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paroles devaient être circonspectes. Il écrivait à Tabbé Dirois, le 10 novembre i681 : « Je crois que la vérité se peut dire hautement partout, pourvu que la discrétion tempère le discours et que la charité l'anime. » Il s'était promis de parler avec le respect d'un sujet, mais aussi avec cette fermeté d'un prédicateur de l'Evangile « qui, bien loin de s'abaisser devant les monarques du monde, y doit paraître avec plus de force ». (Panégyriquea de sainte Thérèse et de saint Joseph.) Put-il tenir cette promesse aussi pleinement qu'il l'eût voulu? Il lui eût été diflicile, en face d'un roi victorieux, de condamner les conquérants avec la sévérité un peu brutale qui ne déplaît pas dans un sermon de Metz, sur la Bonté et la Rigueur de Dieu : « Et qu'est-ce à dire, à votre avis, parcourir les provinces par des victoires? n'est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie? » Souvent, par la suite, il dut laisser parler à sa place ce prédicateur invisible qui se fait entendre dans le cœur des rois aussi bien que des autres hommes : « 11 y a un Dieu dans le ciel, qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je vous [>arle ainsi, et, si Votre Majesté Vvcoute, ce même Dieu lui dira dfins le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire, » (Sur la Charité fraternelle, 1662.) A ce moment le roi, jeune, ami des plaisirs et des fêtes, n'avait f,'uère le loisir ni le désir d'écouter parler Dieu. Il faut bien l'avouer, pendant une longue période, la plus éclatante du règne de Louis XIV, la parole de Dieu n'exerça qu'une action médiocrement efficace sur la conduite du prince et des courtisans qui tenaient à honneur d'imiter le prince. Les reproches directs eussent été déplacés peut-être; mais les allusions voilées étaient impnissantes.il fallait se rabattre alors sur les thèmes généraux, l'ambition, l'intrigue, la flatterie, qui sont les tléaux des cours. Quand l'orateur, dans l'église ou dans les palais, quittait ce rôle de moraliste pour celui de conseiller, il lui arrivait d'être dupe de repentirs apparents ou passagers; mais il l'était toujours avec candeur, éloquence et majesté. Au reste, dans le beau sermon sur les Devoirs des rois (1662), il a laissé voir avec assez de netteté et de force comment il entendait celte mission diflicile de directeur de la conscience des princes. La doctrine de ce sermon n'est pas autre que celle de la Politique tirée de VÈcriture sainte. Bossuet s'y approprie ce mot de David : (c Vous êtes des dieux et vous êtes tous enfants du Très- Haut. » 11 est vrai que ces dieux de chair et de sang mourront comme les autres hommes. N'importe, ils sont des dieux, et leur autorité ne meurt pas. « L'homme meurt, il est vrai; mais le
roi, disons-nous, ne meurt jamais ; l'image de Dieu est immortelle. » — « Dangereuse illusion, qui, pour affermir l'autorité, sacrifierait avec la liberté toute justice et, pour entourer la personne des rois d'une majesté inviolable, rendrait Dieu luimême, au scandale de la raison, fauteur de l'usurpation et complice de la tyrannie. » ((iANDAR.) Quelle barrière Bossuet opposet-il à la toute-puissance royale? Une seule : les rois ne doivent « se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas... Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux qui régnent : qu'ils vous craignent du moins, puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre. »
Un seul devoir des rois est très nettement défini : c'est leur devoir envers l'Église. L'Église « exige » d'eux qu'ils se rendent « les défenseurs de sa foi, les protecteurs de son autorité, les gardiens et les fauteurs de sa discipline. » Précisément le trône que remplit Louis XIV «est le seul de tout l'univers où, depuis la première conversion, jamais ilne s'est assis que des princes enfants de l'Église. L'attachement de nos rois pour le saint-siège apostolique semble leur avoir communiqué quelque chose de la fermeté inébranlable de cette première pierre sur laquelle l'Église est appuyée ». Louis XIII s'est rendu mémorable en renversant le parti qu'avait formé l'hérésie; il laisse à son successeur « la gloire de l'étoulfer tout entière par un juslc tempérament de sévérité et de patience ». Ici encore (iandar s'étonne et s'indigne. Il ne faut peut-ôtre pas prendre à la lettre la prière adressée au roi « d'exterminer les blasphèmes », ce qui n'équivaut pas tout à fait à exterminer les blaspJiémateurs; et cependant, quand Hossuet assigne au roi la mission de renverser la cabale des libertins, « sans égard ni aux conditions ni aux personnes », il ajoute, avec une précision snlOsante, qu'il faut « un chcitiment rigoureux à une telle insolence ». Les rois croient protéger l'Église; mais c'est elle qui tî^s protège {Divinité de la religion) et qui, en retour, hnir impose vis-à-vis d(; l'hérésie celle politi(|ue menaçante ou oppressive (iu(î Hossuet ai)i)elle de ses vœux ou glorifie daiis plusieurs de SCS sermons.
(Vest donc une sorte d'histoire morale do ce temps qu'on pourrait dégager des sermons de Rossuct. M. llébolliau l'a observé, on est surpris iVy trouver bien dos fois, on les comparant aux mémoires et aux correspondances du temps, le reflet évident des idées, dos besoins, des afï'air'os conlemporaines. Tous les principaux événements «le celto éj)oqiio, en olîet, s'y retlèlent. (lo sont d'abord les hoireurs de la guori'O civile, que
Bossuet observe de près, et qu'il déplore avec d'autant plus d'amertume que Condé vient de passer aux Espagnols.
La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repouss.er l'ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours, ou y entretenir quelque intelligence : le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... Ah! fidèles, n'achevons pas; épargnons un peu notre honte.
La paix, enfin, est signée : dans le carême de 1660, prêché aux Minimes de la place Royale, Bossuet rend un hommage discret à Mazarin, qui l'a négociée, et le salue avec émotion : « Je ne brigue point de faveurs; je ne fais point ma cour dans la chaire, à Dieu ne plaise. Je suis Français et chrétien; Je sens, je sens le bonheur public, et je décharge mon cœur devant mon Dieu sur le sujet de cette paix bienheureuse qui n'est pas moins le repos de l'Église que de l'État. t> (Sur les Démons.) Condé rentre à Paris, et, à peine rentré, vient surprendre Bossuet, qui prêchait au même endroit sur VHonneur du monde le dimanche des Rameaux de 1660. Dans le comphment improvisé qu'il lui adressa et qu'il prit soin de rédiger plus tard, Bossuet semble tracer au prince rentré en grâce une sorte de plan de la vie qui lui reste à vivre, et l'on a pu même y découvrir, avec un peu de bonne volonté, il est vrai, les idées essentielles que développera l'oraison funèbre de 1687. A la guerre civile succède la famine; le sermon sur VImpénitence finale (1662) nous donne un court mais émouvant tableau de ces misères nouvelles, tandis qu'un sermon de la même époque , le second sermon sur la Providence^ nous montre les Turcs abattant sous le croissant la croix de Jésus-Christ, diminuant tous les jours la chrétienté par les succès de leurs armes. Le grand régne s'ouvre : ceux qui veulent faire leur fortune à la cour « par la voie détournée » {Providence), Fouquet, par exemple, voient leurs espérances s'en aller en fumée. Il faut plier devant la toute-puissance d'un seul. Les victoires, les paix glorieuses, sont saluées au passage; les progrès et les éclats des passions royales sont indiqués çù et là par des sous-entendus et des réticences, qui en laissent deviner plus qu'elles n'en disent, jusqu'au jour où la triste la Vallière porte aux Carmélites l'amer souvenir des « tristes jalousies du monde » (1675) jusqu'à celui, plus lointain encore, où Ton sent que M'*^® de Montespan va céder la place à M'»° de Mainte non.
72 COURS DE LlTTÉllATUUE
Mais ces dernières révolutions de cour n'ont leur écho .qu'en de rares sermons, lorsque Bossuet reparaît dans la chaire, « après tant d'années d'un perpétuel silence » (sermon pour le jour de Pâques, sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ, 1681), pour donner au roi vieillissant, à une heure décisive, des conseils dont l'autorité s'est accrue, ou lorsque, au nom de rassemblée générale du clergé de France, le 9 novembre, il prononce le sermon d'ouverture sur VUnité de VÈglisCj qui est, comme on l'a dit, moins un sermon qu'un acte. Dans ce grave différetui outre le pape et le roi (l'atraire dite de la Uégale n'en fut qu'un épisode), Bossuet semble avoir été préoccupé d'abord, comme on le voit par le Sermon du jour de Pâques, de maintenir l'autorité de l'Église et du successeur de Pierre, même en face d'un roi qui tient à gloire « d'être lui-même le plus zélé et le plus soumis de tous les enfants de l'Église ». Puis, c'est du côté de ce roi qu'il inclinera, moins par esprit de courtisan que pour préserver Louis XIV et Golbert du danger de leurs propres entraînements et peut-être épargner un schisme à l'Église de France. On sent bien que lorsqu'il admire chez les Hébreux, avec Balaam, « le sacerdoce uni avec la magistrature », c'est cette union nécessaire (ju'il souhaite de voir toujours régner entre Home et les princes chrétiens, dont le plus chrétien est le roi de France.
Qu'elle; est IkîUcî, colto Kj^lise j^.illicanc, |>I(Mnn «le scnuice et «le vertu ! maÎK qu'elle est helle dtins son tout, ([ui est l'Eu Use catholique , <'' qu'elle est saintement et inviola /dénient unie à son chef, c'est-à-dire an successeur de saint l*ierre I Oh î (|ii(^ celle union ne soit poinl troublée! «jut; rien n'allènî cette p.iix et cetto unilé(>:'i Dieu habite î Kspi'it-Sainl, Esprit paciliqu(î(|ui faites habiliîrles frèros unanirni'inent dans votre in;iison, atrenniss(»z-y la paix. La paix est l'objet (le cielte assemblée : au inoin«lr(» bi'uil «b* division nous accourons effrayés, pour \iuii' parfaiteineiil b; corps de l'E^'lise, le pèr«* (?l les enfants, b; cbef et les ineinbn»s, b' sacerdoce; et r<;inpin;... Sonu'eoiis que; nous devons af^ir par l'ospril da louli' l'IO^Mise; ; ne soyons pas d(;s hommes vult^aires que les vues particulière» d<''lournt;nl du vrai esprit de; l'unilécalholieiue» : nous aj^'issous élans un corps, ilans le; corps (b;répisi".(q)al et de; l'K^'lise; catholique', e»ù tout ce; qui est contraire à la re'iij'le ne manque jamais d'èlri;(b''le»>lé, car l'e^spril eb» vérité y prévaut toujours.
Toiis les anciens docteurs do Paris ont reconim dans la chaire d(; saint Pi(;rre la plénitude de la puissance a[)ostoli(iue ; il ne s'agit (jue; d«î régler cettu puissance dans son exercice « par les canons, c'cst-à-din; i)ar les luis «'ommunos do loule l'Église; de peur que, s'élevant Mu-d<issns de loul, elle ne détruise ellemême sl*s propres <le''e^i'(;|s ». |)<» m'Mn(; Iiî j)onv()ir dejs rois est
f?acré.et inviolable, puisque TÉglise Ta respecté même dans les princes persécuteurs de l'Évangile; leur couronne est hors <l atteinte; mais « il y a plus cLe justice que de grâce dans les privilèges qu'ils accordent à l'Église », puisque c'est l'Église qui prend soin de leur conserver leur royaume ; la concorde du sacerdoce et de l'empire est utile au sacerdoce et nécessaire h l'empire. En jetant un coup d'œil rapide sur l'histoire de l'Église gallicane, Bossuet prouve que les rois de France, plutôt que de troubler la paix de l'Église, « se relâchaient volontairement de quelques-uns de leurs droits », mais aussi que saint Bernard considérait le pape non comme le seigneur des «'îvôques, mais comme l'un d'entre eux, « atin que, dans cette liante élévation, il prît soin de conserver dans tous les évoques la dignité d'un caractère qui lui est commun avec eux, et qu'il songeât qu'il y a toujours^ avec une grande autorité, quelque chose de doux et de fraternel dans le gouvernement ecclésiastique ». C'est dans cet esprit que l'ordonnance de saint Louis, « le roi le plus saint qui ait jamais porté la couronne, le plus soumis au saint-siège et le plus ardent défenseur de la foi romaine », a consacré les libertés de l'Église gallicane.
Si vous voyez donc vos évêques domaiider humblement au pape l'inviolable conservation de ces canons et de la puissance ordinaire dans tous ses degrés, soiivenez-vous qu'ils ne font que marcher sur les i)as de saint Louis •'t de Gharlemagne, et imiter les saints dont Us remplisscuit les chaires. Ce n'est pas nous diviser d'avec le saint-siège, à Dieu neplais(î ! C'est au contraire conserver avec soin jusqu'aux moindres libres qui tienn<>nt les membres unis avec le chef. Ce n'est pas diminuer la plénitude de la puissance apostoliciue : l'Océan même a ses bornes dans sa plénitude; et s'il les outrepassait sans mesure aucune, sa plénitude serait un déluge qui ravagerait tout l'univers.
En déclarant qu'il veut unir inséparablement dans tous ses desseins l'Eglise et l'État, Louis XIV suit la tradition de ses pères, et la France vivra par ces maximes: « Rien ne sera plus inébranlable qu'un royaume uni si étroitement à l'Église que Dieu soutient. » Ce roi n'est-il pas la consolation et la joie de l'Église, « lui qui réjouit tous les jours le Ciel et la terre par tant (le conversions?... Lamain de Louis était réservée pour achever do guérir les plaies de l'Église». On sent que la révocation de redit de Nantes se prépare, et Bossuet y applaudit d'avance. « Que tarde un si saint pape à s'unir intimement au plus religieux de tous les rois? » L'Église romaine a été touto-puissante ([uand, « heureuse de dispenser les trésors du Ciol, elle ne songeait pas à disposer des choses inférieures ([ue Dieu n'avait pas