‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 155 sur 178 · XII, 80; XIV · texte numérisé non relu

XII, 80; XIV

\iLLE:dAîîi. — Discours et Mélanges littéraires, Didier, in-8o, nouv. éd.,

Voltaire. — Siècle de Louis Xiy, ch. XXXII. — Le Mondain,

1. Voir les Recherches bibliographiques sur le h Télémaque » par M.*** (l'abbé Caron); Didier, in-8«, nouv. éd. 1856, p. 121, 122, 131 à 135, et le Discours de la poésie épique et de l'excellence du poème dut- Télémaque », par Ramsay, entête de la première édition complète publiée en 1717, chez Jacques Ëstienne, î Y. in-12. Une édition incomplète et anonyme avait déjà paru en 1699, chez la veuve Barbin, sous ce titre : Suite du quatrième livre de l'Odyssée, ou les Aventures de Té' lémaque, fils d'Ulysse.

JUGEMENTS

Il y a de l'agrément dans ce livre et une imitation de VOdys-

sée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait

bien voir que si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait

Teffet qu'il doit faire et qu'il a toujours fait. Je souhaiterais

que M. de Cambrai eût rendu son Mentor un peu moins prédi*

cateur, et que la morale fût répandue dans son ouvrage un

peu plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homère est

plus instructif que lui; mais ses instructions ne paraissent

point préceptes, et résultent de l'action du roman, plutôt que

des discours qu'on y étale. Ulysse, par ce qu'il fait, nous

enseigne mieux ce qu'il faut faire, que par tout ce que lui ni

Minerve disent. La vérité est pourtant que le Mentor du Télé-

maque dit de fort bonnes choses, quoique un peu hardies, et

qu'enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poêle

que théologien.

BoiLEAu, Lettre à Brossettc, 10 nov. 1699.

J'exécute avec la plus grande joie du monde Tordre que vous me donnez de vous parler du livre intitulé les Aventures de TéUmaquc. On fait grand cas de cet écrit. On trouve que le style en est vif, heureux, beau, le tour des fictions bien ima- ^'iné, etc. Mais, sans doute, ce qui a le plus contribué au succôs, est que l'auteur y parle selon le goût des peuples qui, comme les Français, ont le plus senti les mauvaises suites de la puissance arbitraire, qu'il a touchées et bien exposées.

Hayle, Lettre à milord AsJdey, 23 nov. 1699.

Ce nVst point un archevêque qui a fait l'Ile de Calypso ni Télémaque : c'est le précepteur d'un grand prince, qui devait & son disciple l'instruction nécessaire pour éviter tous les écueils

de la vie humaine, dont le plus grand est celui des passions. Il voulait lui donner de fortes impressions des désordres que cause ce qui paraît le plus agréable, et lui apprendre que le grand remède est la fuite du péril. Voilà de grandes et d'utiles instructions, sans compter toutes celles qui se trouvent dans ce livre, capable de former un honjiéte homme et un grand prince. Si dans cet opéra* qu'on fait on conserve cet esprit et ce caractère, il fera plus de fruit que les sermons du P. Massillon. Vous n'avez pas pris chez lui et chez ses confrères le ridicule que vous voulez donner à Télémaque; les Pères de l'Oratoire savent, trop que l'usage est de faire lire les poètes aux jeunes gens. Les poètes sont pleins d'une peinture terrible des passions : il n'y en a aucune de cette nature dans Télémaque; tout y est délicat, pur, modeste, et le remède est toujours prêt et toujours prompt. Les poètes anciens n'ont pas eu ces précautions, et sont pourtant admis dans les collèges par les docteurs les plus sévères.

M™® DE GrignaiN à M"^® de Simiane.

Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l'antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon, le disciple, l'ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poème, et qui subsilitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu'il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain ; morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses... Les juges' d'un goût sévère ont traité le Télémaque avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d'un siècle florissant... Tous les ouvrages de Fénelon partent d'un cœur plein de vertu; mais son Télémaque l'inspire.

Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. XXXII, et Catalogue des écrivains.

i. L'opéra de Télémaque, par Ouchet, musique de Gompra.

k8 COURS DE LITTÉRATURE

I/ouvrage divin de ce siècle, le Télémaque, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l'exceilence de cet ancien poète.

Montesquieu, Pensées diverses.

Je rabî\clic les anciens livres : je me viens d'imposer la contrainte de relire le Télémaque, Ma grand'maman, il est ennuyeux il la mort. Ce n'est pas du véritable bon temps du siècle de Louis XIV. 11 avoisinail celui de Fontenelie et Lamotte. Son style est long, lâche; il vise Ix une certaine onction qui n'a point de chaleur. Toujours des préceptes, des descriptions, point de sentiments, point de mouvement, point de passion.

M"^° DU Deffand, Lettre à M'""^ de Choisml, 23 oct. 1771.

11 est diffus, il est vrai, un peu monotone et trop charpî de descriptions; mais il est plein d'une grande morale :non de colle (jue tout le monde sait ou que tout le monde oublie à force do la savoir, mais de celle qui rendra^it un roi et son j)euple ogaloment heureux. Cette morale est l'unique objel de lauteur et fait l'essence du livre.

Hakthklemy (Abbé), Réponse à M'''^ du Deffand, 27 oct. 1771.

Ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la "nature. II produisit une grande révolution dans la politique. Il ramena les pcu[)lcs et les rois aux arts utiles, au commerce, à TagricuUure et surtout au sentiment de la divinité. Cet ouvrage réunit cl rimagination d'Homère la sagesse de Confucius.

Bernardin de Saint-Pierre, Éludes de la nature.

Quand on veut expliquer ce qui donne de la monotonie au charmant poème de Télémaque, on trouve que c'est le person-

nage de Mentor, qui, tout à la fois merveilleux et allégorique, aies inconvénients des deux genres. Gomme merveilleux, • il Ole toute inquiétude sur le sort de Télémaque, par la certitude que Ton acquiert qu'il triomphera de tous les périls par le secours de la déesse; comme allégorique, il détruit tout l'effet des passions, qui dépend de leurs combats intérieurs. Les deux pouvoirs que les moralistes distinguent dans le cœur de Thomme sont deux personnages dans le poème de Fénelon ; le caractère. de Mentor est sans passion, celui de Télémaque sans empire sur lui-même. M™® de Staël, Essai sur les fictions,

Il a manqué au Télémaque une grande épreuve : le duc de Bourgogne n'a pas régné.

S. deSacy, Variétés littéraires, morales et historiques, t. !•', Perrin.

Au plus fort de la querelle de Boileau et de Perrault, il n'y avait eu qu'une voix en Europe pour admirer le Télémaque, comme la réparation la plus glorieuse offerte par un beau génie à l'antiquité classique outragée. En composant des fictions d'Homère, des souvenirs de Sophocle, des rêveries de Platon et des préceptes moraux de la Cyropédie, un livre exquis où brillait la fleur de l'antiquité tout entière, Fénelon avait dignement défendu les anciens par un chef-d'œuvre éclos au souffle de leur génie. Boileau, qui regrettait que Mentor fût un peu trop « prédicateur » et trouvait parfois ses maximes «un peu hardies », salua Fénelon comme un allié, et le Télémaque comme un plaidoyer en faveur d'Homère. Quelle plus belle défense, en effet, de l'antiquité païenne, que de la faire aimer en l'imitant, en lui dérobant sa mythologie gracieiise, le pathétique de ses poètes, les doctrines de ses moralistes, les rêves mêmes de ses philosophes, épurés par la sévérité toujours présente du génie chrétien?

H. RiGAULT, Histoire de la querelle des anciens et des modernes; Hachette.

Page 1