‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 28 sur 178 · Causeries du lundi, t. IX · texte numérisé non relu

Causeries du lundi, t. IX

tort, nous, de regretter des hardiesses, môme des intempérances de langage qui font vivre d'une vie, pour ainsi dire, personnelle cette éloquence volontairement impersonnelle par ailleurs. Le « moi » de Bourdaloue, il ne nous déplaît pas de le trouver mêlé aux raisonnements les plus abstraits en apparence : il est énergique, obstiné, àprement sincère. Gomme h M™° de Sévigné, il ne nous déplaît pas que Bourdaloue dise des vérités à bride abattue et frappe comme un sourd sur les vices, au risque d'atteindre en plein visage plus d'un de ses auditeurs. On dit que les dames de la cour furent d'abord effarouchées de cerlainns rudesses : Bourdaloue dut s'excuser; mais, en s*excusant, il prenait soin d'aggraver sa faute. Eux aussi, les courtisans, ceux de la noblesse et ceux du clergé, devaient l'écouter avec gAiio quand il s'élevait contre ces incapables qui considèrent les charges les plus difficiles, les honneurs les plus éclatants, « comme dus à leur naissance», ou lorsqu'il ne craignait pas de tracer le portrait du dévot intéressé, qui fait de sa dévotion un instrument de sa fortune.

■ C'ost assez d'avoir de la qualité pour aspirer h ce qu'il y a de plus ^minent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père upulent pour se pousser aux plus faraudes charges; c'est assez, 8(;lon le langajçe ordinaire, qu'un tel soit lils d'un tel pour (jue le fils ait l'assurance di; vouloir être tout ce qu'aétê le père. Avcîc cela, quelles (Juiî soient son indipuilé et son incapacité personnelles, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne; il jujjera, il condamnera, il Rouv(»rnera, il «lécidera du sort et de la vie des hommes; il sera, comme dit rÉvangile, sur le chandelier, quand il d(»vrait être caché sous le boisseau... Un dévot intéressé est capable de tout. Prenez garde, capable de tout : premièrenienl, ))arcc qu'il <lonneà tout, et quel<iucfois aux plus grandes iniquités, une appannice de piété <iui le trompe lui-même, et dont il n'aimerait pas (ju'on entreprit de le détromper; mais, en second lieu, capable de tout, parce que, quclqu*^ dessein que la passion lui suggère, sa piété, ou plutôt l'estime où celle piété fastueuse l'établit, le met en état de réussir. Veut-il pousser un»î vengeance, ri<.'n ne lui résiste; v<Mit-il supplanter un adversaire, il est loul-puis«sant ; veut-il flétrir la réputation du prochain et le décrier, son seul ténufignagc» ferait le procès à l'innocent même. Kt n'est-ce pas (je ne ferai p«)int icidifiioullé de le dire, non pour décréditer la piété, à Dieu ne plaise! mais pour condamner haut(Muent les abus qui s'y peuvent glisser, et qui s'y sont glissés do. tout temps), n'est-ce pas par la voie d'une fausse piété qu'on a vu les plus faibles sujets s'élev(>r .lux i)lus hauts rangs; les hommes les nions dignes de considération et de recomman<lation être néanmoins les plus recommandés et les plus considérés, et, sans d'autres titres ni d'autre mérite «îu'un certjiin air de réforme, emporter sur quicoïKpie la préférence et s'emparer des premières places? or je vous demande s'il »?st rien qui, selon le* sentiments naturels, doive plus attirer nuire aversion et notre indignation.

Pour connaîlre ces tartufes de cour, Bourdaloue n'avait pas besoin d'avoir lu Tariuff'c, II n'en était que plus à son aise ^

après avoir si fermement séparé la fausse piété de la vraie, pour blâmer Molière, qui portait les esprits de ses admirateurs et de ses lecteurs à confondre dans la même réprobation la dévotion et l'hypocrisie.

Comme la fausse dévolion lient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci figurent celle-là, k moins qu'on n'y apporte toutes les précautions^ d'une charité prudente, exacte etbien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, cequi n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage put profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons do la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce* qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule : la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en ellesmêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées, lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes le» plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'èb couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond la plus mercenaire et la plus lâche.

Le roi lui-même avait sa part de ces reproches couverts et de ces allusions souvent peu voilées. Et pourtant il voulait entendre Bourdaloue tous les deux ans, et Bourdaloue lui rendait ce témoignage : u La vérité que j'ai prèchée à la cour n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission édiQante et qu'une puissante protection. » Depuis Tavent de 1670 jusqu'en 1699, il reparut maintes fois à la cour. Son^ œuvre oratoire est immense : 85 sermons, sans compter ceux qui n'ont pas été recueillis; J6 panégyriques, 2 oraisons funèbres. Trente ans se maintint son succès, dû surtout au goût régnant pour les analyses morales et pour les portraits, a Pour aller droit à la réformation des mœurs, dit Tabbé d'Olivet, il commençait toujours par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition morale, et après, de peur que l'auditeur ne se fît point l'application de ces principes, il le-

faisait lui-même, par un détail merveilleux où Ja vie des hommes était peinte au naturel. Or ce détail étant ce qu'il y avait de plus neuf, et qui, par conséquent, frappa d'abord le plus dans le P. Rourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter. Rourdaloue s'était mis à, peindre les gens (M™° de Sévigné signale cette nouveauté dès l'hiver de 1671); ses disciples ne voulurent plus être que des moralistes et des portraitistes. Dans le premier des Dialoîjues sur Véloquence^ Fénelon marquera l'excès oïl cette ten- <lance aboutit dans la seconde partie du siècle : « Il nous a fait des peintures morales où chacun se trouvait; il a fait une anatomie des passions du cœur humain qui égale les Maximes de M. de la Rochefoucauld. » Les « portraits » de Rourdaloue ont pour nous un double intérêt, historique et moral. Lors même qu'on ne serait pas sensible à l'attrait piquant de portraits individuels, on le sera certainement à l'intérêt de portraits généraux où Rourdaloue, ce juge sévère de Tartufe, se montre le rival de Molière, un rival inférieur, il faut l'avouer.

On (Ht communémenl, (»l on a raison do le diro : « L'ami de tout le mondo n'(;st ami de personne. » Il y a en effet des fjens de ce caractère : ils vous aperl'oivcnt; ils viennent à vous avec un visa^'c ouvert, vous tend<uit les bras. Vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais (jnlin, Mprès mille protestsilions d'amitié, ils vous quittent, et demandent au picniicr (ju'ils rencontrent comment vous vous appelez et qui vous êtes *.

Rourdaloue est donc un moraliste dans la chaire; mais il serait excessif de prétendre qu'il a fait passer l'enseignement (le la morale avant l'enseignonient de la foi. On l'a dit, « quand i^ourdaloue s'attaque à nos vices, il ne croit pas avoir assez fait s'il les combat seulement par des motifs humains et s'il ne recourt à un uiotif supérieur, tiré du dogme chréti(in... La morale supi)ose le do^'me, car il en est le principe, et le dogme doit être accompagné de la morale, car elle en est la conséquence-. » Mais il connaissait ce public qui attendait de lui qu'il prêchât, non pas la morale sans le dogme, mais la morale plus encore que le dogme. Kul-il tort de se préoccuper, non pas seulement du goût, mais des besoins de ses auditeurs? Rossuel, théologien à la fois et moraliste, se plaignait déjà.

1- ScTiuon sur la Charité du prochain et les amitiés humaines. Voyez le Misanthropr, I, 1.

2. Voyez rintrutluction des i^ermons choisis de Jiourdaloue, édit. Ilatzfeld; Delagrave.

nous apprend Tabbé Ledieu, qu'on délaissât les mystères de la foi pour les peintures morales et les portraits. Si c'est une décadence *, le public, de plus en plus indifférent au dogme, n'en est pas moins responsable que les prédicateurs.

Bofïsaet* — Les Panéj^yriques*

Bossuet descendait de la chaire chrétienne quand Bourdaloue y monta. Les nombreux sermons prêches par Bossuet à Metz, de 1652 à 1659, furent suivis des carêmes prêches aux Minimes de la place Royale (1660), aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques (1661), au Louvre (1662), à Saint-Thomas du Louvre (1665), à la cour (1666), et des avents prêches aux Carmélites (1663), au Louvre (1665), à Saint-Thomas du Louvre (1668) et à Saint-Germain (1669). C'est en 1669 que Bossuet est nommé évêque de Condom, peu avant d'être chargé de l'éducation du Dauphin. Il ne prêcha désormais qu'à de rares intervalles, jusqu'au moment où, douze ans après, il quitta la cour pour se consacrer à son nouveau diocèse de Meaux.

Pendant toute la première période, les Panégyriques des saints sont mêlés aux sermons, et c'est pour plus de clarté qu'on les en sépare ici.

Le Panégyrique tient de l'oraison funèbre à la fois et du sermon, mais plus du sermon que de l'oraison funèbre, et, pour comprendre qu'il en doive être ainsi, il suffit de réfléchir à la nature de Véloge qui en fait le fond. Il est prononcé longtemps après la mort du héros, et ce héros est un saint. Dès lors, les incidents de la vie se fondent dans le rayonnement de la sainteté qui les couronne, les grandes leçons chrétiennes s'offrent d'elles-mêmes, et le panégyriste se transforme presque involontairement en prédicateur. Saint François de Sales distinguait trois sortes de panégyriques : le premier est surtout un récit historique des actions et de la vie des saints ; le second,

1. Il y a certes décadence pour le goût et pour le style. Voici quelques exemples d'une éloquence subtile ou déclamatoire : « La pourpre des Césars, dit saint Jérôme, s'était teinte de sang, mais du sang des hommes qu'ils avaient versé. Si elle éclatait, c'était du feu brûlant de leur ambition, et, si elle rougissait, c'était bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. « Saint Etienne est comparé à Moïse, parce que la vole du martyre devient, par l'eflusion du sang, « comme une espèce de mer Rouge de l'Eglise ».

G. de Litt. — Bossuet {Sermons), 2

une sorte de drame moral, que l'orateur expose et qui se passe dans l'âme du saint partagée entre les plaisirs du monde et l'aspiration veri un monde supérieur; le troisième rejette la vie h l'arrière-plan, ou ne s'en sert du moins que pour aboutir vite à l'instruction religieuse et morale, qui devient l'essentiel, presque le tout du discours. Dans le 3® de ses Dialogues sur l'éloquence, Fénelon semble avoir voulu concilier ces trois méthodes en donnant une définition du panégyrique idéal :

Le iticillcur moyen de louer le saint, c'est de raconter ses actions louables. Voilà ce qui donne du corps et de la force à un éloge; voilà ce qui instruit, voilà ce qui touche... Il faudrait peindre le saint au naturel, le montrer ce qu'il a été dans tous les âges, dans toutes les conditions et dans les principales conjonctures oîi il a passé... Je me contenterais de faire un tissu des faits principaux ; mais je voudrais que ce fût un récit concis, pressé, vif, plein de mouvement; je voudrais que chaque mot donnât une haute idée des saints, et fût une instruction pour l'auditeur. A cela j'ajouterais toutes les réflexions morales que je croirais les plus convenables. Ne croyez-vous pas qu'un discours fait de cette manière aurait une noble et aimable simplicité? Ne croyez-vous pas que les vies des saints en seraient mieux connues, et les peuples plus édifiés? Ne croyez-vous pas môme, selon les régies de l'éloquence que nouavons posées, qu'un tel discours serait plus éloquent que tous ces panégyriques guindés qu'on voit d'ordinaire?

Mais Bossuet, avant lui, s'était prononcé avec assez de netteté pour qu'on sache de quel côté il penchait. Dans le panégyrique de saint François d'Assise (1652), il se propose de faire voir « les grandeurs de la pauvreté » :

Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaîl, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique; ils ne se mettent point en peine qu'on les entende, pourvu qu'ils reconnaisseni qu'on les admire. Pour nous, qui sommes ici dans la chaire du Sauveur Jésus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile et repaissons nos âmes de vérités solides... Puisque nous faisons dans l'Eglise les panégyriques des saints, moins pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour en proposer l'exemple, il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François, afin de nous réserver plus de temps pour tirer quelque utilité de sa vie. Que choisirons-nous, chrétiens, dans les actions de saint François? Que chacun prenne pour soi ce qu'il sent en sa conscienct^ lui devoir être le i)lus utile; et moi, pour l'édification de l'Église, je vous proposerai ce «lui me semble le plus profitable au salut de tous.

Le panégyrique ainsi réduit au sermon, mais au sermon illustré par un exemple, est moins attrayant pour le lecteur moderne et profane. C'est ainsi pourtant que l'avaient conçu les Pères, dont Bossuet fut l'admirateur et le disciple. Saint Jean Chrysostome et saint Augustin nous ont laissé moins des panégyriques que

des homélies peu amples et peu expressives. Saint Bernard les suit, excepté quand il peut peindre de traits précis la vie des personnages qu'il a connus, tels que le moine Uumbert et saint Malachie. Même quand on descend au xvi« et au début du xvii® siècle, le panégyrique garde quelque chose d'uniformément moral et vague. Les oraisons panégyriques du ftitur cardinal de Hetz, consacrées à saint Charles Borromée et à saint Louis*, si elles valent mieux que celles du zélé P. Lejeune et de l'élégant P. Senault, restent aussi générales. Est-ce en raison de celle médiocrité commune que le cardinal Maury a prononcé cet arrêt : « L'orateur panégyriste n'est probablement pas encore né pour la France? » Maury n'osepas affirmer trop catégoriquemenl, car il a prononcé lui-même, devant l'Académie et devant l'Assemblée du clergé, les panégyriques de saint Louis et de saint Augustin. Mais, tout en affirmant que ce genre est demeuré inculte dans le champ de l'éloquence, que tout y est neuf encore pour le talent, en l'absence de tout chef-d'œuvre, il estime les panégyriques de Bourdaloue, et donne la première place dans le genre à ce sermonnaire dont les dix-sept panégyriques sont oubliés aujourd'hui.

Tout, sans doute, n'est pas admirable dans les premiers panégyriques de Bossuet. S'il est vrai, qu'il ait prononcé à vingtdeux ans (1649), à Metz, le panégyrique de saint Gorgon, on excuse sans peine les fautes de goût dont ce discours est semé. Le supplice du saint, couché par ordre du tyran sur un gril rougi au feu, est décrit avec une sorte de réalisme complaisant.

Gorgon gisait sur un lit de charbons ardents, fondant de tous côtés par la force du feu, et nourrissant de ses entrailles une flamme pâle qui le dévorait... Il s'élevait à l'entour de lui une vapeur noire, que le tyran humait pour contenter son avidité*...

Le Panégyrique de saint François d'Assise, prononcé trois ans après celui de saint Gorgon, marque un progrès notable du goût et du style. La composition en est mal équilibrée, la conception du plan trop ambitieuse, le goût encore mal affermi.

i. On cite la péroraison du panégyrique de saint Louis : « Où est la grandeur de la France? Où est cette florissante noblesse? Où est cette puissant*' armée? Où est ce grand monarque, qui commandait à tant de légions? » Et au môme moment que je fais ces demandes, il me semble que j'entends les voix confuses et ramassées lie tous les hommes qui ont vécu dans les quatre siècles écoulés depuis sa mort, qui me répondent qu'il règne dans les cieux. »

2. Bossuet avait même appuyé d'abord sur les « exhalaisons infectes » qui, dans le supplice du saint, « sortaient de la graisse de son corps rôti ».

C'est, comme on la dit, une « méditation » plu$ qu*un panégyrique, mais une méditation pleine de mouvement, de fougue même par endroits. Lorsqu'il nous montre « le plus insensé des hommes selon la sagesse des siècles, mais le plus sage, le plus intelligent, le plus avisé selon la justice de Dieu », buvant « à longs traits Fignominie de la croix », renonçant à sa famille, la repoussant avec la sainte brutalité d'un Polyeucte, il ne songe à rien voiler, li rien tempérer en ses emportements. On sent la naïveté d'une foi pieuse dans l'allégorie du mariage mystique de François d'Assise et de la Pauvreté ; mais de cette théologie enthousiaste jaillit un beau développement moral sur les devoirs des riches envers les pauvres.

Je «lis donc, ô rich(;s du 8i«îcle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux : afin que vous le sachiez, si nous voulions raonr«T à l'oriffine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auraient pas moins «le droit que vous aux biens que vous possédez. La nature, ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le Père commun des hommes, a donné d«'s 1(> commencement uu dr«>it é^'al k tous ses enfants sur toutes les choses (Il (Ht ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne peut se vanter «l'être plus avantagé que les autres par la nature; mais l'insatiable désir «l'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et ù la propriété, qui a causé toutes les (jnerelles et tous les procj's...

J«» n«; vtMix pas dire par là, mes fnu'es, que vous ne soyez que les dispen- 8at«;ur8 «les rjehessjis qu«> vous avez; ce n'est pas ce que je prétends. Car, ce partage d<> biens s'étant fait d'un c«»mmun consentement de t«)ute8 les nations, et ayant élé autorisé par la loi «livine, voua êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue : mais sachez (jue, si vous en êtes les véritables pro])riétaires selon la juslic«î des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice «le Dieu, qui vous en fera rendre c«)mple. Ne vous persuadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : «'ucore que vous les voyiez destitués de toutes ch«)s<;s, pardez-vous bien «le croire (ju'ils aient tout à fait perdu ce «Iruit si naturel qu'ils ont de prendre «lans la masse commune tout ce qui leur est n«''cessaire. Non, non, ô riches «lu si(>cle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, ni qu'il arntse la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de sem«'n<-es : les pauvres y «»nt leur part aussi bien que vous.

C'est avec la mcme énergie qu'il attaque ces prêtres de vocation douteuso qui courent à l'onction sacrée « sans y être ap- [)elés, avec une hardiesse, une précipitation qui fait frémir la religion »; los soldats impitoyables, les juges corrompus. C'est avec une émotion sincôre qu'il compare le temps où vivait le saint au temps où vivent ses audileurs, et qu'il jette tout autour de lui un regard sur les campagnes désertes et les bourgs misérablement désolés.

Le même charme de jeunesse, avec quelque chose de plus

mûr, respire dans le Panégyrique de saint Bernard (1653), le plus beau des panégyriques de Bossuet après celui de saint Paul. Là aussi, sans doute, on relève des traces d'inexpérience : exorde long et embarrassé, division pénible, développement çà et là trop sèchement théologique, fm écourtée. Là aussi le lecteur moderne ne trouve pas tout ce qu'il espère y trouver. Comme Bossuet n'a pas songé à nous peindre en saint François un contemplateur attendri de la nature, un amant de la vie universelle, il ne songe pas à caractériser dans le détail le grand rôle joué par saint Bernard à cette époque des croisades. Kn revanche, la liberté vigoureuse, mais tempérée, avec laquelle le saint censurait les mœurs dépravées de son siècle, lui fournit l'occasion d'une vive sortie contre les réformateurs emportés du XVI® siècle. Mais ce qu'il s'attache à faire sentir au cœur plus qu'à montrer aux yeux, c'est comment Bernard, « ce jeune pêcheur », savait prendre les âmes « dans les filets de Jésus ». Ici, la physionomie de son héros était si fortement personnelle, si connue de tous, qu'il n'a pu s'empêcher de la peindre; mais la peinture qu'il en a faite est surtout morale. Comment ne pas citer, dans ce beau portrait moral de saint Bernard, l'admirable développement, oratoire et poétique à la fois, sur la jeunesse?

Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeuf, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la fureur des autres : au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante par-dessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable violence. Lk les folles amours, là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet fige qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre, qui n'est presque jamais dans une action composée*, « et qui n'a honte que de la modération et de la pudeur »? Et pudet non esse impndentem.

Certes, quand nous nous voyons penchants sur le retour de notre Age, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se diminuent, et que, le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain : ah ! le présent ne nous touche plus guère. Mais la jeunesse, qui ne songe pas que rien lui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente, ne songe aussi qu'au présent et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, je vous prie,

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