‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 153 sur 178 · Gréard, V Éducation des femmes pw les femmes · texte numérisé non relu

Gréard, V Éducation des femmes pw les femmes

roTil>li et l'ij^norance môme qui paraît en elle de sa beau lé. »> Oïl nous l'apprcml, « elle ne se promctlra jamais à persoiim;, olio se laissera donner par son père ; elle ne prendra jamais pour époux (fu'un homme qui craigne les dieux et quirrmplisse Umtes les bienséances »; ce qui revient à dire, je pense, un « lionnAle homme » qui ait de la rcîligion ; ou, plus siniplemcnl» un Tél(';maqu(î. Majestueuse et adroite à tirer de Tare, elle est coml)aréo à Diane chasseresse ; mais que son père, poussé par Tarlidcieux Mentor, l'invite à clianlor, elle le fait « pour ne pas (hisolx^ir à son père, niîiis avec tant de modestie et de Irislcsse, (H\'nn voyait bien la peine qu'elle souffrait en obéissant ». N'y a-l-il pas ici quelque excès ? I/embarras suffisait, la tristesse est d(î trop. On conçoit que Tèléniaiiue ait pour Antiope non pas (b; la passion, mais du f^'oût, de l'estime, un sentiment paisible, toi (ju'il sied au pupille de Minerve d'en ressentir. Que nous sommes loin de la vive et rieuse duchesse de Bourgogne, cotte joie d'une cour morose! l't pourtant, conmient songer à Tolèmaque sans songer au duc de Hourgogne ?

Le roman (rédiiciifioii. — T/c'iliication d*un adolencent* Télc^iiiaqiic et le due de llour|[fogne«

Lo caractère de Télémaque, dans le roman, comme le caractère du duc (le Rourgogne dans la réalité, offre un double aspccl. Ce duc de Rourgogno, que Saint-Simon nous peint si liaulain ot tonible, on sait que Kénclon l'avait transformé en chrétien pieux etscrupuleux, pres(iueen saint". Ce Télémaque, dont on vient d'admirer la vertu |)res(|uetrop docile, s'il parait humain, est u né dur » et ne nous laisse point oublier, pas plus qu'il n'oublie lui-même, « sa hauteur naturelle et son in- (lill'énînce j)our les honmies «, sans doute pour nous permettre (le mesurer on ses parobîs ot en ses actes les progrès dus à l'oducalion. Rifîii lent et froid comniiî rr)man, le TiHémat/ur, envisagé comme roman d'éducation, a sa valeur encore: valeur hislori(iiio, puiscju'il éclaire poumons l'éducation donnée par Féin'lon à son royal élève; valeur générale et durable, puisque lo suj(?t vérilablo Fi'on est pas seulement l'éducation d'un

t. Voyez. !(> pr'MiiifT f.iscriculc sur l'ôilurution liu duc de Bourgogne.

prince, mais celle d*un jeune homme qui devient un homme. Menlor semble s'appliquer à en mettre en relief Fintention péda^'ogique, fût-ce en lui sacrifiant l'autorité de la fiction romanesque : M car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de Télémaque, pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu et pour lui faire acquérir de l'expérience. » — «Les dieux vqus aiment, dit-il à Télémaque, et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici, est fait moins pour la gloire d'Idoménée que pour votre instruction, » Déjà, dans les Fables, le précepteur promettait à l'élève toutes les grâces de l'esprit et du corps, pourvu qu'il adoucît son tempérament, qu'il aimât les hommes et prît plaisir à se faire aimer d'eux. La leçon qui sort des Dialogues des morts est plus précise encore et' plus complète ; certaines lignes semblent annoncer et caractériser d'avance le Télémaque, livre plus sérieux composé pour un esprit plus mùr.

ACHILLE. — La jeunesse est donc une étrange maladie !

CHIRON. — Tu voudrais pourtant encore en être malade.

ACHILLE. — Il est vrai; mais la jeunesse serait charmante si on pouvait la rendre modérée et capable de réflexion. Toi qui connais tant de remèdes, n'en as-tu point quelqu'un pour guérir cette fougue, ce bouillon du sang, plus dangereux qu'une fièvre ardente?

ciiiRON. — Le remède est de se craindre soi-même, de croire les gens sages; de les appeler à son secours, de profiler de ses fautes passées pour prévoir celles qu'il faut éviter à l'avenir, et d'invoquer souvent Minerve, dont la sagesse est au-dessus de la valeur emportée de Mars.

Minerve, c'est Fénelon pour le duc de Bourgogne, c'est Mentor pour Télémaque; mais, avant même d'avoir découvert que Minerve et Mentor ne faisaient qu'un, c'est à Mentor et à Minerve réunis qu'il rapporte la gloire de ses hauts faits et de ses bonnes actions : « C'est vous, disait-il, ô grande déesse, qui m'avez donné Mentor pour m'inslruire et pour corriger mon mauvais, naturel; c'est vous qui me donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me défier de moi-même ; c'est vous qui retenez m£8 passions impétueuses; c'est vous qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux; sans vous je serais haï et digne de l'être. » Le voyant a devenu si doux, si attentif à obliger les hommes, si offlcieux, si secourable, si ingénieux pour prévenir tous les besoins », les chefs alliés ne savent que croire; ils ne reconnaissent plus en lui le même homme. Eh quoi! celui qui verse des larmes si généreuses sur le corps

d'Hippias, son ennemi, est-ce bien ce Télémaque qu'on vient (le nous peindre si peu tendre et si orgueilleusement impatient de tout frein?

Son naturel était bon et sincère, mais pou caressant; il ne s'avisait t^uvre (le ce qui ])ouvail faire plaisir aux autres : il n'était point attaché aux richesses, mais il no savait point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porto au bien, il no paraissait ni obli^'cant, ni sensible à l'amitié, ni libéral, ni ruconiiaissant ]>our les soins qu'on prônait pour lui, ni attentif à di8tiu>rucr le mérite. Il suivait son f,'oùt sans réflexion. Sa môre Pénélope l'avait nourri, nia]|;ré Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissaient tout ce qu'il y avait do plus aimal)le eu lui. II se n^^ardail comme étant d'une autre nature que le r(;ste dos bommos ; lus aulros ne lui s(>niblaient mis sur la terre par les dieux (jue pour lui i)laire, i)0ur h; servir, pour prévenir tous ses désirs, et ptiur rai>- ])ort(T tout à luicoinuioii une divinité. Le bonheur de le servir était, seionlui. une assit/, haute récomp(>nse pour ceux ({ui le servaient. Il ne fallait jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissait de le contenter; et les moindres relardements irritaient son naturel ardent.

Ceux qui l'auraient vu ainsi dans son naturel auraient juf^é qu'il était incapable (rainior autre chose que lui-mémo, qu'il n'était sensible qu'à sa gloire et à son plaisir; mais cette indifl'érence |)Our les autres et cette attention continui'll(^ sur lui-mrme nci venaient que du transport continuel oCi il était jeté p.'ir la >i(il(>nce <lo ses passions. Il avait été flatté par sa mèi-e dès le berceau, cl il éliiil un ^M'and exemple du iualli(>ur do ceux «jui naissent dans l'élévation. Les rij^uours de la fortune, qu'il sentit drs sa première jeunesse, n'avaient pu modérer celte impétuosité et c<^tte hauteur. Dépourvu de tout, abandonna', (exposé à tant do maux, il n'avait rien perdu de sa tiorté; elle se relève sans cesse d'dle-mènie, (luelque effort qu'on fasse pour l'abaisâcr.

Voilà le caractère irniu; l'éducation a pu en réprimer, non en siipf)rinier la fongueuse ardeur. Un seul des regards de Mentor, il est vrai, l'arnHe dans sa i)lus grande impétuosité; mais aussi il ne pouvait être retenu que par Menlor; et quand Mentor est loin de lui, toutes ses passions, un moment suspendues» repronnont leur cours. On ne voit point cependant qu'elles se déchainont, et Ton est un peu surpris même qu'elles s'apaisent si tôt, <ît pour toujours. La pi'a tique de la vie et le contact des autres hommes, sans doute, ont d'abord exaspéré, puis assagi rette Jeunossij qui avait besoin do jeter son premier feu. Mais la V(M'it»'; c'est qut; Mentor, même absent, est encore près de Ti'lêmaciue, le consiùlle et le soutient encore; c'est que, toute iiiterviMition occulte mise à pari, le succès de l'épreuve que Mentor lui impose est assuré. Il est discipliné déjà et dompté : s«'s r<*v()ltes w) peuvent «Uie que passagères, et il est bon qu'il se lévollii, il (îst bon (ju'il se heurte aux conséquences de ses fauliis, |)Our revenir à Mentor avec un peu de honte et beaucoup d'expérience. Le point de départ est donc fortement mar-

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que, afin que nous puissions mieux mesurer la distance qui le sépare du point d^arrivée. Le portrait de.Télémaque n'était pas le seul où le duc de Bourgogne pût reconnaître quelques traits de son ancien naturel : voyez celui de Boccoris, ûls indigne de Sésostris, ce Louis XIV de l'Egypte.

Il comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour lui et qu'il était d'une autre nature qu'eux. Ce n'était pas qu'il manquât de génie ; ses lumières égalaient son courage : mais 11 n'avait jamais été instruit par la mauvaise fortune ; ses maîtres avait empoisonné par la flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur; il croyftit que tout devait céder à ses désirs fougueux : la moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus ; il était comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisait une bête farouche ; sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un instant : ses plus lidcles serviteurs étaient réduits à s'enfuir; il n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi il prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il forçait tous les gens de bien h détester sa folle conduite.

L'assagissement de Télémaque est brusqué peut-être (Minerve a trop peu de temps à passer sur la terre pour ne pas hâter les progrès trop lents de son œuvre), mais il n'a rien d'invraisemblable. Beaucoup des défauts de Télémaque ne sont que des qualités poussées à l'extrême. Mentor sait tirer parti de ces forces mal réglées, et du défaut, qu'il atténue, dégager, pour ainsi dire, la qualité, qu'il épure et qu'il fortifie. C'est ainsi que, comme Fénelon près du duc de Bourgogne, il fait souvent appel au sentiment de l'honneur, très vif dans le cœur du jeune prince. En bon héros homérique, Télémaque aime à dire : « Je suis le fils du grand Ulysse, le plus sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie. » Mais un tel nom oblige, Télémaque le sent, et n'a pas besoin que Mentor se fatigue à le lui rappeler. Après une faute, éperdu, ne pouvant se supporter lui-même, il s'enfuit dans sa tente : « Hélas! disaitil, oserai-je revoir Mentor? suis-je le fils d'Ulysse, le plus sage et le plus patient des hommes? » De ce qu'il doit à son père il ne sépare pas ce qu'il doit à son précepteur. Mentor fait mieux encore, et c'est en ceci peut-être que son enseignement a la valeur la plus hautement morale : il habitue Télémaque à considérer ce qu'il se doit à lui-même, non seulement parce qu'il est le fils d'Ulysse, mais parce qu'il est Télémaque. Plus on distingue en lui «je ne sais quoi d'heureux, qui vient des dons du Ciel et qui n'est point dans le commun des hommes », plus il se doit de n'avilir celte heureuse nature ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Ce « je ne sais quoi » que Narbal ne

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dofinit pas, c'ost surtout, avec la fierté de la race et du cœur, la situM'iril»'', une telle horreur du mensonge gue Télémaque brave la mort pliitAl que de dissimuler la vérité : « Il suflit que le mensonge soit mensonge pour n'Alre pas digne d*un homme (jui parie en présence des dieux et qui doit tout à la vérité. >» On conçoit quel parti un psychologue aussi pénétrant que Mentor tire de cette disposition morale, assez forte à elle seule pour conlre-halanccr tous les défauts. Kt comme à cette sincérité s'ajoute une curiosité attentive, comme Télémaque est naturellement observateur (au point de noter quelquefois par écrit SOS inipressioris, « de peur d'oublier quelque circonstance utile »), il le |)lio h tout considérer de près, à se compiiriT à c(;ux qui l'entourent, à les intcFToger, à s'interroger et à s analyser lui-rnènio. 11 y a bien du bavardage et de la naïveté d.'inslerécit du (piatriêmelivre; mais il y aaussi quelque finesse d'observation et de réflexion. Dans le moindre détail Télémarine décrit à Calypso les divers « états dVime » par lesquels il passe pétulant son séjouF' à Chypre, l'île voluptueuse ; comment il a d'abord horreur de ce rju'il voit, puis insensiblement s*y accoutume, et coniFuent, envahi i)ai' une mauvaise honte de la vrriu, il S(;nt s'alfaiblir tous les Jours la bonne éducation qu'il a iccu(;.

A VA) point (le vue de l'observation et de l'analyse intérieures, toute; une pallie du sixiêine livnj est admirable. Télémaque, iiaguèio si ardent h suivre partout I(;s traces de son père, est ^Mgné inainhuiani p.ir un(i inolle lassitude. Kt pourquoi, après tout, ne deineurerait-il pas dans cette île? Ulysse ne vit plus, sans doute; restée seule, Pénélope n'aura pu résister àtanlde prétinidants. Mais lui, que devien<lia-t-il sans Mentor?I^silencc même de cet inflexible cotillcbint le condamne; il voudrait parfois se jetor à son cou, et il n'ose, retenu par la crainte d* al- Irr plus loin (/u'il ne voulait puur se tirer du pMl, car le pMl lui senihlait doux. « Vax moment les paroles artificieuses d*Eucharisle remplissent de dépit contre un maître dont il voudrait sei'ouerhî joug; mais tout aussitôt il s'attendrit, se désespère : <' Montor m'abandonne î c'est fait de moi! » Knfin Mentor Tentiaine v«'r.s lo riva;:e. « Téléniatjue, qui n'était pas encore assez luit pour le suivra df» lui-m«*nie, l'était déjà assez pour se laisser lueiKîr sans résistance. » Mais que de subterfuges, que de ruses inconscientes avant de se résignera la séparation! Non, il ne veut point demeurer dans cette île : qu'on lui permette seulement dédire à Eucharis un dernier adieu; après, il par-

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tira sans retard. Devant rincendie du navire construit par Mentor, il est tenté de se réjouir; en tout cas, il s*en accommode : (( Me voilà donc rengagé dans mes liens! il ne nous reste plus aucune espérance de quitter cette île. » Précipité à la mer par Mentor, surpris d'abord, étourdi, «mais revenant à lui et voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider à nager, il ne songea plus qu'à s'éloigner de l'ile fatale. A mesure que Télémaque s'éloignait- de l'île, il sentait avec plaisir renaître son courage et son amour pour la vertu. » 11 a tort seulement deie dire à Mentor dans un beau langage, après avoir bu l'onde amère, avant d'être en sûreté. Il a tort surtout de se porter, avec une ardeur irréfléchie, d'un extrême à l'autre, et de tenir pour suspects tous les plaisirs. Mentor doit lui rappeler, en souriant, que la véritable sagesse n'a rien d'austère et n'a point de honte de paraître enjouée quand il le faut.

Ici il y a vraiment étude de caractère ; ici le roman cesse d'être un traité de morale, et n'en est que plus instructif, précisément parce que l'étude du cœur humain n'y est pas figée en formules.

L'éducation d*im prince*

Mais cet adolescent qu'il faut prémunir contre les passions est aussi un prince qu'il faut préparer à régner. Fénelon et Mentor entendent faire de lui « un roi philosophe », car « un roi n'est heureux dans sa puissance qu'autant qu'il la soumet à la raison » ; et la raison a son expression dans la loi. Si la loi gouverne le souverain aussi bien que le peuple, le souverain sera obéi et sera aimé. C'est se tromper que de croire solide une puissance qui se fonde sur la force seule : « L'autorité seule ne fait jamais rien; il faut gagner les cœurs. » Cela ne veut point dire que la seule vertu d'un bon et grand roi devra être la douceur : s'il ne peut prévenir certains désordres, il est nécessaire qu'il sache les punir : « C'est une clémence que de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de l'iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup par la suite, et on se met en état d'être craint, sans user souvent de rigueur. » Voilà qui n'est point si tendre, en vérité !

Cela ne veut point dire davantage que, pour faire le bonheur de son peuple, le roi digne de ce nom devra n'être qu'un roi

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pacifique. Certes, les rois conquérants sont fort malmenés dans Je Tclcmaquc; mais les rois lâches, qui ne savent pas, à rocccasion, soutenir la guerre qu'on leurdéclare, ne sont pas épar- {^ncs. (c S'il est nécessaire ù uu peuple de conserver son chef ou son roi, il lui est encore plus nccessaîre de ne le voir point d'une réputation douteuse sur la valeur. » Mais les bienfaits de la paix sont trop souvent opposés aux maux de la guerre pour que le sentiment de Fcnelon et de Mentor puisse èlre doutcMix. Ce qui déplaît, c'est de voir Télémaque lui-môme, au lendemain d'une bataille, déclamer et contre laguerre, et contre la «gloire monstrueuse » des rois guerriers, au nom de lafralornilé des hommes. Quel guerrier sera donc ce discoureur élégiaque, dont le cœur est si tendre et si facile à s'émouvoir? A de certains moments, on dirait qu'il est Achille, ou Condé.

Le jour du combat «Haut venu, îi pcMno l'Aurore; ouvrait au soleil les porli*» do l'orienl, dans un chcniiii seniô do roses, (jue le jeune Télémaquo, prévcn.'int par s(^s soins la vi;;ilance des ]>lus vieux capitaines, s'arracha d'entre Ica bras d'un doux sommeil, et mit en mouvement tous les oftiriers. Sou casque, couvert d(! crins flottants, brillait déjà sur sa tète, ot sa cuirasse sur son dos éblouissait les yeux de toute l'armée; l'ouvrage de Vulcain avait, outre 9a l)eaulé nalundle, Téelat de l'égide qui y était cacbéo. Il tenait salaucc d'une main, de l'autre il montrait les div(;rs postes qu'il fallait occuper. Minerve avait mis dans ses yeux un feu divin, et sur son visage une majesté tière qui ])romett;iil la victoire.

Mais, plus loin , ce feu divin qui reluit dans ses yeux n'est plus (ju'un courage « doux et paisihle », et on prend Télémaque « pour Minerve nu^nie, tant il paraît sacje et mesuré au miliciu dos plus grands périls ». Coudé a disparu; nous n'avons plus (levant nous qu'un héros clément et humain, qui harangue Adraste renversé, le relève, et s'expose candidement à ses coups porlidos. Il tue Périandre, mais non sans avoir pitié de Lui. 11 « précipite dans les enfers une foule de comhattants » , et rodevifuit assez hrusquement Achille; mais, partout ailleurs (la comparaison s'impose, et Tony revient malgré soi), il est le pieux Éuée, tiop scrupuhîux pour être un hon politique, trop scnsihlfî pour éln; un hon soldat.

Prenons-le, non pas dans la guerre, où il est mal à Taise, mais dans la paix, pour laquelle la déesse pacifique l'a spécialoiutMit formé. Il n'aura jamais assurément la vainc hauteur do L'osrois qui « \\i\ vcîuient Jamais avoir tort ». Mais quelle sera sa |»oliti(piM? (juol l'c'sprit de son gouvernement? quelles les réformes «lestitié«'s à rcMidrc? ses sujets Fieurcux et prospères?

On ne le voit pas fort nettement. Ah I il y a, çà et là, quelques vues assez nettes et sur le clergé et sur la noblesse. Nous apprenons, par exemple, que les rois ne doivent jamais entreprendre de régler les choses de la religion, car « la religion vient des dieux, elle estau-dessus des rois ». Fénelon se souvient là qu'il est évêque; ailleurs il se souvient qu'il appartient à Taristocratie, et il imagine alors de distinguer les conditions différentes par des habits de différentes couleurs : blanc avec une frange d'or, bleu avec une frange d'argent, vert sans frange, jaune d'aurore, rouge pâle, gris de lin, jaune et blanc, gris-brun, avec défense de jamais changer, soit la nature dés étoffes, soit la forme des habits. Ces imaginations bizarres ont pour elles, du moins, d'être inoffensives; elles attestent seulement celte manie de réglementation dont Fénelon semble possédé, car il règle ensuite la musique, l'architecture, la peinture, la sculpture. Mais ce n'est pas par les seuls habits qu'il distingue les classes.

Réglez les conditions par la naissance. Mette:^ au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et pins éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après ces anciennes et illus' 1res familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Des hommes qui n'ont pas la même noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospérité.

« Une monarchie absolue, dit M. Nisard, des sujets partagés en classes, que dislingue un habit différent, la vertu pour toute constitution, voilà l'idéal de Fénelon. » M. Nisard ne rend pas assez justice à plus d'une idée généreuse ou nouvelle; mais il est certain que toute cette politique est bien vague et parait souvent n'être que de la morale. Encore si cette morale était toujours pratique! mais en plus d'un endroit elle dégénère en utopie. La description, disons mieux, la vision de l'idéale Bétique est dominée, pénétrée par la chimère de la « simple nature », source unique de la vraie sagesse et du bonheur vrai. Les habitants de ce pays n'ont de rois que les chefs de famille, « vivent tous ensemble sans partager les terres », sont tous égaux et libres. Là « tous les biens sont communs ». Cette république de Platon n'est pas donnée comme réalisable dans la société d'aujourd'hui; mais c'est que cette société est corrompue. Où donc est la société pratiquement réalisable et désirable? On la cherche en hésitant entre ces évocations de Lacédémon^

et du moyen âge. Souvent une idée juste est entrevue ; rarement elle est précisée. Avec raison, Mentor fait ressortir rimpoi*tance de l'éducation des enfants; mais il se home h déclarer, en platonicien encore, qu'ils appartiennent moins à leurs parents qu'a la république et à conseiller qu'on leur enseigne Tamour de la gloire et de la vertu.

An reste, il est mieux intcntioimé qu'encourageant. Il hérisse de tant de difficultés ce métier du roi, père de la grande famille, pasteur du grand troupeau, que Télémaque recule devant un devoir si ingrat et une si lourde responsabilité.

r(;n<l:iiil qno. Mcnlor ])arlail aiii.ii, TôltMn.iquc élail plongé dans la Iristosse et (luns \(i clia^'riii. Il lui iM'ïpoiidil culin avec un peu dV>molioii : « Si toutes ces choses sont vraies, l'élat d'iiu roi (;sl bien inalheuntux. Il est osrlave <le tous ceux aux(iuels il parait coiniiiarider; il est fait pour eux, il se doit tout ('iitier h eux, il est chargé d«> tous leurs besoins, il est riiominc do tout le peuple (;t de chacun eu |)arli(Milier, il faut (|u*il s'accommode h leurrt faibles* ses, (ju'il les corrige eu père, qu'il les ren<l<î sagns el beurnux. L'uultirité qu'il parait avoir n'est |)oint la si(!nn(^; il n(; p(;ul rien faire ni pour sa fçliiire ni pour sou plaisir; son autorité est celle des lois, il faut qu'il obéisse pour en d«)un«u' l'exemple à ses sujets. A |)ropr(;ment parler, il n'est que le défensour d<;s lois |)our les faire régner; il faut qu'il veille et qu'il trayaille pour les maintenir ; il (>st Thounnc lo moins libre et le moins tranquille de son royaum(> ; c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité puliliciurs. »>

VA Télémaijue n'a ])as tout à fait tort, et la réponse de Menor, ({iii lui promet, comme récompenses, la gloire et la satisfaction intime de la conscience, ne suffit pas ù. le rassurer , d'autant pins qu'il lui promet aussi l'ingratitude de ceux à qui il se sera dévoué : « Il faut compter sur l'ingratitude des hommes et ne laisser pas de leur faire du bien. » Morale élevée, faite l)Our séduire les âmes d'élite, mais les âmes déjà mûries et aflerjiiios, moins faite peut-être pour ranimer et soutenir la vertu timorée; d'un Téléinaque ou d'un duc de Bourgogne. Ils écoutaient, ils suivaient; mais, pour atteindre le but, si baul placé, qu'on assignait à leurs efforts, ils ne trouvaient plus en eux la force intérieure dont ils aurai(înt eu besoin. Leur sagesse n'avait grandi qu'au déli'iment de leur virilité, et c'est pour savoir trop l)ien ol)éir qu'ils ikî savaient plus assez fortement vouloir.

L'éducation d'an lettré* — Le style* •— Le seattotent de l'antlqaité et le seHtiment de la nature*

Tout, dans le Télémaque, est subordonné à la morale qui fait un homme, à la politique qui fait un prince, et qui le plus souvent est de la morale encore. Former l'homme de goût, le lettré délicat, c'était chose secondaire aux yeux de Fénelon; mais, précisément parce qu'il visait moins ce but, il y atteignait plus sûrement peut-être.

Il ne songeait point à apprendre au duc de Bourgogne à lire, bien que Télémaque, captif en Egypte, vante les bienfaits de la lecture.

Pour mieux supporter Tennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres; car j'étais accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. « Heureux, disais-je, ceux qui se dé« goûtent des plaisirs violents, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente I Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences I En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir; et Tennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture! »

Mais Philoclès, exilé aussi et malheureux, nous apprend ensuite qu'il faut lire « non pour orner son esprit ni pour contenter sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux et pour apprendre à être bon, » Le goût de la beauté et de la vérité recherchées pour elles-mêmes, indépendamment de toute application utile et morale, Fénelon ne semble pas l'avoir conçu, ou, s'il l'a conçu, il a dédaigné d'en vanter à son élève le charme ou la grandeur.

Il ne songeait point davantage à lui apprendre à parler. Télémaque est éloquent, il est vrai, mais sans s'être jamais exercé à l'être. Quand il parle dans l'assemblée des rois, chacun pense, « non à lui ni aux grâces de sa parole, mais à la force de la vérité qui se faisait sentir dans la suite de son raisonnement ». C'est louer Télémaque comme Fénelon avait loué Démosthène dans les Dialogues sur l'éloquence, comme il le louera plus tard dans la Lettre à VAcadémie. Mais la louange

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