Dans une contenance sérieuse et paisible
celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir? Quelle apparence de quitter le monde, dans un ûge où il ne nous présente rien que de plaisant? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes ; de sorte que la jeunesse, qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah ! elle ne trouve rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imaj^ine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrAce pour elle. Comme elle »o sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend ses voiles de toutes parts à l'espérance qui l'enfle et qui la conduit.
Il y a, par exception, sinon une peinture, au moins une esquisse liistorique dans le premier Panégyrique de saint François de Paille (1055), repris en 1657 et en 1660. Louis XI y est entrevu « resserré dans ses forteresses et environné de ses gardes, toujours tremblant, toujours inquiet », toujours en garde contre la morl, qui saura bien rendre tant de précautions inutiles. Dans l'ensemble, d'ailleurs, ce panégyrique est un pur sermon sur l'amour de Dieu et la pénitence : il s'achève sur un beau cri de défi jeté aux libertins railleurs : « Vive le Seigneur tout-puissant, en la présence duquel je parle! » On n'a plus le panégyrique de saint Thomas d'Aquin (1657); mais on a de la même année ceux de saint Victor et de sainte Thérèse. Dans le premier, comme l'observe M. Hébelliau, Bossuetn'a pas encore entièrement rompu avec la rhétorique profane; mais M. Gandar compare les deux panégyriques du P. Senault et de Rossuet) prononcés tous deux dans la célèbre abbaye de Saint-Victor» et fait ressortir l'écrasante supériorité de Hossuet, qui subordonne les détails physiques à l'expressiou de la beauté morale. Le panégyrique de sainte Thérèse, prononcé à Metz devant la reine mère, révéla l'éloquence de Bossuel au gazelier Loret, qui lui prédit
Qu'un jour son éloquence «>xquis«> Ferait un grand bruit dans l'Eglise.
Bossuet, p(Mi mystique i)ar nature, avait à peindre ici des «transports inconnus au monde » et « cette divine maladie d'amour >» dont Thérèse brûla pour son époux céleste. Il le fait avec hardiesse et candeur, en multipliant toutefois les précautions nécessaires : « Kt ne vous en étonnez pas... Je vous vois étonnés, fidèles... » Il y a, en effet, des choses ([ui étonnent, mais rien ([ui choque, tant Bossuet met de mesure dans l'expression des ardeurs les plus passionnées, et le poêle vient au secours du théologien, par exemple quand l'àme de Thérèse, se dégageant
peu à peu des liens du corps pour aspirer vers Dieu, est comparée à un oiseau « qui, battant des ailes, secoue l'humidité qui les rend pesantes ou dissipe le froid qui les engourdit ». C'est aussi devant Anne d'Autriche, et sur sa demande, que fut prêché le second panég3rrique de saint Joseph (1661). Le panégyrique de sainte Catherine^ est curieux par l'exposition des idées de Bossuet sur la science en général, et, en particulier, sur l'instruction des femmes. La science, présent du Ciel, est « la lumière de l'entendement, le guide de la volonté, la nourrice de la vertu, l'âme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bons conseils; en un mol, l'âme de l'esprit et la maîtresse de la vie humaine. » Mais elle se gâte entre les mains de l'homme par l'usage qu'il en fait, quand son orgueil lui fait adorer ses propres pensées et s'élever contre la science de Dieu. A ces curieux qui se repaissent d'une spéculation stérile et oisive, Bossuet oppose Catherine : dès son enfance elle avait appris « toutes les sciences curieuses qui peuvent ou égayer, ou polir, ou enQn illuminer un esprit bien fait »; mais Dieu lui avait appris à les soumettre à la foi. « La vérité est un bien commun : quiconque la possède la doit à ses frères, » mais sans songer à se faire paraître soi-même en la faisant paraître. C'est ce que trop de femmes oublient.
Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c'est qu'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante ; et comme, pour le malheur des hommes, elles n'y réussissent que trop facilement, il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême, étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle. Qui ne voit avec quelle pompe elles étalent cette beauté qui ne fait que colorer la superficie? Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées à les faire éclater dans leurs entretiens! et quel paraît leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde I C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences ; parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter : de sorte que si on leur défend cette application, ce n'est pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit aune entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humilité à une épreuve trop dangereuse.
Catherine savait que « la science chrétienne ne se doit jamais produire au dehors, pour se faire admirer elle-même »; elle savait aussi que l'ennemie capitale de la vérité, c'est la philosophie, et c'est pour confondre la philosophie qu'elle s'était
i. II y a deux panégyriques de sainte Catherine de Sienne : l'un prêché en 1661, sans doute, l'autre en 1663.
instruite de tous ses détours. Bossuet Taccorde, il est vrai : « Encore que les philosophes soient les protecteurs de TeiTeur, toutefois ils ont découvert quelques rayons de la vérité ; » et il s'attache, dans son troisième point, à relever la dignité de» sciences humaines contre ceux qui voudraient faire servir aux intérêts temporels les dons de Tesprit. Tout ce panégyrique, grave dans son ensemble, piquant en certains de ses détails, est donc une opposition de la vraie et de la fausse science. C'est aussi la science, celle du docteur et du prédicateur, que Bossuet étudie d'abord chez François de Sales (1662).
Notre saint nvr'que a (' tudif'', dans l'Évangile de J(^8U8-Christ, une science lumin(3us(;, à la vcTitô, mais encore beaucoup plus ardente; et aufvsi, quoiqu'il sût convaincre, il savait bien mieux convertir. 'C'est que sa science, pleine d'onction, ne brillait que pour échauffer. Des traits de flamme sortaient de sa bouche, qui allaient pénétrer dans le fond des cœufit. Il savait quo la chaleur entre bien ])lus avant que la lumière : celle-ci ne fait qu'effleurer et dorer légèrement la surface; la chaleur pénètre jusqu'aux entrailles, pour on tirer des fruits merveilleux et y produire des richesses inestimables.
Il vante ensuite l'autorité de François de Sales comme évéque, non Introduction à la vie df^votf*, « c<; chef-d'œuvre de piété et de prudence, ce trésor des sages conseils » ; enfin sa « conduite » dans la direction des <\raes. Dans cette dernière partie, il accommode; avec une adresse bien délicate à un auditoire de religieuses l'étude ([u'il fait (lu caractère d'un « laboureur spirituel» enclin par nature àla colère, adouci lentement par l'huile céleste d<î la douceur chrétienne. Quand il définit cette grâce simple et sans fard, cet air tle cordialité tempérée, cette méthode de la charilé compatissante qui, en s'ouvrant le cœur, tâche de rega^'iier l'cîsprit qui s'èloi^'no, Hossuet semble emprunter au saint (}u'il loue ses qualités les plus insinuantes. Au contraire, h; panégyricpie d<^ saint Sulpic»? (16Gt)est une sorte de satin; dos mœurs hautaines et luxueuses du clergé au temps du saint, et aussi et surtout au temps de Hossuet.
C)h ! que la fnigalilé di» ct» diî^ne pa«î((Mir condanini'ra d'ecclésiastiques, qui prélendtMit sf dlstiuj;unr par ces profusions si)lendidi's, cps délicatesses recherchées d(! leur tabli', dont la religion rougit pour (>ux I Onnment li> faste do leur aiiiiMihli'nient soniplueiix pourra-l-il sout(>nir 1(> p-aralléle de la modestie Avangéliijuc d(; cm saint évéque'? L'aimable simplicité de sen manières ne suflit-elle pas jjoijr confondre à jamais ces superbes hauteurs <jue des vicaires de rbuniilité cl de la servitude (b; Jésus- (Uirist aflfi'Ct«'nt à l'égard des peuples <iui leur sont conliés? b» dirai-je, à l'égard même de leurs coopérateurs? Ontils donc oublié avec queibî force le souverain Pasteur leur interdit l'esprit de
LES PAiNÉGYHIQUES DE BOSSUET 33
domination, et combien il leur recommande la douceur et la condescendance, dont il leur a donné de si grands exemples?
Mais que prétendent les ecclésiastiques qui, loin d'imiter le zèle de saint Sulpice pour ruiner l'esprit du monde, semblent, au contraire, par une vie toute profane, n'être appliqués qu'à le faire vivre, l'étendre et l'affermir? Croient-ils que, par des mœurs si opposées à celles de nos pères, ils se rendront plus rocommandables dans le monde, qu'ils cultivent avec tant de soin? Mais ce monde même, dont ils veulent se montrer amis et obtenir la considération, les mcprist^ souverainement, parce qu'il sait quelle doit être la vie d'un ministre des autels; et, aveugles qu'ils sont, ils ne voient pas qu'il ne fait effort, pour les entraîner dans ses mœurs dépravées, qu'afin de les avilir et les dégrader, et de faire rejaillir ensuite, sur la religion qu'ils doivent maintenir, l'op- ])robre dont il les aura couverts... Hélas ! mes frères, si le cœur sacerdotal de saint Sulpice était si vivement touché d'en voir, dans ces heureux temps, qui ne cherchaient dans l'honneur du sacerdoce, destiné à la ruine du monde, qu'un moyen de s'y avancer et d'y faire fortune ; quels seraient ses larmes et ses sanglots aujourd'hui, où l'on en voit si peu qui entrent dans le ministère avec un désir sincère de s'y consacrer entièrement au service de l'Église, et de se sacrifier pour Jésus-Christ? Oui, nous devons le dife avec douleur et confusion, ceux qui semblent porter la croix la portent de manière qu'ils ont plus de part h sa gloire que de société avec ses souffrances. Ils ignorent sans doute pourquoi ils sont prêtres...
Tout panégyrique finit donc par se réduire à la leçon morale, c'est-à-dire au sermon, plus ou moins didactique, plus ou moins critique. C'est l'éloge de la charité militante qui fait le fond du panégyrique de saint Pierre Nolasque (1665), ce fondateur de l'ordre de la Merci. Dans le panégyrique de saint André (1668), à la simple et forte piété des chrétiens des premiers temps, u tels que les engendrait le sang des martyrs, tels que les formaient les persécutions », s'oppose la piété bâtarde des demi-chrétiens, des chrétiens mondains et séculiers, qui est toute dans les discours et dans « un extérieur contrefait », et l'orateur se rit de cette piété à la mode. Mais voici que dans le ^panégyrique de saint Thomas de Gantorbéry, contemporain du précédent, apparaît déjà l'évêque futur, le futur Père de l'Église. C'est la défense des droits de l'Église qui en fait le sujet, u Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie! C'est une injustice inouïe de vouloir profiter des dépouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu'elle est étrangère, et qu'elle n'est pas armée. Son Dieu prendra en main sa querelle, et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur l'arche de son alliance. » L'Église u n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes », et les rois du monde ont signalé leur zèle envers elle en lui accordant des privilèges; mais ces privi-
lèges ne sont pas des ^Tàccs, et ils reçoivent plus qulls ne donnent. « Ils régnent sur les corps par la force, et peut-être sur les cœurs par Tinclination ou par les bienfaits. L^ÊgUse leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences, en présence et sous les yeux do Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de La sûreté de leurs i)ersonnes sacrées, et une partie de sa religion de l'obcissanco qui leur est due. » Tout ce développement sur v rimmuable et éternelle concorde qui doit être entre l'empire et le sacerdoce » annonce l'auteur de la Politique tirée de l'Écriture sainte et mémo du Discours sur l'histoire universelle : « Rendons ici témoignage, dit Hossuel, à l'incomparable piété de nos monarques très chrétiens. Gomme ils ont vu que Jésus-Christ ne règne pas si son Église n'est autorisée, leur propre autorité no leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. » Ke somble-t-il pas que Bossuel délinisse par avance la manière dont il entendra son devoir épiscopal, lorsqu'il écrit de saint Thomas do Cantorbéry : « 11 a joint la fermeté avec le respect. S'il a toujours songé qu'il était évêque, il n'a jamais oublié qu*il était sujet? »
L'éloquence de la chaire dan» les Panéi^yrlqDes* Le panégyrique de saint Paul*
Même dans ces derniers panégyriques, le goût n'est pas encore absolument sûr. Par exemple, dans le panégyrique de saint François d'Assise, Bossuet avait écrit: a Pourquoi Tois*je ce cilice inséparable de votre corps, que Ton pourrait prendre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? » bans le panégyrique de saint Thomas de Ganlorbéry,il reprend ce même détail, tout malériel, et il y appuie : « Après qu'on a dépouillé le sainl marlyr, on découvre un aulre martyre non moins admirable, qui est le martyre de sa pénitence, uncUiee affreux tout lûcin de rerminr... Ah! ne mépi'isons point cette lielnture, et Jie vrahjnons point d*i remuer ces ordures si précieuses^ Ce cilice lui perce la peau, et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une autre peau autour de son corps, » Si ces taches sont rares, les divisions parfois encore sont un peu subtiles, ou systématiquement antithétiques, les transitions péni-
blés : « Cette distinction étant supposée, tirons maintenant cette conséquence... » {Panégyrique de saint François de Sales.) Certaines expressions bibliques sont encore mal fondues dans le texte :
« Mes enfants bien-aimés, dit notre Maître k ses chers disciples, qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés ! Je vous dis en vérité qu'il est plus aisé de passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille. » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous parait extraordinaire. C'était un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimaient ordinairement les choses qu'ils croyaient impossibles ; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter. [Panégyrique de saint François d'Assise.)
Certains tableaux poétiques sont assez gauchement préparés : « J'aurais besoin d'emprunter ici les couleurs de la poésie, pour vous représenter vivement cette affreuse solitude, ce désert horrible et effroyable dans lequel il se retira. » [Panégyrique de saint Benoît.) Mais il a beaucoup réfléchi sur la prédication, sur sa méthode et son but. On a vu comment Bossuet entendait et définissait le panégyrique , dans le panégyrique de saint François de Sales. Dans ce même panégyrique, il indique en quelques mots brefs ce que doit être le sermon et ce qu'il ne doit pas être : « Beaucoup veulent monter dans les chaires pour y charmer les esprits par leur science et l'éclat d^ leurs pensées délicates ; mais peu s'étudient comme il faut à se rendre capables d'échauffer les cœurs par des sentiments de piété. » Auparavant il avait mieux caractérisé encore la véritable éloquence de la chaire, en caractérisant l'éloquence de saint Paul, de saint Bernard et des apôtres :
Saint Paul se glorifie qu'il prêchait, non point avec une éloquence affectée, ni par des discours de flatterie et de complaisance, mais seulement qu'il ornait ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu'y a-t-il de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard, qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsque les apôtres prêchaient Jésus-Christ, une ardeur céleste les transportait et paraissait tout visiblement dans la véhémence de leur action; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul qu'il agissait hardiment en Notre-Seigneur, et que sa prédication était accompagnée de la démonstration de l'Esprit. Ainsi paraissait le zélé Bernard, qui, prêchant aux Allemands dans une langue qui leur était inconnue, ne laissait pas de les émouvoir, k cause qu'il leur parlait comme un homme venu du ciel, jaloux de l'honneur de Jésus.
... Mais ce qui était de plus divin dans les saints apôtres, c'était cette charité pour ceux qu'ils prêchaient. Us étaient pères pour la conduite, et mères pour la tendresse, et nourrices pour la douceur : saint Paul prend toutes ces qualités. Ils reprenaient, ils avertissaient opportunément, importunémcut,
lèges ne sont pas des grâces, et ils reçoivent plus qu'ils ne donnent. « Ils régnent sur les corps par la force, et peul-élre sur les cœurs par l'inclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées, et une partie de sa religion de Tobéissance qui leur est due. » Tout ce développement sur <« Timmuable et éternelle concorde qui doit être entre l'empire et le sacerdoce » annonce l'auteur de la Politique tirée de VÉcriture sainte et môme du Discours sur l'histoire universelle : « Hendons ici témoignage, dit Hossuel, à l'incomparable piété de nos monarques très cbrétiens. Gomme ils ont vu que Jésus-Ghrisl ne règne pas si son Église n'est autorisée, leur propre autorité ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Eglise. » Ne semble-t-il pas que Hossuet délinisse par avance la manière dont il entendra son devoir épiscopal, lorsqu'il écrit de saint Thomas de Gantorbéry : « 11 a joint la fermeté avec le respect. S'il a toujours songé qu'il était évêque, il n'a jamais oublié qu*il était sujet? »
L'éloquence de la chaire danft le» Pané^yrlqnes* Le panégyrique de saint Paul*
Même dans ces derniers panégyriques, le goût n*est pas encore absolument sftr. Par exemple, dans le panégyrique de saint iM'auçois d'Assise, Bossuet avait écrit: « Pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps, que l'on pourrait prendre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? >» Dans le i)anégyrique de saint Thomas de Ganlorbéry, il reprend ce mômo d<Hîiil, tout nialériel, et il y appuie : « Après qu'on a dépouillé le sainl inarlyr, on découvre un aulre martyre non moins admirable, qui est lo martyre de sa pénitence, un ciliée affreux tout liUdn de venninr... Ah! ne méprisons point celte peinlurey cl ne rraii/nons point dt' remuer ces ordures si précieuses. Ge cilice lui porce la peau, et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une aulre peau autour de son corps. » Si ces taches sont rares, les divisions parfois encore sont un peu subtiles, ou systématiquement antithétiques, les transitions péni-
blés : t( Cette dislinclioa étant supposée, tirons maintenant cette conséquence... » (Panégyrique de saint François de Sales.) Certaines expressions bibliques sont encore mal fondues dans le texte :
« Mes enfants bien-aimés, dit notre Maître k ses chers disciples, qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés ! Je vous dis en vérité qu'il est plus aisé de passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille. » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous parait extraordinaire. C'était un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimaient ordinairement les choses qu'ils croyaient impossibles ; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter. [Panégyrique de saint François d'Assise.)
Certains tableaux poétiques sont assez gauchement préparés : « J'aurais besoin d'emprunter ici les couleurs de la poésie, pour vous représenter vivement cette affreuse solitude, ce désert horrible et effroyable dans lequel il se retira. » [Panégyrique de saint Benoit,) Mais il a beaucoup réfléchi sur la prédication, sur sa méthode et son but. On a vu comment Bossuet entendait et définissait le panégyrique, dans le panégyrique de saint François de Sales. Dans ce même panégyrique, il indique en quelques mots brefs ce que doit être le sermon et ce qu'il ne doit pas être : « Beaucoup veulent monter dans les chaires pour y charmer les esprits par leur science et l'éclat d^ leurs pensées délicates ; mais peu s'étudient comme il faut à se rendre capables d'échauffer les cœurs par des sentiments de piété. » Auparavant il avait mieux caractérisé encore la véritable éloquence de la chaire, en caractérisant l'éloquence de saint Paul, de saint Bernard et des apôtres :
Saint Paul se glorifie qu'il prêchait, non point avec une éloquence afifectée, ni par des discours de flatterie et de complaisance, mais seulement qu'il ornait ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu'y a-t-il de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard, qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsque les apôtres prêchaient Jésus-Christ, une ardeur céleste les transportait et paraissait tout visiblement dans la véhémence de leur action; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul qu'il agissait hardiment en Notre-Seigneur, et que sa prédication était accompagnée de la démonstration de l'Esprit. Ainsi paraissait le zélé Bernard, qui, prêchant aux Allemands dans une langue qui leur était inconnue, ne laissait pas de les émouvoir, k cause qu'il leur parlait comme un homme venu du ciel, jaloux de l'honneur de Jésus.
... Mais ce qui était de plus divin dans les saints apôtres, c'était cette charité pour ceux qu'ils prêchaient. Ils étaient pères pour la conduite, et mères pour la tendresse, et nourrices pour la douceur : saint Paul prend toutes ces qualités. Ils reprenaient, ils avertissaient opportunément, importunémcut,
tantôt avec une sincère douceur, tantôt avec une sainte colbre, avec des larmes, avec des reproches ; ils prenaient mille formes différentes, et toujours la même charité dominait ; ils bégayaient avec les enfants, ils parlaient avec les hommes.
L'exemple de saint Paul surtout l'avait frappé, et le panégyrique de saint Paul^ n'est pas seulement le plus complètement beau de ceux qu'il a composés, il est aussi celui où il développe avec le plus d'ampleur et de force sa théorie de la prédication chrétienne.
On trouve ici le même enthousiasme que dans le panégyrique de saint François d'Assise, mais plus contenu, celte folie de la Croix qui enivre François d'Assise au point de le faire ressembler à un insensé; mais la fougue de la jeunesse s'est réglée sans se refroidir. La composition et la forme dans les oraisons funèbres auront quelque chose de plus parfait, mais aussi de moins concis et de moins nerveux. C'est la justesse des proportions surtout qui distingue ce panégyrique, le plus « attique » parmi ceux de Bossuet. Tous les développements sortent naturellement du texte choisi, emprunté à saint Paul lui-même : Placeo mihi in infirmitalibus mets : quum enim infirmor, tune potens mm. — Je ne me plais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant. » El c'est cette « faiblesse toute-puissante » de l'apôtre que Bossuel fera voir dans les trois emplois de l'apostolat : la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique. « 11 est puissant en ce qu'il est faible, puisqu'il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu'il n'espère vaincre qu'en souffrant, puisqu'il fonde sur sa servitude toule l'autorité de son ministère. » Le P. Senault, dont les Paruhjf/riqnes avaient été imprimés (lOîir)), qui regardait ce genre comme « le chef-d'œuvro (le l'éloquence », et qui ne croyait pas pouvoir moins faire que de comparer saint Paul à Alexandre, distinguait dans sa vie quatre miracles : sa vocation, sa prédication, ses combats, sa mort qui est son triomphe. Bourdaloue vante (mî trois points le zèle de Paul à remplir son ministère, à l'honorer, h s'immoler pour lui. Mais ces divisions sont artificielles; celle de Bossuel, au contraire, est fondée sur ce (|u'il y a eu de vraiment
1. l'n paiH'jryri<nio de saint Paul a l'-t*'* prononcé par H(»ssuot en IG.'iT; mais il semble bion diriiciie d'adincttro i\uo ce premier paiH'^yrimic soit ceiiii que nous avons et quiest un pur ch«>r-<r<iMivre. Aussi M. (îundarut M. Rébelliau proposentils la date de lOoO; Lacliat, celle de IGtil, époque de la maturité du ^énîe de Bossuet sermonuairc.
particulier et caractéristique dans Tapostolat de Paul; de là l'unité et la simplicité du panégyrique tout entier.
Si dans Texorde, comme saint Augustin traitant ce même panégyrique, comme il le fera lui-môme plus tard dansTexorde de Foraison l'uiiébre de Gondé, il se déclare étonné, presque accablé d'avance par la grandeur de son entreprise, ce n'est pas une précaution oratoire à laquelle il a recours : celui qu'il appelle le plus illustre des prédicateurs et le plus zélé des apôtres; celui pour qui il sent un « amour mêlé de respect », dont la sagesse toute divine lui parait u vraiment digne du troisième ciel », est à ses yeux le modèle inimitable, presque indéfinissable, dont il faut s'approcher sans cesse, sans espérer de jamais l'atteindre. Si, d'autre part, il annonce dès le début qu'il n'a pas dessein de considérer saint Paul dans sa vie particulière, ce n'est pas seulement, comme on a pu le conjecturer, qu'il l'avait considéré sous ce point de vue dans son premier panégyrique, dit le Surrexit Paulus; c'est qu'il veut faire sortir de cet éloge d'un saint une leçon applicable à tous les hommes, spécialement à ceux qui prêchent la parole de Dieu ou qui gouvernent l'Église.
Il a hâte de montrer, dans le premier point, le plus intéressant pour nous, la faiblesse victorieuse des prédications toutes simples de Paul.
Mais n'attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses; ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre parles vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus- Christ.
Trois choses contribuent ordinairement k rendre un orateur agréable et eflicacc : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique; et la raison en est évidente. Car Testime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans lecifiur. Mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé dj ju^jer qu'il n'a aucun de ces avantages.
Sa mine n'est point relevée, et il est réduit à gagner sa vie par l'exercice 'd'un art mécanique. Sa doctrine parait folie et extravagance, car il ne sait prêcher que Jésus-Christ crucilié, et il prêche sans éloquence, sans agrément.
Comment donc pout -il espérer que ses auditeurs soient jersua lé?? Mii^i, C. de Litt. — BossuET [Sermons). 3
{:^ran(I Paul, si La ductriiic que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Eranffile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, rcprind ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine k la sagesse du Fils de Dieu : c'est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine parait incroyable.
On sent ici, dans cette exagération voulue de la doctrine et aussi de l'expression, l'influence toute proche de ce Vincent de Paul qui, dans sa passion de la simplicité évangélique, conjurait à genoux un prédicateur à la mode de renoncer aux ornements de l'éloquence profane. Rien de plus austère que cette tliéorie de l'éloquence sacrée; et si Bossuet s'y était tenu strictement, il ne nous paraîtrait pas si grand orateur. Cette prédication évangélique « ne doit avoir rien qui éclate » , car Jésus dédaigne pour sa parole aussi bien que pour sa personne tout ce que les hommes admirent.
N'attendez donc pas de Tapôlre ni qu'il vienne flatter les oreilles par den cadences harmonieuses, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit lui-même : <i Nou!« prêchons une sagesse cachet;; nous prêchons un Dieu crucilié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu, qui r(>ji;ll(! tout l'éclat du monde;. Si notre simplicité déplaît aux 8upi'rlM>s, (}u'ils sacluMit <]u<>. nous voulons leur déplaire, que Jêsus- (ihrist (lédai'^ne leur faste insolent, ot ([u'il ne viMit être connu que des humbles. Abaissons-nous done à ces humbles; fuisons-ieiir des prédications dont in ifnsses.se Uenne quelque chose de l'humiUalion delà croix, et qui soient dli^nes de C(î Dieu qui ne veut vaincn; (pie par la faiblesse.
C'est pour ces solides raisons (jue s;iint Paul rcîjette tous les artiiiccs de la rliélorique. Son discours, bien loin de eouli^r avec cette ilouceur agréable, avec celte éj,'iililé ti'mpérée (jue n(»us admirons dans les <»rateurs, paraît in«'- ^mI (;t siiiis suite à ceux (jui m*, l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la li-rre, qui ont, disent-ils, b,'S oreilles Unes, sont oiTensés de la dureté de Mn style irré^Milier. Mais, miîs frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'api'jtre r<i simple, niais ses i»ensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, ^'il niépri-(; la pliilrtsnphie, Jésus-Christ lui tient licu «le tout; et son nom qu'il a toujours à la Ixniche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toul(î-pnissante. 11 ini, cet ignorant dans l'art de bien dire, .'ivee. eett'! lomlion rude, avec, celte phrase (jui sent l'élraiiger, il ira en celle 'iri'ce ptdie, la mère des philoso|»hes et des orati>urs; et, maljçré la ré-i-t.'ince du monde, jl y établira plus d'Kglises (jue Platon n'y a gagné dediscipll•^ p.ir (•(.'lie éloquence ([u'oii a crue divintî. Il prêchera Jésus dann Alhén(!S, et le plus savant di^ s<'S .sénali'urs jias^era tle l'Arécjpage en l'école de ce Jiarhare. Il pou>si>ra encore plus loin ses (*oiiquê|i'S : il abattra aux pieds du Sauveur la iiiaje>tê des faisceaux romains en la i)iM>oune d'un proconsul, et il fiira trembler ilan-* leurs tribunaux b'S jug»'s devant lt'S(juels on le cite. Rome, même entendra sa voix; et un jour Cfttevilbî maîtresse se tiendra bien j»lus honoréud'uiHî lettifilu -tyleile Paul. adres>écà sc>< l'iloyens, r[ue de laut de fauK.'Uses luirangu'-s qu'fUi* a entendues (le son Cicéron.
Et d'où vient cela, chrétiens ? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine, ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend...
Aimons donc , aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus ; aimons l'Évangile avec sa bassesse ; aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Écritures.
Les commentaires sont superflus. Une seule observation ne sera peut-être pas déplacée. Fénelon voudra, lui aussi, qu'on revienne à « cette première simplicité » des apôtres et des Pères, et, chez Fénelon, la pratique sera conforme à la théorie, car, sauf une ou deux exceptions, il ne composera guère que des homélies. C'est à l'homélie, en effet, c'est-à-dire à l'improvisation « inégale et sans suite », qu'aboutit l'admirable développement du premier point. Mais Bossuet comprendra, il a déjà compris que celte simplicité doit être surtout dans le fond, et que, pour mieux faire valoir celte vérité de la doctrine, il n'esl pas interdit, je ne dis pas d'appeler, mais de laisser venir l'éloquence.
Après avoir persuadé, dans ses discours, par la seule simplicité, Paul doit triompher, dans ses combats, par la seule faiblesse. Ce second point a moins d'intérêt pour nous : le développement sur la t< force persuasive du sang épanché par le fils de Dieu » est trop théologique et ecclésiastique pour nous toucher beaucoup. Nous voudrions aujourd'hui, peut-être à tort, sur l'apostolat, les aventures extraordinaires et le martyre de saint Paul, quelques-uns de ces détails précis et pittoresques qui feraient vivre à nos yeux Thistoire. Bossuet luimême sent bien que tout ce développement, plus oratoire qu'historique, reste en somme assez vague, et c'est pourquoi il se décide à choisir quelque action illustre où les fidèles puissent voir « en particulier » combien les souffrances de Paul sont persuasives : c'est le séjour de Paul à Philippes. Mais comment il abat à ses pieds l'impérieuse majesté de Rome ; comment, dans cette môme Rome, il affermit à l'avance, par son
tantôt avec une sincîïre douceur, tantôt avec une sainte colbre, avec des larmes, avec des reproches ; ils prenaient mille formes différentes, et toujours la même charité dominait ; ils bégayaient avec les enfants, ils partaient avec les hommes.
L'exemple de saint Paul surtout l'avait frappe, et le panégyrique de saint Paul^ n'est pas seulement le plus complèlement beau de ceux qu'il a composés, il est aussi celui où il développe avec le plus d'ampleur el de force sa théorie de la prédication chrétienne.
On trouve ici le môme enthousiasme que dans le panégyrique de saint François d'Assise, mais plus contenu, cette folie de la Croix qui enivre François d'Assise au point de le faire ressembler à un insensé; mais la fougue de la jeunesse s^est réglée sans se refroidir. La composition et la forme dans les oraisons funèbres auront quelque chose de plus parfait, mais aussi de moins concis et de moins nerveux. C'est la justesse des proportions surtout qui distingue ce panégyrique, le plus « atlique >» parmi ceux de Bossuet. Tous les développements sortent naturellement du texte choisi, emprunté à saint Paul lui-même : Placeo mihi in infirmUaiibus meis : quum enim infirmor, tune potens swTn. — Je ne me plais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant. » El c'est cette « faiblesse toule-puissante » de l'apôtre que Bossuel fera voir dans les trois emplois de l'apostolat : la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique. « 11 est puissant en ce qu'il est faible, puisqu'il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu'il n'espère vaincre qu'en souffrant, puisqu'il fonde sur sa servitude toule l'autorité de son ministère. » Le P. Senault, dont les PantUjf/riques avaient été imprimés (lOîiO), qui regardait ce genre comme « le chef-d'œuvro de l'éloquence », et qui ne croyait pas pouvoir moins faire que de comparer saint Paul à Alexandre, distinguait dans sa vie quatre miracles : sa vocation, sa prédication, ses combats, sa mort qui est son triomphe. Bourdaloue vanle en trois points le zèle de Paul k remplir son ministère, h, l'honorer, à s'immoler pour lui. Mais ces divisions sont artidcielles; celle de Bossue!, au contraire, est fondée sur ce (ju'il y a eu de vraiment
1. Un pan«''jrynM"c du saint Paul a ÔW' |)rononcé par Hossuct en I6.")7; mais il semble bi(;n difiicilc d'adinottro (|un ro premier |)an(''^yrii|n<; .soit celui que Doos avons et quicst un pur cht>r-d'œuvn>. Aussi M. Gandaret M. Rébelliau proposentils la date do iOoO; Lâchât, celle de IGGi, époque de la maturité du ^énie de Bossuet sermonnaire.
particulier et caractéristique dans Tapostolat de Paul ; de là l'unité et la simplicité du panégyrique tout entier.
Si dans Texorde, comme saint Augustin traitant ce même panégyrique, comme il le fera lui-même plus tard dans Fexorde do l'oraison funèbre de Gondé, il se déclare étonné, presque accablé d'avance par la grandeur de son entreprise, ce n'est pas une précaution oratoire à laquelle il a recours : celui qu'il appelle le plus illustre des prédicateurs et le plus zélé des apôtres; celui pour qui il sent un « amour mêlé de respect », dont la sagesse toute divine lui parait « vraiment digne du troisième ciel », est à ses yeux le modèle inimitable, presque indéiinissable, dont il faut s'approcher sans cesse, sans espérer de jamais l'atteindre. Si, d'autre part, il annonce dès le début qu'il n'a pas dessein de considérer saint Paul dans sa vie particulière, ce n'est pas seulement, comme on a pu le conjecturer, qu'il l'avait considéré sous ce point de vue dans son premier panégyrique, dit le Surrexit Paulus; c'est qu'il veut faire sortir de cet éloge d'un saint une leçon applicable à tous les hommes, spécialement à ceux qui prêchent la parole de Dieu ou qui gouvernent l'Église.
Il a liâtede montrer, dans le premier point, le plus intéressant pour nous, la faiblesse victorieuse des prédications toutes simples de Paul.
Mais n'attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses; ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre parles vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus- Christ.
Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et eflicace : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique; et la raison en est évidente. Car l'estime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans lec'fiur. Mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé dj juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Sa mine n'est point relevée, et il est réduit à gagner sa vie par l'exercice'd'un art mécanique. Sa doctrine parait folie et extravagance, car il ne sait prêcher que Jésus-Christ crucifié, et il prêche sans éloquence, sans agrément.
Comment donc p^îut -il espérer que ses auditeurs soient i:ersuaié3? Mais, C. de Litt. — Bdssuet [Sermons). 3
tirera tous ses discours, dit Gandar, c'est rÉcriture expliquée par les Pères. » Ici seulement les attaques sont plus directes et plus vives que partout ailleurs contre ces prédicateurs qui font un divertissement et un jeu du plus grave, du plus important, du plus nécessaire emploi de l'Église, mais aussi contre les auditeurs «qui veulent qu'on leur adoucisse les vérités chrétiennes ou que, pour les rendre agréables, on y mêle les inventions de l'espril humain ». Lui, au contraire, il ne craint pas de partir du dogme el d'y revenir : tout ce sermon a principalement pour but de marquer le rapport « secret » que le prédicateur a découvert entre deux mystères, celui de l'eucharistie et celui de la parole de Dieu, tous deux également nécessaires au chrétien, également désirés de lui. Mais du développement théologique nail un développement à la fois théorique et pratique sur ce que doit être la véritable éloquence telle que l'admet la chaire de Jésus-Christ.
Los oreilles sont flattées par la cadence et l'arrangement des paroles ; l'inia{j;iuatioii, réjouie par la délicatesse des p«;nsées ; l'esprit, gagné quelquefois par la vraisemblance du raisonnement : la conscience veut la vérité; et comme c'est à la conscience que parlent les prédicateurs, ils doivent rechercher, mes sdîurs, non des brillants qui égayent, ni une harmonie qui délectf, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre ([ui émeuve, un foudre qui brise les CdMirs.
Que si vous voulez sîivoir maintenant (juelb; part peut donc avoir l'éloquencf dans les discours clirétiens, saint Aupuslin vous dira qu'il ne lui est pas i>ermis d'y paraître qu'à la suite de la sajjesse. Sapientiam de donio sua, id est, perfore anpientis, procedcre inteUif/ns et tanqnam inaeparahilem faiiiulnm, eliam non roeatam, sequi eloquentiam. 11 y a ici un ordre à garder: la sagesse marche devant, comme la maîtresse: l éloquence s'avance après, comme la suirante*. Mais ik; rcMuarciuez-vous pas, chrétiens, la circonspecliou d<; «ainl Augustin, qui dilcju'clle doit suivre sans être app<dée? II veut dire que l'éloquence, pour cire dij,Mie d'avoir quehjue placer dans les discours chrétiens, ne doit pas èln» recherchée avec trop d'étude. // faut qu'elle semble venir comme d'elle- ?néme, attirée par la grandeur des choses, et pour servir d'interprète ù la sagesse qui parle. Mais quelhî eslcettiî sag(?sse, Messieurs, qui doit parler dans les chain's, sinon Noire-Seigneur .Jésus-Christ, qui est la sagesse du Père qu*il nous ordonne aujoiu-d'hui d'enlemlre? Ainsi le prédicaleurévangélique, c'est celui (|ui fait parler Jéaus-C.hrist. Mais il ne lui fait pas tenir un langap:** d'homme, il craint de douner un corps étranger U sa vérité éternelle : c'est pour(}uoi il puise tout dans les Kcrilures, il en emprunle même les termes sacrés, non seulement pour fortifier, mais \)0\\v rinbidlir son discours. Dans le désir fpi'il a de gagner les ânn's, il ne cherche que les choses el les sentiments. O' n'i'st pas, dit sainl Augustin, (}u'il néglige les ornements de l'éloculion, quand il les rencontre en i)assant el qu'il les voit fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent; mais aussi u'afTectent-ils
1. On :i <lojà vu celte image dans un fragment cité do l'oraison funèbre du P. Hom'i^oiiig.
pas de s'en trop parer, et tout appareil lui est bon pourvu qu'il soit un miroir où Jésus-Christ paraisse en vérité, un canal d'où sortent en leur pureté les eaux vives de son Evangile.
Mais s'il est encore trop de prédicateurs profanes, la faute n'en esl-elle pas aussi à ces trop profanes auditeurs « qui détournent leur oreille de la vérité et qui demandent des fables et d'agréables rêveries » ? « C'est aux auditeurs de faire les prédicateurs... ; ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques. Aimez donc la vérité, chrétiens, et elle vous sera annoncée; souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ, et il fera résonner sa voix jusqu'aux oreilles de votre cœur. »
La parole de Dieu, comme l'eucharistie, doit aller au cœur de l'auditeur. Il faut donc, pour l'entendre, lui prêter l'oreille du dedans ; car, « outre le son qui frappe l'oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et ce discours spirituel et intérieur, c'est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile... On parle dans la chaire, la prédication se fait dans le cœur. » Combien peu d'auditeurs écoutent les prédicateurs autrement que pour les comparer aux autres et à eux-mêmes ? « Comme si la chaire était un théâtre où l'on monte pour disputer le prix du bien dire !... Pour être attentif à la parole de l'Évangile, il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs. » Si on lui prête cette attention chrétienne, on verra « partir quelquefois comme un trait de flamme » qui pénétrera jusqu'à la moelle du cœur. Dans l'esprit de Bossuet, ce second point avait au moins autant d'importance que le premier, car il s'adressait à ces auditeurs frivoles que le premier devoir du prédicateur est de préparer à comprendre, à recevoir, à aimer la vérité. Mais l'intérêt, pour nous, est moindre. Il se ravive dans la première partie du troisième point, où Bossuet se demande à quoi l'on peut reconnaître que la parole de Dieu a produit tout son effet sur nous, et répond que c'est au changement des mœurs. S'emparant adroitement du mot de saint Jean Chrysostome sur les auditeurs qui écoutent les discours ecclésiastiques « de même que si c'était une comédie », il parle des plaisirs du théâtre avec la même sévérité au fond, mais avec moins de rudesse dans la forme, qu'il n'en parlera trente-trois ans après, dans les Maximes et Réflexions sur la comédie.
Il y a des spectacles qui n'ont pour objet que le divertissement de l'esprit,
mais qui n'oxciN'iil pas los affrclious, qui ne remuent pas les rcf«8orls A-^J cœur. Mais il u'oii est pas de la sorle <le ces repr«''sentali(»ns animées qu'u// donne sur l(îs Ihéàln's : elles sont danp(M'euses en ce point qu'elles ne plaisent ]K»int si elles n'<^nieuv(înt, si elles n'intéressent le spectateur, si elles ne lui font jouer aussi son persininape, sans monter sur le théâtre et sans ôIihî de In tragédie. C'cîst en ({uoi ce.s spectaclc's s(»nt à craimlre, parce que le ca'ur apprend insensiblement à se remuer dcî bonne foi. il est donc ému, il esllran?porté, il se réjouit, ils'affli^'e de choses (jui au fond sont indifférentes. .Mais un(! marque certaine (pie ces mouvemenis ne tiennent pas au cœur, c'est qu*il< s'évanouissent en cbanjreant d(î lieu. Cette pitié qui causait des larmes, celle colère qui enflammait et le«< yeux et bî visa«,'e, n'étaient que des iniapes et de» simulacres par lesquels le cceur se; donnt? la comédie en lui-même, qui produisai(»nt toutefois les mêmes effets que les passions véritables : tant il est aisé de nous imposer, tant nous aimons à nous jouer nous-mêmes.
Ce n'est pas par les émotions de tliéàlre, c'est par les « œuvres » seules que nous saurons avec assurance si nous sommes vrainienl ens(?i^Mics de Dieu. « Pour écouter Jésus-Chri.st, conclut liossuel, il laut accomplir sa sainte parole : il ne parle pas pour nous plaire, mais pour nous édilîer dans nos consciences. Il n'élaMit pas des prédicateurs pour être les ministres de la délicatesse et les vicUmes de la curiosité publique; c'est pour aflermir le règne de sa vérité. )>
Le sermon sur la VrédicatUni (UanQéliqup, n'est, en plusieurs de ses parties, que le sermon mr la Parole de Dieu repris et modifié dans le détail. Mais il est piéclié devant la cour, et le ton n'est plus le même, ni, à certains égards, le point dn vue. Les i)rédieateurs sont ici des avocats commis par Dieu à la défense des maximes de l'Kvangilo, res illustres abandonnées. « C'est pour cela (jue ces cliaires ont été élevées auprès des autels, alin (jue, pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les compagnies des mondains, il y ait du moins quelque \\(\\\ o\\ l'on parle en sa faveur. » Là encore sont attaqués ces oisifs (pli écoutent la prédication « ou comnKî un entretien indilTérenl, par coutume et pai* comi)agnie, ou tout au plus comme un entretien agréable (jui ne fait (pio chatouiller les oreilles par lîi douceur d'un plaisir (jui pass(i ». lÀi encore, hossuet aflirme avec une énergi(ju«; élo({uenr(; « rpie la parole de rKvangile, (pii nous est porléf? do la j>arl de Dieu, n'est pas un son (pii se p(;rde en l'air, mais un instrument de la grâce ». Mais surtout on sent (jik? Hossud a les yeux fixés sur la cour, sur le loi lui-même, à qui il s'adress(; en finissant avec une iernicté modeste :
() Dieu, donnez efticare à voire parole. ') Dieu, vt»u< v<»yez en (|uel lieu ji' prècbe, et v(>us savez, ô Dieu, re (iu"il y faut diie. Donne/.-m«ji des paroles
particulier et caractéristique dans Taposlolat de Paul; de là l'unité et la simplicité du pariéf^yrique tout entier.
Si dans l'exorde, comme saint Augustin traitant ce môme panégyrique, comme il le fera lui-môme plus tard dansTexorde do l'oraison ruiiêbre de Gondé, il se déclare étonné, presque accablé d'avance par la grandeur de son entreprise, ce n'est pas une précaution oratoire à laquelle il a recours : celui qu'il appelle le plus illustre des prédicateurs et le plus zélé des apôtres; celui pour qui il sent un « amour mêlé de respect », dont la sagesse toute divine lui parait « vraiment digne du troisième ciel », est à ses yeux le modèle inimitable, presque indétinissable, dont il faut s'approcher sans cesse, sans espérer de jamais l'atteindre. Si, d'autre part, il annonce dès le début qu'il n'a pas dessein de considérer saint Paul dans sa vie particulière, ce n'est pas seulement, comme on a pu le conjecturer, qu'il l'avait considéré sous ce point de vue dans son premier panégyrique, dit le Stirrexit Paulus; c'est qu'il veut faire sortir de cet éloge d'un saint une leçon applicable à tous les hommes, spécialement à ceux qui prêchent la parole de Dieu ou qui gouvernent l'Église.
Il a hâte de montrer, dans le premier point, le plus intéressant pour nous, la faiblesse victorieuse des prédications toutes simples de Paul.
Mîiis u'atltMidoz pas, chnUions, de ce céleste prédicateur ni la pompe ni les ornements dont se pare l'élociuence humaine. Il est trop j,'rave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses ; ou, pour dire quelque chose de plus chréti(;n et de plus digue du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glori<îuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus- Christ.
Trois chostîs contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et eflicace : la personnii de ciilui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique; et la raison en est évidente. Car l'estimi; tle l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans locii3ur. Mais de la manière que se représente le prédicateur ilont je parle, il est bien aisé dj juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Sa mine n'est point relevée, et il est réduit à gagner sa vie par l'oxercice'd'un art mécanique. Sa doctrine parait folie et extravagance, car il ne sait prêcher que Jésus-Christ crucilié, et il prêche sans éloquence, sans agrément.
Gomment donc p'«ut-il espérer que ses auditeurs soient lersua lés? Mais, C. (le Lilt. — BossuET {Sermons). 3
La doctrine reiigiensc* — La philosophie et la fol; len Incrédules* — Le dogme fondamental : serinons sur la Providence*
Si ce u prédicateur invisible qui sollicite les cœurs de se rendre à lui* » parle par la bouche de l'orateur sacré, quelle doit être la gravité, quelle doit être la circonspection de son interprète! Écartant toutes les questions curieuses, il doit tout fonder sur « une doctrine solidement chrétienne » , pour en tirer une instruction importante {Démons), c'est-à-dire établir d'abord fermement le dogme, d'où fleurira d'elle-même la leçon morale. D'autres prédicateurs parlent du dogme, mais le perdenl bientôt de vue : c'est qu'ils n'en voient pas toutes les ressources non seulement religieuses, mais oratoires. Pour faire accepter, ou plus souvent pour dissimuler les rigueurs de la doctrine, ils tirent de leur propre fonds cent choses éloquentes ou piquantes, au risque d'être infidèles avec esprit à la doctrine orthodoxe. Il dédaigne, lui, ces coquetteries : « Je me garderai de rien avancer de mon propre sens. On n'entendra do ma bouche que les oracles de l'Écriture ». (Devoirs des rois.) Assis dans la chaire de Jésus-Christ et desapôtres, s'il allait enseigner quelque erreur aux fidèles qui l'écoutent!... « Ahî plutôt la mort! » {Profession de foi de la Vallière,) Sa force, il le sent, lui vient do sa foi absolue, qui n'admet pas, qui ne comprend même pas le doute. Pour convaincre, il faut tout d'abord Atre convaincu ; aucun prédicateur n'a affirmé, imposé sa certitude avec plus de sérénité et de candeur que Bossuet; aucun n'a plus multiplié les formules tranquillement impérieuses : « (Vest une vérité très constante... C'est une chose assurée que... » Aussi ne s'abaisse-t-il pas à prouver ce qu'il faut croire : il est mieux séant à la dignité de la chaire « de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnement ». {Amour des plaisirs,) Que nous veulent les philosophes et cette pauvre philosophie, aveugle qui conduit des aveugles? Dans ses écoles on forme des doutes, « mais on n'y prononce point de décisions »... Plus tôt on verra
i. St?rmoti pour le jour de Pâques, 1681.
le froid et le cbaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes ». C'est se commettre à un péril manifeste que de se fier à la seule raison humaine, si variable et si chancelante. La divine éloquence de Platon, la subtilité de raisonnement d'Aristole, les superbes opinions de Sénèque, que sont -elles auprès de la simplicité de Jésus, qui a des paroles de vie éternelle? (Loi de Dieu.)
Sur les contradictions et les erreurs des philosophes, sur l'impuissance de la raison humaine à tout expliquer, l'éloquence de Bossuet ne tarit pas. Mais ce développement est commun à la plupart des prédicateurs chrétiens : ce qui est propre à Bossuet, c'est la mesure avec laquelle il le traite. Il sait et dit que la philosophie « a conservé de belles règles et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connaissances humaines» {Divinité de la reli'jioii); qu'au-dessus des choses insensibles Dieu a établi le sentiment, et au-dessus du sentiment la raison, dont la vigueur immortelle n'est affaiblie que par son union avec le corps; que ce qui nous paraît quelquefois de si subtil et de si inventif chez les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes (Démons); contre Montaigne et contre ceux qui se rient du vain orgueil de l'homme, et nous égalent aux bêles, il défend ce qu'il y a en nous de divin : « Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue des bêtes? » (Pour la fête de tous les saints.) Par où l'homme est petit, certes, il le voit, et le fait voir sans complaisance :
Malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de rhomme étant destiné pour posséder un bien immense, quoique la liaison qui l'y tenait attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque impression qui fuit qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut ; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus ; et, sa fgrtune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.
Et en effet, pensez-vous. Messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en. elle-même, elle qui a non seulement en sa puissance,
48 C()UI{S DE LITTEUATUHE
mais qui Irnînc sur elle en ses oi-nemoiils, la subsistance d'une intiiiilé il<^ familles; qui porte, dit Tcrtullicn,en un petit fil aulourde son cou, de» patrimoines entiers : Salins el insitluK leurra cenir circumfert , et qui Inche d'6pulser nu service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et InutfH les richesses d<î la nature? Ainsi rhoninie, petit en soi, el honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et8«; multiplier dans ses titres, dans ses possirssions, dans ses vanit«''s : tant de fois comte, tant de fois seif;neur, po8sess<Mir de tant d«; rir.hess«îs, niaîlre de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du restt^ : Irmlefois, ({u'il se multiplie Umt qu'il lui plaira, il n<* faut toujours pour l'ahattre qu'une s('u1«î mort. Mais il n'y i)ense pas; el dans cet accroissenu^nt infini (|ue notre vanité s'imafîine, il ne s'avise jamnis de 8(^ inesuHM' à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste. {Sur l'honneur.)
Mais il voit aussi par où rhoiumo est ^'rand, el il ne veut pas lui poriiKitlre de se mépriser tout entier. Il ne prend pas, comme I*ascal, un plaisir amor à l'huniilier, et pourtant il se pose les niernos (juestions que Pascal, et presque dans les rn<^mes termes. Mais quelle diirérence entre les Pensées et le sermon pour la profession de foi de M^'o de la Vallière!
() ])i('u! (lu'c'îl-cj; donc (juc l'homme? Kr't-ce unprodi^»;? est-ce un composé monstrueux d(i choses incompalihles? ou bi(;n est-ce une énijçme inexplicable? Nf»n, Messieurs, nous avons explirjué l'énij^me. (îe (pi'il y a de si î^'rand dans riiomme (^sl un reste diî sa preuiière inslitulion; ce qu'il y a de si bas, et (pii [larail si mal assorti avcM; ses ])remiers prin<'ipes, c'est le maltieun>ux elTet de sa ohule. Il ress(Miible à nu éditir«î ruiné, (jui dans ses masures renversées conserve encijre «juelque chose d«î la beauté <'t de lagrandi.'ur de Son premier plan. Fondé dans son orif^ine sur la connaissance de Dieu el sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruin<;; le c.oml)ltf s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais «ju'on remue, ces iiiine»*, on trouvera dan«< les nîstes de ce bâtiment renversé cl les trac(?s iU'ii fondations, el l'i-bM* du prcMnier «lessuin, «'t la manjue de Tarchilecle.
1.0 do^'inc; do la cliuto n'ost pas voilô; mais de sa chute riioïnnuî pjîiit se rcl(^v(;r par la ^'rnce, el la f,'rAco, telle (fue Hossuot la roncoit et la (l«''linil, n'est pas la ^iviicr janséniste. l'onr (Hro racln'lé, il siiflit de vouloir iornuMnont l'être : « (Jui cherclio Dieu d«; hoiine foi no njaiiquc jamais d(» le trouver. » Ceux (pii n(; cli('roli(*nt pas dv hoiinf; foi, ce sont ces lihortins dont pros(|U(î fous los sonnons do Hossuct dônoncf^nt l'audace croissanlo, qui par leurs atliludos déd;ii';nous(^s, par lo scandale d** leurs niuriniiros ou do lours riros, troublent juscju'îï la paix des é^disos, jiendant quo la parole <lo l)i<îu s'y fait entemire.
Les ent(Mîdrai-je toujours et les frf»uverai-je toujours dans le monde ces libertine déclarés, es(;laves de leurs passions, et téméraires censeurs des coii-
LES SERMONS DE BOSSUET 4î)
scils de l)ieu, qui, tout plongés qu'ils sont dans les choses Lassos, se mêlent de décider hardiment des plus relevées? Profanes et corrompus, lesquels, comme dit saintJude,» blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils connaissent naturellement ». O Dieu! les verrai-je toujours triompher dans les compagnies, et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges ?
Mais, hommes doctes et curieux, si vous voulez discuter la religion, apportez-y du moins et la gravité et le poids que la matière demande. Ne faites point les plaisants mal à propos, dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se décident pas par vos demi-mots et par vos branlements de tète, par ces lines railleries dont vous nous vantez la délicatesse et par ce dédaigneux souris*.
Or, à quel dogme religieux s'en prennent de préférence les libertins? Précisément à celui qui est, aux yeux de Bossuet, le dogme fondamental, au dogme de la Providence. Ils disent ouvertement « que les choses vont au hasard et à l'aventure, sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure ». {Sur la vigilance, 1C65.) Cette grande idée de la Providence divine présidant éternellement à la conduite des choses humaines, Bossuet n'avait pas besoin de l'emprunter à saint Augustin, elle devait s'imposer à un esprit avide d'unité. Elle dominera le Discours sur Vhistoim universelle, mais elle domine déjà le Scïmon sur la Bonté et la Riyueur de Dieu, prêché à Metz en 1651, et la seconde partie du Discours ne sera, en certains endroits, que le développ'ement de ce sermon de jeunesse. Peu après, en 1056, Bossuet prêchait à Dijon, sa patrie, devant le duc d'Épernon, gouverneur de la Bourgogne, son premier sermon sur la Providence, sur ce texte, emprunté h saint Jean : Mundus fjaudebit, vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in (jaudium. Le monde, ce sont ces incrédules qui manquent au respect dû à Dieu.
De toutes ses perfections infinies, celle qui a été exposée à des contra«liclions plus opiniâtres, c'est sans doute cette Providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a paru plus insupportable à l'arrogance des libertins, que de se voir continuellement observée par cet œil toujours veillant de la Providence divine; il leur a paru, k ces libertins, que c'était une contrainte importune de reconnaître qu'il y eût au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvements.
Ils se réjouissent, mais leur joie sera trompeuse. Les fidèles
1. Sermon sur la Divinité de la religion. Voir aussi les sermons sur le Rnspecl ffûà la vt'-riti', à la parole de Jéaus-Christ, sur la Prédication éoangëliqitp, sur les Effets de la résurrection de Jésas-Christ, pour le Jour de Pâques, sur la Vii/ilance, etc.
s'attristent, mais leur tristesse leur sera salutaire, et cette tristesse se tournera en joie. Ces trois parties du texte forment les trois aspects successifs du sermon. Mais la composition de ce sermon dénoie encore une certaine inexpérience. Bossuet y annonce bien le dessein de défendre la Providence contre les attaques des libertins; il prouve, en effet, que la sagesse antique n'explique rien, que les Écritures seules expliquent tout. Ici aussi, le Discours sur l'histoire universelle est en germe, par exemple dans le passage où Dieu, prenant la parole, explique aux hommes pourquoi il a abandonné aux Grecs, puis aux Romains, l'empire du monde, tandis qu'en un coin de TAsie est relégué le peuple qui le révère. Mais le développement essentiel est interrompu cà et là par des développements incidents, souvent subtils et môme scolastiques. La seconde partie est remplie par une curieuse dissertation sur les trois causes des afUictions qui peuvent nous éprouver et sur les trois sortes d'utilité que nous pouvons tirer de ces épreuves en vue du salut; si bien qu'on pourrait donner à ce premier sermon le titre d'un ouvrage philosophique de Cicéron, 'de Finibus bonorum et malorum. La méthode n'est pas moins incertaine que le pian : la Providence est plutôt affirmée que prouvée; au lieu de s'élever du spectacle de l'ordre du monde à l'idée d'une Providence^ c'est par la Providence, mise hors de discussion, que Bossuet démontre l'ordre du monde. La composition et la méthode du second sermon (1G61), prêché au Louvre, sont très supérieures» C'est par le désordre môme qui règne trop souvent dans les choses do v.q monde que Bossuet établit l'existence nécessaire d'un ordre suprême. Kt, cette fois, le discours tout entier découle d'un texte très clair : Fili, recordare quia recepisti bona in vitd tua, Lazarus simililer mala; nunc autem hic consolatur, lu vero cruriaris. u Mon lils, souviens-toi (jue tu as reçu du bien en ta vie, et que Lazare n'y a reçu que du mal; c'est pour* quoi il est maintenant dans la consolation, et toi dans les tourments. » (Lrc.) D'où naît une division très nette : (juels sont les ressorls et les mouvements de la céleste politique qui régit toute la nature? — avec quels sentiments devons-nous accepter ses arrêts?
Los libertins UrclanMit la puerrc à la l'roviilenco divine, et ils no trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injusl<>, irré;;iilière, sans aucune distinction entre le» bons et Icsniéchanls. C'est l.i «pie les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable ; c'(!stde lii qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse-
qui régit le monde, se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous, chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant. Non contents de leur faire voir que celte inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle rétablit. Prouvons, par le désordre môme, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable.
Dans le premier point, Bossuet s attache à prouver « qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si étrange incertitude », et que la confusion apparente des affaires du monde nous révèle « un art caché » qui les dirige; de sorte que toutes les inégalités se rectifient si Ton sait rencontrer le point par où il faut regarder les choses, et qu'on ne voit que sagesse là où Ton n'imaginait que désordre. En quoi consiste donc le mystère du conseil de Dieu, la grande maxime d'État de la politique du ciel? C'est que Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité. C'est à dessein qu'il laisse quelque désordre apparent dans un monde si admirablement ordonné pour l'ensemble : il veut nous faire comprendre qu'il n'y a pas mis encore la dernière main, nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où il mettra, par un jugement décisif, la justice et l'impiété dansles places qui leur sont dues. Ici se déroule un beau tableau de 1' « économie » de l'univers. On y trouve des traits d'une poésie toute racinienne. « Cette puissance suprême qui a construit le monde... a fait ces grands arbres des forêts, qui subsistent des siècles entiers ; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir... Depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites créatures, sa Providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui l'invoquent dés le matin par la mélodie de leurs chants; et ces fleurs dont la beauté est sitôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leurêlre, que Salomon, dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. » Et il aurait oublié l'homme qu'il a fait à son image! Quelle folie de le croire !
Que s'il vous paraît quelque désordre, s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuit pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier être : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments, et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui pas-
sont si vile, voir loules les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nn» conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que rintini se renfermfit aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace lout ce que sa miséricorde préparu aux hons et tout ce que sa justice dnstine aux méchants ! Il ne serait pas raisonnable. Laissons agir l'Eternel suivant les lois d<' son éternité, et, bien loin de la réduire h notre mesure, tâchons «l'entrer plul(3t djins son étendue.
Nous nous étonnons qu'il fasse souvent du bien aux méchants et laisse souffrir de grands maux aux justes. Mais il y a deux sortes de l)iens et de maux : les biens et les maux « m^lés », qui participent îi la fois de la nature du bien et du mal, et qui ioucbiînt à l'un ou à l'autre, suivant l'usage que nous en faisons : l'ortuno, santé, boidieur. Dieu les donne indifféremment à tous les bomnios ; les vrais biens et les vrais maux, la félicité éternelIcMles élus et les éternels supplices des réprouvés, il ne les distribue qu'après avoir fait le discernement des bons et des niécliants. Les choses ne sont pas encore ce qu'elles doivent être; mais elles le seront un Jour : la peine alors ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée.
Hans le second point, plus brièvement traité, Rossuct nous <insei^'ne « l'usaj^e et l'application » que nous devons faire de la vérité qu'il a exposée. N'admirons rien des choses d'ici-bas, ne craignons rien d(; tout co qui se termine en la vie présente; sachons distinguer entre les biens méprisables que Dieu donne souvfmt «'i ses ennemis, et les biens précieux qu'il garde pour ne les communiquer qu'à S(îs serviteurs. Pour prouver combien «ont vaines ces grandeurs du monde (juf Dieu laisse si volontiers aux niairis des impies, lîossu(ît re|)rend rexem[)le du peuplejuif relégué dans la Palestine, « environné des superbes monarchies (les Ori(Mitaux inlidèles »; il y ajoute un exemphi qui touch<^ ses auditeurs de plus près, celui du suUan, descendant de Mahom(ît, qui est assis sur le Ironc, du grand (Constantin, qui abat sons son croissant la croix de Jésus-Cbiisl, et dont les succès dominent tous les jours la chrélienté. De ces Iriomphes d'un jour, <« superbe néant », Di«ni fait bien peu de cas. Les empires, les monar(;hies, ont l(;ur giandeui' r(dative : Rossuet parle devant Louis XIV, et lui rend en passant un hommage discret. Mais au royaunn^ tericstri; qu'ils possèdent seuls, les rois chrétiens doivcîut préférer le royaume céleste où leurs sujets seront leurs égaux.
Celui (}ui s'attache immuablement h la cause première et
fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa providence si vaste, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, reçoit la prospérité avec une modestie reconnaissante et Iionore celui d'où lui vient sa fortune, en la partageant avec les misérables; dans l'adversité il ne désespère jamais, parce que jamais il n'est sans ressource, ayant pour le soutenir l'espérance du royaume de Dieu. Les prospérités elles adversités des autres lui sont une leçon fortifiante; il n'est plus blessé du bonheur apparent des criminels.
s'ils prospèrent visiblement, et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux méchants fortunés qui méprisent le juste opprimé : « O herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bien le comparer k l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure, et que tu conserves la tienn«î durant cette froide saison? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur du grand jugement qui te desséchera jusqu'à la racine, et fera germer les fruits immortels des arbres que la patience aura cultivés. » Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi de la Providence.
Les grandes idées morales : la vie et la mort*
C'est sur ce dogme essentiel que sont appuyées toutes les grandes vérités morales que Bossuet enseigne. Entre les idées morales et les dogmes religieux, chez lui, on ne pouiTait établir qu'une distinction factice, tant ils sont étroitement unis dans sa pensée et dans ses écrits. On a pu faire une étude particulière de Bossuet moraliste, et certes peu de moralistes sont plus pénétrants; mais il se fût oiFensé d'être admiré ainsi : ses observations morales les plus profondes ou les plus hardies, ses développements moraux les plus amples, font corps avec sa doctrine*. Dans le sermon sur la Divinité de la religion^ après avoir énuméré et vanté les lois morales auxquelles Dieu a soumis la société et la famille, il s'écrie :
I. On pourrait rependant détacher des sermons jusqu'à des maximes toutf\s faites : Il II y a un certain art innocent de relever le prix de ce que l'on donne, par la manière et les circonstances. {Éminente dignité des pauvres.) — Il y aune certaine intégrité de l'âme et de la vertu qui appréhende d être violée par les louanges. » {Honneur.) — Chaque âge a sa passion dominante : le plaisir cède à l'ambition, et l'ambition cède à l'avarice. » {Ardeur de la Pénitence.)
sont si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos cr)ns(>ils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que Tintini se renfermAt aussi «ians les mêmes bornes, et qu'il «léployûl en si pou d'espace luut C(î que sa miséricorde prépare aux hons et tout ce que sa justice destine aux méchants ! Il ne serait pas raisonnable. Laissons a^ir rkternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, U*»chons d'(;nlrer plutôt dans son étendue.
Nous nous étonnons qu'il fasse souvent du bien aux nii^chants et laisse souffrir de grands maux aux justes. Mais il y a deux sortes (h; l)iens et de maux : les hiens et les maux « m^^Jés », ([ui ])arli(Mi)ent à la fois de la nature du bien et du mal, et qui toucJKint à l'un ou à l'autre, suivant l'usage que nous en faisons : fortune», santé, bonheur. Dieu les domie indifféremment à tous les hommes ; les vrais biens et les vrais maux, la félicité éternelle des élus et les éternels supplices des réprouvés, il ne les distribue qu'après avoir fait le disc(;rnement des bons et des méchants. Les choses ne sont pas encore ce qu'elles doivent être; mais elles le seront un Jour : la |)eine alors ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée.
Dans le second point, plus brièvement traité, Rossuet nous ensei^MK^ « l'usage et l'application » que nous devons faire de la vérité (ju'il a exposée. N'admirons rien des choses d'ici-bas, ne craignons rien de tout ce qui se termine en la vie présente; î>achons distinguer entre les biens méprisables que Dieu donne souvent à ses ermemis, et les l)i(Mis j)ré('.ieux qu'il garde pour ne les communiquer qu'à ses SfMvileurs. Pour prouver combien «ont vaines ces grarubiurs du monde (pn> Dieu laisse si volontiers aux mains (les imj)ies, Rossuet re|)rend l'excîmple du peuplejuif reléguf» dans la Palestine, « environné (b*s sujjerbes monarchies (les Orientaux inli(i('les »; il y ajoute un exempb; ({ui toucho ses audit(;urs de plus près, c«îlui du sultan, (lesc(»ndant de Mahomet, qui est assis sur b; liônc du grand (Constantin, qui abat sous son croissant la croix d(î J(''sus-Chrisl, et dont les succès dominent tous les jours la chrétienté. De ces triomphes d'ini jour, « superbe néant », Dieu fait l)i(Mi peu de cas. Les empirtîs, les monarchies, ont hîur grandeur n;Iative : Rossuel parle devant Louis XIV, cl lui rend en passant un hommage disent. Mais au royaunni tericstn; qu'ils ])ossèdenl seuls, les rois chrétititis doiv(;nt j)référcr le royaume céh.'ste où leurs sujets seront leurs égaux.
Celui qui s'attache immuablement à la cause première et
le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes ». C'est se commettre à un péril manifeste que de se fier à la seule raison humaine, si variable et si chancelante. La divine éloquence de Platon, la subtilité de raisonnement d'Aristole, les superbes opinions de Sénèque, que sont -elles auprès de la simplicité de Jésus, qui a des paroles de vie éternelle? (Loi de Dieu.)
Sur les contradictions et les erreurs des philosophes, sur l'impuissance de la raison humaine à tout expliquer, l'éloquence de Bossuet ne tarit pas. Mais ce développement est commun h la plupart des prédicateurs chrétiens : ce qui est propre à Bossuet, c'est la mesure avec laquelle il le traite. Il sait et dit que la philosophie « a conservé de belles règles et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connaissances humaines » {Divinité de la reliijioii); qu'au-dessus des choses insensibles Dieu a établi le sentiment, et au-dessus du sentiment la raison, dont la vigueur immortelle n'est affaiblie que par son union avec le corps; que ce qui nous paraît quelquefois de si subtil et de si inventif chez les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes (Démonfi); contre Montaigne et contre ceux qui se rient du vain or;^^ueiI de l'homme, et nous égalent aux bêles, il défend ce qu'il y a en nous de divin : « Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue des bêtes? » (Pow la fête de tous les saints.) Par où l'homme est petit, certes, il le voit, et le fait voir sans complaisance :
Malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de rhommo élant destiné pour posséder un bien immense, quoique la liaison qui l'y tenait attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre ut indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec sou domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus; et, sa fgrtune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.
Et en e(T(>t, pensez-vous. Messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en. elle-même, elle qui a non seulement en sa puissance.
Le voilà, Messieurs, ce tableau que je vous ai promis; la voilà représentée au naturel et comme en raccourci, cette immortelle beauté de la morale chn^tienne. C/est une beauté sévère, je l'avoue; je ne m'en étonne pas, c'est qu'elle est chaste. Kilo est exacte : il le faut, car elle est religieuse. Mais aa fond quelle plus sainte morale ! quelle plus belle économie, quelle politique plus juste! Gclui-lU est ennemi du genre humain qui contredit de si saintes lois...
Pour moi, je me donne de tout mon cœur fi ces saintes institutions. Le» momrs seules me feraient recevoir la foi. Je crois en tout à celui qui m'a si bien onseifjné à vivre. La foi me prouve les mœurs, les mœurs me prouvent la foi. Les vérités de la foi et de la doctrine des mœurs sont choses tellement connexes et si saintement alliées, qu'il n'y a pas moyen de les séparer.
Cetto sévérité delà morale chrétienne, il n'essaye pas de Tatténuer. On a cru remarquer pourtant que la morale de Bossuet, d'al)ord un peu austère, s'était adoucie avec le temps : c'est la dévotion aisée et mondaine qu'il combattait surtout d'abord; c'est contre le rifçorisnie qu'il se tourna ensuite. Le péril s'était déplacé. « Ne croyez rien de bon de ceux qui outrent la vertu. » [Variatlona.) — « Ceux-là ferment les portes du ciel dont la dureté rend la vertu sèche et odieuse. » [Élévations,) Il est probable, on elî'et, que les progi*ès de l'âge, la connaissance du monde, la fréquentation do la cour, l'ont incliné peu à peu vers l'indulgence; mais il ne faudrait pas exagérer cette vue, ni croire que la morale de Hossuet, rigoureuse d'abord, soit devenue complaisanio sur la fin. Sa première rigueur n'a rien de docouragoant, son indulgence n'aura rien qui sente la mollesse. C'est, au contraire, par la suite, la formcté et l'égalité qu'elle se roconi mande. Hossuet ne jette pas un regard amèrement curieux sur « cette grande comédie du monde » [Impénitence finale), qu'il a pourtant lo devoir d'observer. Il sait que les passions et les inloréts sont les deux grands ressorts de la vie humaine; il va jus(|u'â proclamer l'intérôt monarque absolu de la cour ol. (lu monde :
() (Iroil ! ô hoiHKî foi ! A sainte équil»'' ! jo vous appelle à t«'moin contre Tinjuslice «In?» hniiniH's; niais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux, et rinl«'rèt est devenu notre seule rèf^Ic de justice.
Inlérêl, dieu du monde et d<î la cour, le plus ancien, le plus décrié, elle plus inévitable de tous Ica trompeurs, tu trompes dès Tori^ine du monde : ou a fuit d('s linr.'i entiers de les tromperies, tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de les arlitices? i\\\\ ne fait pas jjloire de s'en défier? mais, tout eu parlant contre toi, (]ui ne tombe pas dans les pièces?
Ce passage du sermon sur la Justice, pn'clio à Saint-Germain on IGOO, prend toute sa signification si l'on son go que l'année |)récodonle les Maximes venaient de paraître et que Dossuet,
en y faisant une allusion assez claire, ne songe pas à les contredire, appuie au contraire sur la « corruption presque universelle que l'intérêt a faite dans le monde », et cela devant la cour, où la bonne foi, dit-il, « n'est plus qu'une vertu de commerce »; ce qui prouve tout au moins que l'air de la cour n'a pas amolli son énergie. Dans les sermons de Metz surtout, il y a çà et là quelques duretés : par exemple, on peul juger que le ton du développement sur les bacchanales du carnaval, dans le sermon sur la Loi de Dieu, est un peu bien solennel : « 0 jours vraiment infâmes et qui méritaient d'être ôlés du rôle des autres jours! jours qui ne seront jamais assez expiés par une pénitence de toute la vie.. . » Mais il y a dans ce même sermon un développement consolant sur l'espérance que Dieu nous adonnée comme pour charmer nos maux et tempérer par quelque douceur l'amertume de celte vie, et l'on peut dire que, prise dans son ensemble, la morale de Bossuet est celle de l'espérance plutôt que celle de la terreur.
Sans doute, au fond de tout sermon nous retrouverions la double ou plutôt l'unique pensée qui fait le fond de toute oraison funèbre : l'homme est peu de chose, considéré du côté du monde; la vie humaine n'est bonne que comme préparation à la mort, qui ouvre l'accès de la véritable vie. Mais, pas plus dans le sermon que dans l'oraison funèbre, Bossuet ne permet à l'homme de se mépriser tout entier. Alors même qu'il dévoile sans pitié la vanité des ambitions humaines, il est d'autant plus fort qu'il n'abuse pas de sa force pour tout anéantir. Il a prêché trois fois sur l'Ambition : aux Carmélites (1661), au Louvre (1662; c'est le sermon classique), à Saint-Germain (1665), c'est-à-dire deux fois devant la cour, et « ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour... C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour (la rendre déserte) que de combattre l'ambition, qui est l'àme de ceux qui la suivent, et il pourrait même sembler que c'est ravaler quelque chose de la majesté des princes, que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs »; mais, s'il prend ses précautions pour ne pas blesser « la cour la plus auguste du monde », il n'en fait pas moins parler hautement l'Evangile contre la fortune, et prouve, sans complaisance comme sans âpreté, que la fortune est toujours méprisable, « non seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne; non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure ». Hésolument, et comme s'il avait hâte de ruiner notre orgueil en ce
r,6 COUIIS DE LITTERATURE
qu'il soml)lc avoir dn plus solide, c'est aux faveurs de la fortnuc qu'il s'attaque d'abord; mais il sait modérer son élan, et no s'emporle pas aux invectives : au lieu de la satire dédai* ^'tieuse ou railleuse où d'auties verseraient, il nous donne une dissertation morale fçrave et profonde sur les deux conditions nccessaiies du bonheur : pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut; sur la volonté, qui est malade lorsqu'elle n'est pas réglée, mais qui, bien ordonnée, est plus nécessaire que la puissance la plus étendue à la vérilable félicité. Et qu'est-ce donc que la puissance?
Que d(Mn.'intlez-voiis, ô mortels? quoi? que Dieu vous d«)iine l)enucoup d« puissjiiiOM? VA itmi je iéj»onils avec le Sauveur que « vous ne savez ce que vous (j«;in;in«l(*z ». Coiisîdi'Tez bien r»ù vous êtes, voyez la morlalité qui nous aceahh^, re/^ardoz celle « lif^'urc; du monde qui passe >». Parmi lant de frapilitr. sur (juoi pr'nsez-vous s«»uleriir celle grande idée de puissance ? ("ertaiiieuieul un si j;rand nom doit êlre ajjpuyé sur quelque; chose : el que Irouvcrezvous sur la t(îrre qui ail assez fie force ol d«î dijjuilé pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux, pénéln'z l'rcorce. La plus jurande puirisance du monde ne peut s'étendn» j)ius loin (|u<» d'ôter la vie à un homme ; est-ce Jonc un si ffrand elTort que de faire mourir un morlel, que de hAter de quelques moments le cours d'une vie (|ui se pn-cipil»; d'elle-uiémc? Ne croyez donc pas, chrélinns, (ju'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la morlalit«'.
A cnlé (]i\ c«»s (lévflopf)oni(>nts ^'énéraux, qui naissent d'euxmAïufs, il y a bien des tiails particuliers à la cour, et très hardis dans leur discrétion même. « Il n'y a point de plus ^'rand obstacle à se commander soi-même (jue d'avoir autorité sur les autres... Plus on sort de la déj)endance, plus on rend ses passions indomptables. Nous sommes des eniauts qui avons besoin d'un lut(îur sévère, la difliculté ou la crainte... La puissance! (ist \(\ princijx; le plus ordinaire de l'éj^'an^uent. » Et ces dév<îlopp(;monls particuliers, à hîur tour, s'élar^fissjînl en dévelop|)enn'rils généraux.
Vive/ dniic coulciil diî ce (ju(î vous ('«les. cl surtout (jue le d/'sir de faire du hif'ii uf vuns fa«st' pas dc^in-r nm* condition jdus r<'l<'v«''e. C'«'st l'aitp.'il ordinaire des anihilicux : ils plaiL'iii'Ul loiijours !<> public, ils s'érigent m réf(»rmali'urs des abus, ils devicnneiil sévères «'l'U^^eurs de lous ceux qu'ils Voient dan><les f:raMdes places, l'our eux, (pie de beaux d<,'sseins ils médileiil! <\[w. de sai:es conseils pour riOlatI (ju«î de j,'rMnd< seiitimeiils pour l'K^'lise! fjue de .-.aiiiH rè^rlmienls pour un diocèse! Au milieu de ces dess(>in8 churi-
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iibles e( (le «-e^ pen>i«''es (iMêliennes, ils s'eii^'aijeiil dans raniour du nmndi», l«: pri-niienl iiisiMisibleiiieiil l'esprit du siècle, et puis, quand ils sontarrjvés au .^ul, il faut athMidre les occasions (jui ne marchent qu'a pas de plumh, et qui enlin n'arrivent jamais. Auisi péri-^senl tou«* ce^* ln'aux «lesscins, et s'évanouissent comme un son.L'e toutes ces ^iraniles pen<'''es.
Pai* Conséquent, chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus grande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous contie. Un fleuve, pour faire du bien, n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne : en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la lerreetde présenterseseauxaux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, lûchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et, dans des emplois bornés, ayons une charité infinie.
Ce qui est surtout remarquable dans ce sermon, tout moral par le sujet, c'est combien la leçon morale y est inséparable de ia leçon religieuse. Dans le second point, Bossuet s'attache à démontrer que « la fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ». il peint un de ces politiques habiles et entendus qui croient soutenir éternellement la fortune de leur maison en s'appuyant sur des charges considérables, sur des richesses immenses, soutiens fragiles autant que magnifiques. Mais tout à coup, comme pris d'un scrupule, il s'interrompt et s'écrie : « C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. Écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence; c'est Dieu même qui te va parler. » Et il laisse parler Dieu par l'organe d'Ézéchiel. Mais si Tailégorie d'Assur et du cèdre du Liban n'est qu'un emprunt magnifiquement paraphrasé, le développement tout dramatique qui suit n'appartient qu'à Bossuet.
O homme, que penses-tu faire? et pourquoi te travailles-tu vainement? Mais je saurai bien m'affermir et profiter de l'exemple des autres ; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. Folle précaution; car ceux-là ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précèdent? O homme, ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres ; et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoirêtre arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs, le fondement manque par en bas, un coup defoudre frappe par en haut. — Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi ! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ma postérité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. — Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. — Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant do crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir arracher de la fortune, à laquelle lu le dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré j)Our loi; non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, îîouls restes de ta grandeur abattue. L'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être k ta mémoire; tant on pensera peu à tcti quelques années après la mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de les rapines, la vengeance éternelle de les concussions et de ton ambition infinie. O les dignes restes de ta grandeur !•() les belles suites de ta fortune ! ô folie, ô illusion, ô étrange aveuglement des enfants des hommes!
A peine est-il besoin ensuite de conclure, tant la conclusion sort naturellement du discours entier. L'esprit de l'iiomme est avide d'éternité; qu'il la cherche donc, non dans les biens périssables, mais où elle est vraiment, en Dieu.
Mais c'est surtout dans le sermon sur la Mort, prêché au Louvre le 22 mars 1662, qu'éclate cette vigueur sans brutalité du génie de Bossuel. Et quel sujet prêtait davantage aux grands ell'ets d'épouvante ou d'horreur, au réalisme du délai! ou de l'expression? Cette pensée de la mort est familière aux prédicateurs chrétiens ; elle n'a inspiré qu'un sermon h Bossuet, mais au fond de tous ses sermons on l'a retrouvée*. Dès 1648, à l'âge de vingt et un ans, il composait cette étonnante méditation sur la lirièvctd de la vie, qu'il aura sous les yeux plus tard
1. Voycîz les sonnons do lu J^t'iiiffnce et «le Vlmpènitance finale, pour lajoitr dfl P(i(/iifs, «îtc. Dans une conférence faite à Dijon le l'i avril I8î>i, M. Hrunoticre a niODtré fortiiUKïnt ronunent l'idée de la mort se rattache à l'idée de lu Providence :
u (l'est cotte idce de lu mort ({iie pendant de longues uunées, — je dis pendant de longues annces, car plus tard, comme il nous arrive à tous, précisément quand il faudrait songer à nous séparer de la vie, le précepteur du dau|>liin, le conseiller d'Etat, l'auriiônior de la dauphino, se laissera surprendre au charme i\o l'activito,
— mais (Milin, pendant de longues antiees, c'est cette idée de la mort (|ue Bossuet ramènera dans tous ses Sernwns , pres(|ue avec autant d'insistance que Victor Hugo dans ses vers. Nous mourons tous, et nous mourons tous les jours. Nous mourons de toutes les manières, et comme à clia(|ue instant. Lu mort se glisse, elle s'insinue pi.>rpétuellement en nous, par l'air <{u<> nous respirons, par la nourriture que nou-i prenions. Klle nous assiège, elle nous investit, l/ombro im|)ortune et menaçante s'en mêle à toutes nos joies; l'amerlume en empoisonne tous nos plaisirs; l'avant-goùt en corrompt toutes nos espérances. « 0 Mort, éloigne-toi! »» Mais l'inutile prière ne saurait renipécher d':i4)procher tous les jours davantage. Nous lui sommes dus. La nature nous redemander par elle ce peu de matière qu'elle nous a prêtée... Oui, telle est bien l'idée maitresst;, l'une au moins des idées maîtresses dus S/'fi/ions de Uossuet; et, pour en fiiire en passant la remar<]uc, si vous voulez savoir ou est le grand secret d(î son ini;omparuble supériorit(î dans VOraison funèhri\ il est là! Nul. comme lui, n'a goûté la mort, aucun Mascaron ni aucun Flêchier, et c'(îst pourquoi nul, si ce n'est p>Mit-ètre Victor Hugo, ne l'a célébrée comme lui.
Mais une atifrcî idée, qui est celle de la Providence, conqdète et achève l'idée do ia mort d:ins la [tliilosophie de Bossuet, ou ré(]uilibr<>, si vous l'aimez mieux, et (inaleiiKMit (Il trii>iii|il)e. \ux yeux dt^ Bossuet. philosophiquement et iniiépeudammcnl de toute n'vél.ilion, la mort pourrait suflire à prouver la Providence.
Tout i'Oinineii(!0 eu ce inou'le et tout Unit ailleurs...
Vdus coiiiiaisM'z c(5 vers : il est d'Hugo, d.ins sa Tristt'Ssn tf.'(Jfym/no. Sur ceux (lu'elhî enlevé |Méniaturémenl comme nwv ceux (lu'ello traîne dans une longue agonie, sut- ctMi\ qui s'en vont comme sur ceux (|ui restent, si la mort n'impliquait pas
— ou ne ni.iiiile>t;iit p.is, pour mieux «lire — un ilessein per<onn(d de Dieu, cest alors que la \\i' ne serait qu'un rè\e lugubre et «pi'à l'existence nous aurions le di'oit de pieliMer le néant. Si tout se termiuMit à la vie de ce monde, ce n'est pas la mort <iu'il riiMi^ l' ludi-ait rrainih-i', m.ii< au '-(nitraire l'iininortalité. Mais, inversement. si nous niouions. c'c-^t qu'il y en a d'-s rai«>ons i|uelque part, et ces raisons nous les trouvons dan< l'iil'-e de la l'rovidenci'. |-!lli' n'éniou-sf pjis siMiliMuent l'aiguillon de la mort, ell'* nous la rend désiral)le; et ainsi la rn>'ilitation de la dernière heure, qui dfjà nous >ervait à régler notre coniluite en celte vie, se conclut comme qui dirait en un tivuine d'actions do grâce, en une ode triomphale. »
lorsqu'il composera ses sermons et ses oraisons funèbres, et dont une sorte de refrain fait ressortir encore le caractère tout logique.
c'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a fin est bien peu do cho^e. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfant qui est encore à naître, où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monde, y serait-on mille ans, il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais. Cette différence est bien petite, puisque à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point : ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été, et où peu m'importera combien de temps j'aie été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres; après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là mêmes donneront à leur successeur le même spectacle ; et tous enfin se viendront confondre dans le néant. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n'avaiton que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre...
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer ! par combien de maladies !... La mort nous dresse diverses embûches; si nous échappons l'une, nous tomberons en une autre; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme, dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues; et lorsqu'ils croient avoir duré longtemps, un flot les pousse contre un écueil, et les brise... Ma carrière est de quatre-vingts ans totU au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai le plus âgé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit : qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ! C'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main...
Eh bien! mon âme, est-ce donc si grand'chose que cette vie? et si cette vie est si peu de chose parce qu'elle passe, qu'est-ce^que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment?
Que l'on compare à cette ébauche, où se révèle un génie naïf et jeune, mais déjà pourtant si grave et si profond, une autre esquisse, postérieure de trente-sept ans, celle du sermon prêché le jour de Pâques de I680, on mesurera le progrès accompli, mais toujours dans le même sens.
La vie ]iinnaiiic, semblable à un chemin; dans Tiftsuc est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est portée, il faiil avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : Marche! marche! Un poidfl invincible, une force irrésistible nous entraine; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines. Kncore si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non; il faut marcher, il faut courir. Knpidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, dcîs fliîurs (|ui passent, etc. On voiidrnil arréler : Marchiî! marche! Et cep:îndant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait |)assé : fracas effrcjyable! inévitable ruine! On se consulc, parc(; qu'on emporte (luelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner enli(î ses mains, du malin au soir, quelques fruits qu'on perd en les piûtanl. PhichanU'incnt! Toujours entraîné, tu apprnchcs «lu p)uffre affn'ux. Déjà lout omniencc; à s'effac«;r : les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillanles, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires, 'l'ont s(î ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort. On commence à. sentir ra|)proc*lie du ffouffre fatal. Mais il faut alb'r sur le bord; encore un pas. Df'jà riiiirreur troubb? les sens, la tAle tourne, les yeux. Il faut marcher. Ku arrière! plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé !
Kritre ces doux morceaux dont l'inspiration est la môme, mais le ton si difrérent, se place le sermon de 1662, dont le texte, simple (ît expressif, est cette parole de Jean : Domine, vent et vide, « ScifjjiKHir venez et voyez, » prononcée auprès du tombeau de Lazare. Hossuet, alors à«;ô de trente-cinq ans, est dans toute la plénitude de son ^énie oratoire. Jamais il n'a été plus fort, mais Jamais aussi il n'a été plus mesuré. Le début, tiré du lieu mémo où parle Bossuet, sufdt à donner le ton au discours entier : « Me s«ira-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point oiïensés par un objet si funèbre? » La division n'(^sL pas moins sinipb; (jue le texte et que l'exorde : c'est la division même de roraison funèbni de Henriette d'Anj^'Ioterro.C'esl aussi le point (le vue d'où Pascal rej:arde et juge la nature humaine; mais quelle ditîVînMice dans l'accent, plein d(ï mépris ou d'angoisse cJK^z Pascal, d'une tristesse majestueuse et corilenue chez Bossu«.*t !
Accoun'/ donc, é mortels, et vdvi'/ dans le tonjlM'au df Lazan; ce que c*est (|ue l'huinanilé : ven»;/ voir dans un m 'ni»; objet la iin de vos d.'sseins, et le connnencrnient de vijs fs|)r'ranci!s; v«mm;/ voir tout ensemble la dissolution et b* rcnoiivi'll''nj<'nl di- voirc «'«trc; v».'nt;z voir ii- Iriomphi' de la vie dans I:i viclujn' df la mort : //'///. vt ridr.
o inori, nous ti* r(;iiil'tns;:r.H'f's «les Inniiêri'» que In répands sur notre i;;noranci! : toi scmiIi* noii"; t'ouvaincs de nolri: i»as-t'ssi», loi s miIi» n«»us fais Cuunaîlri! nolr«' di;:nil«''; si rboimne s"«îstinn' trop, tu sais «léprimer son or^rueil: si riiomnie se nn-prise trop. In sjiis rebiver s-ni ci»nratr<* ; «d, /mur rtiluire toutes
ncs pensées () un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités, qui lui ouvrent 1^3 yeux pour se bien connaître : qu'il est infiniment méprisable en tant <}u'ii passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à rélernilc.
Ce u juste tempérament » auquel Bossuet veut ramener l'homme, il ne s'en écarte jamais lui-même; ces deux vérités qu'il oppose, il les concilie. Tandis que Pascal s'acharne à mettre à nu, avec une complaisance amère, les misères humaines, Bossuet embrasse du même coup d'œil et la petitesse de l'homme et sa grandeur. Si l'on dégage cette première partie de quelques développements théologiques, très rapidement traités d'ailleurs, sur la nature du composé, qui se remarque surtout dans la dissolution de ses parties ou sur les rapports de l'accident et de la substance, de l'accessoire et du principal (ce raisonnement n'est peut-être pas aussi « invincible » que le dit Bossuet), on n'a plus qu'à admirer et qu'à citer :
Qu'est-ce que cent ans? qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire lie la nature fait vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace, qui parait immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout lanj?uissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un chAteaude cartes, vain amusement des enfants? Que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer? Kncore une rature laisserait-elle quelques traces, du moins, d'ellf'-méme; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute notre vie, s'ira perdre lui-môme avec tout le reste dans le gouffre du néant : il n'y aura plus sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes. La chair changera de nature; le corps prendra un autre nom; « même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra, dit TertuUien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu! J'entre dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était presque «'uvieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.
Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule, et nous dire : Retirez -vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu ! encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace