‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 30 sur 178 · C. de Litt. — Bossuet {Sei'mons · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Bossuet {Sei'mons

infini oîi je ne suis pas! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable oîi je ne suis plus, et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant; on ne m'a envoyé que pour faire nombre : encore n'avalt-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Mais il y a en l'homme un principe d'origine céleste et qui n'appréhende pas la corruption. Sur celte seule remarque tourne, pour ainsi dire, le sermon de Bossuet, et le tableau change : c'est la grandeur de l'homme qui est maintenant éclairée.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature', ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. 1/homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprilles animaux ({ui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'.a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mêmes U se tourner en remèdes pour l'amour de lui? II serait superflu de vous raconter comme il sait ménager lesélémenla, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au fou et à l'eau, ces deux grands ennemis (jui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus si'ïrement, il a appris aux a stress fi le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mai» laissons à la rlti'torifjue celte longue et scrupuleuse ènumèrution, et contentonsnous do remarquer, en théologiens, que, Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle do l'Kcriluro, pour être le chef de l'univers, d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce <]ui luiniau(iuo dans toute l'étendue de la nature. C'est [lourquoi, si je l'ose <lire, il fouille partout hardiment, comme dans son bien, et il n'y a aucune partie do l'univers où il n'ait signalé son industrie.

Dans le sornion sur la Loi de Dieu, qui appartient à la période de Metz, Hossuet avait déjà esquissé ce développement; mais avec quelle lar^'our et quelle franchise il le traite ici, et comme on se sent loin de Pascal, hien qu'on croie encore le retrouver dans la conclusion à la(juelle le « Ihéologien » fait aboutir ce beau (lév(;lopp(;nient moral: « Pensez niaint<Miant comment aurai! pu |)nMKlre un tel ascendant une créature si faible et si exposée;, selon h; corps, aux insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une fonte supérieunî à tonte la nature visible, un souille; immortel de l'Ksprit d(; Di(;u, un rayon de sa fac(;, un trait de sa lesseinblanci; ? « ... (Jne s'il est ainsi, chrétiens, (pii ne voit que tuiUe la nature conjurée ensemble n'est pas

capable d'éteindre un si beau rayon, celle partie de nous-mêmes, de notre être, qui porte un caractère si noble de la puissance divine qui la soutient; et qu'ainsi notre âme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n*a rien à craindre que de son auteur? » Pascal ne proclamerait pas son admiration pour « ces 'règles immuables des mœurs que la raison a posées », Pascal ne résoudrait pas l'origine de notre nature avec cette paisible certitude. Les sages du monde font de l'homme tjantôtun Dieu, tantôt un rien, tantôt un prodige inexplicable. Mais Bossuet lient son explication et ne doute pas un seul moment qu'elle ne réponde à tout.

Il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. Vous vous trompez, sages du siècle; l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières; l'homme ne peut non plus être son rebut, pui^^qu'il a quelque chose on lui qui vaut mieux que la nature ellemùme... D'où vient donc celte discordance? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son-Créateur, et il s'est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessein, l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'auge et la bête, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle...

La fin du sermon est écourtée, incomplète, et le sermon luimême, très bref, a dû être élargi et fortifié encore par la parole vive d'un tel orateur. On n'en admire que davantage cette ampleur sans difl'usion, celle composition sobre et riche, tant d'élan et lant de modération, celle dialectique robuste d'où s'épanche celte poésie. On a discuté la question de savoir dans quelle mesure Bossuet avait subi l'influence janséniste. S'il eût été janséniste en quelque mesure, c'est ici surtout qu'il l'eût fait ou laissé paraître. Ce n'est pas un sermon janséniste que le sermon sur la Mort, Il est vrai qu'entre ce sermon et les Pensées de Pascal, les ressemblances de fond et même de forme sont nombreuses et frappantes. Quelques biographes et critiques ne se sont pas contentés de les relever; ils en ont conclu, les uns que Pascal s'était souvenu de Bossuet, les autres que Bossuet avait imité Pascal. Est-ce Pascal qui s'est souvenu de Bossuet? L'abbé Le'dieu, secrétaire de Bossuet, assure que le carême des Carmélites (1G64) fut très suivi par MM. de Porl-Uoyal, qui étaient « les plus vifs à exciter les applaudissements^ ». Le

1. On a[)i)laudissait Bossuet dans l'église môme, et ce détail n'est peut-être pas inutile pour la pleine intelligence de soa génie oratoire : on n'imagine pas Bourdaloue a[>{)lau<.li.

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détail serait curieux, mais paraît peu vraisemblable, car, en 1001, les jansénistes, persécutés, ne songent guère à attirer Tat- Ifîntion sur eux par ces manifestations bruyantes. Kn tout cas, le zél(; pieux de Floquct l'égaie quan<l il écrit : « Pascal lui aussi, n'en doutons point, Pascal était là, avec ses doctes amis, plus ému, plus étonné qu'eux encore. » Pascal allait bientôt mourir (10 aoiU 1002), cinq mois après le sermon sur la Mort. Ses soullrances étaient pres(iue contintielles, et il ne sortait que très rarement. D'ailleurs, sa sœur. M""® Périer, assure que « pen- <iant les quatre dernières années de sa vie » (1058-1002) il était liors d'état de travailler à sou grand ouvrage. Les dernières des i*t'//sr(?.s seraient donc de lO.'iS, et Pascal n'y a rien dit qu'il n'eût <lit ou éiM'it aui)aravant sous une autre forme, par exempb^ dans y Entretien avec M, de Sari. Enfin — et il est surprenant (|U(î Flo(|uct n'y ait i)as songé — si, par impossible, Pascal avait assisté au carême des Carmélites en 1601, il est certain cju'il n'a pu assister au carême prêché au Louvre en 1602, et dont le sermon sur la Mort fait partie.

Est-ce Bossuet qui a imité Pas(;al? Par une sorte de revanche, l'éditeur de Pascal, Ilavel, l'a prétendu. Mais les Pensées ne lurent éditées qu'en 1070, et Rossuet prêcha sa dernière station en 1009. Un manuscrit des Vensi'esa pu ôtre communiqué à Dossufit? Il n'aurait pu l'être qu'après la mort de Pascal, c'est-à-dire quelques mois après h; sermon prononcé. Bossuet goûtait fort la délicatesse, la grâce, la véhémence des Provinci(des, nous le savons par les conseils qu'il donna au cardinal <ie Bouillon et par une <le s(is réponses à Kénelon. 11 est probable (pi'il a senti de même toute la valeur des Pensôes, mais seulement après qu'il a [)u les lire, et il semble c(»rlairi (|u'il s'en souvient dans un passage du sermon pour la Pm/'ession de foi de M^^" de lu. Vallière^ (107.*;. Au surplus, api'ès llav(;t, (landar l'a olKervé, c'est à inie soin'C(^ commune tpie ces deux cliréli(;ns él()qu(înts ont puisé h^ur inspiralion : à la source des iv-rilures, des apolres et des Pères, et plus particulicu'ement de saint Paul el de saint Augustin, leurs maitr(îs de prédilection. « En l'allait-il plus, «lit (iandai', pour expli(iuer les rencontn^s de leui* pensée et les analogies de leur langage? Ces analo^'i«'S, d'ailleurs, n«' doivent pas être (»xagéré(^s, et l'on n'en j)onriait pas plus tin^r de consé(pience ('(uitre l'oiiginalitè d<^ Bossuet (pie cordre C(dle de IN'iscal; Jamais jxîul-être la diversité

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