‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 167 sur 178 · Lettre à M. P 15 avril · texte numérisé non relu

Lettre à M. P 15 avril

:i. Remarques sur Médée, I, iv, et sur Sertorius, II, i.

3. Épitre au roi de la Chine, 1771. Il a écrit aussi, dans la préface d^ Œdipe : « Quicon({ue se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la Taiaere est un fou; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes, des beavtéa qoi plaisent à tout le monde, est un homme très sage et presque unique. »

missante. Mais, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans l'aveu des homw^"

pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux pas à la fois, et il faut s'

ter dès qu'on ne se voit pas suivi de la multitude. La singularité- fisttia

en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne ^^^^ vi^

l'usage.

L'excès choquant de Ronsard nous a un peu jetés dans Textréii tnnosée ; on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais proo suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus "uniforme de la grain on voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mèn*> «on i comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher 'i^ d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux, et le régime en. accusatif, qui ne peut jamais se déplacer. G'esl ce qui ex^ sion de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété; ^ut^x^ magnifique cadence.

Nous voici donc revenus, à propos de Roi , au pr

fait, dès les premiers chapitres de la Lettre, a même. Que d'esprit dépensé à exagérer Tuniio 3 syntaxe française et « la sévérité de notre langue con que toutes les inversions de phrases ^ »I Au fond, sans à Fénelon n'a pas tort; mais il ne sait pas avoir raison avec sure. Et pourtant si souple et si fin est cet esprit, qu*à même où il reprend et fortiûe ses griefs contre notre

1. Pour ce jugement sur Ronsard, que la critique moderne n'accepte pas d" rigueur, voyez nos fascicules de Boileau, Art poétique, et de la Bruyère que.

2. « La rime n'est pas la seule gêne pour notre poésie ; il en est une a incommode peut-être : ce sont nos habitudes de langage direct, c'est li. de notre syntaxe, c'est cette place fatale que chaque mot occupe dans la « ce qui exclut toute suspension de Tesprit, toute attention, toute surpri « variété, et souvent toute magnifique cadence ». Pour y remédier, Féneloi rinversion ; il en fait valoir fort ingénieusement les avantages. C'est corn.contemporain de Cicéron ou de Virgile eût blâmé, dans la langue latine, des inversions et l'incommodité du sens suspendu, et demandé le langage Une singulière inquiétude d'esprit empêchait Pénelon de reconnaître que l des langues tient à des circonstances, fatales en effet, mais que par cela n faut accepter, cette fatalité n'en étant que le caractère immuable e* ï*- ' même de la personnalité d'un peuple. Ces exemples d'inversions ^raci

de Virgile, ne prouvent rien ; car que voulait Virgile par l'inversion,! veulent, en menant leurs lecteurs droit au sens par l'ordre naturel ef mots. Corneille, Racine et Molière? Latins et Français, ces grands p le même dessein : rendre leurs peintures sensibles, frappantes, et pa. de leur pays par le génie même de sa langue. A la vérité, Fénelor pas qu'on substitue tout à coup l'inversion k Tordre direct • *' vei** mélange insensible des deux procédés. On commencera pai in^ et à peine marquées. Si l'usagre s'en établit, on les hasarde.» bre. Langage vraiment chimérique, qui réunirait ainsi les "" des autres langues, les inversions du latin, lescomposés du . .»

direct ! On ne relèverait pas cette chimère si elle était san« «««

des langues ne prouve que trop combien leur nuisent ces

les enrichir. Tandis qu'elles cherchent des qualités d'empi , ^

qualités naturelles ; et rien n'est si rapide que cette corrupti"" ».- ^sp e

vant s'attacher à la chimère du mieux sans que le bien leur ienne j)p'

ble » (NisARD.) Il y a peut-être excès dans les deux thèses.

semble avoir à cœur d'en corriger les hardiesses trop dangereuses. Est-ce bien le Fénelon du projet d'enrichissement de la langue, qui engage maintenant les réformateurs à ne rien tenter sans l'aveu de la multitude? Pour être atténuée dans la forme, la hardiesse n'en est guère plus inoffensive au fond. Et c'est la tactique habituelle de Fénelon, plus habile que nette, n attaque d'abord et renverse, puis il feint de concéder le terrain conquis, ou bien, avec une générosité tardive, il déclare épargner, comme nécessaire, ce qu'il vient d'anéantir. Voyez sa vive sortie contre la versification française en général et contre la rime en particulier! « Notre versification perd plus, si je ne me trompe, qu'elle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie... » Il le démontre ou croit le démontrer; puis, quand il a gratuitement humilié notre poésie, il conclut avec sagesse: « Je n*ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes. Sans elles notre versification tomberait... » Et tout ce grand effort aboutit à demander qu'on mette nos poètes « un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et l'harmonie. » Tant de modestie après tant de hauteur, déconcerte le lecteur naïf, qui ne comprend pas bien comment on.peut s'accommoder si aisément d'une versification qu'on dit si radicalement mauvaise, ni comment il peut suffire de « relâcher un peu sur la rime » pour suppléer aux mérites qu'on lui refuse. On a quelquefois accusé Fénelon d'avoir gardé une sorte de rancune personnelle à^la versification française, innocente pourtant de la médiocrité des essais poétiques de sa jeunesse. Lui-même, dans une lettre à Lamotte, a laissé échapper ce demi-aveu : « J'avoue ma mauvaise déficatesse : ce que je fais ici est plutôt ma confession que la censure des vers français; » mais ce qui suit explique ce mot de a confession » : « Je dois me condamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur. » Ce qui le condamne le plus, c'est l'approbation de Lamotte, ce poète sans poésie. Lamotte aussi trouvait dans notre» poésie « quelques défauts et, surtout dans nos vers alexandrins, une monotonie un peu fatigante » ; mais il n'y découvrait pas de remèdes, et il les demandait h Fénelon, qui ne les lui donnait pas. C'est cependant ce môme Lamotte, plus perspicace cejoar^ là, qui donnait à Fénelon une leçon involontaire en définissant ce plaisir de la difficulté vaincue que fait naître la rime :

Il me semble que de celte difficulté même, quand elle ost surmontée, naît

un plaisir très sensible pour le lecteur. Quand il sent que la rime n'a point gêné le poète, que la mesure tyrannique du vers n'a point amené d'épithètes inutiles, qu'un vers n'est pas fait pour l'autre, qu'en un mot tout est utile et naturel, il se mêle alors au plaisir que cause la beauté de la pensée un étonnement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre. C'est presque en cela seul, à mon sens, que consiste tout le cbarme des vers ; et je crois par conséquent que les poètes ne peuvent être bien goûtés que par ceux qui ont comme eux le génie poétique i.

C'est s'exclure soi-même. Aux vers de Lamotte J.-J. Rousseau ne trouvait qu'un défaut :

C'est que l'auteur les devait faire en prose.

Mais il les faisait en prose tout aussi aisément! el Ton a de lui une ode en prose au cardinal de Fleury. Son axiome favori était : « La prose peut dire plus exactement tout ce que disent les vers, et les vers ne peuvent pas dire tout ce que dit la prose. » Au reste, Lamotte et Fénelon (celui-ci avec infiniment plus de goût et de sentiment de la vraie poésie) ne faisaient que suivre l'exemple de Fontenelle, l'auteur des Réflexions sur la poésie, et, si l'on remonte encore plus haut, du savant évoque Huet, qui appelait la rime un jeu puéril, invention grossière des Arabes, cette nation brutale et féroce. On pense bien qu'au xviii® siècle le nombre des adversaires de la versification, ou^ pour dire le vrai, de la poésie française, dut s'accroître : Marivaux brilla dans leurs rangs. L'abbé du Bos^ accusa la rime d'énerver presque toujours le sens du discours quand elle ne l'estropie point. Montesquieu, dans les Lettres persanes, écrivit que le métier des poètes consiste à mettre des entraves au bon sens. En revanche. Voltaire peut être compté, avec Vauvenargues 3, parmi les défenseurs de la versification : il la défend contre Lamotte dans la préface d' Œdipe, et contre Fénelon dansune lettre à Cideville (13 août 1731) : « Tous nos stériles partisans de la prose triomphent d'avoir dans leur parti l'auteur du Télémaque, et vous disent hardiment qu'il y a dans nos vers une monotonie insupportable. » Il est vrai qu'ailleurs, en vers, en prose, il met assez malignement en lumière les imperfections et de la langue et de la versification française. VÉpltre à Horace fait à la langue le procès que Fénelon lui avait fait, et presque dans les mêmes termes.

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