH <1(> lumi(>re pure apaise la faim de ItMir nvur; tous leurs désirs sont nissasiés, et leur plénitude les élève ail-dcssuH de tout ce que l(!s hdunni's vides et alTiiiijés clnu'chent sur la terre.... C'i.'st d'elle seule que ces Iioinines l)ienli(!ureux sont nourris : elle sort d'rux ot elle y (Milre; e||(î l(;s jjéuètnî et s'incorpore à «îux comme les allmeutii k' incorporent à nous.
Kt lYîuolon, avec un dédain aristocratique et mystique & la foiS; op])ose à cette nourriture surnaturelle les » viandes » dont Sii uouri'it le comnvni des hommes. La Joie des bienheureux ((;ll(3 qu'il nous la peint est lout intellectuelle el immatérielle; c'est nnr. joie douce et noblo, un goi\t sublime de la vérité et (h; la v(U'tu, un « ravissfMiKint divin », qui les dispense de sen- Ur (d de vouloir. (lonibi(;n nous sommes luin de ces ombres virgili(MU)(;s, qui s'adonnent aux plaisirs l(;s plus divers et raang<înt des MKîts succulents! ci combien la peinture aurait peine à r(;produir<; his contours llottants de cet Éden mystique, le cliarnuî irnpalpabln do colle lumière difFuse, à la fois gloire cèlcslo, vèlfMuont et nourriture dos corps transfigurés! Le paradis do Fouolou (îst un paradis chrélien, ot plus que chrétien, quioiiste, (h'i le bonheur des olus ost contemplatif et extaliquc.
Le paradis d(î Voltaire s«*ra, au contraire, un paradis philosophi<{uo. Saint Louis n'y loTa descendre son dcscendanl, au chant Vn do la llr.nrimle, ([ue pour dérouler devant ses ycux la suite, non seulement des princes de sa race, depuis Louis XII
jusqu'au Régent et au jeune Louis XV, mais des héros ou des hommes d'État qui ont défendu et illustré la France, Duguesclin. Montmorency, la Trémouille, Clisson, Gaston de Foix, Richelieu, Mazarin, Condé, Turenne, Catinat, Luxembourg, Villars. L'imitation de Virgile est évidente, et le duc de Bourgogne, enlevé prématurément à l'amour des Français, y tient la place de Marcellus. C'est par ces souvenirs et ces allusions historiques que vit ce chant, bien froid par ailleurs. En quoi nous touchent ces fantômes abstraits dont est peuplé l'enfer de Voltaire, la Mort, la Confusion, le Crime, l'Envie, l'Orgueil, la Faiblesse, l'Ambition,
La tendre Hypocrisie aux yeux pleins de douceur (Le ciel est dans ses yeux, Tenfer est dans son cœur), Le faux Zèle étalant ses barbares maximes, Et l'Intérêt enfin, père de tous les crimes ?
Ces vers nous indiquent à la fois la faiblesse et le genre d'intérêt particulier de ce chant VII : il n'y faut voir qu'un ingénieux plaidoyer en faveur de la tolérance religieuse. Transformé, lui aussi, en philosophe, Henri de Bourbon voit s'évanouir les vaines distinctions de religions et de sectes devant le Dieu juste pour tous, qui ne repousse personne et reconnaît pour siens ceux qui ont suivi « la loi de la nature », seule immuable.
En résumé, la conception de la vie future a varié suivant les civilisations et les préoccupations du moment. La supériorité d'Homère, c'est qu'il a vécu à une époque primitive où le mystère semblait encore impénétrable. Le délicat Virgile, contemporain d'Auguste, ami d'Horace, nous a peint un Tibur idéalisé. Dante a versé dans son poème toutes ses haines et toutes ses espérances. Fénelon est un quiétiste, et Voltaire un philosophe. Le progrès incessant des idées morales est sensible ; mais, pour l'intensité de l'émotion, Homère et Dante restent sans rivaux.
Le roman* — Analyse et jugement sur la composition*
Ce poème, plus chrétien au fond que païen, est aussi un roman plus païen que chrétien, écrit par un admirateur idolâtre de
rantiquité, qui se trouve ôtrc un évoque catholique. Est-il, connue raflirniait Hossu(it,, indi^'ne d'un prêtre? Il semble plus <''(iuilal)l(5 (le (lire, avec M. Janot, qu'on n'y sent à aucun degré resi)rit ecclésiasli([ue,ol cViSt ce qui en lait le charme. La nymphe Kucliaris senihie sourire au début de ce roman poétique; la douce li^^ire entrevue d'Antiope en éclaire la lin. Quand Téloniaque ai)at le san^'lier farouche aux pieds d'Antiope sauvée, il n'est pas loin de ressembler à ces chevaliers errants de la Table Monde qui arrachent les princesses aux monstres ; et ([uaiid il court le monde à la poursuite d'un être cher qui semble fuir (oujours devant lui; ([uand il met au service d'IdomuniMi son é|)0(i invincMble, sa divine armure; quand il extermine Icis Ivrans pendant que sur sa tête veille une protection mystérieuse, n'<îst-il pas un chevalier encore? Mais la fiction romanf^sque ris([uerait de paraître bientôt fade, si elle n'avait pour fond l'observation (;l la peinture de la passion vraie. Les fureurs de flalypso ne valent pas celles de Didon, mais ont quelque cIios(} de plus âpre, de plus (b';sordonné, de plus moderne en un mot.
En parinnt ainsi, Calypno avait los yeux rou^^os ot enflammés : ses rc;*ards IIP A'arn>t:ii(Mil jamais (Ml aucun (Miiln)it ; ils nvai<>nt J<i no sais quoi de Riunl)i(> (>l (l(i l'ai'uuclii'. S(>s joues Iniuiblanles étaient couvertes de tachM Udirc* et livides; (>Ilo chan^'eait à chaque uionient <le eouleur. Souvent une piUour iiiorlellc; se réptmdait sur tout s(»n visa<,'(; : s(>s larmes n(> coulaient plus comme aulret'ois av(;o ahoiidance : la ra^e et le (lés(>s])()ir semblaient en avoir tari la source, (>( à peine on coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix était rauquc, Ireinblanle et entrecoupée.
(Vost elbi (|ui, dans sa jalousie, donne à Menlor les moyens de construire un vaisseau pour sortir de son lie; mais, quand il Ta construit (en un seul jour; car « la puissance et Tindustrie (1(; Minerve n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les j)Ims grands ouvrages »), elle se sent mourir de douleur et de rage.
Calypso aperçut de l(»in le vaisseau aclievé; «es yeux se couvrirent k l'innlant d'un épais nua^^e, send)lablt; à celui <le la mort. Ses {genoux tremblants se dérobaii.-nl sous elle ; unci froide sueur courut par tous les membres de 8un rui-ps; (Mie fut contrainte de s*appuyer sur les nymphes qui l'environnaient, o(, Hucliari< lui tendant la main ])our la soutenir, elle lu repoussa en jetant sur ell(ï un rc^ianl terrible.
«' Plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses petits», elle court an travers de la forêt, sans suivre aucun chemin ; elle fait retenlir sa grotte de ses (c hurlements ». Mais, il faut Ta-
vouer, il n'y a qu'une Calypso dans le Télémaque, Le reste du récit, considéré comme fiction romanesque, languit souvent, et ce n'est pas de Fénelon qu'on pourrait dire aujourd'hui ce qu'il dit de son Termosiris : « Il racontait si bien les choses passées qu'on croyait les voir; mais il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. » On n'est point lassé de lire du Fénelon pour peu qu'on ait le sens littéraire un peu délicat; mais comme on est moderne malgré soi, on languit çà et là, dans l'attente d'une péripétie qui tarde à venir. L'analyse la plus sommaire du Télémaque en fait foi.
Tout un premier groupe de livres (de I à VI) est consacré à l'arrivée de Télémaque et de Mentor dans l'île de Calypso, au récit long, trop long, que Télémaque fait de ses aventures à la déesse : Pylos et Lacédémone, la Sicile et le roi Aceste, TÉgj^pte et le bon roi Sésostris, si mal remplacé par le tyran Bocchoris, Tyr et le cruel Pygmalion, Chypre et le culte de Vénus, la Crète et les lois de Minos, la tempête que soulève Neptune pour consoler Vénus irritée et qui jette les naufragés dans l'Ile de Calypso , ce sont autant d'épisodes que Télémaque parcourt avec un peu de complaisance, qui composent un voyage plus fabuleux que géographique, et plus moral, plus pédagogique encore que fabuleux; car si ce voyage n'avait pour but principal et pour premier effet de former le caractère du jeune narrateur, on ne voit pas comment, inconnu, menacé à Tyr, réduit à cacher son nom, il pourrait avoir la pensée et le loisir de se livrer à une étude approfondie de la civilisation phénicienne. Le mouvement alangui de ce récit en cinq livres contraste avec le mouvement rapide du sixième, qui accumule en quelques pages tant d'événements dramatiques : l'amour de Télémaque pour la nymphe Eucharis, la jalousie de Calypso, le départ précipité de Télémaque entraîné par Mentor. A l'épopée a succédé le roman, et le roman aboutit au drame.
Les livres VII, VIII et IX racontent l'arrivée et le premier séjour de Télémaque à Salente, fondée parldoménée, ancien roi de Crète. Après le court et assez vif orage de la rivalité d'Eucharis et de Calypso, nous voici retombés dans la narration placide , qu'interrompent des hors-d'œuvre comme la vision de l'idéale Bétique. Cependant, voici qu'une nouvelle action s'engage : Idoménée est attaqué par les peuples que sa hauteur a ligués contre lui ; mais aussitôt le divin Mentor vient à son secours et conclut la paix en son nom. A peine commencée, cette nouvelle action est close.
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Une action incidente se grcIFo sur celle-là : Téléniaque ac- C(îpte, au livre X, do commander, dans les rangs des alliés, Ins (Irétois d'Idomciiée, ol, au livre XIÏI, il sauve l'armée enlit>i'e qu'Adraste, roi des Dauniens, allait anéantir par surprise. Mais que de longueurs pour en venir à ce premier exploit! Non seulement les entretiens et les réformes de Mentor, resté à. Salente, les aveux humiliés d'Idoménée, que son favori Prolésilas a égaré, la disgrilce du ministre indigne, le rappel de Philoclès, le vertueux ministre exilé, forment une action à part, si l'on peut découvrir quel([ues traces d'une action dans ce véritable traité poli tique et moral à l'adresse des p'Vinces, deslégislateui-s ot des miuislres ; mais encore, avant de vaincre Adraste, Téléniaque doit écouler le récit des infortunes de IMiiloctète el de la mort édillante d'Hercule repentant de ses fautes. Les belles réminiscences de Sophocle ne m'empêchent pas ici de m'impatienter. Et lorsqu'on en est veim aux mains, comment ne pas s'étonner de voir Fénelon suspendre le récit du combat pour raisonner et moraliser? M. de Sacy ne voyait jamais sans malaise arriver cet endroit.
Lorsqu(i Adr.islo envahit le camp dos alliôs pondant la nuit, au milieu d*ano peinture admirable du désordre causé par c<;Ue irruption Roudaiiic, Fénelim abandonne tout à coup le camp à demi brûlé, Ilippias expirant sous los coups d'Adraste, Ptialanle bl(>»sé et noyé dans son san^, ])our cxpliffuer comincut Adrast(; avait surpris lo s(>cr(;l des alliés cl savait tout ce qui 8C pa:ii»ait dans leur camp, fjràce îi l'indiscrétion de Ni^slor «;l de rtiiloolôte : de Nestor, auquel on faisait tout dire en le flattant ni en écoutant avi!C complaisance ses longs disrours; de PhiloctMe, auquid on :irr:icbMit son secr(>t en irritant sou iinpatienc(; par la conlradicliun. Lr>s d"u\ purlrails sont l'idmirablcs. La Bruyi*rc n(^ 1(;r aurait pas tracés av(;c plus de tini^ssc et d'' profondeur. Sout-iis biouà l(!nr place ? N'inl(!rrompent-ils pas Taclion d'une manièro déplaisante? Na sauterait-on pas (iul>1i{u<;s ])a<^').'s, si on l'osait, pour retourner & Adraste et à riiulanle?
Mais la digression du livre XIV est plus mal rattachée encore à l'ensemblo. Adraste est repoussé, il est vrai, mais ne songe qu'à prendre sa revanche : on le compare à un lion forcé de rentrer dans sa caverne, « où il aiguise ses dents et ses griffes, allendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux ». Télémaque juge l'occasion propice pour réaliser un projet depuis longtemps caressé : il descend aux enfers, en visite à loisir toutes les parties, s'y entretient longuement avec son aïeul Areésius, et remonte à la lumière sans se presser.
L'événement lui donne raison, puisque Adraste attend son relour pour attaquer le camp : Adraste est lue par Télémaque,
TÉLÉMAQUE 2l
qui donne un roi de sa main aux Dauniens, et, la guerre ainsi terminée, les chefs alliés se séparent.
C'est à peine désormais si Télémaque a le temps de rentrer dans Salente réformée, d'y admirer Fou vrage de Mentor, d'y aimer la fille d'Idoménée, Antiope, de lui sauver la vie (livre XVII) ; il lui faut partir bientôt et regagner Ithaque. Soudain, par un coup de théâtre assez brusque, Mentor, qui n'a pas épargné en ce livre les discours à Télémaque, se transfigure en Minerve ; la déesse adresse une dernière exhortation à celui qu'elle abandonne enfin comme à regret, et le roman poétique, évidemment écourté ici, s'achève en quelques lignes vagues et sèches.
A peine la déesse eut achevé ce discours qu'elle s'éleva dans les airs et s'enveloppa d'un nuage d'or et d'azur où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel ; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée.
Si l'on considère la lenteur de l'action dans les livres qui précèdent ce livre XVllI et dernier, il semble qu'il y ait en cette sorte de post-scriptum la matière de plusieurs livres nouveaux. Ailleurs on n'avançait pas assez vite, ici l'on est poussé, précipité vers un dénouement qui reste indécis.
Le rôle et le caractère de Mentor*
En quittant le fils d'Ulysse, Mentor, redevenu Minerve, lui dit très judicieusement : « Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. » Il en est temps, en effet; mais c'est avouer que le jeune Télémaque a toujours eu besoin jusque-là d'un deus ex machina, qui intervînt au moment décisif, ou d'un ange gardien qui veillât sur lui; car les deux idées s'offrent à l'esprit, selon que l'on considère l'aspect païen ou l'aspect chrétien de Mentor. Celui-ci, d'ailleurs, n'a point laissé ignorer à son élève qu'il n'agissait point par lui-même, mais était agi. Quand Télémaque revient de la guerre contre les Dauniens, tout couvert de gloire, il le lui rappelle ; « Vous avez fait de grandes choses; mais, avouez la vérité, ce n'est guère vous par qui elles ont été faites ; n'est-il pas vrai qu'elles vous sont venues Comme quelque chose d'étranger qui était mis en vous ? n'étiez-vous pas capa-
22 COUUS DE LITTÉRATURE
J)lo (le los gâter par votre promptitude et par votre impru- (l(;iic(3? Ne sentez- vous pas que Minerve vous a transformé en un autre iioniine? Klle a tenu tous vos défauts en suspens, connue Neptune, ({uand il apaise les tempêtes, suspend les flots irrités. » On ne nous apprend point ce que répondit Téléinaque. Il dut reconnaître, sans doute, que Minerve, invisible et ])résento, ne Ta jamais quitté, lui qui, dans son récit, au livre I*"^, nous peint sous (îes traits Mentor combattant : « Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, à rimmortelle égide. La mort courait de rang en rang partout sous ses coups. » Et comment ne devinerait-il pas cette collaboration divine? Minerv(>, sans doule, a ses raisons pour ne pas se manifester tout d'abord à lui. « Elle voulait l'éprouver par les plus grands dangers ; et, s'il eilt su que Minerve était avec lui, un tel secours refit trop soutenu; il* n'aurait eu aucune peine à mépriser les accidents les plus aifreux. )> Mais elle n'a nul besoin de se nommer : tout la trahit.
Non seulement (lalypso sent confusément en Mentor quelque chose de divin, et n'oublie rien pour savoir de Télémaque s'il n'est pas une divinité cachée sous la forme humaine, car il suffit de le regarder « de près » pour trouver en lui je ne sais quoi au-dessus de l'homme; mais les actions, les paroles, les gestes de cet hrimmc sont d'un dieu. Il prédit l'avenir, il interprète et r(Mi(l dos oracles, u Sachez que vous reverrez un jour Tlle d'Ithaque (it l*énéloj)e. Vous verrez même dans sa première gloire celui ([ue vous n'avez point connu, l'invincible Ulysse... Mentor est h; seul (|ue res|)rit divin n'a point étonné... Vous entendez, dit-il à l(loniéné(>, le dessein des (lieux... », et, au nomdes dieux, il rexpli([ue. Au livre IV, il apparaît, car c'est bien une apparition soudaine et miraculeuse au moment précis où Télémaque va foiihu' aux piculs les principes V(Mt.ueux qu'il lui a inculqués, (il nussilnl. Télémaque sent comme un nuage «"'pais qui se dissijKî sous Sfîs yeux pour lui laisser voir la pure lumière, comme uik; «Joie de raison, ({uia (juelque chose de bienheureux et de cél(ist(; ». Pendant la temp(He qui est racontée au livre V, Menlor scMuble comruauderaux vents e( à la mer : sur un Iron- (;on iU) mal, il (>sl paisibh', il l'est si bien (|u'il adresse à Télé* niarpie, ballotté comme lui par la mer, une petite exhortation religi(MiS(; et rassurante ; Télémaque l'admire, mais n*a pas, dit-il, l'esprit assez libre pour lui répondre. Pour soustraire son élèv(^ aux dangers de l'île de ('alypso, il construit un vaisseau , et « en un seul jour » le met en état de voguer : Télé-
maqae ne songe point à s'en étonner. Plus clairvoyant, Idoménée s'écriera : « Mentor, vous êtes le maître : toute la sagesse des dieux est en vous. Minerve même ne pourrait donner de plus salutaires conseils... Allez, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les hommes, si toutefois l'humanité peut faire ce que j'ai vu en vous, et si vous n'êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants... » Il faut bien que les yeux de Télémaque s*ouvrent enfin. Dès le livre X, il a cru « sentir la présence de la déesse » ; au livre XVII, de retour à Salente transformée par la sagesse de Mentor, il s'étonne et semble bien près de tout deviner : « Ici, tout est l'ouvrage d'une sagesse céleste ; tout est doux, tout est pur, tout est aimable, tout marque une autorité qui est audessus de l'homme. » Minerve peut se montrer désormais : il n'est plus temps de feindre. Si le caractère divin transpire trop tôt et trop ouvertement chez ce précepteur idéalisé, c'est, du moins, avec un art délicat que la révélation finale est préparée.
Mais qui ne sent le grave inconvénient d'un tel rôle? Humain et divin à la fois, il n'est franchement ni l'un ni l'autre. Et qu'importe au lecteur que Minerve laisse à Télémaque l'illusion de sa liberté, le mérite tout relatif de son courage ou de sa vertu? Cette illusion, le lecteur l'a bientôt perdue, puisque Minerve ne peut se dérober à lui en se dérobant à Télémaque. Dès lors, l'intérêt languit, ou, pour parler plus exactement, il n'y a plus d'intérêt véritable. Si encore la déesse se contentait d'agir! mais elle parle, et parle trop en professeur de morale qui semble saisir toute occasion bonne ou mauvaise de continuer son « cours » , à travers les incidents les plus variés : elle le continue à la nage en quittant l'ilede Galypso, elle ne l'interrompt pas au milieu des menaces de la guerre; il faut qu'elle l'achève. Au livre XVIII, elle le couronne par une dernière leçon sur « l'âge d'or », que Télémaque devra renouveler. Ce moraliste doucement obstiné ne ressemble-t-il pas de fort près à Fénelon lui-môme? Au langage de Mentor qui racontait les choses passées « avec grâce, quoique avec un peu de lenteur », Fénelon oppose le langage grave et simple, mais plein de vivacité et d'autorité, de Mentor : « Tout ce qu'il disait était court, précis et nerveux. Jamais il ne faisait aucune redite; jamais il ne racontait que le fait nécessaire pour l'affaire qu'il fallait décider. » C'est donc Fénelon qui lui aura prêté quelquefois un peu de sa grâce molle et de son complaisant abandon.
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Çà et Ic^, pourtant, dans le personnage divin, le diplomate, le poiiliqiie, se laissent entrevoir. C'est le diplomate qui conçoit « un (lossoin plein d'adresse » pour exciter la jalousie de Caiypso et lui arracher Ték^maque, ou qui, dans Tasseiiibk'e des chefs ennemis, sème dans les esprits une défiance miilucile, pour les affaiblir et les désarmer en les divisant. C'est le politique qui voit au delà du présent, et prévoit, prédit la ruine des monarchies despotiquos les plus florissantes en apparence: « 11 n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse rani(;n(M' dans son cours naturel cette puissance débordée; souvent m^'me le coup qui pourrait la modérer Tabat sans nîssourco. » C'est le politique aussi qui permet aux princes do se servir des méchants quand ils sont habiles, puissants, et qu'il faut les ménaper, eux et leurs protecteurs. 11 est vrai qu'il conseille de se servir d'eux seulement « pour un temps », sans leur accorder jamais la vraie et intime conQance. Mais ces traits épars forment-ils un caractère? Non, Mentor n'est franchement ni une déesse ni un homme (et cette différence ou cette confusion des sexes ne contribue pas peu à déconcerter notre synapalhie) ; c'est la sagesse de Minerve à l'état abstrait, c*est la morale en soi, représentée et formulée par le précepteur en soi, par l'antique pédagogue du drame grec, mais réduit à l'élat d'idée pure. Disons mieux : c'est la conscience de Télémaqu(;.
Téléinaque élève de Mentor cl fiancé dMntlope- — Le eèté
passif de son caractère*
El, Télémaque aussi est trop l'écolier idéal, pas assez le jeune honim(^ personnel et vivant que nous voudrions aimer en lui* La présence de Mentor lui est nécessaire, la séparation d'avec Moiilor lui est un « coup de foudre ». Kn Crète, s'il se montre siipéricMir h lous ses rivaux, c'est qu'il répète ce que Mentor lui a enseigné : a Je répondis, suivant les maximes de Mentor... Je n'(;us pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oiil)lié c(i (jufî Mcîiitor m'avait dit souvent. » On peut, d'ailleurs» n(; partîi^'er point l'avis des vieillards Cretois, et ne pointcroire surhumaine la s.'if^esse (|ui s'exprime par la bouche de Télémaque. A cette question : « Quel est le plus malheureux de lous les hoinines » ? il répond en amplifiant cet aiiome de
TELÉMAQUE 25
Mentor : « Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant tous les autres hommes misérables. » Le rival qu'on lui sacrifie avait dit : « Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit Têtre; » et cela était d'un fin moraliste.
Au combat du ceste, quand Télémaque faiblit, c'est Mentor qui lui donne de nouvelles forces en lui criant : « 0 fils d'Ulysse, seriez-vous vaincu? ?> Quand les Cretois lui proposent le trône, ce sont les conseils de Mentor qui le soutiennent contre le vain désir de régner. Il en résulte que Télémaque, livré à luimême, n'est plus lui-même pour ainsi dire; car lui, c'est Mentor. Les yeux fixés sur les yeux de son maître, il y lit ce qu'il doit penser et ce qu'il doit faire. Là où il ne croit pas que la sagesse de ce maître puisse lui apporter un secours efficace, il est vile découragé, désespéré ; « Voici la mort... Mourons, Mentor, mourons! Userait inutile de disputer notre vie plus longtemps. » Mentor voudrait être aimé plus virilement. « Il faut, mon fils, que vous m'aimiez d'un amour moins tendre et plus courageux; accoutumez-vous à mon absence : vous ne m'aurez pas toujours. » Mais ce qui arrive n'arrive-t-il pas un peu par sa faute? et ne se plaint-il pas, au fond, d'avoir trop bien réuSvSi ? Cette domination doucement tyrannique qu'il exerce sur Télémaque se fait sentir surtout dans les moments, assez rares, où celui-ci ose penser pour son propre compte. Sous ce rapport, le début du livre XVII est particulièrement significatif.
Le jeune fils d'Ulysse brûlait d'impatience de retrouver Mentor à Salente et de s'embarquer avec lui pour revoir Ithaque, où il espérait que son père serait arrivé. Quand il s'approcha de Salente, il fut bien étonné de voir toute la campagne des environs, qu'il avait laissée presque inculte et déserte, cultivée comme un jardin et pleine d'ouvriers diligents; il reconnut l'ouvrage de la sagesse de Mentor. Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'artisans pour les délices de la vie et beaucoup moins de magnificence. Il en fut choqué; car il aimail naturellement' toutes les choses qui ont de l'éclat et de la politesse. Mais d'autres pensées occupèrent aussitôt son cœur ; il vit de loin venir à lui Idoménée avec Mentor : aussitôt son cœur fut ému de joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu'il avait eus dans la guerre contre Adraste, il craignait que Mentor ne fût pas content de lui ; et, à mesure qu'il s'avançait, il cherchait dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avait rien à se reprocher. D'abord Idoménée embrassa Télémaque comme son propre fils ; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor et l'arrosa de ses larmes. Mentor lui dit : « Je suis content de vous ; vous avez fait de grandes fautes, mais elles vous ont servi à vous connaître, à vous défier de vousmême... »
C» de Litt. — FKNELON {Télémaque)» â
Mentor est content de Téléniaque, cela suffit, et Télémaque oublie aussitôt sa vclN'îilé d'indrpendance. Il ne s*appartient j»as : voloiitairenient il appartient à Mentor, involontairomcnt à la destinée. « Je no suis point à moi, dit-il h Idoménéc : les destinées me rappellent dans ma patrie. » C'est un Énéc plus jeune, mais non moins passif. Sa discrétion, sa modestie, n*ont d'égales que sa sincérité. II sait « taire un secret sans dire aucun mensonge » et sans affecter d'air mystérieux en gardant le visage naturel et ouvert d'un homme quia son cœur sur ses lèvros ; mais, inaccessible (;t impénétrable môme à ses meilleurs amis, ce cœur n'avait « aucune réserve » pour le seul Mentor. Il ne peut goûler (jue ce qui est vrai ; il ne peut souffrir d'autres louanges que celles qu'on lui donne en secret, loin de lui, et qu'il {irvéritabhMuent méritées; même justes, si elles lui sont données en face, elles éveillent en lui une sorte de pudeur, et il voudrait «pouvoir se cacher »;mais il ne fuit pas, ilrcchercho avidement, au contraire, les louanges de Mentor. Il raconte ingénument ses fautes, ses témérités, ses désobéissances; mais c'est pour faire valoir le dévouement et la prudence de Mentor, qui hîs a réparées. II les raconte avec des longueurs un peu conii)laisant(?s, et Mentor l'en avertit: «Le ]>laisir d(î raconter vos histoires vous a entraîné. Quand est-ce, o TéléFna(|uo, que vous serez assez sage pour ne parler jamais I)ar vanité? - ... Mais que f<irai-j(; donc? continua Télémaque (l'un iun modf^rô cl docile, -- Apprenez une autre fois à parler sohrenienl (le tout C(î qui i>out vous attirer quelque louange. » Le lendemain, Télémaque. reprend son récit, mais en baissant les yeux et en rougissant avec beaucoup de grâce ; et il a, sans doute;, celle fois, le désir arrêté d'être sobre, mais il ne Test guère, davantage ; et lui-même son maître ne Test pas beauci)n\) plus, lorsqu'il parle à son tour. Seulement, Télémaque raeoiihî, et Mentor expose.
Toutes ces (pialités ont leur charme grave; ce qui manque un pen, c'est l'initiative et c'est l'élan. Et ce que Mentor, ce (pie Télémarpu; lui-même aiment chez la lille d'Idoménée, Antiope, c<î sont justCFuent ces qualités mesurées, pondérées, presque négatives.
nii ruiHiiliTc voliniliiM» l'iiiia;»!? (juiî Kj-ihîIoii a Iract'C diin« \o Tèlémmiëf, s<.ns li.'iioiri «rAiiliojH», corniiHî l'('Xj)ressii)ii vivante iliî l'iflj'al dont il avait «lispiTsi'î lus Irailsdînis VKdiiciifiou ilcx ftHex. 'c Anliopo e»t douce, simple et s;i;;o; sps iMiiiiis n«! rmiprisiMil puini lo travail ; elle prévoit do loin, elle pourvoit :i Idul, ell(; sait 80 l.iiro et a^'ir do MÛUi san:) ein[>rct»8cmcnt; elle esta.
toute heure occupée et ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire, elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque toutes les femmes), elle s'est rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fuit entendre, et on craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis ; elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'herbe tendre. Vous avez raison, Ti'lémaque, Antiope est un trésor digne d'être cherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements; son imagination, quoique vive, est retenue par sa discrétion ; elle ne parle que par nécessité ; et si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit ; peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous entendue parler. » L'image, certes, est poétique, et» sur plus d'un point, elle traduit la pensée de Fénelon avec une fidélité aimable. Mais est-ce bien la personnification de la vie? Cette activité si discrète, si pudique, si parfaite, qui semble finalement se perdre dans une sorte de béatitude silencieuse, ne rappelle-t-elle pas plutôt celle des ombres glissant avec mystère dans les bocages des champs Èlysées sous les rayons de « la lumière douce et pure qui les environne comme d'une gloire, les pénètre et les nourrit » ? Et quand, un peu plus loin, Fénelon nous montre Antiope apparaissant dans la tente d'Idoménée, la taille haute, les yeux baissés, couverte d'un grand voile, ne dirait- on pas un beau marbre antique sculpté de la main de Phidias ? Ce ne sont point là les conditions véritables de l'activité humaine i.
Par une visible antithèse, Fénelon oppose à « Tart des femmes llatteuses et passionnées» qui trouvent moyen, comme Galypso, « de parler longtemps sans rien dire », le naturel discret des femmes qui parlent peu, et toujours avec un air de pudique réserve. Le livre s'ouvre par le portrait de Galypso, où Fénelon a mis ses couleurs les plus vives; il se termine par l'esquisse du portrait d'Antiope. Cette figure d'Antiope, comme celle de Télémaque lui-même, est un curieux mélange de traits antiques et modernes. Elle a quelque chose de la femme enfermée dans l'ombre du gynécée, et qui se laisse entrevoir parfois, mais pour se dérober presque aussilôtaux regards; elle a quelque chose aussi de la vierge chrétienne. « Ce qui me touche en elle, dit Télémaque, c'est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire la maison de son père depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures.