C. de Litt. — Bossuet {Sermons). G
(riin coup de maître, au cœur de son sujet; mais il investit la place conformément aux rèfçles de fart, par des approches successives et des ciieminements réguliers, toujours les mêmes. » Développer par l'intérieur, c'est dominer le développement, en mesurer la proportion, en soutenir l'élan, d'où la justesse unie au mouvement, la sobriété unie à la puissance. Développer par l'extérieur, c'est s'exposer à sacrifier l'essentiel à l'accessoire, Tensemblo au détail, c'est procéder par énumérations et partitions ^ Los plus beaux développements de Massillon ne sont guôre que des amplifications éloquentes : tel ce morceau souvent détaché du discours Pour la bénédiction des drapeaux 'lu ri'ijimeiU de Catinat :
Hi'ilas ! que sont les hommes sur la terre? Des porsonnaj^csdctbé&tre. Tout y ri)iil«; sur le faux ; ce n'est partout que représentations ; et tout ce qu*un y voit de plu» pompeux et de mieux établi n'e:«t l'afTaire que d'une scène. Qui mile dit tous les jours dans le siècle? L'ne fatale révolution, une rapiditi' que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de réternité : len siècle4, les f^t^nt'ra* lions, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre, et rien n'en sort. Nos ancêtres nous en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment k ceux qui viennent après nous. Ainsi les :\ges se retiouYCllent; <'<insi la ii;;ure du monde change sans cesse; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure; tout b*usc, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point. L<! torrent des â^cs et des siècles coule devant ses yeux, et il voit avec an .lir de vi!n;;eance et de fureur de faibles mortels, dans le temps même qu'ils swut entraînés [)ar le cours fatal, l'insulter en passiint, profiter de ce seul iiioiiient pour déshonorer son nom, et tomber au sortir de là entre les malus éternelles de sa colère et de sa justice. Et faisons, après cela, des projets de fortune et d'élévalion ; nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses ; prenons à grands frais des mesures inlinie.s pour nous ménager un instant <>e bonheur; et ne faisons jamais une seule démarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point. C'est une fureur dont on ne croirait pas Thommo e:ii)a))l(.>, si l'expérience de tous les jours n'y était.
Voilà de ers morceaux, admirables d'ailleurs de forme, dont .N isard a pu dire que les idées s'y pressent plutôt qu'elles ne s'y suivant. Massillon, il est vrai, n'y achète l'élégance continue (;l la noblesse du style qu'au prix de bien des abstractions <*l des périphrases. Mais il a aussi dans l'expression une certaine langu<iur, parfois une certaine mélancolie, qui ne nous déplaît pas. Sa monotonie elle-mr'me n'est pas sans charme : tout coule, rien ne surprend; mais on s'abandonne à ce flot
1. Voycy, b's |il;»ris dos sonnons du Pftit Cai^fimn dans !« Pn'cix ilt* litti^raturf. <lo M. (îri'>.-ird, chez Massun. On y trouvera aussi une ctrellcnte comparaison entre Hourdaloiie ul Massillon et un Jugement d'eusumble, le plus mesuré peut-être qui
ait été écrit.
tranquille, w Massillon, a dit M. Legouvé, a une admirable richesse de mots, mais il a une incroyable pauvreté de tours. Son dictionnaire est magnifique, sa syntaxe étroite et bornée. Dans Bossuet, le style est sans cesse relevé par une variété de tournures qui donnent, pour ainsi dire, à chaque phrase une physionomie particulière; dans la Fontaine, autant de vers, autant de tours différents ; mais, pour Massillon, dès qu'il en a pris un, il le garde souvent pendant deux pages. C'est comme un rail où il est engrené, c'est comme un canot sur lequel il s'embarque, et vous voilà emharqué avec lui. De là une monotonie qui pèse sur le lecteur, et l'avertit. » Sur le lecteur qui lit à haute voix, surtout, et c'est ce lecteur que M. Legouvé a en vue. Pour le lecteur ordinaire, il sent l'abus à la longue ; mais il n'est pas insensible d'abord à cette plénitude de développement et de style que Sainte-Beuve a heureusement caractérisée :
Massillon possède au plus haut degré Tart du développement ; on pourrait même dire que c'est là son talent presque tout entier... Il semble être né exprès pour justifier le mot de Cicéron : Summa autem laus eloquentiœ est amplificare rem ornando. « Le comble et la perfection de l'éloquence, c'est d'amplifier le sujet en l'ornant et le décorant. »... Chaque développement chez Massillon, chaque strophe oratoire, se compose d'une suite de pensées et de phrases, d'ordinaire assez courtes, se reproduisant d'elles-mêmes, naissant Tune de l'autre, s'appelant, se succédant, sans traits aigus, sans images trop saillantes ni communes, et marchant avec nombre et mélodie comme les parties d'un même tout. C'est un groupe en mouvement, c'est un concert naturel, harmonieux... Massillon a, plus qu'aucun orateur, la source en lui et la fécondité du développement moral ; et toutes les grâces, toutes les facilités de la diction, viennent s'y joindre d'elles-mêmes, tellement que sa période longue et pleine se compose d'une suite de membres et de redoublements unis par je ne sais quel lien insensible, comme un flot large et plein qui se composerait d'une suite de petites ondes.
Ampère distingue trois âges dans l'histoire de l'éloquence sacrée : celui de Bossuet, qui crée et organise; celui du plein développement, avec Bourdaloue; celui de l'épanouissement extrême et d'une sorte de fertilité d'automne, avec Massillon. M. Brunetière voit dans l'aimable et vertueux évéque de Clermont, non pas le dernier des sermonnaires du xvii® siècle, mais le premier des prédicateurs du xvin®, le premier dans l'ordre des dates, le seul par le talent, un héritier de Fénelon, qui, lui aussi, par l'esprit, est déjà du xviii® siècle*. Il est inutile d'exagérer la décadence de l'éloquence sacrée au xv!!** siècle. Elle ne s'est