C. de Litt. — HossvET {Sermons). 'ô
mises en sa main... Dieu préserve nos rois Très Chrétiens de prétendre h l'empire des choses sacrées », et TÉ^Mise de France d'oublier le respect qu'elle doitti Rome! mais ce n'est pas manquer à ce respect que soutenir des libertés anciennes : « Nous croyons, au contraire, que le respect inviolable que nous conserverons pour le saint-siège nous sauvera des blessures qu'on voudrait nous faire sous un nom qui nous est si cher et si vénérable. » Ce discours, on serait tenté de dire ce plaidoyer, plus habile encore, par. endroits, qu'éloquent, est couronné par une péroraison singulièrement clairvoyante et ferme.
Priez donc tous ensemble, encore une fois, que ce qui doit finir finisse bientôt. Tremblez à l'ombre même de la division : songez au malheur des peuples qui, ayant rompu l'unité, se rompent en tant de morceaux, et ne voient plus dans leur relifçion que la confusion de l'enfer et l'horreur de la mort. Ah ! prenons garde que ce mal ne gagne. Déjà nous ne voyons que trop parmi nous (le ces esprits libertins qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, « blasphèment ce qu'ils ignorent et se corrompent dans ce qu'ils savent : nuées sans eau, » poursuit l'apôtre saint Jude, docteurs sans doctrine, qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science leurs décisions précipitées... Opposons à ces esprits légers, et à ce charme trompeur de la nouveauté, la pierre sur laquelle nous sommes fondés, et l'autorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés, et rauliquilé qui nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentiers de nos pères ; mais marchons dans les anciennes mœurs, comme nous voulons marcher dans l'ancienne foi.
Peu après (1°' décembre), Bossuet écrivait au cardinal d'Estrées : « Je puis dire que tout le monde jugea que le sermon (Hait respectueux pour les deux puissances, pacilique, de bonne intention... Tout ce qu'on pourrait dire en rigueur, c'est qu'il n'est pas besoin de remuer si souvent ces matières, et surtout dans la chaire et devant le peuple. » Et il se rassurait en se persuadant que, loin de scandaliser le peuple, il l'avait édifié. F.e danpor qu'il pressentait n'était peut-être pas cependant tout à fait ima^'iiiaire. En tout cas, il se trompait quand il montrait Louis XIV préoccupé avant tout d'affermir l'autorité sacrée de J't'^piscopat. IMus tard il s'aperçut du contraire et s'en plaignit. Mais son œuvre oratoire, qui ne s'étend guère au delà de ce qui fut la prande période du grand règne, ne retlète pas les tristesses de la fin ; et c'est pourcjuoi elle nous laisse, elle aussi, une impression de grandeur solennelle et de sereine unité.
Les progrèfs da g^énie de Bossnet. — L'art dans la composition et dans le style*
« Ni l'art, ni la nature, ni Dieu môme, ne produisent pas tout à coup leurs grands ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à pas : l'on crayonne avant de peindre, l'on dessine avant de bâtir, et les chefs-d'œuvre enfin sont précédés par des coups d'essai. » (Premier Sermon sur la nativité de la Vierge.) Ces paroles de Bossuei sont vraies de Bossuet lui-même. Au xviii® siècle, cependant, un panégyriste deBossuet, le P. de Neuville, s'écriait, dans un parallèle entre Bossuet et Bourdaloue, plus facilement imitable : « Mais un Bossuet, passez-moi ces expressions, il naît tout entier : il ne se forme point par des développements, par des accroissements successifs. » Le P. de Neuville avait tort, car, ces accroissements successifs, on pourrait les noter et les compter en suivant les degrés successifs par lesquels a passé le génie oratoire de Bossuet.
Les sermons de la première manière, surtout les sermons prêches à Metz, ont une vigueur encore mal disciplinée. A vingtquatre ans, Bossuet prononce le sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu, ébauche encore imparfaite du Discours sur l'histoire universelle. L'exorde traînç; les citations du grave, du grand TertuUien, de l'admirable Origène, du saint apôtre Paul, sont multipliées à l'excès. Le seul TertuUien est cité huit fois dans les premières pages. On sent que l'élève de Navarre, le jeune chanoine de Metz, étale avec complaisance cette érudition théologique. Les transitions sont pesantes : « Et en voici la raison prise de l'épître aux Hébreux, dont je m'en vais tacher de vous exposer la doctrine; et rendez-vous, s'il vous plaît, attentifs... Arrêtons-nous ici, chrétiens, et sur cette considération, avec l'aide de Dieu, entrons dans notre deuxième partie... Je m'en vais donc employer le reste de cet entretien à vous représenter, si je puis, les ruines de Jérusalem, encore toutes fumantes du feu de la colère divine, et comme vous avez reconnu, dans notre première partie, etc. Le plus grand crime des Juifs n'est pas d'avoir fait mourir le Sauveur : cela vous étonne, je le prévoyais bien; mais je ne m'en dédis pourtant pas ; au contraire, je prétends bien vous le faire avouer à vous-
mômes, et comment cela? » Dans un long récit du siège de JérusaJem on trouve des trails comme ceux-ci :
Cet ennemi dont je veux ])arler, c'est la faim, qui, suirie de ses deux salellilcs, la rage et le désespoir, va mettre aux mains, non plus les citoyens, mais le mari contre la femme, et le père contre 1(îs enfants; et cela pr)ur quelques vieux restes de pain h demi rongés. Que dis-je? pour du pain, ils eussent été trop heureux; pour eent ordures qui sont remarquées dans l'histoire, et que je m'atfstiens de nommer par le respect de cette audience: jusque-lk qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau (ô mères, détournez vos oreilles), eut l)i<!n la ni},a' de le massacrer, de le faire bouillir et de le manger. Action abominable et qui fait dresser les cheveux, prédite toutefois dans le chapitre «lu Deutéronoiiie que j'ai déjà cité tant de fois... Quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enrayée, leur fureur et leur dé.s<'!spoir, et la prodigieuse quantilé de morts qui gisaient dans leurs rues, sans espérance de sépulturiî, exhalant de leurs corps pourris te venin, la peste et la mort '/
La soif, dans co récit, n'est pas moins « enragée » que la faim. Cette langue robuste, à la Corneille, est légèrement archaïque. Mais c'est le ton surtout qui est peu mesuré : quand il sera (\xé ii l*aris, Bossuet ne dira plus tout crûment que les victoires ne sont que carnage ot pilleries; il adoucira le ton de rarr<*t sous lequel il accable le peuple « monstrueux » des Juifs, et où l'on sent, comme l'a dit (iandar, quelque chose des fureurs intolérantes du moyen Age. Le génie puissant, mais parfois emphatique, de Tertullien, exerça sur lui, dans ses commenrements, une influence fAcheuso : en 1661 encore, dans le stTinon sur la NécessiU^ des souffrancci^, il admirait trop co dangereux modèle quand il décrivait l'enfer, o ces monts ensoufrés qui nourrissent dans leurs entrailles des feux immortels, cpii vomissent des tourbillons d'une flamme obscure (;t ténébreuse, et (|ue Tertullien appelle ('•Irf/amment, pour cette raison, les cheminées de l'enfer ». (Juehiues-uns des Pères latins eussent contribué peut-être à dévelopi)er chez lui cotte emphase cachée (ju'on devine plutôt (ju'on ne la saisit dans (îoitainos œuvres du début; mais c'est «à saint Augustin surtout (jn'ij s'attacha, et saint Augustin est plus simple, c'estiï-dini pins vraiment fort que TertuUiiîn; et les Pères grecs, comme saint Jean Chrysostomc, donnèrent do meilleures leçons (îneore, des leçons do distinction et de sobriété, à celui que plus tard les compagnons ot les témoins doses études appellent lui-mcme « le Père grec ", à celui qui cite «'u ^'rec saint (irégoire île Nazianz(i dans le second sermon sur la Piorldencc. Si l'on veut mesurer avec précision cas progrès du génie de Uossuet, que Ton compare ce second sermon (1602) au premier,
prêché six ans auparavant. Dans le premier, qui manque, non pas d'élan, mais de netteté, de suite logique, de proportion, Bossuet sait mal encore définir son sujet, le diviser, le développer de l'intérieur, pour ainsi parler, et sans en sortir. Exemples, idées, affluent; mais l'orateur ne sent pas le besoin de choisir ou n'a pas la force d'exclure. Quelques développements même semblent parasites, comme le développement, fin jusqu'à la subtilité, sur les trois causes d'affliction et les trois manières d'en profiter. Dans le second discours tout est plus sobre et plus clair, mieux ordonné, mieux suivi, des principes à la conclusion; l'ensemble est à la fois plus sévère et plus harmonieux.
C'est cette année 1662 qui marque le point de maturité du génie de Bossuet : dans un sermon comme le sermon sur la Mort, il n'a plus les défauts de la jeunesse, mais il en retient les qualités vives. 11 est moins âprement théologien et plus profondément moraliste. On ne retrouve plus que rarement des phrases qui éveillent le sourire, comme celle-ci : « Si vous savez entendre, ô mortels! comme vous êtes composés, et combien vous abondez en humeurs peccantes, vous comprendrez aisément que cette conduite vous est nécessaire. » {Soumission à la loi de Bleu, 1660.) Lorsqu'il abandonne la chaire et que, sans cesser d'être grand orateur, il se montre surtout grand écrivain et grand évêque, il a atteint les sommets d'où l'on ne peut plus que redescendre. Mais tout nous donne à croire que l'auteur des Oraisons funèbres n'en serait pas redescendu de sitôt. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire tel sermon que Bossuet vieillissant a composé pour une occasion exceptionnelle, même imprévue, par exemple le second sermon pour le jour de Pâques, sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ, dit le Christus resurgens (1681), prononcé devant la cour, un peu long, mais admirable de composition et d'équilibre entre la vigueur et l'onction, la doctrine et la morale, les leçons générales et les applications particulières aux circonstances et aux personnes. D'ailleurs, ce n'est pas toujours dans ces hauteurs que se maintient le génie de Bossuet : plus souple qu'on no h) croit, il sait se plier aux multiples exigences de la prédication selon les auditoires, et, comme on dirait aujourd'hui, les milieux. Je ne sais si l'on peut distinguer, sans artifices, aussi nettement qu'on l'a fait, les trois manières de Bossuet : la première plutôt didactique et théologique, la seconde plutôt philosophique et morale, la troisième plutôt homilétique et comuK^
attendrie par le voisinage de la vieillesse*. Mais il est certain que les sermons sur la Providence ou Y Ambition, d'une part, et, de l'autre, l'instruction familière adressée aux Ursulinesde Meaux, sur le Silence, sembleraient venir de deux orateurs différents, si l'on n'était averti du caractère nouveau, moins solennel et plus touchant, que revêtit l'éloquence du prélat retiré dans son diocèse. Voir sourire Bossuet, cela étonne et cela plaît. 11 raille doucement ces religieuses qui ne sauraient demeurer une heure dans leur cellule en repos et en silence, qui ont hâte de se réunir pour causer, et de quoi, sinon des défauts de leurs sœurs?
Si Notre-Seigneur faiscait la visite dans ce monastère pour voir si le silence (?st bien gardé, et qu'il entrât dans les lieux où il doit être gardé, hélas ! qu'estce qu'il y trouverait? Là deux petites amies, et ici trois autres en peloton, cccupéos à causer et à s'entretenir ensemble, à la dérobée, tandis peut-être (jue l'on devrait être au chœur ou à une autre observance. Si donc Jésus- Christ se présentait à elles, et leur allait faire cette demande : » Quels sont ces discours que vous tenez ensemble? » Qui sunt hi sermones quos confertii ad inricem .''quelle serait leur réponse? Pourraient-elles dire avec vérité : «Nous parlons de Jésus do Nazareth ; » ou bien : « Nous parlons des moyens pour arriver h la pratique de la vertu, pour nous encourager les unes les autres? » Ah ! c'est souvent de rien moins : car la plupart de tous vos discours avec cette amie, qui est la confidente de tous vos mécontentements, sont de lui dire tous vos sentinicnls imparfaits sur tout ce qui vous choque et vous contrarie ; c'est de parler des défauts des autres, et des prétendus déplaisirs que vous dites avoir reçus de cette sœur, que vous ne pouvez souffrir. C'est là où l'on murmure, où l'on se plaint à tort et à travers de la conduite des oflicières de la maison. On critique, on censure, on contrôle toutes choses ;lasupérieure même n'est pas exempte d'être sur le tapis : on blâme sa conduite et sa manière d'agir; enfin l'on mêle dans ces entretiens familiers celle-ci, celle-là, encore celui-là...
Mais, dites-vous encore, cette sœur est si ombrageuse et pointilleuse que la moindre chose la met en mauvaise humeur, s'imaginant t<jujours que je lui en veux : je dis, par exemple, une parole innocemment et bonnement, sans avoir intention de lui faire de la peine; cependant elle s'<?n choque et s'aigrit. Or je veux (}ue vous n'ayez point eu intention de l'attaquer; toutefois, vous qui avez un naturel plus favorable et raisonnable, vous devez en conscience mêna^'er ces ('sj)rils faibles, qui, par leur incapacité de faire autrement, s'échappent souvent malgré eux...
Il faut peu de chose i)our mettre une communauté dans une très mauvaise réputation dans l'esprit des personnes séculières; parce qu'ils s'imaginent que toutes les r<;ligieuses doivent être des saintes. Kt là-dessus je me souviens moi-même que je me suis trouvé dans des maisons honoral)les à Paris, où j'ai ouï parler de certaines religieuses d'une manière plaisante et fort à la cavalière. Mes chères tilles, qu'est-ce qui produit un si méchant efîj't, si ce n'est l'imprudence et l'inconsidération des particulières (jui ont parlé au parloir mal à propos?...
1. M. Brunetièrc, Introduction des Sermons choisis de Bossuet.
Bossuet, sans doute, n'a pas écrit ces homélies indulgentes et souvent improvisées ; mais elles ont été pieusement et fidèlement recueillies : il s'attachait alors, nous apprend Tabbé Ledieu, à parler « d'une manière simple et populaire ».
Sa langue même pourrait être l'objet d'une sorte d'étude historique comme celle à laquelle on a soumis jusqu'à son orthographe et son écriture pour établir la chronologie des sermons. Nous ne pouvons entrer ici dans ce détail; il nous suffira d'indiquer sommairement les traits généraux de la langue et du style de Bossuet dans les sermons. Quelques mots de cette langue, surtout dans les premiers, ont vieilli : « Que ne puis-je vous expliquer à cette audience,., » [Nativité,) « 11 n'y a rien de plus beau dans les personnages publics qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile... » [Justice,) « Cette doctrine est bien digne de votre audience, » [Compassion de la sainte Vierge.) « Il choppe h chaque pas. » [Nativité,) « C'est vouloir déserter la. COUT. » [Ambition.) « Un énigme. — Encore qu'un Dieu irrité ne paraisse jamais aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état que je dois le représenter. » {Fondements de la vengeance divine,) « Quel fut donc Vévénement de cette guerre? » [Effets de la résurrection de Jésus-Christ,) « Sainte Vierge, impétrez-nous la charité. » [Compassion de la sainte Viei^ge.) « La détestable manie des libertins. » [Bonté et Rigueur de Dieu.) « La navire. — Venez vanter votre honneur du monde à la face de ce Dieu rassasié, soûlé d'opprobres. » [Honneur du monde.) L'excellent français de Bossuet est puisé à la source antique à la fois et à la source populaire. Ce sont des mots ou des tours latins que ceux-ci : « Vous pensez vous être munis (fortifiés, protégés) d'un côté... La source de tous les maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. » [Amour des plaisirs,) « Les passions s'écoulent souvent, il est vérifcible, mais une autre succède en la place, » [Ardeur de la pénitence.) « Une image si vive, si expresse, si présente. » [Deimrs des rois,) « Songer à leur satisfaire... Pour nous composer selon (nous régler sur) Dieu. » [Ambition,) « Je n'y vois ni règle ni véritable- conduite pour la composer. » [Loi de Dieu.) Mais c'est de la source populaire que sortent tant de locutions d'une simplicité que les puristes d'alors ont pu juger triviale : « Il enrage quand... Une douleur enragée.,. Le jeûne fortifie et engraisse l'âme. » (Démons.) « Il a dessein, dit excel-
lemment saint Jean Chrysostome, de réparer la maison qu*il nous a donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la renverse, il est nécessairo que nous délogions. » (Mort.) « 0 que ton règne était court, honneur du monde! que je me moque de ta vaine pomp(^ et de ton triomphe d'un jour! » [Honneur du monde.) 11 ost vrai que certains scrupules s'éveillent. Dans le sermon sur la Pasiilnn de Jésus-Christ (1060), Rossuet a d'abord dit de Jésus qu'il présente sa face immobile « aux crachats de cette canaille ». Ce mot, qui, aflirme l'abbé Vaillant, ne se lit qu'une fois dans les SennonSy est répété dans un second sermon sur la Passion^ l)réché à Paris en 1001 ; mais dans le quatrième, prêché à Saint- (îermain on 1000, canaille est remplacé par « troupe furieuse ». La correction était peut-être ici légitime; mais l'influence de la cour épura sans l'amollir cette lanfj;ue saine, ferme et hardie. Cette simplicité unie à cette énergie n'est-elle pas biblique aussi, et le commerce des Pères n'y était-il pas pour quelque chose? Il est certain, du moins, qu'on rencontre h chaque pas dans les sonnons non seulement les souvenirs, mais le ton de la Rible. []n exemple suffira, pris dans le sermon sur les Démons.
Le; i)r()i)r(Ml<; l'oi'iîiu'il, c'est de s'attril»u(»r (oui à soi-mr'iru»; nt par là les sii|)(M'l)('s s(^ font «nix-iiK'iucH leurs «lieux, vsecouîiiit U\ jouf? de l'aulfn-ité sou- VfM'JiiiH". C'est pourquoi le diîible s'élant eiillé par uue arrogance extraordinaire, les l'j-rilui'cs ont<lit (ju'il avait alTeelé la divinit*''. « .!<' monterai, dit-il, et placerai mon Iiôihî au-ilessus des astres, etj(; serai semblable au Très- Haut. )/ Mais J)i('u, ([ui résiste; aux superlx.'s, voyant s<;s pcnisées arro^îmles et (jue son cspril, emp<»rté d'une téniérainî complaisan(;e de ses propres porfcctions, iHî pouvait plus se; tenir dans les sentiments d'une r.réaturn, du souffle (11- sa bouelie le précipita au fond des abîmes. Il tomba du cid ain?l qu'un éclair, frémissant d'uni' furiiuise colère; et, assemblant avec lui lou^* les cnmi)a;:iions de .son insolente; entreprise, il conspira avec eux do soulever contre l)ii'u toutes les créatures.
L'ini.ij:ina(ion naturellement biblique de Hossuet a donné à la pros*' IVançaisn hjs couleurs et les mouvoments de la poésie. Dt's lois, point d'idéi'S al)sli'aites (pii ne s'animent : le j(;ùne et l'oraison sont b's u (Umix aihîs » sur IcsciiKîIles \o. chrétien se soiih've pour voler à Dieu (Drmons). Les richesses sont « des lihîts invisibles » où h; coMir s(; i)ren(l insiuisibhiment [Providcncr). Ce p(;ii de j)laisir qui nous est resté* ]>onr Itîmpérer par cpielqu*' doueeui' les amertumes inlinies de la vie, C(î n'est (pi'une « petite ;iontl(; de joie ». (Juehpn^fois l'imaf^e, forte ou douce, n'est (ju'indicjuée. « Pour produirai un repentir sincère, il faut renverser son cœur jusciu'anx fondements. » [Divinité de
la religion,) « Ainsi nous allons toujours, tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance. )) {Impénitence finale.) Tantôt elle s'élargit en comparaison. « La loi est déchirée; l'Evangile, le christianisme, n'est en nos mœurs qu'à demi ; nous cousons à cette pourpre royale un vieux lambeau de mondanité. » {Intégrité de la pénitence,) Tantôt elle devient allégorie, esquissée ou développée : « Écoutez de quelle force on frappe à la porte; on la rompra bientôt si Ton n'ouvre. » {Impénitence' finale.) u J'irai, avec l'assistance divine, reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. » {Démons.) « Gomme un homme de condition médiocre qui avait accès à la cour par une personne de crédit qui le lui donnait, il parlait et était écouté, et les entrées lui étaient ouvertes. Tout d'un coup son protecteur se retire, et on ne le connaît plus : tous les passages sont inaccessibles ; et de sa bonne fortune passée, il ne lui reste que l'étonnement de se voir si fort éloigné. 11 en est ainsi arrivé à l'homme... De mome qu'un grand orateur plein de hautes conceptions, pour se rendre populaire et intelligible, se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs : comme un grand environné d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple, et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante, qui, sans affaiblir l'autorité, rend la bonté accessible : ainsi la sagesse incréée, ainsi la majesté souveraine, se dépouille de son éclat, de son immensité et de sa puissance, pour se communiquer aux mortels et relever le courage et les espérances de notre nature abattue. » {Mystère de la Nativité.)
Ce dernier passage offre l'exemple d'une double comparaison. Ces comparaisons, ces images géminées, ne sont pas rares chez Bossuet : s'il péchait, ce serait plutôt par excès dtî richesse : « Ah! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre à couvert de cette malédiction inévitable, jetez-vous sous l'aile de la pauvreté. » {Èmlnente Dignité des pauvres.) La première image ne suffirait-elle pas? 11 en est qui sont trop familières peut-être à Bossuet; on trouve une de celles-là répétée dans un passage célèbre du Panégyrique de saint Bernard et dans les sermons sur la Compassion de la Vierge, sur Y Ambition, sur la Vigilance, sur V Amour des plaisirs: « La charité, ce vin nouveau (Je la loi nouvelle... La puissance est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres... Elle (la coupe de la colère divine) est, dit-il (Isaïe), remplie d'un
breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs, mais d'un breuvage fumeux comme un vin nouveau, qui leur monte à la tête et qui les enivre... Tout ce que je sais, chrétiens, c'est que la raison, une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus se répondre d'elle-même ni savoir où l'emportera son ivresse. » C'est une image biblique, sans doute, mais le Bourguignon y insiste. Certes, Bossuet, après avoir parlé un langage figuré, pour rendre sensible la vérité aux yeux mêmes de ses auditeurs, sait parler « simplement et sans figure ». (Sermon pour la fête de tous les saints.) Mais cette poésie abondante de l'expression est çà et là surabondante, en particulier dans les sermons de la jeunesse. Plus tard, dans le sermon sur ïlmpénitence finale, par exemple, il se contient, et, après un développement tout constellé d'images, il s'arrête brusquement, et tourne court: « 0 quelles chaînes! ô quel esclavage ! Mais disons les choses par ordre, »
On n'a guère le loisir, d'ailleurs, de s'apercevoir d'un certain luxe de couleurs vives et de draperies flottantes, car le courant oratoire qui passe en dessous est, malgré tout, rapide et vous entraîne. Et ce mouvement général se traduit par des mouvement particuliers, dont le plus fréquent et le plus véhément est l'apostrophe. « Buvez, buvez, ô pécheurs, buvez jusqu'à la dernière goutte et avalez tout jusqu'à la lie. i^ [Vigilance,) u Coulez donc, larmes de la pénitence, coulez comme un torrent, ondes bienheureuses. » [Amour des plaisirs,) « Eh bien, ô superbe, ô petit dieu, voici le grand Dieu vivant, qui s'abaisse pour te confondre. » [Honneur du monde,) L'ironie, mais plus rarement, ou la mélancolie relève ce (jue l'apostrophe et l'invective, l'exclamation et l'interrogation auraient d'un peu monotone; car l'orateur n'a pas toujours « cette voix de tonnerre que Dieu donne aux préilicateurs quand il veut briser les rochers et fendre les cœurs de pierre », [Elfets de la résurrection de Jésus-Cfuist,) « Le beau reste de christianisme! » s'écrie-t-il dans le même sermon eh raillant les chrétiens mondains. Et, sur un ton bien différent : u Vous êtes attendris. Messieurs, pendant ces solennités (fête des Hameaux) pleines d'une douleur qui console et d'une tristesse si douce que, pour peu qu'on s'y abandonne, elle guérit toutes les autres. » [Nécessité des sou/f'ninccs.) Ces divers mouvements de l'ànie composent ce (jue Bossuet appelle « la chaleur ordinaire du discours » [Amour des plaisirs). 11 s'y mêle plusieurs de ces dialogues tout dramatiques, qui font corps avec la démonstration morale : « Qui êtes-vous? On ne vous connaît
pas. — Mais je suis cet homme si chéri, auquel tout le grand monde applaudissait, et qui était si bien reçu dans toutes les compagnies. — On ne sait pas ici qui vous êtes. » (Honneur du monde.) Ce ne sont 'point là de ces procédés que combine un art réfléchi*. L'art de Bossuet ne s'ignore pas, sans doute, mais ne se cherche pas. Auprès d'enseigner, qu'est-ce que plaite ? A la fin du discours pour la Profession de foi de M^^ de la Vallière (1673), Bossuet, alors au comble de la gloire, s'elfaçail devant le prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs : « Ne songez point, disait-il, au prédicateur qui vous a parlé, ni s'il vous a bien dit, ni s'il a mal dit : qu'importequ'ait dit un homme mortel? »
Des divers |ag;eineiits portés sur Bossuet sermonnaire*
Histoire de ses sermons*
On lui ferait donc injure en le considérant proprement comme un « artiste » de génie. Et toutefois il connaissait les ressources de l'art, et il les employait, quand il s'agissait de rendre la doctrine plus persuasive et plus vivante. Il a passé, dans l'âge mûr, la revue de ses sermons de jeunesse ; il les a allégés, simplifiés, fortifiés, abrégeant, par exemple, le sermon des Démons, coupant tel passage, d'une beauté un peu hasardée, où les démons eux-mêmes prenaient la parole ; il a développé, au contraire, le sermon sur VÉminente Dignité des pauvres. On a retrouvé des cahiers de Remarques morales et d'Extraits des Pères, vrais trésors de souvenirs et de citations où Bossuet puisait à pleines mains; car Bossuet, malgré une mémoire et une sûreté
1. « On n'en a pas dni avec les beautés de ces sermons, quand on a admiré la doctrine et la morale dont Bossuet élève les maximes à la hauteur des dogmes. Il reste ce qui n'a pas de nom dans la critique, l'élan, la force, l'enthousiasme du prédicateur ; l'image visible et pourtant indescriptible de son âme ; cette liberté si fière, cette fougue, qui s'accommodent du langage le plus exact; cette abondance qui ne se permet pas plus une expression vague qu'une pensée vulgaire. Je m'étonne qu'on ait eu le courage de remarquer dans les sermons de Bossuet le manque d'une certaine correction extérieure, comme celle de Fléchier par exemple, chez qui la propriété du langage est sacrifiée à l'euphonie, et le génie de la langue à la grammaire. C'est plus qu'un style, c'est l'image même d'un homme de génie sortant du recueillement où il a préparé son âme plutôt que ses paroles, et jetant de fougue sur le papier des pensées dont il est plein et des expressions qui vont s'y ajuster d'elles-mêmes. Ses ébauches sont aussi étonnantes que ses sermons les plus achevés. Tout le nécessaire y est, et en perfection. Le fini donnera autre chose, mais ne remplacera pas la naïve beauté de ce premier travail. » (Nisard.)
(le parole extraordinaires, ne se livrfiit jamais entièrement aux hasards de Timprovisation, et l'abbé Lebarq a môme prouvé qu'avant d'entrer dans la composition des discours d'une de ses principales stations, il en avait arrêté dans son esprit la série complète. Mais les matériaux qu'il avait ainsi amassés, il ne se croyait pas oblif?é de s'en servir. 11 s'en réservait le choix, nous apprend Tabbc Ledieu, dans la chaleur de l'improvisation. Les sermons mêmes qu'il avait écrits tout entiers, il les prononçait rarement tels qu'il les avait écrits, et ses commentateurs ont raison de nous faire observer que nous ne les avons pas tels qu'il les avait prêches. Mais s'il y fût revenu pour leur donner une forme définitive, il n'eftt pu leur donner ni la vie de la parole el de l'action oratoires, ni même ce caractère <c imparfait » qu'ils ont aujourd'hui, et que nous préférons à lu perfection.
Au reste, il n'y songeait pas. Seul, le sermon sur VUnité de rÊîjUse a été imprimé avec son consentement, el nous avons vu quel avait été le caractère exceptionnel, impersonnel, pour ainsi ilire, de ce sermon. C'est en dehors de lui que fut livré au public le scrmf)n pour la Profession de fui de M^^*^ de la Vallière. Kt c'est tout. II était si peu ambiticîux de la filôire littéraire, (|u'il transportait souvent d'un sermon à l'autre d'importants (lévoloppements, non de ceux qui avaient particulièrement plu, mais de ceux qui lui paraissaient les plus propres à mettre «lans tout son jour la vérité qu'il enseignait. Un lieu commun sur l'inconstance des choses humaines se retrouve à la fois, comme le reniarqu(5 Sainte-Beuve, dans le troisième sermon pour 1(1 Toussaint, dans les sermons sur V Amour des plaisirs vi sur VA)nbUion, Quatre discours précédents entrent dans la conjposition du sermon sur la Sownisslon à la volonté de Dieu liOiW)). Ainsi, non seulement Rossuet ne souhaitait pas l'impression (le ses sermons, mais il la rendait, pour ainsi dire, impossible;, à tel point que l'abbé Ledieu, son secrétaire, ignore rexislence d<; i)rès de deux cents morceaux oratoires plus ou moins <'omi)IeLs. Ceux (ju'il connaît ou (ju'il soupçonne, enfermés dans une armoire particulière à l'évêt^hé de Meaux, ne sont, à l'en croire, (jue des feuilles volantes, où sont inscrits çà et là un texte, un raisonnement, un(^ division. Il le disait surtout des sermons de la jeunesse ; mais (pie Rossuet ait laissé ignorcT ce tiésor longuement accumulé à son secrétaire et confident, cela n'est-il pas une preuve bien forte d'un absolu renoncement à toute vanité?
Kt ii'ost-ce pas aussi une des raisons principales qui expliquent comment Bossuet lui-même a réussi h persuader au public qu'il n'était pas un sermonnaire de premier ordre* ? A la vérité, on semble exagérer l'indifférence du public à son égard. Qu'on fasse bon marché des louanges plus ou moins banales que prodiguaient les journaux d'alors à Bossuet aussi bien qu'à un abbé Broart ou qu'à M. le Houx, j'y consens : l'approbation de la Gazette (22 mars 1G62 [Mort] etnov. 1669 [Conditions nécessaires pour être heureux]) , dyi Mercure galant [EffcH de la résurrection de J.-C, 1681), des gazetiers Loret et Mayolas, pèse légèrement, en effet, dans la balance. Et l'on nous dit, d'autre part, que Bossuet ne fut invité h prêcher à la cour, en tout, que quatre fois en dix ans, soit trois fois de moins que Mascaron et une fois de moins que Bourdaloue, en un même laps de temps. Il serait pourtant excessif de prétendre que la haute société de ce temps ait méconnu absolument le génie oratoire de Bossuet. Si, dans la lettre souvent citée du o juin 1675, M™° de Sévigné parait dépaysée par l'austérité voulue du sermon pour la Profession de foi de M"« de la Vallière (avec un peu de franchise le lecteur moderne avouerait que son impression est bien encore à peu près celle des auditeurs contemporains), il est d'autres passages de sa correspondance où elle rend pleine justice à celui qui, selon Bussy, ne pouvait rien faire que de beau. M°^° de la Fayette, dans VHistoirc de Madame^ vante cette éloquence, cet esprit de religion qui paraissent dans
1. Je ne dois pas omettre ici Texplication originale de cet insuccès relatif de Bossuet sermonnaire, donnée par M. Brunetièrc dans sa conférence de Dijon, déjà citée:
« Est-ce ([u'à mon tour je veux insinuer par là que Bossuet n'a pas eu de réputation en son temps comme prédicateur? Non, sans doute ; et je consens que ses contemporains l'aient écouté, l'aient suivi ; je consens qu'ils l'eussent applaudi si le respect du saint liou l'eût permis. Mais, en l'estimant, nous avons le droit dédire et le chagrin de constater qu'on ne l'a pas estimé fort au-dessus d'un Mascaron ou d'un Fléchier; on l'a même estimé plutôt au-dessous d'un Bourdaloue et d'un Massillon ; et je vous en ai donné la vraie raison ou du moins Ja principale. Car ni sa théologie, (juoi qu'on ait pu en dire, n'avait rien qui passât les lumières de ses auditoires, les plus curieux qu'il y ait jamais eus de belles discussions, ni l'autorité de sa parolr dominatrice n'avait rien de trop impérieux dans le seul temps de notre histoire on nous avons senti le prix de l'ordre et de la discipline. Mais ilétait trop lyrique 1 Son éloquence avait quelque chose de trop personnel pour un siècle où ce que l'on mettait au-dessus de tout, c'était la raison, dans ce qu'elle a de plus raisonnable, et entendez par là de plus « universel », de plus « général », de plus « commun ». Elle avait quelque chose de trop « mouvementé », de trop libre, ec par conséquent de trop irrégulier pour un siècle où l'originalité même ne consistait qu'à exprimer supérieurement les idées de tout le monde. Et elle avait enfin quelque chose do trop éclatant pour un siècle qui, s'il avait fait quelque différence entre Pascal et lo sage Nicole, ce n'eût certes pas été pour préférer Pascal; et qui, de tant do grands écrivains, n'en a salué qu'un seul du nom de grand, et ce n'est pas Bossuet, puisque c'est Antoine Arnauld. »
de parole extraordinaires, ne se livrait jamais entièrement aux hasards do l'improvisation, et l'ahbé ï.ebarq a môme prouvé qu'avant d'entrer dans la composition des discours d'une de ses principales stations, il en avait arrêté dans son esprit la série complète. Mais les matériaux qu'il avait ainsi amassés, il ne se croyait pas obligé de s'en servir. 11 s'en réservait le choix, nous apprend l'abbé Ledieu , dans la chaleur de l'improvisation. Les sermons mémos qu'il avait écrits tout entiers, il les prononçait raniment tels qu'il les avait écrits, et ses commentateurs ont raison de nous faire observer que nous ne les avons pas tels qu'il les avait proches. Mais s'il y fût revenu pour leur donner une forme définitive, il n'eût pu leur donner ni la vie do la parole ot de l'action oratoires, ni même ce caractère <( imparfait » qu'ils ont aujourd'hui, et que nous préférons à la perfection.
Au reste, il i\y songeait pas. Seul, le sermon sur Wnlté de CÊifiise a été imprimé avec son consentement, el nous avons vu quel avait été le caractère exceptionnel, impersonnel, pour ainsi dire, de ce sermon. C'est en dehors de lui que fut livré au public lo sermon pour la Vrofc$$ion de fui de M^^^- de la Valllùre. Kt c'(îst tout. 11 était si peu ambitieux do la gloire littéraire, (|u'il transporlait souvent d'un sermon à l'autre d'importants (lév<d()pi)onion(s, non do ceux qui avaient parliculiôrement plu, mais (le ceux (|ui lui paraissaient les plus propres à mettre dans tout son jour la vérité qu'il enseignait. Un lieu commun sur l'inconstanco dos choses humaines se retrouve à la fois, comme lo roniarciuo Sainte-Beuve, dans \o, troisième sermon pour 1(1 Touasaial, dans les sermons sur V Amour des plaisirs et sur VAuibLliu)i. Quatre discours précédents entrent dans la oonjposition du sermon sur la Soiuiiissioii à la volonté de Dieu !lO(')(')). Ainsi, non studoment Bossuot ne souhaitait pas l'iml)i(^ssion (le s(?s sermons, mais il la lendail, pour ainsi dire, iinpossihlo, à t«'l point que l'abbé Ledieu, son secrétaire, ignore roxislonoo do près do deux c(Mits morceaux oratoires plus ou moins ('omj)loLs. Ceux qu'il connaît ou «ju'il soupçonne, enfcrmos dans uik; armoire particulière à révèobé de Meaux, ne sont, à l'on cioiro, (pie dos feuill(\s V()laut<'S, où sont inscrits çà ot là un toxt<*, un raisonnem<'nt, uni^ division. Il lo disait surtout des soiinons d(; la j(îun(iss<î ; mais (pio Bossut^t ait laissé ignorer ce trésor longuement accumulé à son secrétaire etconddent, cola n'est-il j)as une preuve bien forte d'un absolu renoncement à toute vanité?
LES SERMONS DE BOSSUET 8i>
Kt n'est-ce pas aussi une des raisons principales qui expliquent comment Bossuet lui-même a réussi à persuader au public qu'il n'était pas un sermonuaire de premier ordre* ? A la vérité, on semble exagérer l'indifFérence du public à son égard. Qu'on fasse bon marché des louanges plus ou moins banales que prodiguaient les journaux d'alors à Bossuet aussi bien qu'à un abbé Broart ou qu'à M. le Roux, j'y consens : l'approbation de la Gazette (22 mars 1062 [Mort] etnov. 1669 [Conditions nécessaires pour être heureux]), du Mercure galant {Effeta de la résurrection de J.-C. , 1681) , des gazetiers Loret et Mayolas, pèse légèrement, en effet, dans la balance. Et l'on nous dit, d'autre part, que Bossuet ne fut invité à prêcher à la cour, en tout, que quatre fois en dix ans, soit trois fois de moins que Mascaron et une fois de moins que Bourdaloue, en un même laps de temps. Il serait pourtant excessif de prétendre que la haute société de ce temps ait méconnu absolument le génie oratoire de Bossuet. Si, dans la lettre souvent citée du 5 juin 1675, M™° de Sévigné parait dépaysée par l'austérité voulue du sermon pour la Profession de foi de M^^^ de la Vallière (avec un peu de franchise le lecteur moderne avouerait que son impression est bien encore à peu près celle des auditeurs contemporains), il est d'autres passages de sa correspondance où elle rend pleine justice à celui qui, selon Bussy, ne pouvait rien faire que de beau. M°^° de la Fayette, dans VHistoire de Madoûnc, vante celte éloquence, cet esprit de religion qui paraissent dans
1. Je ne dois pas omettre ici l'explication originale de cet insuccès relatif de Bossuet sermonnairo, donnée par M. Brunetière dans sa conférence de Dijon, déjà citée :
« Est-ce qu'à mon tour je veux insinuer par là que Bossuet n'a pas eu de réputation en son temps comme prédicateur? Non, sans doute : et je consens que ses contemporains l'aient écouté, l'aient suivi ; je consens qu'ils l'eussent applaudi si le respect du saint Hou leùt permis. Mais, en l'estimant, nous avons le droit dédire elle <hagrin de constater (ju'on ne l'a pas estimé fort au-dessus d'un Mascaron ou d'un Flcchier; on l'a mémo estimé plutôt au-dessous d'un Bourdaloue et d'un Massillon ; et je vous en ai donné la vraie raison ou du moins la principale. Car ni sa théologie, quoi qu'on ait pu en dire, n'avait rien qui passât les lumières de ses auditoires, les plus curieux qu'il y ait jamais eus de belles discussions, ni l'autorité de sa paroi** dominatrice n'avait rien de trop impérieux dans le seul temps de notre histoire où nous avons senti le prix de l'ordre et de la discipline. Mais il était trop lyrique I Son éloquence avait quelque chose de trop personnel pour un siècle où ce que l'on mettait au-dessus de tout, c'était la raison, dans ce qu'elle a de plus raisonnable, et entendez par là de plus « universel », de plus u général », de plus w commun ». Elle avait quelque chose de trop « mouvementé », de trop libre, et par conséquent de trop irrégulier pour un siècle où l'originalité même ne consistait qu'à exprimer supérieurement les idées de tout le monde. Et elle avait enfin quelque chose do trop éclatant pour un siècle qui, s'il avait fait quelque différence entre Pascal et le sage Nicole, ce n'eût certes pas été pour préférer Pascal ; et qui, de tant do grands écrivains, n'en a salué qu'un seul du nom de grand, et ce n'est pas Bossuet, puisque c'est Antoine Arnauld. »
tous les discours de Bossuet. Saint-Simon assure que Bossuet fut toujours écouté à la cour « avec une nouvelle admiration ».
Floquet cite les témoignages, plus significatifs encore, des prédicateurs contemporaiins : Mascaron, dans VOi*aison funèbre de Madame f prononcée au Val-de-Gràce , disait que dans la bouche de Bossuet la vérité est aussi belle que puissante; Fromentière, qui prêcha le jour du sacre de Bossuet, parlait à peu près de même du bruit qu*a fait l'Évangile dans la bouche du doyen de Metz; Huet, le P. Bouhours, l'abbé Tallemant, l'abbé de Marolles, l'abbé Faydit, le mettent au premier rang des prédicateurs. MassiIlon,dans VOraison funèbre du (/awp/mi, appelle son précepteur Thomme de tous les talents et de toutes les sciences; le P. de la Rue, qui prononça l'oraison funèbre de Bossuet, le traite en Père de l'Église, comme la Bruyère l'avait traité, loue sou abondance, sa variété, son onction sans affectation ni sécheresse. En prononçant son éloge devant l'Académie, l'abbé de Choisy n'oublie pas le sermonnaire : « Tantôt majestueux et tranquille comme un grand fleuve, l'orateur nous conduisait d'une manière douce et presque insensible à la connaissance de la vérité; tantôt rapide, impétueux comme un torrent, il forçait les esprits, entraînait les cœurs et ne nous permettait que l'admiration et le silence. » Quand il fut reçu à cette môme Académie (1071), le directeur, Charpentier, l'avait félicité d'avoir remporté les applaudissements de toute la France par ses célèbres prédications et d'avoir paru dans la chaire avec tant d'éclat. Quand il mourut, son successeur à l'Académie, l'abbé de Polignac, le compara à saint Jean Chrysostome. Il est vrai que l'abbé Glérembault, alors directeur, tout en reconnaissant (ju'eii \n\\\ de temps Bossuet avait obscurci tous ses égaux, ajoutait : « Méditant des victoires contre les ennemis de l'Église, M. (le Moaux laissa obtenir à ses rivaux le premier rang dans r61o(ju<'iice sacrée. » Ce (|ui revient à dire : il fut le premier des évrcjucs, il ne dai^^^na pas être le premier des prédicateurs.
Kl c\;st à peu de chose près aussi ce que dit Voltaire lorsqu'il rcrit la phrase si souvent et si vainenioiit discutée : « Quand Bouidaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. » ye passaplu$, en off(it, ne l'ut plus regardé par le public, et cela parait certain; mais, pour ne |)lus être regardé comme le i)reniier prédicateur, il faut apparemment n'avoir pas été regardé comme le dernier. Les témoignages contradictoires en apparence qu'on allègue de part et d'autre prouvent, ce semble, deux choses : la première, c'est que Bossuet
n'a pas été aussi dédaigné par ses contemporains que certains le disent; la seconde, c*est qu'un moment est venu où la gloire du sermonnaire s'est fondue dans la gloire accrue de Tévêque de Condom et de Meaux, de Fauteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l'histoire universelle, pendant qu'un autre, uniquement sermonnaire, occupait et gardait longtemps la place laissée vide. A-t-on préféré pourtant Bourdaloue à Bossuet ? 11 n'est pas impossible, et nos critiques n'ont pas manqué de nous expliquer pourquoi Bossuet devait plus étonner, moins frapper le public du xvii® siècle :
Bourdaloue n'a pas, comme Bossuet, les foudres à son commandement et la main pleine d'éclairs, pas plus qu'il n'a, comme Massillon, l'urne de parfums qui s'épanche. Bourdaloue, c'est l'orateur qu'il faut être quand on veut prêcher trente-quatre ans de suite et être utile; il ne s'agit pas de tout dissiper d'abord, de s'illustrer par des exploits, d'avoir des saillies qui étonnent, qui ravissent et auxquelles on applaudit, mais de durer, d'édifier avec sûreté, de recommencer sans cesse, d'être avec son talent comme avec une armée qui n'a pas seulement à gagner une ou deux batailles, mais à s'établir au cœur du pays ennemi et à y vivre. C'est la merveille à laquelle a su atteindre celui que ses contemporains appelaient le grand Bourdaloue, et que nous nous obstinons à ne plus appeler que l'estimable et judicieux Bourdaloue... 11 a été un grand orateur, et il n'est qu'un bon écrivain...
Peut-être cette égalité solide, forte et continue de Bourdaloue, sans tant d'audace ni d'éclat, atteignait-elle plus sûrement la masse moyenne des auditeurs. Bossuet, dans la sphère supérieure de l'épiscopat, demeurait l'oracle, le docteur, un Père moderne de l'Eglise, le grand orateur qui intervenait aux heures funèbres et majestueuses, qui reparaissait quelquefois dans la chaire à la demande du monarque, ou pour solenniser les assemblées du clergé, laissant chaque fois de sa parole un souvenir imposant et mémorable. Cependant, Bourdaloue continua d'être pour le siècle le prédicateur ordinaire par excellence, celui qui donnait un cours continuel de christianisme moral et pratique, et qui distribuait h tous les fidèles sous la forme la plus saine le pain quotidien...
Qu'avec cette abondance sans superflu, cet éclat sans faux brillants, tant de traits hardis, de figures vives et naturelles, tant d'art pour attirer l'imagination aux subtilités de la théologie; qu'avec d'érainentes qualités extérieures, une physionomie noble, un regard doux et perçant, un accent passionné, un geste imposant, Bossuet, k l'apparition de Bourdaloue, ait cessé de passer pour le premier prédicateur, comment l'expliquer, sinon parce que le génie de Bourdaloue le tenait plus près de l'auditoire et que Bossuet lui parlait de trop haut?... Cette éloquence originale, un peu abrupte, unissant tous les contraires, passant de la théologie la plus haute à une familiarité toute populaire, pleine d'images, de mouvements, de brusqueries sublimes, n'était peutêtre pas en harmonie avec les tendances d'une époque qui en toutes choses sentait surtout le besoin de la règle, de la discipline, de la perfection mesurée et soutenue*.
t. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX et X; Nisard, Histoire de lalittéru' ture française ; Feugère, Bourdaloue, sa Vie et sa Prédication,
88 COURS DE LITTÉKATURE
(Jue les sermons de Bossuet, de son vivant, selon Texpression de Sainte-Beuve, aient été comme perdus dans le reste do sa ^doire, ou que la grandeur inégale de sa manière, plus voisine de nous pcut-ùlre que des hommes du xvii« siècle, n*ait pas été suffisamment comprise, il parait évident qu'au xvni« siè- <;le , lorsqu'on parle des sermons de Bossuet , on en parle sans les bien connaître. Bien de plus vague que les jugements (lu'on on porte. Le bon Bollin reconnaît que Bossuet « ne se soutient pas » dans le sermon; l'abbé Trublet insinue que Bossuet « ne manque pas de goiU »; on ne verra plus guère Tévécpio (bî Meaux appuyé que parle philosophe d'AlemlDert. Des sermons tout nouvellement et incomplètement publiés, boiteux, mutilés, accueillis avec quelque dédain par les Bossuet à petit [»ied de l'époqut;, il dii'a: « I.es sermons qu'on a imprimés de lui, restes d'une multitude immense, sont plutôt les esquisses d'un grand maître que <les tableaux terminés; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment h voir dans ces dessins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et fière,etla première} sève de l'enthousiasme créateur*. » .Mais il nous faisait voir par une image étrange Bossuet remettant le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de Bourdaloue satis être surpris ni jaloux que son disciple s'élançât « 2>/'^s' loin que lui ».
A c<*lte ép()(jue déjà, les sermons étaient sortis d'une longues sépulture. Après la mort de Bossuet, la plus grande partie avaient passé aux mains de son neveu, l'abbé Bossuet, celui qui r«q)rés(;nta son oncle et le roi à Uonie, pendant la quei(;lle (lu (piiélisme, et qui s'y inonlra diplomate si peu scru- [)ul<'ux. (ùet abbé fut évôcjuc (1(î Troy(is en 1710. Il n'ignora pas la vahiiir, au moins j)rati(|ue, des sermons de son oncle, puis- «ju'on assnnj (ju'il en lit plus d'une fois usagt* pour son propre coniple. iNlîiis il ne la coiniut pas tout entière, puisqu*il préla (M's nianusciils précieux dont I)eaucou[) s'égai'èrent. A la mort (l(î l'éviMiuc; d«; 'l'royes i,17i3), ils passeront aux mains de M. de (lliasol, premier j)résident du parlem(;nt de Metz, petitneveu (le l>ossu(;t, [)uis à sa veuve (ITîil). V(M'S no;), l'abbé Lc- «lueiix avait été cliargé de procurer une «Mlition des sermons, et il en avait recueilli un cerlain nombre, (juand il mourut lui-mètne. C'est alors ({ue dom Deforis, bénédictin de l'abbaye
1. Ilolliii. Trnifii dt'S «'tmh's, IV, 2; Trublcl, KrtJ'wions sw l'éloquencn de la chaire, 17 i'.»; «lAIemljcrt, Klo(jtuhi IJossiu-t, 177'». Cf. hi t. 11 do ses Œuvres.
des Blancs-Manteaux, entreprit ce grand travail. Pendant vingtquatre ans il le poursuivit, avec Taide d'un autre bénédictin, dom Goniac; de 1772 à 1778 parurent quatre volumes de sermons, suivis, dix ans après, d'un volume de panégyriques. Mais dom Deforis monta sur l'échafaud en 1794, et son œuvre resta inachevée. Quand il n'aurait eu que le mérite de débrouiller ce chaos, il faudrait lui en être reconnaissant. Mais il eut le courage de défendre l'intégralité du texte de Bossuet contre ceux qui auraient voulu qu'on fit un triage, des retranchements, et qu'on publiât seulement certains sermons choisis. L'abbé Maury se révoltait à l'idée qu'on allait tout publier de Bossuet, même (c le linge sale ». Et le libraire Boudot, poussé par Maury, intentait à dom Deforis un procès d'où celui-ci sortait, d'ailleurs, victorieux. On fait aujourd'hui à Deforis deux reproches plus mérités : il n'a tenu assez de compte ni de la chronologie ni de la composition, à la fois une et complexe, des sermons de Bossuet. En ne les reconstituant pas et en ne les classant pas à la lumière des dates, il a rendu difticile l'étude et la comparaison, aussi curieuses que nécessaires, des œuvres oratoires de Bossuet dans leur suite et dans leur progrès. En incorporant au texte mainte correction ou variante ; en réunissant, un peu de force, des fragments de sermons à d'autres sermons dont ils ne faisaient pas originairement partie, il introduisait un nouvel élément de trouble là où il venait de faire l'ordre.
L'effet produit ne fut pas alors ce qu'il serait de nos jours si quelque érudit apportait au public lettré une telle pâture. On cite, il est vrai, le P. de Neuville qui, préparant une édition de ses propres sermons, et recevant celle des sermons de Bossuet, se trouvait «'petit et rampant » à côté, regrettait de les avoir connus trop tard. Mais ce même P. de Neuville, dont les œuvres eurent infiniment plus de succès que celles de Bossuet, écrivait : « A lecoledece maître unique du sublime, de l'énergie, du pathétique, j'aurais appris à réfléchir, à penser, à exprimer, et j'aurais désiré de tomber dans ces négligences de stijle inséparables de l'activité, de l'impétuosité de son génie. » La Harpe disait plus crûment : « Chaque homme a reçu son partage, et le talent de l'éloquence comme celui de la poésie appelle ceux qui le possèdent à des genres différents. Bossuet était médiocre dans les sermons, et Massillon le fut dans l'oraison funèbre. » Chateaubriand lui-môme, qui, dans son Génie du christianisme y n'a qu'un mot très vague sur les sermons, en critique l'enflure de style diins ses Mélanges littéraires, et prend
ses exemples précisément dans le sermon sur la Mort, un des plus simples et des plus forts. A plus forte raison ne s'étonnel-on pas que les critiques de l'Empire, successeurs de la Harpe, alors môme qu'ils pouvaient lire et relire les sermons, les aient compris si mal. Dussault n'y voit que « quelques matériaux informes, empreints parfois du sceau de son génie, et plus souvent infectés de la rouille d'une époque où le goût n'était pas encore épuré ». De Féletz assigne les deux premières places parmi les sermonnaires à Bourdaloue et à Massillon : « Cela est même si évident, ajoute-t-il, qu'il semble que cela n'ait pas besoin d'être dit... Ce n'est qu'entre Bourdaloue et Massillon que peut rester indécise la palme de l'éloquence sacrée. »
Le laii^'agc de Bossiict dans ses sermons, quelquefois sublime, devient ensuite trop familier et afTectc môme en certains endroits une simplicité liasse ot triviale; il est souvent pénible, obscur, diffus; ses raisonnements, quelquefois si vipfoureux, manquent souvent de clarté, de nerf, de méthode; son génie languit et s'éteint, et presque tous ses discours , dépourvus d'onction, ne soutiennent ni rinlérét ni l'attention du lecteur. Parle-t-il d'un mystère, pour humilier, pour atterrer la raison d<î l'homme, il recherche les expressions qui le choquent le plus, et je ne sais si quelquefois il ne passe pas le but.
A la fin de l'Empire, le biographe respectueux de Bossuet, le cardinal de Bausset, blâme l'excès d'admiration de quelquesuns pour tout ce qui vient de la plume de Bossuet, regrette que ses éditeurs n'aient pu faire un discernement religieux des beautés répandues dans ses sermons, et plaide tout au plus les circonstances atténuantes : « Les sermons de Bossuet offrent sans doute beaucoup d'inégalités et d'imperfections ; mais on ne doit pas oublier qu'il les prononça il y a plus de cent cinquante ans; qu'ils furent écrits et composés avec toute la rapidité qu'exigeait l'empressement qu'on montrait à les entendre. » Sous la Restauration, rien n'est changé : on lit seulement les (juaranto-trois volumes de l'édition dite de Versailles (1814), préparéo à Saiut-Sulpice, mais qui n^produit à peu de chose près l'édition de dom Deforis. La thèse de l'abbé Vaillant (1851) sur la chronologie des sermons de Bossuet, bien que loin d'être inattaquable, pose la question sur son vrai terrain. Bientôt le candide et enthousiaste Floquet, avec une sincérité de conviction qui fait presque oublier son style étrange, reprend et approfondit la biographie que Bausset n'avait qu'esquissée. L'édition Lâchât (51 vol., 1802-1804) réalise un progrès notable,
mais manque encore de simplicité, de clarté, parfois même d'exactitude. Elle est suivie de près par les beaux travaux de Gandar. Mais c'est seulement de nos jours que Ton semble être arrivé à la pleine intelligence du génie de Bossuetsermonnaire : parmi les critiques ou les érudits qui ont le plus contribué à ce résultat, il est juste de citer MM. Brunetière, Gazier, Lanson, Rébelliau. V Histoire critique de la prédication de Bossuet, par l'abbé Lebarq, est la magistrale préface d'une édition des sermons qu'on peut espérer définitive.
La transformation du sermon après Bossnct* — Retour à Bonrdaloue* — Massillon et le dix-huitième siècle*
Ce n'est plus contre un dédain inintelligent qu'il faut se garder, c'est contre une admiration trop exclusive, qui sacrifierait à Bossuet tous les autres orateurs et écrivains. Parce que Féletz refuse injustement l'onction à Bossuet, il ne faut pas condamner Bourdaloue aune sécheresse implacablement aride*. Parce que Bossuet a été grand écrivain en même temps que grand orateur, et parce que nous éprouvons un plaisir moins vif à lire Bourdaloue, il n'est pas besoin de fermer les yeux au mérite sévère et solide du prédicateur qui occupa si longtemps et avec tant d'autorité la chaire chrétienne et qui faisait dire à Condé : « Silence, Messieurs! voici l'ennemi. » Il est certain que l'éloquence sacrée s'est transformée; il est possible qu'elle se soit altérée, après Bossuet. Bossuet aime à remonter aux principes, d'où il voit tout le plan de son discours, parce que ce plan n'est que la vérité qu'il expose, vue sous ses diverses faces : « Mais procédons par principes ; les hommes ne reviennent que par là. » (Effets de la résurrection de Jésus-Christ.) Quand il applique le principe, il sent parfois le besoin d'avertir : « Descendons dans quelque exemple particulier. « {Compassion de la sainte Vierge.) Et il traverse rapidement les applications, pour revenir aux principes encore. Bourdaloue n'a pas cette puis-
1. « Le P. Bourdaloue a fait le plus beau sermon qu'on puisse jamais entendre. Il en fait toujours de très beaux, mais il me semble que celui d'aujourd'hui surpasse de beaucoup les autres. 11 s'est adressé au roi sur la fin, et lui a parlé sur sa santé. En vérité, il a bien touché du monde, à ce qu'il m'a paru ; mais l'on voyait son cœur parler plutôt que sa voix. » (Lettre de M"« de Maintenon à M"»» de Brinon, 25 décembre 1686.)
saiico de synthèse. Les plans de ses sermons, du sermon sur VAmbition, pour prendre un sujet traité par Kossuet (fambilion considérée par rapport à Dieu et par rapport au prochain), sont so4ivont factices et même scolastiques : c'est qu'il ne les a pas vus d'en hauL II se cantonne dans l'analyse , dont il assemhle scrupuleusement tous les éléments, par procédé de juxtaposition plutôt que de composition.
Cette méthode est sensible en particulier dans le sermon sur la Veiii^ée de la mort, où s'impose encore le souvenir de IJossuet cl de sa lar^e manière : au lieu d(î- faire porter tout l'intérêt du développement sur la mort et rimmortalité dont la mort ouvre rentrée, il analyse la vie de l'homme, son âme avec les passions (|ui la sollicitent, son esprit avec les desseins ({u'il conroil, sa volonté avec les actes qu'elle accomplit, et la pensée do la mort est tour à tour appliquée à ces passions, à ces desseins, à ces actes, pour les dompter, les éclairer, les diriger*. Vax revanche, directeur de conscience autant qu'orateur, vieilli dans le métier de scrutateur des âmes, ce qu'il perd en hauteur de vues, il le regagne en profondeur d'observation. Aujourd'hui, paisibles théoriciens et critiques désintéressés, nous lui reprochons quelquefois justement sa pénétration de moraliste. Nous étant fait, d'après Rossuet, un idéal du [)rédicateur, nous voudrions Rourdaloue plus théologien. It est c(;rtaiii que le P. Rourdaloue ne fut j)as un Père de l'Eglise; mais il peut nous apprendre beaucoup sur les replis du cœur humain c^t sur les p(;tites hypocrisicîs du monde. Lt sans doute il avait ses raisons |)Our être le prédicateur qu'il a été. Car ce n'est |)as le prédicateur seul qui fait la prédiciition : le public ((ui l'écoute est son premier collaborateur. Kt, (|uoi<[ue Bourdalouf^ j)nrlAl, dit-on, les yeux demi-clos, ce[)endant il ne perdait Jamais entièrement de vue ce puhlic sans l'adhésion du- (jucl il ne pouvait rien. « Il n'(;st rienih; pluseflicace et de plus fort {\\\i\ la parole de Dieu, ^> dit-il au début d'un de ses sermons-. Mais <( d'où vi<'nt que le saint ministèi-e de la prédication, (jiii (h'vrait ])ro(luire des fruits si abondants, i>arune malheurcnsfi latalité est (hivenu, à notre ronfusidU, un des emplois, (\o. seiublt^, les plus inutiles? » Il rhciclKi à la fois la cause du mal et h; remède. Jamais la vérité chrétienn»^ n';i été plus souvent préeliée. Jamais elle n'a été plus stérih;. Les cœurs sont
I, Voyi/ los iiotircs tio l'iMlition llat/Fclii.
1 (J'Jiirri:-. t. II. s»»nnon pour Jo ilimaricln* *li' l;i ')" si'iii.iini* : fjiii rx /feu est,
Vi'I'/ki Ifi'i (lUihl. (Jl A.N, cil. II.)
remués parfois, les mœurs ne sont pas changées. Faut-il s'en prendre à la parole de Dieu? Mais c*est toujours le même Évangile qui est prêché. Aux prédicateurs? Assurément tous ne dispensent pas la parole divine avec les mêmes dispositions ni la même édification. Quelques-uns « en trafiquent pour acheter je ne sais quel crédit et une vaine réputation dans le monde ». Mais la parole de Dieu opère par sa vertu même. Son efficacité n'est pas attachée au mérite ni à la sainteté des prédicateurs. Aux auditeurs? Ils sont les vrais coupables, en effet, et ils auraient tort d'en vouloir à d'autres qu'à eux-mêmes.
Dans un sermon dont l'objet est analogue*, Massillon fait entendre les mêmes plaintes, mais plus directes et plus amères : on sent que l'indifférence religieuse a fait de grands progrès. C'est à l'auditoire qu'il s'attaque dans les deux parties de son discours : dans quelles dispositions doivent être les auditeurs quand ils viennent entendre la parole de Dieu ; dans quel esprit ils doivent récouler, c'est ce qu'il examine.
De tous les niinislères confiés à l'Église pour la consommation des élus, il n*en est presque pas de plus inutile que celui de la parole, et le moyen le plus puissant que la religion ait de tout temps employé pour la conversion des hommes, est devenu aujourd'hui la plus faible de ses ressources. Vous êtes vous-mêmes, mes frères, une triste preuve de celle vérité. Jamais les Instructions ne furent plus fréquentes qu'elles le sont de nos jours, et jamais les conversions n'ont été plus rares.
On se presse autour de la chaire chrétienne; mais c'est « une vaine curiosité qu'on veut satisfaire, un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser, un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir, une coutume qu'on suit parce que le monde l'a reçue; que sais-je? le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile, et de s'atlirer plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine». Que vient-on chercher à l'église? La pompe extérieure, les vaines curiosités d'un spectacle tout profane. C'est un pareil public, ce sont ses « ennuis » et ses « dégoûts » qui obligent le prédicateur h mêler trop souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent. Et c'est ainsi qu'on arrive peu à peu, quand on est Massillon, à mériter les éloges de Voltaire :
Les sermons du P. Massillon sont un des plus agréables ouxTnges que nout ayons dans notre langue. J'aime à me faire lire àtable : les anciens en usalens
i. Carême, tome II, sermon pour le premier dimanche de carême : Xon in sulo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. (MArrii., IV, 4.)
ainsi, et je suis très ancien. Je suis d'ailleurs un admirateur très zélé de la Divinité; j'ai toujours été opposé à l'athéisme; j'aime les livres qui exhortent à la vertu, depuis Confucius jusqu'à Mamllon.
Mais aussi l'approbation de Voltaire a valu à ce même Massillon l'hostilité presque personnelle de Nisard, qui s'écrie : « Le rhéteur a reconnu le rhéteur! » et de M. Brunetière. On lui reproche d'avoir été non seulement, comme Bourdaloue, un moraliste, mais presque un philosophe. Sa morale est sévère, il est vrai, souvent même impitoyable, mais « c'est en vain qu'il tonne, et il y a plaisir à être damné par un homme qui parle si bien... 11 a l'air seulement de frapper fort »; il veut trop prouver, et passe le but. Sa prédication s'inspire des circonstances plutôt que d'un principe lîxe de doctrine. Sa vague sensibilité deviendra bientôt, chez d'autres, sensiblerie : il tâche à séduire les cœurs en rajeunissant la chimère de l'âge d'or, de l'égalité primitive, en déclamant contre la guerre, dont la gloire est toujours souillée de sang. Au fond, on lui reproche surtout d'être de son temps. Le fils du notaire d'Hyères, Jean- Baptiste Massillon (1063-1742), oratorien, semble, enetret,avoir paru à point nommé pour marquer la différence profonde qui sépare le xvii® siècle du xviii°. Après avoir fait admirer dans le Midisonéloquence insinuante et touchante plus que vigoureuse, il prêcha en 1699 l'avent, puis, en 1701 et 1704, le « grand carême » devant la cour. C'est dans le Grand Carême qu'on a coutume d'admirer le beau mouvement du sermon sur le Petit Nombre des élus :
Je m'arrôle à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du r(î.st(i (les hommes, je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre; et voici la pensée (jiii m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la lin de l'univers; que les cieux vont s'ouvrir sur vos léliîs, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et quo vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre, et comme des criminels trcml)lanls à qui l'on va prononcer ou une sentence de griVce ou un arrêt de mort éternelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que voua été* aujourd'hui; tous c(îs désirs de changement qui vous amusent vous amuseront jusiiu'.iu lit «le la mort: c'est l'expériiîncede tous les siècles; tout ce quevous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu
1. Lettre u d'Argontal. 7 juillet 1760. Dans une autre lettre au duc do la Vallière (17G2). Voltaire appelle Massillon le Kactno do la chaire. M*"* do Maintcnoo disait aussi : » Il a la niùnic diction <lans la prose ({un Kacine. » Kt Sainte-Beuve a écrit : ». Massillon plaira à celui «pu a une cçM-taine rorde sensible dans le cœur, et qui pré. fère Kacinc à tous les poètes; à celui qui a dans l'oreille un Tague instinct d'harmonie et de douceur qui lui fait aimer jusqu'à la surabondance de certaines paroles. »
plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez; je vous demande donc : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales ? Croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, et jo l'ignore moi-même; vous seul, ô mon Dieu! connaissez ceux qui vous appartiennent : mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sontils? Beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte; car ils «n seront retranchés au grand jour. Paraissez maintenant, justes: où êtes-vous? Restes d'Israt'l, passez à la droite; froment de Jésus-Christ, démélez-vous de cette paille destinée au feu. O Dieu ! où sont vos élus, et que reste-t-il pour votre partage?
C'est là, dit Voltaire *, un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes. Mais quoi! toujours Voltaire ! C'est peut-être la beauté littéraire du mouvement qui seule l'aura frappé. Mais voici des paroles chrétiennement belles et hardies sur le choix d'un genre de vie, choix si décisif et pourtant si légèrement fait d'ordinaire :
Remontons à la source : d'où vient que cet homme est entré dans la robe ? C'est qu'il a cru mieux faire son chemin par la voie de la magistrature que par celle des emplois militaires. D'où vient qu'un autre a suivi la route des armes? C'est que son nom et les services de ses ancêtres lui permettaient d'aspirer à tout, au lieu qu'un parti différent l'eût laissé dans l'obscurité d'une vie privée, l'ourquoi celui-ci paye-t-il de tous ses biens une charge qui l'approche de la personne du prince? C'est que sous les yeux du maître on est plus près de la source des grâces. Quels sont les motifs qui conduisent cet autre à l'autel saint? que vient-il chercher dans l'Église? ses trésors, ou ses fonctions? ses honneurs, ou ses ministères? l'éclat du sanctuaire, ou le Dieu qu'on y adore? Il apporte, pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité, des vues d'élévation et de gloire ; à un ministère de travail et de sollicitude, des espérances de repos et de mollesse; à un ministère de désintéressement, de modestie et de charité, des projets de luxe, de profusion et d'abondance...
Des parents barbares et inhumains, pour élever un seul de leurs enfants plus