‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 24 sur 178 · C. de Litt. — BossuET (Sermons), l · texte numérisé non relu

C. de Litt. — BossuET (Sermons), l

mencor celte étude. On la ferait commencer plus exactement oucore au siècle de saint Louis, au xiii° siècle, où l'art chrétien alt«;int sa perfection (Notre-Dame avait été commencée par Maurice de Sully), où sont créés les ordres prêcheurs par excellence, les franciscains et les dominicains, illustrés en ce siècle monie les uns par saint Bonaventure, les autres par saint Thomas d'Aquin. Les sermons de l'évoque Jacques de Vitri nous ont été conservés en partie. On y est frappé moins de la science que l'orateur, comme presque tous ses contemporains, y étale dans la « teneur » (développement), que de l'usage fréquent qu'il fait des exemples^ narrations historiques ou populaires, fables ou contes. A côté de lui on cite le cistercien Eudes de Ghériton, dont les sermons abondent aussi en fables et en anecdotes; Jean Ilalgrin, cardinal de Besançon, dont nous avons un recueil; Kudes de Chàleauroux, Robert de Sorbon.

Ce dernier nom nous rappelle à la fois ceux de saint Louis et de son historien Joinville. Quelques lignes de Joinville suffisent à nous représenter ce qu'était au vrai un prédicateur de ce temps-là : à Ilyères, le cordelier Hugues de Digne adjure le roi de faire -bonne et prompte justice à son peuple, lui enseifine comment il se doit conduire au gré de ses sujets, blâme librement les religieux qui vivent à la cour, refuse avec indignation d'y rester lui-m^'uie quand on l'en prie, et s'en va mourir à iMarseille, où il fait des miracles après sa mort. 11 est suivi, nous dit Joinville, d'une très grande foule d'hommes et de femmes. C'est le prédicateur populaire. Un autre orateur sacré, frère J<*an de Samois, franciscain, prononce à la cour Toraison funèbre de saint Louis, devant Joinville, dont il invoque le témoignage. De plus en plus, le clergé séculier se décharge sur le clergé régulier des soins de la prédication. De plus en plus aussi se multiplient ces livres prati(iues, trop praticpies, traités, recueils de sermons tout faits pour toutes les circonstances : la Stunnia de arte pnrdicandi, de Gnyot, est de la première anné<i du xiv" siècle, et bîs dernières années de ce même siècle voient naître le trop fameux Dormi securc (dors en paix!), qui eut trente éditions aussitôt ai)rès l'invention de l'imprimerie. Mais les troubles intérieurs des xiv® et xv® siècles réveillèrent plus d'une fois l'éloquence assoupie et lui donnèrent un caractère énergi(juenient po[)ulaire, satirique et agressif. C'est le temps où le carme breton Thomas Couette évangélise et entraîne d(;s foules entières, où le frère Antoine Fradin et le carme de Pavilly, à Paris, s'en prennent au roi lui-môme et se font chas*

ser; et l'on entendra le cordelier Jean Petit, dans un sermon politique où les divisions et les subdivisions scolastiques n'en sont pas moins prodiguées, faire devant la cour, puis devant le peuple, l'apologie du meurtre du duc d'Orléans par Jean sans Peur.

Sur ce fond tourmenté se détache une figure sereine, celle de Gerson (1363-1429), ou plutôt de Jean Gharlier, né à Gerson, près de Rethel, chanoine de Notre-Dame, curé de Saint-Jeanen-Grève, professeur au collège de Navarre, puis chancelier de l'Université de Paris. Il prêchait en latin devant le public ecclésiastique, en français devant le peuple; nous avons un certain nombre des sermons latins et français, imprimés ou manuscrits. A ne les considérer qu'au point de vue du mouvement et de la langue oratoires, ces sermons sont encore bien imparfaits, malgré quelques beaux passages d'une éloquence déjà ample et périodique, à la Bossuet. L'homme à qui l'on a pu, faussement sans doute, attribuer Vlmitation de Jésus- Christ n'était pas un pédant, et pourtant le pédantisme régnant a laissé sa marque sur ces sermons, où fleurit l'allégorie, où l'érudition déborde, où les citations profanes s'entremêlent aux citations sacrées. Mais cet orateur d'un goût encore mal épuré fut un homme de cœur, hardi en face des grands, pitoyable aux petits. Non seulement il défendait les privilèges de l'Université contre les officiers royaux, mais il parlait librement au roi des devoirs de la royauté : dans le sermon sur la Justice, où il dénonce les abus sans ménagement, il montre qu'un monarque s'est rendu indigne de revendiquer ses droits quand il a manqué à ses devoirs. « Parole de roi doit être stable, » disait-il; vivat rex, vivat pax, ce sont les titres de deux de ses sermons; mais il aimait plus encore la paix que le roi, ou plutôt il aimait surtout le roi parce qu'il espérait trouver en lui l'artisan de la paix. Ce sont les misères du peuple qui lui ont inspiré ses plus beaux accents. Il y a en lui un orateur populaire, un tribun chrétien, qui se dégage avec effort de l'orateur scolastique et du théologien. Tous ses discours n'étaient pas de ces avents et de ces carêmes qu'il préparait avec trop de soin : Cogor laborare pro cuinosis sermonibus. Quand il se tournait contre Jean sans Peur, son protecteur d'autrefois; quand, dans une harangue en plein air, il attaquait les cabochiens, il avait l'éloquence avec le courage. Mais il ne fut pas courageux impunément, et l'homme qui tint une si grande place aux conciles de Pise et de Constance mourut obscurément aux Célestins de Lyon.

Le xv® siècle, qui vit mourir Gerson, n*a point d'orateur qui puisse lui être comparé, pour l'élévalion du caractère, l'importance du rôle, comme pour la fermeté de l'éloquence. Ce ne sont pas cependant des orateurs à dédaigner que Jean Uauliu, Michel Mcnot et Olivier Maillard. Jean Haulin, plus voisin de Gerson, fut un pieux et savant théologien, qui commenta aussi Aristote. Après avoir dirigé le collège de Navarre, il réforma l'ordre de Cluny. Mais il savait accommoder au goût populaire son éloquence plutôt grave par nature, et semer ses sermons d'exemples, parmi lesquels on cite Tapologue des animaux malades de la peste. Menot, surnommé Langue d'or, était plus franchement plébéien; il flétrissait les vices avec une verve déjà rabelaisienne. C'était un cordelieraux gestes emphatiques, sans grande délicatesse, bien qu'il ait trouvé certains traits délicats, tels que celui-ci : « L'homme est comme l'oiseau sur la branche, qui meurt en chantant du trait qui le frappe. » Mais ses invectives véhémentes n'épargnaient personne, surtout allaient frapper messieurs de la justice, vêtus de longues robes, et leurs femmes, parées comme des princesses : « Si leurs vêtements, s'écriait Menot, étaient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. » C'est par cette audacieuse franchise qu'il charmait la foule, sur (jui son autorité fut grande. A cette époriue tumultueuse, la foule se ruait au bien comme au mal, et l'on voyait, après un sermon du cordclier Uichard contre le luxe, s(;s auditeurs on foule apporter et brûler sur la place publi(iue leurs objets les plus précieux.

Le plus ('.élôi)re de ces orateurs populaires qui, par plus d'un rôle déjà, étaient de vrais orateurs, c'est Olivier Maillard, né on Hnîtagne à une date incertaine, mort en liiOS. Voltaire l'apl)elle « un Arl<;(iuin en surplis » et dédaigne fort cette élo- ([uence digne des llurons et des Irocjuuis. Si Maillard n'a pas toujours le goût, il a du moins la verve hardinuMit et honnêtement satirifiue. Aux émissaires de Louis XI qui le menaçaient de le j(îl(;r h la SiîiiKî, il répondait que le roi était le maître» mais ({Un lui, Maillard, irait [)lus vite en paradis par eau que Louis i)ar ses chevaux de poste.

Il ne craignait pas de blâmer en chaire le divorce de Louis XII. Il s'altacpiait aux (exactions des linanciers et des gens de justice, aux pillerirs des gens d'armes, n'épargnant i)as les nobles, ni ni<*ine le clergé, s'élevant contre le marchandage des indulgencc's. La liberté de sa parole linil par devenir importune à tous, même à ses confrères de l'ordre des cordeliers, qui

LA PRÉDICATION AVAiNT BOSSUET 5

l'avaient pourtant élu plusieurs fois leur provincial. Il eut ses heures de grand éclat, comme lorsque, au nom du pape Innocent VUI, il demanda, vainement d'ailleurs, l'abolition de la Pragmatique Sanction; mais il eut aussi ses déboires, et mourut tristement au couvent de Sainte-Marie-des-Anges, près de Toulouse. Les sermons qui nous restent de lui sont au nombre d'environ cinq cents. La plupart sont des traductions en latin vulgaire des sermons qu'il a dii prêcher en français devant le peuple. On cite plus particulièrement les sermons intitulés Histoire de la passion, la Confession de frère 0. Maillard, et le sermon « tousseux » (ainsi nommé parce qu'on y indique en marge les pauses que prenait l'orateur pour respirer et tousser), prêché à Bruges en 1507 devant le prince et la princesse de Flandre.

Écoutez, à bon entendeur il ne faut que demi-mot. Or, levez les esprits, que dites-vous, seigneurs? Ètes-vous de la part de Dieu? Le prince et la princesse, en êtes-vous? Baissez le front. Les chevaliers de l'ordre, en êtesvous? Baissez le front. Et vous, gentilshommes, jeunes gaudisseurs, en êtesvous? Baissez le front. Et vous, jeunes femelles de cour, en êles-vous? Baissez le front. Vous êtes écrites au livre des damnés, votre chambre est toute marquée avec les diables. Dictes-moy, s'il vous plaist, vous êtes-vous bien mirées, lavées, époussetées aujourd'huy? — Dis bien, frère. — Plust à ma volonté que vous fussiez aussi soigneuses de nettoyer vos âmes ! — Quel remède, frère? — Je vous dis que si, au temps passé, il y a des torts et méfaits, laissons notre mauvaise vie. Dieu aura mercy pitié de nous; si que non, je vous convie avec tous les diables.

Quelquefois cette éloquence abrupte atteint aux grands effets, comme dans ce passage où, par un beau mouvement que reprendra Massillon, il s'écriait : « Pécheurs mondains, êtes-vous dans l'état où vous voudriez mourir? Qu'on fasse retentir ici la trompette du jugement dernier, on verra ceux qui répondront à l'appel. » L'éloquence a donc déjà du mouvement; ellen'apas encore cette égalité et cette fermeté de ton que va lui donner Calvin.

L^éloquence religiensie au seizième siècle et an dix-septième siècle avant Bossuet*

Jean Cauvin (1509-1564), dont le nom devint en latin CalvinuSy était né à Noyon et avait étudié à Orléans d'abord, ensuite et surtout à Bourges, où l'université comptait alors pour pro-

fesseurs de jurisprudence et d'humanités des maîtres tels que Cujas, Amyot, Alciat, Wolmar. De bonne heure il eut une connaissance profonde des langues hébraïque, grecque et latine; mais de bonne heure aussi il se montra enclin aux nouveautés rehgieuses. Suspect aux catholiques, il mena une vie inquiète, au moins dans sa première partie; la deuxième est occupée tout entière par la longue domination qu'il exerce à Genève. On n'a pas ici à juger le chef de l'Église calviniste, mais à rappeler qu'il est le vrai créateur de l'éloquence religieuse française : son Instilution chrétienne, d'abord écrite en latin (io3G), fut traduite par lui en français (1541); et si ce français garde encore çà et là l'ampleur un peu lourde du latin d'où il est sorti, il est d'une sobriété nerveuse, d'une justesse précise et concise (jue nos écrivains ne connaissaient pas encore. « C'est, dit avec raison M. Xisard, le premier ouvrage de notre langue qui offre un plan suivi, une matière ordonnée, une composition exacte et appropriée. » C'est aussi le premier où la théologie devienne humaine, pour ainsi dire, et parce qu'clle-parle un langage compris non plus des seuls théologiens, mais de tous les hommes, et parce qu'elle so fonde sur l'étude de l'âme humaine, de sa nature que la religion explique, de ses aspirations qu'elle satisfait.

C'est l'œuvre d'un théologien, mais préoccupé avant tout d'atteindre au plus haut degré de clarté, de vérité intelligible et convaincante. C'est l'œuvre d'un savant, qui ne perd jamais de vue le texte des Écritures, humaniste dans l'exégèse comme Cujas le fut dans la jurisprudence, critique et croyant à la fois. C'est l'œuvre d'un logicien qui enchaîne ses pensées et poursuit ses démonstrations avec une logique inflexible. C'est enlin l'iruvre d'un des plus grands écrivains du xvi® siècle, et ce n'esl jnis h tort que Patru saluera en lui un des pères de notre idiome. Toulefois, on lui reconnaît d'ordinaire plus de solidité <.'! d«' véhémence quo de souplesse, d'imagination et de couhMir. Son tal(;nt d'écrivain n'a i)as été jugé de même par tous les bons juges. Kslionne Pas(|uier l'appelle « un homme bien (îscrivant tant en latin qn'rn françois, et auquel notre langue est grîindement redevable pour l'avoir eiu'ichie d'une infinité d(; Ixîaux traits ». Havle van le cette plume solide, éloquente (U inlaligahie. Hossuot lui-nic^me écrit : « Donnons à Calvin cette gloin» d'avoir aussi I)i<în écrit (|u'homme de son siècle »; mais, s'il remi)orte sur Luther par l'étude, il est moins original, selon IJossuet, et moins vif. « Son style plus triste était plus

suivi et plus châtié. » Il ne faudrait pas exagérer cette critique : l'iiumeur, chez Calvin, est plus triste que Texpression : il ne savait pas rire, et n'aimait pas ceux qui riaient, comme Rabelais, qui n'aimait pas davantage le « démoniacle et imposteur de Genève ». Par suite, son style est un peu tendu et monotone, mais jamais pourtant languissant ni ennuyeux, car il aie mouvement, la tlamme intérieure, la vie. Les mérites tout intellectuels de ce style n'ont rien de poétique, mais il n'est peut-être pas indispensable d'être poète pour être un grand prosateur.

Les sermons qui nous restent de lui sont très nombreux, ^— deux mille environ, — mais n'ont pas la valeur littéraire de l'/nstitulion chrétienne. C'est surtout comme actes qu'ils sont intéressants : Calvin ne parle que pour agir, et pour lui agir c'est presque toujours attaquer. Les qualités de l'exposition sont les mêmes, claires et fermes toujours; mais c'est au livre le plus souvent que sont empruntées les idées que le sermon développe, et Calvin, d'ailleurs, discute plus qu'il n'expose, et la discussion chez lui, sous l'empire de la passion froide qui l'anime, dégénère souvent en polémique, en satire même et en invective. Cette passion même et le désir, le besoin qu'il a d'agir sur le peuple, lui donnent çà et là une certaine verve sarcastique et populaire, qui n'est pas aussi chaude ni aussi colorée que celle de Luther, mais qui corrige ce qu'il y aurait d'ingrat pour le lecteur moderne dans ces sermons tout militants. On retrouve cette trempe solide, mais aussi cette raideur du style « réfugié » chez les collaborateurs et les disciples de Calvin : Farel, le fondateur du protestantisme en Suisse, apôtre plus qu'orateur, ne nous a pas laissé de sermons; mais nous en avons de Théodore de Bèze, de Froment, de Viret : l'éloquence de celui-ci, triviale et pédantesque à la fois, est destinée à plaire à la foule et aux doctes.

C'est au peuple aussi que voulurent s'adresser les prédicateurs qui combattirent le protestantisme en France. Les prédicateurs de la Ligue sont restés célèbres par leurs violences furibondes; il suffit de nommer François Feuaïdent, les curés Aubry et Pelletier, le savant mais fougueux bénédictin Génébrard , vraie harengère, si l'on en croit le chroniqueur Lestoile; le jésuite Guincestre; l'évêque de Senlis, Guillaume Rose, qui dut plus tard faire amende honorable devant le Parlement; le recteur Jean Boucher, « le roi de la Ligue », qui paraphrasait le texte Eripe nos de luto en disant qu'il fallait se débourber, ou

plutôt se débourbonner. La victoire de Henri IV leur imposa le silence ou l'exil. En dehors de ces démagogues qui font do la chaire une tribune, quels orateurs peut-on citer dans les rangs (les catholiques? Le cardinal de Lorraine peut-être. Visiblement, les protestants avaient l'avantage du sérieux, de Téloquence et du savoir. « C'est par là, s'écriera François de Sales, que notre misérable Genève nous a surpris. »

Avant François de Sales il faut nommer pourtant, plus pour la réputation dont il a joui que pour une éloquence vraiment évanj^élique, le cardinal Jacques du Perron, évéque d'Évreux, puis archevêque de Sens et grand aumônier du roi (15î)9-16i9). Fils d'un ministre réformé, il se convertit de bonne heure, mais n'iîntra dans les ordres qu'à l'âge de trente-quatre ans. Ce fut d'abord un jeune prodige, quelque chose comme le Pic <le la Mirandole du xvi° siècle Unissant. 11 composa beaucoup de vers badins et ^'alants, et, bien qu'il ait renoncé à la poésie en se faisant pnUre, il n'eut jamais cette sévérité de goût qui lui ei\t interdit certain mélange indiscret du sacré et du profane : par exemple, il commençait un sermon, le jour de Pâques, par une comparaison entre le repas où Cléopàtre fit dissoudre une perle précieuse et l'avala et... l'eucharistie. Les oraisons funèbnîs d<; Honsardot de Marie Stuart sont profanes aussi par plus d'un endroit. Il resta toujours un peu l'homme qui soutenait des u thèses » de philosophie ou de science, plaidant le pour et le contre avec la même facilité, sans être d'ailleurs un scepti- (fue, comme les écrivains ])rotestants le lui ont reproché et (îonune tendrait à le faire croire tel passage de Lestoile, qu'il ne faut pas prendre à la lettre :

Le vendredi 2r» dn rc mois, îidviiil i\u dînor du roi que M. du Perron, j^'rand di>(i)unMir (juo, U". roi ovîùt Vidonticrs, til un Itravc discours contre lesalhéisfcs cl roiiunc il y avait un Dion, «'l le prouva par des raisons si claires, «'vidcnh's ri ;i propos, qu'il si'nihlail bien (lu'ii n'y avait lieu aucun d'y contrediii; : à qu<'i le rui montra qu'il avjiit pris j)laisir et l'embrassa. Mais du INirrou, s'duldiaul, va juscju'a dire au roi : « Sire, j'ai prouv«'' aujourd'hui, par des raisons très bonnes (^l évidt'nles, (ju'il y avait un Dieu; demain^ Sire, s'il j)lailîi Voire Majesté «b; mi' donner encore audience, je vous inon- Ireiai e| nous prouv(Mai, i)ar des raison-^ au'^si bonnes et évidiniles, qu'il n'y a point du tout de I)i(Mi. » Sur (|uoi b' roi, entrant en colère, chassa ledit du l'tMMon et l'ajjpcda mécbani, lui défenilanl de si» plus trouver devant lui et comparoir en sa présence;.

Du Perron fut certainefuent trop un prélat de cour; mais ce courtisan savait être, à l'occasion, non seulement un contre-

versiste redoutable (Duplessis-Mornay et d'Aubigné réprouvé- . rent à Ja conférence de Fontainebleau), mais un négociateur habile et un politique : ce fut lui qui, après avoir préparé la conversion de Henri IV, alla négocier à Home, avec le cardinal d'Ossat, la levée de l'interdit qui pesait sur la France. Aux États généraux de i614, il joua un rôle actif et montra des qualités d'homme d'État. C'est pour de pareils motifs, sans doute, que la France et la chrétienté, selon Richelieu, vénéraient sa mémoire. Mais Bossuet va un peu loin lorsque, dans son panégyrique de saint François de Sales, il glorifie «ce rare et admirable génie dont les ouvrages presque divins sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques modernes », car du Perron n'est original ni par la pensée ni par le style. Lui-même, François de Sales le traitait de grand homme et de grand prélat, et du Perron lui rendait cette admiration, car il disait qu'il n'y avait point d'hérétique qu'il ne fût assuré de convaincre, mais que, pour les convertir, c'était un talent que Dieu avait réservé à M. de Genève.

C'est que M. de Genève, qui était bien ce qu'il croyait être, « l'âme la pins affective du monde », avait l'onction que du Perron n'avait pas. C'est qu'il se faisait aussi une idée plus haute et plus pure delà prédication chrétienne. Il a exposé ses idées sur ce sujet dans une lettre à l'archevêque de Bourges, André Frémiot, frère de M™^ de Chantai, sur la méthode de bien prêcher (1604). Trois choses, suivant lui, font le prédicateur digne de ce nom : une bonne vie, une bonne doctrine,, une vraie mission. Son but n'est pas de plaire, mais de convaincre en louchant. La seule « délectation » qui lui soit permise n'est pas distincte de renseignement chrétien. Tout autre moyen de plaire est condamnable, étant profane.

Il y a une cortfiine sorte de délectation, qui ne dépend pas de l'enseigner et émouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencement de traits, de paroles, bref, qui dépend entièrement de Tartifice; et quant à celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ils ne prèchenUpas Jésus- Christ crucifié, mais ils se prêchent euxmêmes.

Il n'exclut pas tout à fait l'ornement des citations profanes; mais il veut qu'elles soient rares et qu'on s'en serve comme Von fait des champignons, fort peu, pour seulement éveiller Vappetit. L'essentiel est de « parler affectionnément et dévotement,

simplement et candidement et avec confiance », car « le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice ». C'est la théorie de l'homélie familière et touchante, que Fénelon, ce François de Sales de la fin du xvii» siècle, reprendra dans ses Dialogues sur ^éloquence et dans sa Lettre à V Académie. Le plus cher disciple de François de Sales, Camus, évêque de Belley, s'élevant contre ces prédicateurs qui ne cherchent qu'à emporter d'assaut un évêché, ne fera guère que répéter ce qu'a dit son maître : « Il y a des prédicateurs si désireux de paraître et de s'avancer en réputation et en honneurs, que du théâtre de la vérilé ils font un trône à leur vanité; bien pis, ils changent la parole de Dieu en celle des hommes, se prêchant euxmêmes et non pas Jésus-Christ crucifié. » Mais Camus n'a pas toujours lui-môme une façon bien saine et bien sévère de prêcher Jésus-Christ. Il ne manque pas d'énergie quand, s'attaquant aux trois ordres, il rappelle la mâle vertu de leurs aïeux h ces nobles dégénérés qui s'imaginent que « vivre noblement, c'est vivre mollement »; quand il renvoie à leurs diocèses les prélats non résidents, ou quand il invective les financiers, ces sangsues altérées, ces éponges enflées aux dépens d'aulrui, ces illustres voleurs qui coulent leurs jours dans la pourpre et l'opulence, tandis (|ue les larronneaux sont dans les fers. Mais l'autour (lu Zodiaque spirituel ou la Conversion de saint Paul et du Rabat-joie du triomphe monacal (il ulait l'ennemi personnel des ordres mendiants), dans ses œuvres innombrables et diversement éloquentes, n'est pas toujours ce qu'il veut que soient les autres prédicateurs, un austère interprète de la vérité. Et saint l'Yanrois de Sales (1507-1622) ne lest pas toujours luimorne, lui ({ui, dans un sermon prêché à Paris en 1002, comparo longuement la sainte Vierge au phénix, lui qui, dans la l)rorace do son Introduction à la vie di'vofy. (1608), composée â la i)ri(;i(; de Henri IV, institue un trop agréable parallèle entre lo Sainl-Ksprit et la bouquelière (ilycéra, qui « savait si proprement divorsilier la disposition et le mélange des Heurs qu'elle niottail on ses bouquets, que, avec les mêmes fleurs, elle faisait une grantb; variété do bouquets ».

Les Ib'urs (jue prodigue trop aisément l'imagination riante de saint François do Sales ne doivent pas nous cacher ce qu'il y a (le solide ot do sain dans la doctrine que parent, mais n'altôront pas, ces ornements. Dans ^Introduction à la vie dérote, s'il parle quelquefois un langage trop profane, c'est qu'il s'adresse au public de toutes les conditions et met h sa portée

des vérités religieuses et morales qui Tauraient rebuté présentées sous la forme aride d'une exposition purement théologique. Dans ses lettres de direction spirituelle, il n*a pas moins de fermeté que de gràcB: il ne faudrait pas prendre pour de la mollesse la légèreté de la main qui sonde et guérit les âmes. Né près d'Annecy, destiné d'abord au barreau, François de Sales (1567-1622) reste un homme du monde dans l'expression, mais seulement dans l'expression du dogme. C'est la solidité de la science théologique que Bossuet admirait surtout dans ses sermons. Et l'expression même n'y est pas toujours sans forte précision, sans rudesse. Bossuet est moins « réaliste » que François de Sales ne l'est dans celte peinture de la mort :

Considérez les grands et langoureux adieux que votre âme dira à ce bas monde : elle dira adieu aux richesse?, aux vanités et vaines compagnies, aux plaisirs, aux passe- temps, aux amis et voisins, aux parents, aux enfants, au mari, à la femme, bref à toute créature, et enfin à son corps, qu'elle délaissera, pâle, hi\ve, défait, hideux et puant! Considérez les empressements qu'on aura pour enlever ce corps-là et le cacher en terre, et que, cela fait, le monde ne pensera plus guère à vous, ni n'en fera plus mémoire, non plus que vous n'avez pensé aux autres. « Dieu lui fasse paix, » dira-t-on, et puis c'est tout.

Avec « M. de Genève » nous entrons déjà dans le xyii® siècle : l'âge de Henri IV et de Louis Xlll prépare l'âge de Louis XIV. Mais combien peu de prédicateurs de ce temps méritent l'éloge que sainte Chantai donnait à saint François de Sales, à « l'excellence et solidité de sa prudence et sagesse naturelle et surnaturelle, que Dieu avait répandues en son esprit, qui était le plus clair, le plus net et universel qu'on ait jamais vu »! Combien, en revanche, sont les trop fidèles héritiers de ces prédicateurs, raillés par Érasme, qui prouvent la charité par les sources du Nil et l'abstinence par les douze signés du zodiaque! Pendant cette époque de transition qui comprend la fin du xvi° siècle et le commencement du xvii®, qui peut-on citer à côté du cardinal du Perron et surtout de saint François de Sales? Le disciple de Montaigne, Charron, qui n'est pas un sceptique, au moins dans ses sermons; le poète Bertaut; le controversiste et historien Coelîeteau; Fenoillet, évêque de Marseille, qui furent aussi des sermonnaires ; le P. Seguiran, qui faisait courir tout Paris, mais qui appelait le soleil « le grandduc des chandelles »; Cospéan, évèque d'Aire, qui devina le génie oratoire du jeune Bossuet, et qui s'écriait, entendant tonner le canon aux funérailles de Henri IV :

simplement et candidement et avec confiance », car « le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice ». C'est la théorie de l'homélie familière et touchante, que Fénelon, ce François de Sales de la fin du xvii® siècle, reprendra dans ses Dialogues sur ^éloquence et dans sa Lettre à l'Académie, Le plus cher disciple de François de Sales, Camus, évêque de Belley, s'élevant contre ces prédicateurs qui ne cherchent qu'à emporler d'assaut un évôché, ne fora guère que répéter ce qu'a dit son maître : « Il y a des prédicateurs si désireux de paraître et de s'avancer en réputation et en honneurs, que du théâtre de la vérilé ils font un trône h leur vanité; bien pis, ils changent la parole de Dieu on celle des hommes, se prêchant euxmêmes et non pas Jésus-Christ crucifié. » Mais Camus n'a pas toujours lui-mc^me une façon bien saine et bien sévère de prêcher Jésus-Christ. Il ne manque pas d'énergie quand, s'atlaquant aux trois ordres, il rappelle la mâle vertu de leurs aïeux à ces nobles dégénérés qui s'imaginent que « vivre noblement, c'est vivre mollement »; quand il renvoie à leurs diocèses les prélats non résidents, ou quand il invective les financiers, ces sangsues altérées, ces éponges enflées aux dépens d'aulrui, ces illustres voleurs qui coulent leurs jours dans la pourpre et l'opulence, tandis ([ue les larronnoaux sont dans les fers. Mais l'autour du Zodiaque spirituel ou la Conversion de saint Paul et du liabat-joii^ du triomphe monacal (il était l'ennemi personnel des ordres mendiants), dans ses (Kuvres innombrables et diversement olof|uentes, n'est pas toujours ce qu'il veut que soient les autros i)rédicatcurs, un austère inlerprète de la vérité. Et saint Trançois de Sales (1507-1622) ne l'est pas toujours luimonn;, lui qui, dans un sermon prêché à Paris en 1602, compar(i Iniigueniont la sainte Vierge au phénix, lui qui, dans la l)rorar-e do son Introduction à la vie drvotr. (1608), composée à la prière do Henri IV, institue un trop agréable parallèle entre le Saiiil-Ksprit ot la bouquoliôro (ilycôra, qui « savait si propi'oniont divorsidorla disposition et le mélange dos Heurs qu'elle niottail on ses bou(juots, que, avec les mêmes fleurs, elle faisait une giandfi variolo do bouquets ».

Los Ibuis (|uo prodigue troj) aisément l'imagination riante de saint François do Salos no doivont pas nous cacher ce qu'il y a do solide ot do sain dans la doctrine que parent, mais n'altèront pas, c(îs ornonionts. Dans ïlntrodurtion à la vie dérote, s'il parle quelquefois un langage trop profane, c'est qu'il s'adresse au public de toutes les conditions et met à sa portée

versiste redoutable (Duplessis-Mornay et d'Aubigné réprouvèrent à la conférence de Fontainebleau), mais un négociateur habile et un politique : ce fut lui qui, après avoir préparé la conversion de Henri IV, alla négocier à Home, avec le cardinal d'Ossat, la levée de l'interdit qui pesait sur la France. Aux États fijénéraux de i614, il joua un rôle actif et montra des qualités d'homme d'État. C'est pour de pareils motifs, sans doule, que la France et la chrétienté, selon Richelieu, vénéraient sa mémoire. Mais Bossuet va un peu loin lorsque, dans son panéf^'yrique de saint François de Sales, il glorifie «ce rare et admirable génie dont les ouvrages presque divins sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques modernes », car du Perron n'est original ni par la pensée ni par le style. Lui-môme, François de Sales le traitait de grand homme et de grand prélat, et du Perron lui rendait cette admiration, car il disait qu'il n'y avait point d'hérétique qu'il ne fût assuré de convaincre, mais que, pour les convertir, c'était un talent que Dieu avait réservé à M. de Genève.

C'est que M. de Genève, qui était bien ce qu'il croyait être, « l'âme la plus affective du monde », avait l'onction que du Perron n'avait pas. C'est qu'il se faisait aussi une idée plus haute et plus pure de la prédication chrétienne. Il a exposé ses idées sur co sujet dans une lettre h l'archevêque de Bourges, André Frémiot, frère de M°*° de Chantai, sur la méthode de bien ]>rôcher (1604). Trois choses, suivant lui, font le prédicateur digne de ce nom : une bonne vie, une bonne doctrine,, une vraie mission. Son but n'est pas de plaire, mais de convaincre en touchant. La seule « délectation » qui lui soit permise n'est pas distincte de renseignement chrétien. Tout autre moyen de plaire est condamnable, étant profane.

Il y a une ccrlaino sorte de délectation, (lul ne di^pend pas de l'cnseiffner ot émouvoir. (Vest un certain chalouilioment d'oreilles, qui provient d'une certaine /'légance s«''rulière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencement de traits, de paroles, bref, qui dépend entièrement de l'artifice; <»t quant îï celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans (jui s'y amusent. Ils ne prêchent. pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent euxmêmes.

11 n'exclut pas tout à fait l'ornement des citations profanes; jnais il veut qu'elles soient rares et qu'on s'en serve comme Von fait dea champignons, fort peu, pour seulement éveiller Vappetit. L'essentiel est de « parler affectionnément et dévotement,

Seigneur tout-puissant, quelle différence ! Est-il possible que ce soit celui qui tonnait à Ivry? Faut-il que le prince que nous avons vu depuis deux mois mettre, d'une main triomphante, sur la tête de son épouse le plus noble diadème de l'univers, ne soit maintenant qu'un peu de cendre! O monde! ô vanité! ô douleur!

Mais d'autres, prononçant l'oraison funèbre de ce même roi, déclaraient que la Seine et la Marne étaient grossies par le flot de larmes que sa mort avait fait verser. « Mon cœur, disait Valladier, n'est plus qu'un Euripe d'angoisses, et mes yeux un flux et un reflux de pleurs, ma bouche un tourbillon et une bourrasque de soupirs. » Jacques de la Fons apostrophait ainsi Uavaillac : « H t'était fort aisé de le tuer, car, étant tout cœur, en quelque endroit que tu l'eusses frappé, c'était toujours au cœur. » Pour donner une idée du style et du goût de certains prédicat(îurs à cette époque, il suffira de citer Pierre de Besse, alors célèbre :

Jésus a dû monter au ciel le jeudi : car la tropologique et analogique cause est qu'il était raisonnable ou tout au moins bicniséant que les pécheurs dos hominos fussent envoyés au peupl«» le mémo jour que les poissons avaient ét« produits (les eaux. Or, vu fut au jeudi premier du monde que ces citadins écaillés reçurent avec l'élni la possession de leur Neptune... Les apôtres furent douzi; grands canons et pièces de batterie, destinés, de la part du Tout- Puissant, pour battre en ruine et canunnor tout l'univers.

C'étaient là les derniers échos de l'éloquence confuse du XVI'' siècle; ils devaient se prolon^'er jusque dans les facétieuses haran^Mies du petit père André. Quand, en 1504 eten 1014, le grand magistrat du Vair, qui devint évoque de Lisieux et gardo des sceaux, écrivait s'd Science du iicrmon et son Traité de rcloili(>'}ire fvaar.ahe et des raisons poun/uoi elle est demeurée si hiisse, il ne cachait pas son dédain pour l'éloquence religieuse. Mais, îulniiratonr naïf de d u Perron, il ne pouvait deviner le sourd travail ih; rénovation leligionse qui s'accomplissait dans les esprits, dans h^s institutions mêmes. Déjà, au xvi*' siècle, Loyola avait fondé l'ordre d(;s Jésuites (1,")34), qui produira Hourdaloue; et Cès.ir de hos, la Doctrine chrétienne (l.")l)2), d'où sortira Kléchicr. Au début du xvii'' siècle, Vincent de Paul anime de son zèle d'apotro aussi bien rélo(juence religieuse (|ue les <nuvres de charité; Saint-Gyran crée Port-Hoyal el y imprime la marque de son (îsprit austère; le cardinal de Hérulle, (jui prêcha peu, donna un séminaire de prédicateurs à l'Église en lui donnant la congrégation de rOratoire.

LA PREDICATION AVANT BOSSUET la

La renaissance religieuse et ses effets* — Vincent de Paul* Port-KoyaL — L'Oratoire et les oratorîens*

C'est par ceux-ci qu'il est naturel de commencer, car plus d'un parmi eux a exercé une influence directe sur Bossuel. Vincent de Paul (1576-1660) l'appelait son fils, lui demandait de prêcher à la conférence de Saint-Lazare, et plus tard, lors de la canonisation de l'apôtre des prisonniers et des enfantstrouvés, Bossuet, dans une lettre latine, lui apporta son témoignage ému. On sait quelle chaleur de cœur et quelle simplicité évangélique saint Vincent de Paul mettait dans ses homélies familières et entraînantes, le plus souvent improvisées; on cite pourtant la péroraison du discours adressé pour les enfants trouvés aux dames de la cour :

Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez au&si les abandonner pour toujours. Cessez à présent d'être leurs mères, pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont entrevos mains. Je m'en vais donc, sans délibérer, prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt, et de décider irrévocablement si vous ne voulez plus avoir pour eux des entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous! Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un soin charitable;, et, je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain, si vous les délaissez.

Si le sermon attribué à saint Vincent, sur la Parole de Dieu, est bien de lui, ses idées sur la prédication sont exactement les mêmes que celles de son « fils »; mais il n'est pas besoin de le lire pour être sûr que leur liaison tenait à la conformité de leurs sentiments.

L'influence du jansénisme, moins séduisant dans sa raison un peu sèche, s'exerça moins directement sur Bossuet. 11 marqua toujours pourtant une sincère estime pour Arnauld et pour Port-Royal, alors même qu'il blâmait les excès d'une morale décourageante. Saint-Gyran se faisait de la prédication une idée si haute qu'il déclare, dans ses Lettres spirituelles, ne l'envisager qu'avec tremblement : « La prédication n'est pas moins un mystère terrible que l'eucharistie, et elle me semble même beaucoup plus terrible, car c'est par elle qu'on engendre

et qu'on ressuscite les âmes à Dieu, au lieu qu'on ne fait que les nourrir par l'eucharistie, ou, pour mieux dire, guérir. » Aussi n'a-t-il que du mépris pour les orateurs sacrés que travaille « cette démangeaison qu'a tout le monde de savoir beaucoup et de belles choses » et de les dire en faisant valoir leur science ou leur esprit, alors qu'ils devraient se recueillir, se taire longtemps, méditer et ne parler enfm que pour laisser parler, dans sa simplicité auguste, le Verbe de Dieu. Poussée à ses extrêmes conséquences, devant lesquelles Saint-Cyran n'eût pas reculé, cette doctrine n'irait à rien moins qu'à l'abolition de toute éloquence humaine en tant qu'elle emprunte le secours de l'art. Mais la doctrine et l'apostolat de Saint-CjTan, de Singlin, de Desmares, ont quelque chose de Irop à part pour qu'on y insiste ici. 11 suffit de dire que Port-lioyal fut pour les prédicateurs de ce temps une grande école de sincérité dans la pensée, de logique dans la composition du discours, de sobriété et de vigueur concentrée dans l'expression. Il est impossible d'ailleurs d'isoler de Port-Royal le souvenir de Pascal, qui, aussi puissant dialecticien et plus poète que les autres jansénistes, a donné les plus purs modèles de toutes les sortes d'éloquence.

Les trois premiers supérieurs généraux de la congrégation de l'Oratoire furent liérulle, le P. de Condren et le P. Bourgoing. Bossuet prononça en 1062 l'oraison funèbre du troisième, et, en caractérisant la prédication telle que la pratiquait le P. Bourgoing, il délinit par avance la prédication en générai telle qu'il la concevait et devait la pratiquer lui-même.

() Dieu vivant ot (Hcriiel, quel zMe! quelle onction î quelle douceur! quelle force! quelle siinplicilé et qutille éloquence! Oh! qu'il était rloij^né de ces prédicaNuirs infidèles, qui ravilissenl leur di^'uilé juscju'à faire servir au désir de l)laire le ministère d'instruire; «lui ne rouf,Mssent pas d'acheter des acclamations par des instructions ; des paroles de flattericî par la j)arole de vérité; des louantes, vains aliments d'un esprit lé^er, par la nourriture s<dide et substantielle qu<; Di(;u a préparée à ses enfants!... La parole de rKvan^ile sorlait d(; sa houche, vive, pénétrante, animée, toute pleine d'esprit et de feu. Ses sermons n'étaient pas le fruit d'une étude lente et tardive, mais d'une céleste ferveur, mais d'une prompte et soudaine illumination : c'est pourquoi deux jours lui suffisent pour faire l'oraison funèbre du ^'rand caidinal de Bépulle avec l'admiration de ses audiletirs. Il n'en «'mploya pas beaucoup davantage à c(î beau i)anéj,'yii(iue latin d(î saint IMiilippe de Néri... Mais dois-jc m'arrèler ici à deux actions particulières du T. IJourj^'oin^', puisque je sais qu'il a fourni de la même force la carrière d«? i)lusieurs carêmes, dans les chaires les plus illu>lres de la France et des Pays-lias ; toujours pressant, toujours animé ; iumière ardenle et luisante, (jui ne brillait «jue jxiur échauffer, qui cherchait le cœur par Tesprit et ensuite captivait l'esprit par le cœur? D'où lui venait

LA PRÉDICATIOxN AVANT BOSSUET 15

c(^Ue force ? C'est, mes frères, qu'il était plein de la doctrine céleste ; c'est qu'il s'ôtait nourri et rassasié du meilleur suc du christianisme; c'est qu'il faisait régner dans ses sermons la vérité et la sagesse : l'éloquence suivait comme la servante ', non recherchée avec soin, mais attirée par les choses mêmes.

La congrégation de TOratoire compta, au xvn° siècle, au moins deux prédicateurs distingués, les PP. Lejeune et Senault, et deux prédicateurs illustres, Mascaron et Massillon. Ce dernier seul est d'une époque postérieure à celle de Bossuet; les deux premiers sont d'une époque antérieure, mais il a pu les entendre ; le troisième est son contemporain.

Le P. Lejeune (1592-1672) et le P. Senault (1599 ou 1604- 1672) ne se ressemblent guère. Le P. Lejeune est un missionnaire franc-comtois, un catéchiste ardent et ingénu, quoique instruit, qui s'adresse le plus souvent au peuple (surtout dans la première partie de sa carrière) et lui parle le langage que le peuple peut le mieux entendre et goûter, un langage tout pratique et familier, qui fait vivre les leçons religieuses par des applications morales très précises et par des exemples empruntés à la vie réelle. Emporté par sa fougue naturelle, il s'élève parfois assez haut, mais ne s'y maintient pas. Cet orateur inégal, mais nourri de l'Écriture et des Pères, moraliste plus que théologien, était encore jeune lorsqu'il devint aveugle, mais n'en continua pas moins l'apostolat évangélique qui n'eut pour terme que le terme de sa vie. Au contraire, le P. Senault est un lettré, grand admirateur de Balzac, et à qui la forme est loin d'être indifférente. Il cherchait et trouvait parfois des effets de style, et l'on copiait ses sermons à l'église. C'était une sorte d'orateurécrivain, dont les discours manquaient de chaleur et d'élan, mais non de régularité ni d'élégance. 11 composait des livres, religieux encore sans doute, mais d'où tous les ornements profanes n'étaient pas bannis : le plus connu est le Traité de l'usage des passions, qui eut un grand succès. Voltaire parait se tromper quand, dans le catalogue des écrivains qui suit le Siècle de Louis XIV, il prétend que Senault fut à l'égard de Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille. Rotrou est un génie naturel et négligé, qui a pu introduire Corneille au théâtre, mais n'a pu lui apprendre l'art. Et ce n'est pas l'art d'un Senault qu'on cherche chez un Bourdaloue. Sermonnaire un peu sec et apprêté, mais égal et digne, Senault fut supérieur général de l'Oratoire. Fromentiéres, qui jouit après lui d'une certaine réputation de

1. Voir, plus loin, le sermon de Bossuet sur la Parole de Dieu.

prédicateur, et Mascaron durent beaucoup, nous dit-on, à ses leçons et à son exemple.

Mais Jules Mascaron (1634-1703), fils d'un avocat de Marseille, évêquo de Tulle, puis d'Agen, est bien peu lu aujourd'hui, peut-être parce qu'il n'est pas aisément lisible. Il ne cède que rarement, lui, à la mode de la morale et des portraits. C'est un dialecticien h outrance, puissant, mais subtil, un théologien dont la théologie semble déjà démodée au temps où triomphe la « psychologie » de Bourdaloue. Sa religion est triste : bien que l'amour de Dieu en fasse le tond, le Dieu qu'il prêche est plus redoutable qu'aimable. Et les bizarreries abondent comme les obscurités : n'ose-t-il pas instituer une comparaison entre Dieu et l'animal, tous deux également incapables d'ennui? Ne s'élève-t-il pas avec une crudité d'expressions singulière contre ces grands qui se sont fait un évangile revu et corrigé par eux, tant ils ont peur de passer pour des bigots, pour des « mangeurs de crucilix »? Ne mêle-t-il pas, par une absence aussi regrettable du sentiment de la convenance, les citations les plus profanes aux citations sacrées? Le goût était chez lui, en eli'et, le point faible : il était en correspondance avec M™* Deshoulièros et avec M"° de Scudéry, qui l'appelait le plus éloquent prélat du royaume. A cette même M^'" de Scudéry il écrivait, le 12 octobre 1072, un an après sa nomination à l'évéché de Tulle : « Vous serez très souvent à côté de saint Augustin et de saint Heinard. » Il n'est précieux cependant que dans le détail du slyle, là où il peut l'être sans fausser le caractère de la prédication : il ne l'est pas dans le ton, qui a de la gravité, de l'autorité, et souvent môme est pathétique; ni dans le développement, (|ui est parfois obscur, mais d'une obscurité traverstMi d'i'^clairs, piosque toujours large et animé d'une sorte de feu inléi'ieur. (^e n'est pas un orateur attirant que Mascaron, mais ce n'est pas non plus un orateur vulgaire : si son (';lo(juonce oscille de l'emphase à la trivialité, elle rend bien par nioin(;nts le son de la grande éloquence, (jui est le son d'uiKi ùnu; tière et convaincue. Voltaire rabaisse trop ses oraisons funèbres de Henriette d'Angleterre et de TnrtMine, celle-ci prononcée un an avant celle de Fléchier; mais c'(?st surtout par ses avonls et s<'s carêmes prêches à la cour que Mascaron a exercé uni^ action morale sur ses contemporains. Aux courlisans (fui trouvaient qi\\[ avait dépassé la mesure, le roi répondait : « L(i [)rédicateur a fait son devoir ; c'est à nous de faire le nôtre. » Au prédicateur lui-même le roi disait : « Vous été*

le seul homme de qui j*aie ouï des discours d'une égale force depuis le commencement jusqu'à la fin*. » Le roi oubliait peutêtre Bourdaloue, certainement Bossuet, qui à l'émotion et à la vigueur de Mascaron joindra la mesure que Mascaron n'avait pas.

Fléchier* — JLes jésuites : Bourdaloue*

De même Bossuet eut tout l'art de Fléchier, sans ses artiQces. Esprit Fléchier (1632-1710), originaire de Pernes, dans le comtat Venaissin, fut d*abord, quoique simple catéchiste et professeur de la Doctrine chrétienne, dont son oncle était supérieur général, un de ces abbés et écrivains mondains dont Télégance, comme l'a dit Sainte-Beuve, garde un reste de précieux. Celui qui, jeune, composait de petits vers galants; qui, à la prière d'une dame, écrivait lui-même son portrait, non sans complaisance; qui fut l'ami et le correspondant de M™« et de M^^^ Deshouliéres ; Fauteur de ce livre léger, mais historiquement et moralement instructif, les Grands Jours dWiaergney écrit au lendemain d'un voyage fait en Auvergne avec un conseiller d'État, M. de Caumartin, dont il élevait le fils, Fléchier ne fut qu'après cinquante ans évêque de Lavaur, puis de Nîmes, où il donna l'exemple de toutes les vertus. 11 s'était rendu digne de ce choix moins encore par ses sermons que par ses oraisons funèbres de M™* de Montausier (1G72), de la duchesse d'Aiguillon (1675), de Turenne (1676), de Lamoignon (1679), de Marie-Thérèse (1683), de Michel le Tellier (1686); les oraisons de la Dauphine et de M. de Montausier (1690) sont postérieures à son élévation à l'évêché de Nîmes (1687). Dans l'oraison de Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, le souvenir de l'hôtel de liambouillet est évoqué avec une ingénieuse délicatesse :

Vous dirai-je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvraj^es d'esprit et qu'elle en discernait les traits les plus délicats ? qui' personne ne savait mieux estimer les choses louables , ni mieux louer cr* qu'elle estimait? qu'on ^rdait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue? Souvenez- vous de ces cabinets

1. Mascaron disait en chaire à Louis XIV : « Si le respect que j*ai pour tous ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes, il faut que >ous ayez pins de pénétration que je n'ai de hardiesse et que tous entendiez plus que je ne >ous dis. »

quo l'on rcparde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vorlu était n'vérée sous le nom de rinf(nnparai)le Arl<Miice, <m se rendaient tant de personne» de qualité et de; mérite qui composaient une cour choisi^;, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans or^i^ueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu'elle était, elle se lit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et Tadmiration de leur siècle.

L'oraison funèbre de Turenne est son chef-d'œuvre, sinon un chef-d'œuvre : c'est qu'une émotion patriotique et personnelle y passionne et y colore nécessairement la rhétorique. Encore a-t-on pu reprocher à l'auteur de n'avoir su ni caractériser de traits précis ni généraliser la leçon : l'homme, a-t-on dit*, en est al)sent. Ailleurs, où cette émotion relative n'échauffe pas l'art du panéf,'yriste, on a pu relever plus d'un trait déplacé de bel esprit. Parle-t-il d'un vaisseau équipé par la duchesse d'Aiguillon pour la conversion de la Chine et naufragé, Fléchier s'écrie : « Les eaux de la mer n'éteignirent pas le feu de sa charité. » 11 dit aussi joliment de Lamoignon : « Le premier tribunal où il monta fut celui de sa conscience. » Orateur fleuri, Fléchier ne saurait être qu'un sermonnaire de second ordre. Il possédait, a dit Thomas, l'art et le mécanisme plutôt que le génie de l'éloquence. Ses discours, toujours écrits, étaient des morceaux de style. Mais il serait injuste de ne voir en lui qu'un rhétour : l'évéque eut de la dignité, de la charité, de l'onction, et, quand il mourut, Fénelon put dire : « Nous avons perdu notre maître. »

L'éloquence des jésuites jeta peu d'éclat au xvii® siècle avant l'apparition de Hourdaloue. On cite du V, Caussin, le confesseur de Louis Xlll, des Dialogues latins sur l'éloquence, où les prédicateurs frivoles ne sont pas épargnés. Le P. Claude de Lingendes, ennemi de Uetz et ami de Condé , cousin de ce Jean do Lingendes, évoque de Màcon, dont Voltaire a dit avec quol(|U(i (exagération qu'il fut « le premier oralein* qui parla dans le grand goût >>, eut l'honneur d'ôtre imité en plus d'un endroit par hourdalouci. Troj) rigoureux logicien, sévère et un peu âpre, dit M. Jacciuinel, il s'anime parfois et produit alors un elTet d'émotion ou de terreur. Mais il rédigea en la! in ses sermons prononcés d'abord en français. H est curieux de noter que, parmi ces jésuites dont Pascal, dans les Provinrialns, attaque non seuIenuMit la niorali^ facile, mais h; faux goiU, les deux prédicat(Mirs qui se distinguèrent le plus, l'un dans la première,

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