C. de Litt. — rLNELOs [UHi'q à tAcad
lier désormais à ses devoirs d'archevêque et de Français, dans un diocèse nouvellement annexé, qui était souvent le théâtre de la guerre, puis à de nouvelles espérances, auxquellesla mort du grand dauphin (1711) donna l'essor, Fénelon avait autre chose à faire, sans doute, qu'à prendre parti dans un débat littéraire, d'ailleurs apaisé. Mais, précisément à l'heure où ces espérances politiques renaissaient, ce débat littéraire se rouvrait, non plus entre Boileau et Perrault, mais entre M°^« Dacier et Lamotte. En 1711, M™« Dacier avait publié sa traduction de Vlliade; celle de VOdyssée ne devait paraître qu'en 1719. Lamotte se taisait encore; il attendait la mort de Boileau; mais il préparait, lui aussi, sa traduction d'Homère, une traduction de vingt-quatre chants réduits à douze. Le 9 septembre 1713, Fénelon lui écrivait, avec cette insensible ironie qui lui est propre, et qui peut passer pour flatterie lorsqu'on n'y regarde pas de près, mais qui ne trompait pas toujours Lamotte lui-même, puisqu*il y reconnaissait « des leçons sous l'apparence d'éloges » :
On m'a dit que vous allez donner au public une traduction d'IIomëre eu français. Je serai charmé de voir un si (^rand poète parler noire lauj^uc. Je ne doute point ni de la fidélité de la version, ni de la magnificence dos vers. Notre siècle vous aura oblip^ation de lui faire connaître la simplicité des muBurs antiques, et la naïveté avec laquelle les passions sont exprimées dans celte espèce de tableau. Celte entreprise est digne de vous ; mais comme vous êtes capable d'atteindre à ce qui est original, j'aurais soubailé que vou.s eussiez fait un poème nouveau, où vous auriez mêlé de grandes leçons avec de fortes peintures. J'aimerais mieux vous voir un nouvel Homère que hi postérité traduirait, que de vous voir le traducteur d'Homère même.
Lamotte ne comprit qu'à moitié ces trop fins sous-entendus, ces conseils indirects qu'il faut deviner, ces épigrammes qui so font caressantes, car il s'attache, dans sa réponse, à détromper Fénelon. Non, il ne faut point s'attendre à beaucoup do fidélité de la part du traducteur d'Homère : il n'a pas cru (( (jiruiio traduction fidèle de ï Iliade pftt être agréable en français ». Partout il a trouvé, du moins par rapport au temps où il vit, « de grands défauts joints à de grandes beautés». Aussi s'en est-il tenu « à une imitation très libre»; parfois jnAme il a osé « être tout à fait original ». D'ailleurs, il se défend d'avoir altéré le sens du poème : s'il l'a fort abrégé, il a ])rùlendu « rendre toute l'action, tous les sentiments, tous les raraclères ». Il se faisait illusion, et M°*« Dacier le lui fit bientôt voir.
Précisément, M. Dacier succéda, le 9 novembre 1713, à
Régnier-Desmarais comme secrétaire perpétuel de FAcadémie. Dans l'ardeur de sa bonne volonté un peu candide, il entreprit de faire travailler l'Académie. Fénelon n'entra pas avec moins de candeur dans ses vues. C'est pour obéir à la délibération académique du 23 novembre 1713 que Féaelon, il le déclare au début, composa son Mémoire sur les occupations de V Académie française, L'Académie était, semble-t-il, sinon désœuvrée, du.moins dégoûtée de la besogne peu glorieuse à laquelle elie se voyait réduite. Fénelon sentait, plus vivement qu'elle encore, le besoin de réveiller et d'attirer par Tattrait d'une besogne nouvelle « un grand nombre d'académiciens, à qui, dit-il, la longue et pesante uniformité de notre ancien travail ne laisse pas de paraître ennuyeuse ». Il répondit avec empressement à l'appel de l'Académie, qui ouvrait une sorte d'enquête, et priait ses membres d'y prendre part. L'occasion de l'envoi du Mémoire et de la Lettre n'est donc pas la même, et l'on ne trouve dans le Mémoire que peu de traces de la querelle des anciens et des modernes; mais le plan est le même, ou peu s'en faut, et certains passages sont presque identiques.
En effet, les deux premières et principales parties de la le^^re à l'Académie, Tune grammaticale, l'autre littéraire, correspondent aux deux divisions que Fénelon établit, dès le début, dans son Mémoire,
1° Occupation de l'Académie pendant qu'elle travaille encore au dictionnaire ; partie qui correspond aux premiers chapitres de la Lettre à VAcadémie, sur la langue. Fénelon conseille de pousser le travail du dictionnaire au point de perfection « dont peut être susceptible le dictionnaire d'une langue vivante, c'està-dire sujette aux changements ».
Mais c*est une occupation véritablement digne de rAcadémie. Les u* Taises plaisanteries des ignorants, et sur le temps qu'on y emploie, et mots que l'on y trouve, n'empêcheront pas que ce ne soit le meillevii ». plus parfait ouvrage qui ait été fait en ce genre-là jusqu'à préseirt. Je ci%/i« que cela ne suffit pas encore, et que pour rendre ce grand ouvrage aussi utile qu'il le peut être, il faut y joindre un recueil très ample et très exact de toutes les remarques que l'on peut faire sur la langue française, et commencer dès aujourd'hui à y travailler avec succès.
Il faudrait convenir que tous les académiciens qui sont à Paris seraient obligés d'apporter par écrit ou d'envoyer chaque jour d'assemblée une question sur la langue, telle qu'ils jugeraient à propos, sans même se mettre en peine de savoir si elle aurait déjà été traitée parle P. Bouhours, par Ménage ou par d'autres. On en doit seulement excepter celles de Vaugélas, qui ont été revues par l'Académie, aux sages décisions da laquelle il fautse tenir...
La meilleure manière de trouver aisément des questions et d'en rendre
l'examen doublement utile, ce sera de les chercher dans nos bons livres en faisant attention à toutes les façons de parler qui le mériteront, ou par leur élégance, ou par leur irrégularité, ou par la difficulté que les étrangers peuvent avoir k les entendre ; et en cela je ne propose que l'exécution du vingtcinquième article de nos statuts.
Ces remarques « seront, pour ainsi dire, le journal de notre langue et le dépôt éternel de tous les changements que fera l'usage... De ces remarques mises en ordre on pourra aisément former le plan d'une nouvelle grammaire française, et elle sera peut-être la seule bonne qu'on ait vue jusqu'à présent. Ce sera pour les étrangers un excellent commentaire sur tous nos bons auteurs. » Un peu plus haut déjà Fônelon avait écrit : (c Rien n'est plus propre à redoubler chez les étrangers l'amour qu'ils ont déjà pour notre langue. » Dictionnaire et grammaire auront pour but, moins d'aider les u honnêtes gens » de France à bien parler leur langue (l'usage du monde y suffira) que d'apporter aux étrangers la solution des difficultés qui les arrêtent à chaque pas dans l'étude du français. Par cette préoccupation des étrangers, si visible aussi dans la Lettre, Fénelon devance Voltaire et .tout le xvin° siècle. Il invoque le témoignage des Espagnols, des Italiens, des Allemands, des Anglais ([u'il a connus, en particulier de Prior, « dont l'esprit et les lumières sont connus de tout le monde et qui est peut-être de tous les étrangers celui qui aie plus étudié notre langue ». Il demande qu'on leur fasse un plaisir de l'étude d'une langue qu'ils aiment; il s'écrie, dans un transport d'enthousiasme : <( C'est peut-être la seule chose qui manque à notre langue pour devenir la langue universelle de toute l'Europe, et, pour ainsi (lire, de tout le monde. » Mais peut-être, ici comme dans la Lettre à l'Académie, se fait-il illusion sur l'efficacité des moyens qu'il propose, bien qu'il essaye de les rendre séduisants et permette de donner à ces discussions grammaticales la forme d'une lettre ou d'un dialogue.
2° Occupations de l'Académie après que le dictionnaire sera achevé ; partie qui correspond aux chapitres littéraires de la Lettre à V Académie (rhétorique, poétique, etc.). « Mon avis est que l'Académie entreprenne d'examiner les ouvrages de tous les bons auteurs qui ont écrit en notre langue, et qu'elle en donne au public une édition accompagnée de trois sortes de notes : 1° sur le style et le langage ; 2^ sur les pensées et les sentiments; 3" sur le fond et sur les règles de l'art de chacun «It» cf's oîivi'iif^Mjs. » Il donne comme exemple, peut-être mal à
propos, les Sentiments de l'Académie sur le Cid, mais laisse à chaque académicien la liberté de choisir Fauteur qu'il voudra examiner. De leurs remarques, toujours obligatoires et périodiquement renouvelées, naîtraient peut-être cette rhétorique et cette poétique que l'Académie a toujours eu le d sein de donner au public, Fénelon le rappelle en invoqi t l'article 29 des statuts. On le voit, les chapitres les pi portants de la Lettre sont en germe dans le Mémoire, mais germe seulement; quand Fénelon se fera rendre son mj crit, qu'il le reprendra et le développera, il en fera un uvrc original.
Ce livre ne sera pas seulement moins sec et plus suivi que le Mémoire qui en est la première esquisse, il sera aussi plus vivant, car il est animé d'un bout à l'autre par une passion, le culte de la simplicité antique. Ici, la troisième partie, sur les anciens et les modernes, n'existe pas, et le Mémoire finit par quelques observations sur la nécessité d'établir une discipline exacte dans la Compagnie, par la réforme des statuts. I un endroit pourtant Fénelon écrit :
Mais il s'agit d'appliquerces préceptes k notre langue, de montrer comr on peut être éloquent en français, et comment on peut, dans la langu^ Louis le Grand, trouver le même sublime et les mêmes grâces qu'Horaèr' Démosthène, Cicéron et Virgile, avaient trouvées dans la langue d\ et dans celle d'Auguste.
Or cela ne se fera pas en se contentant d'assurer, avec une confiance peut fondée, que nous sommes capables d'égaler et même de surpasser les anciens. en effet que par la lecture de nos auteurs, et par un examen sérieux ouvrages, que nous pouvons connaître nous-mêmes et faire ensuite Sr autres ce que peut notre langue et ce qu'elle ne peut pas, et comment être maniée pour produire les miracles qui sont les effets ordinaires uc quence et de la poésie.
L'allusion aux partisans des modernes est peu voilée; n débat n'est qu'effleuré. Chaque langue, on le reconnaît îi-i, a son génie, son éloquence, sa poésie et ses talents j «.
Mais on doute que les Français écrivent jamais « ae d< poèmes épiques et de bons sonnets » ; et pour les «< au moins, on se trompe. On ne rend justice qu'à « qui est peut-être arrivé à la perfection dont j
capable dans ce genre d'éloquence ». Dans la j , un
ne le citera même pas auprès des Pères de Tl dans
Dialogues sur l'éloquence, il l'avait fort n ii est vrai
qu'il vante un livre moderne : c'est l'excelleiiie tion de la
Poétique d'Aristote, accompagnée des meill€ notes qui
f) COURS DE LITTÉRATURE
aient peut-être jamais été faites sur aucun auteur de Tantiquité. Mais ce chef-d'œuvre est de M. Dacier.
Déjà pourtant, au moment où Fénelon écrivait son Mémoire, la querelle des anciens et des modernes s'était rallumée. C'est en janvier 1714 que parut VIliade de Lamotte, aggravée d'un Discours sur Homère, et c'est vers la fm de cette même année que M™« Dacier y répliqua par son vif mémoire ou pamphlet des Causes de la corruption du goût.
Fénelon, Lamotte et rAcadémie. — Les circonstance»
et le ton de la « Lettre »•
Ce conflit de Lamotte et de M™° Dacier créait une situation nouvelle à Fénelon et aux partisans avoués des anciens. Il n'était pas besoin que le livre de M™° Dacier parût pour qu'on sût, môme à Cambrai, avec quels sentiments M. Dacier et ses amis avaient accueilli l'impertinente entreprise de Lamotte. On nous dit, il est vrai, que la Lettre n'est que le Mémoire élargi ; que, l'Académie ayant volé l'impression du Mémoire (20 mars), Fénelon le redemanda pour le rendre plus digne de la Compagnie et du public, le revisa et le refondit; mais on oublie que les circonstances ont changé dans l'intervalle, et que \ti Lettre, si elle emprunte plusieurs idées au Mémoire, doit être une tout autre chose et pour le fond et pour le ton.
Il ne semble pas que Fénelon se soit décidé sans quelque hésitation à écrire sa Letti^e fameuse à M. Dacier. D'abord il reçoit, il lit, il discute ou loue la traduction et la préface de Lamotte.
Je reçois, Monsieur, dans ce moment, votre Iliade. Avant que de l'ouvrir, j'y vois (juol est votre cœur pour moi, et le mien en est fort touché. Mais II me tarde d'y voir aussi une poésie qui fasse honneur à notre nation et à notre langue. J'attends de la préface une critique au-dessus de tout préjugé; et du l)ol3m<^, l'accord du i)arti des modernes avec celui des anciens. J'espbre que vous forez admirer Homère par tout le parti des modernes, et que celui dos .'«nciens le trouvera avec tous ses charmes dans votre ouvrage. Je dirai avec joie : Vroxima Phœbi rersibus ille facil...
Je viens do vous lire, Monsieur, avec un vrai plaisir; l'inclination très forte dont jo suis prévenu pour l'auteur de la nouvelle Iliade m'a mis en défiance contre moi-môme. J'ai craint d'être partial en votre faveur, et je me suis livré à une critifjue scrupuleuse contre vous : mais j'ai été contraint de vous reconnaître tout entier dans un genre de poésie presque nouveau à voire égard. Je
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horiDDiiie que noo TCrs hi'ij lu 3 \. uvl t t^ilrr
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vous accuse de brillei failL qu'oa grand nornl 1 re
gnid majiu tiiucilurllmile' < 11 d t q io la -i\ z c rr " ! a ed Ir 1 ^ 1 il som ■neîtle. Four moi, qui entende de loin les cns des cambïtlants, je ms borne & dire:
Et'ïiWbtii"d!ïn"u™thi°'. ™"'"'°
Cette guerre cWlle do Parnasse ne m'alaime point. L'fmaialioD peut produire d'Scureui effort», pourvu qu'un n'aille point Jusqu'i. mépriser le goiU des anciens sur rimïlatiOQ de la simple nature, snr l'oUDarratlDn invlaloble des dlïers caraclÈrea, sur rharmonie, et »ur le sentiment, qoi esl l'âme de la parole. Quoi qu'il arriva entre lea anciens et les modernea, votre rang est réglé dans le parti des derniers^.
11 7 a là bien de la complaisance ; il y a aussi quelque ironie, mais si prudemment enveloppée de compliments équivoquesl En finissant celte lettre, à peu'près comme en Dnissant la Lettre (i l'Académk, Fénelon souhaite, avec une obligeance où il y a de la malice encore, que LamoKe surpasse les anciens. Les lettres de Lamotte qui suivent débordent d'une joie naïve: il proteste qu'il n'ajamais songé à mépriser le goût des anciens: « Quoi que nous fassions, écrit-il, ils seront toujours nos maîtres, n iNe nous y trompons pas, d'ailleurs ; il y a bien des cboses fines et Justes dans ces lettres de Lamotte, par exemple lorsqu'il admire l'ingénieux usage que Fénelon, auï endroits délicats, sait faire des trait» des anciens, ou lorsqu'il oppose, non sans adresse, le Télémigue de Fénelon h VIliade de M°"= Dacier. 11 se garde de nommer le livre suspect qui avait acbevé la disgrâce de Fénelon; mais cet éloge discret dut aller au cœur du prélat exilé.
L'opinion invéliïréc ila mérlle Inbillible d'Homère a soulevé contre moi quelques ooraraenlatpiirB, que je iBspoclP toujours par leurs bons endroits, na ne sautaient digérer les moindres remarques où l'on ne ae récrie pai comme
I. 'Il viDJiilre quelque cbDSC do plus grand que l'lli]ide.>(PHaPsncE, 11, ».) -"--" .-..-.. i.. ..- . =..- ... 'oa-TOO. On verr'n
(VinoiLB, SjfOffF ce jugement facile reprndait à la 9n do la Z.e((rn «t sa I1ertT..i(o..^bc9,cllèe ptiisloia.
eux : « A merveille! » Cl parce que jone conviens pas qu'Homère soit toujours sensé, ils en concluent brusquement que je ne suis jamais raisonnable. Franchement, Monseigneur, vous les avez un peu gûlés. Un de vos ouvrages ofi ils entrevoient quelque imitation d'Homère fournit de nouvelles armes k leur préjugé. Hs croient que tout l'agrément, toute la perfection de cet ouvrage, viennent de quelques traits de ressemblance qu'il a avec le poème grec; au lieu que ces traits mêmes tirent leur perfection du choix que vous en faites, de la place où vous les employez, et de celte foule de beautés originales dont vous les accompagnez toujours. La i)reuve de ma pensée. Monseigneur, car je crois qu'il est à propos de vous prouver à vous-même votre supériorité, c'est que, malgré les mœurs anciennes qu'on allègue toujours comme la cause de nos dégoùls injustes, votre prétondue imitation est lue tous les jours avec un nouveau i)lai8ir par toutes sortes de personnes; au lieu que V Iliade de ^mo Dacier, quoique élégante, tombe des mains malgré qu'on en ait, & moins qu'une espèce d'idolâtrie pour Homère ne ranime le zèle du lecteur. Je vais même jusqu'à croire que vous-même, avec ce style enchanteur, qui n*a ét« donné qu'à vous, ne réussiriez à la faire lire qu'en lui prêtant beaucoup du vôtre.
Fônelon, toutefois, ne fut pas désarmé ; il ne pouvait pas l'être. Au contraire, plus Lamotle semblait mettre de bonne grâce à le persuader et de souplesse à l'accaparer, plus il devait tenir à garder et à manifester son sentiment propre. La letttre du 4 mai J714 est la première vraiment significative de celles qu'il adresse à Lamotte, la première où il s'élève au-dessus des banalités flatteuses et des malices bénignes. Toute une partie de la Lettre à VAcadt^mie y est d'avance condensée. Il proteste d'abord qu'il n'admire point aveuglément les anciens, fort inégaux entre eux : les plus grands « ont la marque de l'humanité, qui est de n'être pas sans quelque reste d'imperfection » . Homère lui-même ne sommeille-t-il pas quelquefois, au témoignage d'Horace? Mais avec quelle chaleur il prend ensuite leur défense I Avec quelle netteté un peu dédaigneuse il nous fait comprendre ce qui manque, ce qui manquera toujours aux modernes pour les égaler!
Je ne saurais douter que la religion et les mnpurs des héros d'Homère n'eussent de grands défauts. Il est naturel que ces défauts nous choquent dans les peintures de ce p«»èle. Main j'en excepte l'aimable simplicité du monde naissant: cette simplicité des mfvurs, si éloignée de notre luxe, n'est point un défaut, et c'est notre luxe qui en est un très grand. D'ailleurs un poète est un peintre, qui doit peindre d'après nature, et observer tous les caractères.
Je crois que los hommes de tous les siècles ont eu à peu près le mêmefondA d'esprit et les mômes talents, comme les plantes ont eu le même suc et la même vertu. Mais jo crois que les Siciliens, par exemple, 8<»nt plus propres h. être poètes qua les rap(»ns. De plus, il y a eu des paysoii les nicpur», la forme du gouvornemonl, les élu«les, ont été plus convenables que celles des autres pays pour faciliter le progrès de la poésie. Par exemple, les mœurs des Grecs
formaient bion mieux des poètes que celles des Gimbrcs et des Teutons. Nous sortons à peine d'une étonnante barbarie; au contraire, les Grecs avaient une très longue tradition de politesse et d'études des règles, tant sur les ouvrages d'esprit que sur les beaux-arts.
Les anciens ont évité Técueil du bel esprit, où les Italiens modernes sont tombés, et dont la contagion s'est fait un peu sentir à plusieurs de nos écrivains, d'ailleurs très distingués. Ceux d'entre tes anciens qui ont excellé^ ont peint avec force et grâce ta simple nature. Ils ont gardé les caractères; ils ont attrapé l'harmonie ; ils ont su employer à propos le sentiment et la passion. C'est un mérite bien original.
L'aimable simplicité du monde naissant, le culte de la simple nature, la théorie des climats et, comme on dirait aujourd'hui, de la race, les attaques contre le luxe et le bel esprit, tout Fénelon est là. Cette sorte de profession de foi littéraire, qu'on lui a presque arrachée, s'achève sur le ton le plus conciliant: il ne prétend ni reprendre ni contredire personne ; il dit seulement quel est son goût, sans blâmer le goût d'aucun autre, sans défendre qu'on blâme le sien. La politesse et la discrétion veulent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent. Au risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes, il conclut, d'une part, « qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour surpasser les anciens » ; de l'autre, que cette noble émulation serait dangereuse « si elle allait jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux ». On peut « tâcher d'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent Aire moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette liberté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère. »
Dès lors, il a pris position: cinq mois après, la Lettre à l'Académie parvenait à M. Dacier. On y retrouvait cet air poli et ce ton conciliant de l'homme du monde et du prélat; ce vif désir de plaire, et de plaire à tous, qui est le trait le plus caractéristique peut-être de cette nature; cet attachement foncier à des opinions qui se sont transformées en sentiments, mais tempéré par le dessein arrôté de ne heurter de front l'opinion de personne; ces « traits des anciens », dont parle Lamotte, si bien mis en œuvre, et ces citations si bien fondues avec le texte, trop multipliées au gré de ceux qui regrettent de voir interrompue en cent endroits cette belle prose coulante et attendrie, mais épanchées de l'âme plus que de la mémoire; cette possession de soi-même et ces petites finesses mêlées à ce naturel
et à cette chaleur d'âme ; cette délicatesse d'un lettré nourri de l'antiquité païenne, et cette candeur d'un moraliste chrétien ; cette foi classique, un peu superstitieuse çà et là, et ces élans vers l'avenir entrevu, plus hardis que les vues les plus hardies des modernes ; tout ce qui fait de l'homme et du livre un homme et un livre uniques. On a souvent accusé sa diplomatie, ses ménagements trop politiques, ses trop savants détours. Mais ce n'est pas seulement sa stratégie qui est compliquée; c'est la question aussi qui offre bien des aspects divers, et l'esprit de Fénelon était trop fin puur ne pas les apercevoir, au moins confusément. Il est possible, comme le croit Sainte-Beuve, que Fénelon n'ait pas eu « cette irritabilité de bon sens et de raison qui fait dire non avec véhémence, cette faculté droite et prompte, même un peu brusque, que Despréaux portait en littérature et Bossuet en théologie »; mais il ne paraît pas moins certain qu'il a vu ou soupçonné des choses qui ont échappé à ces deux grands hommes de bon sens. Il sentait Homère et la Fontaine, la Bible et Virgile, Démosthènes et les Pères, Titien et Téniers; et ce goût compréhensif, extrêmement délicat sur certains points, «extrêmement large sur d'autres, il s'efforçait de l'inspirer, de l'insinuer à ceux qui n'admiraient que les anciens et à ceux qui n'admiraient que les modernes. Et la tâche lui était d'autant plus difficile que la plupart du temps ceux qui admiraient les anciens ne les sentaient pas, et que les partisans des modernes admiraient le plus obstinément chez leurs auteurs ce par où ils étaient le moins admirables. Aux premiers il fallait dire : <( La vraie antiquité n'est pas si solennelle que vous nous la faites » ; aux seconds : « Les modernes ont leur beauté, mais seulement quand ils imitent la nature, et en cela, bon gré, mal gré, ils sont les disciples des anciens. »
En plaidant la cause de ses chers anciens sans se brouiller avec les modernes, Fénelon ne songeait-il qu'à ménager sa situation personnelle? n'avait-il pas à ménager aussi la Compagnie môme qu'il voulait persuader? Lamotte assure qu'il a lu à l'Académie rassemblée cinq ou six chants de son IlUide, et que ceux qui connaissent le mieux le poème original l'ont félicité d'un air bien sincère. Six mois après la Lettre, Brossette dira que « si l'Académie française prenait quelque parti, la pluralité serait certainement pour Lamotte contre M"® Dacier*». Mais Fénelon lui-môme, en 1714, avait laissé entendre