‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 4 sur 178 · Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V

une sagesse profonde... Un si grand ouvrage parle de son artisan. » Si le seul spectacle de ce corps, « instrument fabriqué et soumis à notre volonté par une puissance qui est hors de nous », doit nous faire sentir Dieu toujours présent, « rien ne sert tant à l'âme, pour s'élever à son auteur, que la connaissance qu'elle a d'elle-même, et de ses sublimes opérations, que nous avons appelées intellectuelles ». L'entendement a pour objet les vérités éternelles; mais l'existence de ces vérités suppose celle d'un être où elles sont éternellement subsistantes. « Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. »

Dans des démonstrations comme celle de la perfection divine prouvée par l'imperfection même de l'homme, Bossue! est à son aise. Pourquoi gâte-t-il ces pages si pleines en y introduisant un développement aussi peu convaincant que peu utile sur l'équité de celte prétendue loi divine qui punit les crimes des pères sur la tête de leurs enfants?

L'ouvrage est terminé par un chapitre très curieux, mais proportionnellement un peu long, sur la différence entre l'homme et la bête. Bossuet ne l'écrit pas pour le seul plaisir de réfuter Montaigne (qu'il nomme deux fois) et son Apologie de Raimond de Sehonde, ni de citer Descartes, dont il n'embrasse pas d'ailleurs aveuglément l'opinion ; mais il en veut à ceux qui méconnaissent la grandeur de l'homme et « semblent vouloir élever les animaux jusqu'à eux-mêmes, afin d'avoir droit de s'abaisser jusqu'aux animaux et de pouvoir vivre comme eux », semblables « à quelqu'un de grande naissance qui, ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande ». Ce lui est une occasion nouvelle, en face de ces animaux qui n'ont, selon lui, ni art, ni'réflexion, ni invention, ni liberté, mais qu'il ne réduit pas au rôle de pures machines, de relever l'homme et son intelligence, rayon de l'intelligence divine.

c'est ainsi que, d'observation en observation, les inventions humaines se sont perfectionnées. L'homme attentif à la vérité a connu ce qui était propre ou mal propre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie, par les èensations, d'une infinité d'images. Par cette force qu'il a de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes ; il s'est en cette manière formé des desseins; il a cherché des matières propres à l'exécution. Il a vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut. Il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s'est fait des instruments, il s'est fait

des armes ; il a élevé des eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient; il a changé toute la face de la terre; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : jce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'aperceToir il l'a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages. Ils lui marquent et les saisons et les heures. Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé; il cherche, et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusques à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.

La « Politiqoe tirée de rÉcriture sainte »•

Dans la Préface, adressée au dauphin, de la Politique tirée des propres paroles de VÈcriture sainte, Bossuet explique pourquoi il* a voulu puiser à cette source les leçons politiques destinées à un roi futur.

Dieu est le roi des rois : c'est à lui qu'il appartient de les instruire et de les régler comme ses ministres. Écoutez donc, Monseigneur, les leçons qu'il leur donne dans son Écriture, et apprenez de lui les règles et les exemples sur lesquels ils doivent former leur conduite. Outre les autres avantages de l'Écriture, elle a encore celui-ci, qu'elle reprend l'histoire du monde dès sa première origine et nous fait voir par ce moyen, mieux que toutes les autres histoires, les principes primitifs qui ont formé ics empires. Nulle histoire ne découvre mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais dans le cœur humain, ce qui soutient et ce qui renverse les royaumes; ce que peut la religion pour les établir, et l'impiété pour les détruire. Les autres -vertus et les autres vices trouvent aussi dans l'Écriture leur caractère naturel, et on n'en Toit nulle part dans une plus grande évidence les véritables effets. On y voit le gouvernement d'un peuple dont Dieu môme a été le législateur; les abus qu'il a réprimés et les lois qu'il a établies, qui comprennent la plus belle et la plus juste politique qui fut jamais.

La seule « politique » que Bossuet ait vue ou voulu voir dans l'Écriture, c'est celle qui justifiait d'avance la monarchie de Louis XIV, et elle la justifie si bien, à l'aide de citations si nombreuses et si opportunes, d'exemples si bien choisis et si bien placés, qu'il semble bien que la Providence, de toute éternité, ait tout fait conspirer à l'établissement et à l'affermissement de la monarchie française, car la France « peut se glorifier d'avoir la meilleure constitution d'État qui soit possible, et la plus conforme à celle que Dieu lui-même a établie ; ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres, et la protection particulière de Dieu sur ce royaume ». Il est vrai que Bossuet ajoute tout aussitôt :

BOSSCET 15

On doit s'attacher à la forme du goaTernemeot qnVn trouTe établie dans son pays. — « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures : car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu ; et toutes celles qui sont, c'fôt Dieu qui les a établies : ainsi, qui résiste à la puissance, résiste à rc>rdre de Dieu. »

H n'y a aucune forme de gouremement ni aucun établissement humain qui n*ait ses incouTénients : de sorte qu'il faut demeurer dans Tétat auqu^ un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes en qudque forme qu'ils scâent établis : qui entreprend de les renverser, n'est pas seulement ennemi public^ mais encore ennemi de Dieu.

n va même jusqa'à proclamer la légitimité de tout gouvernement qui dure, ce qui n'est peut-élre ni très moral ni très prudent, mais ce qui semble bien prouver qa*il n*est pas le théoricien aveugle du droit divin. Ces concessions, pourtant, plus apparentes que réelles, n'altèrent en rien le fond de la doctrine, et toute la première partie de l'ouvrage est un effort puissant plutôt qu'heureux pour montrer comment Fautorité royale est née de l'autorité paternelle, car « les hommes naissent sujets, et l'empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef ». Par une sorte de contrat que Bossuet se garde de définir, ils ont donc abdiqué leurs droits entre les mains d'un seul, et pour toujours.

La monarchie est la forme de gouyernement la plus commune, la plus ancienne et aussi la plus naturelle... Si le gouvernement monarchique est le plus naturel, il est par conséquent le plus durable, et dès là aussi le plus fort. De toutes les monarchies, la meilleure est la successive ou héréditaire, surtout quand elle va de mâle en mâle et d'ainé en aîné.

Si les rois sont « sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l'exécution de ses desseins », leur autorité doit être sacrée comme leur personne, et tout attentat contre elle est « un sacrilège ». — « Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur le peuple... 11 v a donc quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend aux princes. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies... Cette seconde majesté n'est qu'un écoulement de la première, c'est-à-dire de la divine, qui, pour le bien des choses humaines, a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois... Les princes sont des dieux et participent en quelque façon à Tindépendance divine... Je ne sais quoi de divin js'attache au prince... » A la vérité, Bossuet leur recommande de n'user qu'en tremblant de

Ja puissance que Dieu leur donne. Il leur rappelle qu'ils ne sont pas nés pour eux-mêmes, mais « pour le public », qu'ils sont faits pour être aimés. « 0 rois, leur crie-t-S, exercez hardiment votre autorité, car elle est divine et salutaire au genre humain, mais exercez-la avec humilité. » Si pourtant le roi refuse de l'écouter, s'il aime mieux se faire haïr de ses sujets par son égoïsme et son orgueil, qui l'en punira? Personne : « Le prince se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait ; mais contre son autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité. » Il ne restera pas à jamais impuni, mais il le restera « à l'égard de la justice humaine »; il n'est pas affranchi de toute loi, mais il n'est pas soumis « aux peines des lois ». Un seul contrepoids à cette omnipotence : c'est la crainte de Dieu ; le prince devra craindre Dieu d'autant plus qu'il ne devra craindre que lui. 11 le devra, sans doute; mais, s'il s'affranchit de la crainte même de Dieu, où sera la barrière?

Bossuet, il est vrai, trace, au livre V, un beau portrait du prince dont l'autorité est soumise à la raison, et il s'efTorce, en plus d'un passage, d'établir une distinction profonde entre la monarchie absolue et la monarchie arbitraire ou despotisme. Mais, en admettant même que cette distinction soit fondée, qui empêchera la monarchie absolue de dégénérer en monarchie despotique? Les sujets? Mais, fût-il méchant, fût-il « réprouvé », la sainte onction qui a consacré le roi « le rend toujours vénérable », et cette sainteté, inhérente au caractère royal, « ne peut être effacée par aucun crime ». C'est h Dieu seul à faire justice des princes J « c'est aux hommes à respecter le prince tant qu'il plaità Dieu de le conserver... L'impiété déclarée et même la persécution n'exemptent pas des sujets de l'obéissance qu'ils doivent h leurs princes... Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes que des remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans murmure, et des prières pour leur conversion. » Le crime de mal parler du roi, quel que soit ce roi, est assimilé au crime de blasphémer contre Dieu. Il y a, sans doute, des peuples qui ont cherché à prévenir les abus du pouvoir d'un seul, mais Bossuet refuse d'entrer dans ces restrictions et d'étudier les diverses constitutions des États : il lui suffit que les rois aient devant les yeux la mort, le jugement de la postérité et le jugement de Dieu. David leur doit servir de modèle, et cependant David lui-même est tombé, tant est grande la faiblesse humaine, et bien d'autres tomberont après lui, et leurs peuples, il est vrai, aujront droit de se plaindre, mais « par les voies légi-

BOSSUKT n

limes», et « toujours avec respect ». — « Les remontrances pleines d'aigreur et de murmure sont un commencement de sédition, qui ne doit pas être souffert ».

Tel est ce livre, écrit par un évéque pour le fils d'un roi absolu, ce livre où TÉcriture à tout momenl est cilée, commentée, avec une intelligence familière de son texte et de son esprit, avec une sorte de candeur dans la foi politique, et pourtant avec un art infini ; ce livre si convaincu et si peu convaincant, où Tesclavage, par exemple, est approuvé parce que saint Paul l'approuve; où Ton inscrit en tète des devoirs particuliers de la royauté : « Le prince doit employer son autorité à détruire dans son État les fausses religions. »

On peut employer la rigaear contre les obserTateurs des fausses religions ; mais la douceur est préférable. « Le prince est ministre de Dieu. Ce n*est pas en vain qu'il porte Tépée : quiconque fait mal le doit craindre comme le ven* geur de son crime. » Il est le protecteur du repos public, qui est appuyé sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre , sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans tout TÉtat, Tidolàtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion; le blasphème, Tathéisme même, et les plus grands crimes seraient les plus impunis.

Dans ce même livre VII, on trouve un bien curieux développement de cette proposition : « Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l'autorité du sacerdoce. » Ozias, roi des Juifs, ayant voulu entreprendre sur ces droits sacrés et porter sa main à Tencensoir, n'a-t-il pas été frappé de la lèpre? D'ailleurs, « le sacerdoce et l'empire sont deux puissances indépendantes, mais unies. Le sacerdoce dans le spirituel, et l'empire dans le temporel, ne relèvent que de Dieu. Tout l'État du monde roule sur ces deux puissances. » C'est ce qu'ont bien compris tous les rois de France depuis Clovis : « La France est le seul royaume de la chrétienté qui n'a jamais vu sur le trône que des rois enfants de l'Église..., Dieu, par son infinie miséricorde, n'ayant même pas permis qu'un prince qui était monté sur le trône dans l'hérésie, y persévérât. »

Puisqu'il paraît, par cet abrégé de notre histoire, que la plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de la protection constante qu'il? ont donnée à TËglise, ils ne laisseront pas affaiblir cette gloire, et la race régnante la fera passer à la postérité, jusqu'à la fin des siècles.

Bossuet à FAcadéinle française (f 691 )• — Bossnet

et Fénelon académiciens*

Le 8 juin 1671, Bossuet fut reçu à l'Académie en remplacement de M. du Châtelet, et le discours qu'il prononça dans la séance de réception vaut la peine qu'on s'y arrête.

Si l'on en croit l'historien de l'Académie, Pellisson, c'est de la réception de Patru (1640) que date, à proprement parler, le discours académique. Le célèbre avocat prononça un remerciement, « dont on demeura si satisfait, qu'on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis d'en faire autant ». Pellisson cite treize de ces remerciements, parmi lesquels celui de Corneille, qui est un chef-d'œuvre de gaucherie. Mais le premier discours vraiment digne d'attention qui soit venu jusqu'à nous est celui de Bossuet, reçu en 1671. Avant Fénelon, avant la Bruyère, Bossuet a donc eu le mérite de donner au discours académique l'ampleur qu'il a conservée. Gomme eux, d'ailleurs, il a profité de l'occasion exceptionnelle qui s'offrait à lui d'exposer ses vues sur la langue et la littérature ; il est vrai qu'il reste dan^ les généralités ; mais sa doctrine n'en est pas moins nette, et a cette double importance de nous donner à la fois une théorie du style de Bossuet et une théorie du style tel que les bons auteurs du xvii^ siècle l'ont conçu et réalisé.

Ainsi que le fera Fénelon dans sa Lettre à l'Académie, Bossuet se demande dans quelle mesure il est possible de fixer une langue vivante, toujours changeante et incertaine, et, en particulier, la langue française, « dont nous voyons tous les jours passer les beautés, et qui devenait barbare à la France même dans le cours de peu d'années ». Rome et Athènes seules étaient-elles donc en possession de produire des ouvrages immortels? « Qui ne voit qu'il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu'on vît prendre à nos discours un ton plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de faibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux? » Voilà le but marqué; quels moyens employer pour l'atteindre? Bossuet accepte, avec quelques réserves, la doctrine de Vaugelas sur l'usage, père des langues. On

sait que Vaugelas donnait comme fondement au langage ce qu'il appelait « le bel usage », c'est-à-dire Tusage de la cour, dirigé et corrigé par l'usage des meilleurs écrivains. Plus que lui, Bossuet est frappé de la nécessité de régler cet usage capricieux, d'en « réprimer les bizarreries», de « tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire ». On sent ici, comme partout, l'homme d'autorité. Mais qui aura la difficile mission de diriger la liberté de l'usage, sans la contraindre? qui, sinon l'Académie, « conseil réglé et perpétuel, dont le crédit est établi par l'approbation publique »? — « Telle est donc l'institution de l'Académie ; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. » Et comment réussira-t-elle dans cette entreprise? En donnant au public, à l'Europe entière, « cet ouvrage admirable..., ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions », le Dictionnaire. Fénelon n'attribue pas moins d'importance au Dictionnaire; mais, quand Fénelon écrit, le Dictionnaire a paru depuis longtemps (1694), et Bossuet parle vingt-trois ans avant la première édition.

La fonction propre de l'Académie étant ainsi définie, Bossuet caractérise, avec un rare bonheur d'expression, l'œuvre accomplie déjà par elle. Il faut citer tout ce passage :

Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent dans les ouvrages français, puisqu'on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix. La licence est restreinte par les préceptes; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle, n'éteigne le feu des esprits, et n'affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire qoe la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni ^'affecté ni de bas : si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance.

Quelle plus claire définition du génie ferme et raisonnable du XVII® siècle? Quelle vue plus lumineuse de l'histoire littéraire d'une époque qui a connu tour à tour et l'ardeur féconde, mais un peu déréglée, de la jeunesse, et la force apaisée de la maturité, où triomphe ce grand régulateur de la langue, « le bon sens »? Le style de Bossuet lui-même et de ses illustres contemporains, qu'est-ce autre chose qu'un heureux mélange de hardiesse et de retenue, à égale dislance de l'afTectation, qui est

l'omphase, et du bas, qui est la trivialité? C'est cet ensemble de qualités harmonieuses, et pourtant fortes, que Bossuet caractérise par ce mot si discret, « la justesse ».

On aura remarqué que Bossuet met surtout en garde les écrivains contre la délicatesse trop molle qui efféminerait le style. En cela, il se distingue de Fénelon, qui, dans son discours de réception à l'Académie, se montre touché surtout des qualités aimables et naturelles du style : « On a pris un genre d'écrire plus simpley plus naturel.,. Toute la perfection de l'art consiste à imiter si naïvement la simple nature qu'on le prenne pour elle... Le vrai sublime, dédaigneux de tous les ornements empruntés, ne se trouve que dans le simple. » Le simple, le naturel, l'aimable, voilà des mots qui sont façiiliers à Fénelon, qui le sont moins à Bossuet, plus majestueux et plus sévère. Si l'on se place à ce point de vue, la comparaison des deux discours académiques de Bossuet et de Fénelon suffit pour faire connaître les différences qui séparent les caractères, les œuvres et les styles. Mais la comparaison ne serait pas défavorable à Bossuet, dont l'idéal se place entre le grand et le simple, qu'il unit, tandis que l'idéal de Fénelon réside trop exclusivement dans le simple.

Au reste, profondément séparés par l'idée qu'ils se forment du style, Fénelon et Bossuet se rencontrent en plus d'un jugement et d'une critique de détail, et l'auteur de la Lettre à TAcadémie n'eût pas désavoué sans doute cette belle définition de l'éloquence : « L'éloquence ne se contente pas de plaire : soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que, resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours est-il véritable que l'éloquence n'est inventée, ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en haut que pour enflammer les hommes à la vertu. » Et Bossuet cite, à l'appui de sa thèse, saint Augustin, l'auteur favori de Fénelon. Là pourtant encore une dili'érence est visible : pour la poésie comme pour la prose, Bossuet accepte docilement le joug léger de la règle, et y voit moins une contrainte qu'une limite et qu'un appui nécessaires; plus volontiers indépendant, F^énelon y verra une tyrannie. Il semble donc que, mieux que lui, Bossuet personnifie le vrai génie de ce siècle, dont la raison est la souveraine universellement reconnue.

Bossuet dans son diocèse de Meanx ( 1681-1 '704 )• — La déclaration du clergé de France* — Les ouvrages de piété«

I/autorité de Bossuet s'affermissait à la cour ^ et hors de la cour. C'est la période éclatante des oraisons funèbres, dont on se borne ici à indiquer la succession chronologique : 1669, Oraison de Henriette de France; — 1670, Oraison de Henriette d'Angleterre; — 1683, Ore^ison de Marie-Thérèse; — 1685, Oraison d'Anne de Gonzague; — 1686, Oraison de Michel Le Tellier; — 1687, Oraison de Condé.

Les deux premières oraisons seulement, celles des deux Henriette, ont été prononcées avant la nomination de Bossuet à l'évêché de Meaux (1681). Dans la péroraison de la dernière, Bossuet annonce qu'il va consacrer désormais à ses seules ouailles « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Mais la période qui s'étend de 1681 à 1687 est une des plus brillantes de cette brillante carrière. H est, après le roi, le grand inspirateur et directeur de l'assemblée du clergé de France, réunie en 1682 pour régler les démêlés survenus entre Louis XIV et le pape Innocent XII, au sujet des droits de

1. Je n'entends pas dire par là que Bossuet ait été proprement un prélat de cour; je sais qu'à la cour même il a montré quelque courage, par exemple vis-ù- \is de M"* de Montespan ; mais, enfin, Bossuet n'est pas un Bourdaloue, et Sainte-Beuve n'a pas eu tort d'écrire : « Il n'y a qu'une opinion sur le génie oratoire de Bossuet ; il y en a, il peut y en avoir deux sur son esprit, sur sa personne et son caractère. On a trouvé dans les papiers de Colbert la note suivante, qu'un correspondant bien informé adressait au ministre, au sujet de l'abbé Bossuet, alors âgé de trente-cinq ans (1662) : w Attaché aux jésuites et à ceux qui peuvent « faire sa fortune plutôt par intérêt que par inclination, car naturellement il est « assez libre, 6n, railleur et se mettant fort au-dessus de beaucoup de choses. Ainsi, « lorsqu'il verra un parti qui con duit à la fortune, il y donnera, quel qu'il soit, et il M pourra servir utilement. » Quel ^u'il soit n'est pas juste, et rien, dans la vie de Bossuet, n'autoriserait cette idée d une ambition à tout prix. C'est un mot mis à la légère. D'ailleurs, l'inforniation qu'on vient de lire et que le correspondant anonyme semble avoir donnée dans un esprit, non pas d'hostilité, mais de parfaite indifférence, n'a rien qui doive surprendre. Bossuet, d'abord attaché aux jésuites ou à leurs adhérents, puis lié avec les messieurs de Port-Royal, puis se tenant à distance et observant la neutralité, était assurément un politique : il ne se sentait pas de goût en général pour être du parti des disgraciés, des persécutés et des vaincus ; il avait fort égard à la doctrine et aux opinions en faveur à la cour; il avait un faible pour tout ce qui régnait à Versailles ; son esprit même, son (aient, avait besoin, pour se déployer tout entier et atteindre à toute sa magnificence, de l'appui et du voisinage de l'autorité et de l'accompagnement de la fortune. » {Nouveaux Lundis, XII.)

régale ; c'est lui qui prononça le sermon d'ouverture sur l'Unité de l'Église, et son nom reste attaché à la déclaration de l'Eglise gallicane, qui nie l'infaillibilité personnetle du pape et qui exige, pour que ses jugements soient irréformabies, que le consentement de l'Église tout entière, représentée par les conciles, intervienne. Bossuet est là vraiment lechef de l'Église de France, et la Bruyère pourra bientôt, sans étonner personne, le saluer du nom de Père de l'Église.

C'est à cette époque aussi qu'il compose le Catéchisme de Meaux, le Traité de la communion, les Méditations sur rÊvari' gile et les Élévations sur les mystères. Destinées, non à être publiées, mais à édifier quelques communautés religieuses, les Méditations et les Élévations ne sont ni des traités dogmatiques ni des rêveries mystiques. Ce sont les effusions d'une âme tendre à la fois et vigoureuse, les élans d'un esprit passionnément croyant, mais bien équilibré, qui s'abandonne sans s'égarer. Les Élévations, divisées en « semaines », semblent avoir plus proprement le caractère d'un ouvrage de piété; mais la première au moins, sur l'unité et la perfection de Dieu, a une grandeur simple et grave, qui émeut. Au reste, jusqu'en la théologie, Bossuet est poète. Veut-il nous faire entendre ce qu'était l'âme humaine avant que Dieu ait débrouillé son chaos et fécondé son néant, il voit, il peint ce qu'était le chaos primitif de l'univers avant que Dieu eût séparé la terre des eaux et y eût fait Briller sa lumière.

Vous êtes tout-puissant, ô Dieu de gloire! J'adore voire immense et volontaire libéralité. Je passe tous les siècles et toutes les évolutions ou révolutions de la nature : je vous regarde comme vous étiez avant tout commencement et de toute éternité, c'est-à-dire que je vous regarde comme vous êtes, car vous êtes ce que vous étiez ; la créature a changé, mais vous, Seigneur, vous êtes toujours ce que vous êtes. Je laisse donc toute créature, et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles. O la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde! Que la terre était pauvre sous \cfi eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse avant que vous en eussiez fait germer les plantes avec tant de fruits et de vertus diÂTérentes, avant la naissance des forêts, avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de fleurs, et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'animaux! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein, avant qu'elle eiU été faite la retraite de tant de poissons ! Et qu'y avait-il de moins animé et de plus vide que l'air, avant que vous y eussiez répandu tant de volatiles? Mais combien le ciel même était-il pauvre, avant que vous l'eussiez semé d'étoiles, et que vous y eussiez allumé le soleil pour présider au jour, et la lune pour présidera la nuit! Que toute la masse de l'univers était informe, et que le chaos en était affreux et pauvre lorsque la lumière lui manquait! Avant tout cela, que le néant était pauvre, puisque ce n'était qu'un pur néant ! Mais

vous, Seigneur, qui étiez et qui portiez tout en votre puissance, « vous n'avez fait qu'ouvrir votre main, et vous avez rempli de bénédictions » le ciel et la terre.

Les Méditations sont pleines de mouvements rapides de l'âme. 11 semble qu'on voie Bossuet méditer et prier. Elles sont pleines aussi de belles pensées, souvent frappées en beaux mots, presque en maximes :

Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux, et l'intention droite... Il y a de feintes douceurs, des douceurs dédaigneuses, pleines d'une fierté cachée; ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante, plus insultante que l'aigreur déclarée... Ce qui rend l'esprit aigre, c'est qu'on répand sur les autres le venin et l'amertume qu'on a en soi-même. Lorsqu'on a l'esprit tranquille par la jouissance du vrai bien et par la joie d'une bonne conscience, comme on n'a rien d'amer en soi, on n'a que douceur pour les autres; la vraie marque de Tinnocence, ou conservée, ou recouvrée, c'est la douceur... Il faut dans les paroles du chrétien une sainte vivacité; il faut reprendre avec force, et quelquefois piquer jusqu'au vif, comme fait un grain de sel. Mais ne mettez point trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller l'appétit, vous mettriez en feu toute la bouche.

Pourtant, à ces observations piquantes, qui dénotent un moraliste, on préfère encore les passages où se révèle le cœur de Bossuet :

Le péché est le seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission dés péchés est le fruit de ces précieuses larmes. Ah ! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés, car ils seront consolés !

Mais ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu'en dirons-nous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Écriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes? qui me la dira? Ceux qui les ont expérimentées souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C'est tantôt la bonté d'un père ; c'est tantôt la condescendance d'un roi; c'est tantôt l'absence d'un époux; tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'âme lorsqu'il s'éloigne, et tantôt sa tendre voix lorsqu'il se rapproche et qu'il appelle sa fidèle épouse ; mais le plus souvent c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.

C'est ainsi que Bossuet sait être à la fois moraliste profond et poète inspiré. Nulle part ce mélange si naturel et pourtant si rare n'est plus saisissable ni plus saisissant que dans ce Traité de la concupiscence, qui porte en sous-titre ces paroles de saint Jean : « N'aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. » Toutes les sortes de concupiscences, c'est-à-dire d'attachement passionné, orgueilleux et vain aux choses de la terre,

y sont énumérées, définies, condamnées avec une netteté impitoyable. L'auteur du Discours sur l'histoire universelle ne craint pas d'y dénoncer jusqu'à « cette insatiable avidité de savoir l'histoire », si puérile quand elle n'a pas pour but de nous fournir « quelque exemple utile à la vie humaine » ; jusqu'à l'amour immodéré de la science, de la lecture, surtout de la lecture des livres nouveaux, des romans, des comédies, des poésies; jusqu'aux ambitions misérables des paysans, si intraitables « pour des bancs dans leurs paroisses ». Les beaux esprits, les philosophes, les poètes anciens et modernes, sont là bien durement traités. Lui-même, le sévère Boileau, qui a épargné si peu de gens, n'est pas épargné :

Les poètes et les beaux esprits chrétiens prennent le môme esprit : la religion n'entre non plus dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des païens. Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède : pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très laides, il est content. Un autre croira fort beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer qu'il déprise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés par notre régénération.

« Celui-là », l'auteur de la satire des Femmes^ et cet « autre », l'auteur de la satire de VHomme, pourraient bien n'être qu'un même personnage; mais celui qui attaque « en forme » la raison est plus probablement l'auteur de VApologie de Raimond de Sebonde, Montaigne. On est tenté de plaider la cause du « monde »; mais on oublie de le faire quand ces rigueurs un peu âpres sont tempérées et comme attendries par répanchement spontané de l'imagination la plus vraiment poétique peut-être qui soit au xvii® siècle :

Youlez-vous voir un spectacle digne de vos yeux, chantez avec David : « Je verrai vos deux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les étoiles que vous avez fondées. » Écoutez Jésus-Christ, qui vous dit: « Considérez les lis des champs, et ces fleurs qui passent du matin au soir; je vous le dis en vérité, Salomou, dans toute sa gloire, et avec ce beau diadème dont sa mère a orné sa tôle, n'est pas si richement paré qu'une de ces fleurs. »> Voyez ces riches tapis dont la terre commence à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur, l'abondance, la profusion, d'inépuisables richesses qui n'ont coûté qu'une parole, qu'une parole soutient. Tant do beaux objets ne se montrent et n'attirent vos regards que pour les porter à leur auteur incomparablement plus beau...

Je me suis levé pendant la nuit avec David « pour voir vos deux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées ». Qu'ai-je vu, ô Seigneur, et quelle admirable image des effets de votre lumière infinie! Le soleil s'avançait, et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés ; les étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant, d'un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant claire et illuminée par le côté qu'elle tournait vers lui ; tout le reste était obscur et ténébreux; et un petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat, par les rayons du soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de côté, elle reçoit une teinte de lumière ^ pins il la voit, plus sa lumière s'accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend à son céleste illuminateur. A mesure qu'il approchait, je la voyais disparaître; le faible croissant diminuait peu à peu ; et quand le soleil se fut montré tout entier, sa pâle et débile lumière, s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par l'approche du soleil qui Téclairait ; mais im petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles.

Mon Dieu, lumière éternelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon àme, quand vous l'éclairez. Elle n'est illuminée que du côté que vous la voyez : partout où vos rayons ne pénètrent pas,, ce n'est que ténèbres; et quand ils s e retirent tout à fait, l'obscurité et la défaillance sont entières.

L' <c Histoire des variations u* — Bossnet polémiste.

C'est aussi pendant cette période si féconde de Metz qu'il composa et publia (1688) l'un de ses plus beaux livres, mais des plus passionnément discutés, son Histoire des variations des Églises protestantes, La préface en définit le but et le caractère.

Si les protestants savaient à fond comment s'est formée leur religion, avec combien de variations et avec q uelle inconstance leurs Confessions de foi ont été dressées, comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux; par combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont tâché de réparer leurs divisions et de rassembler les membres épars de leur réforme désunie : cette réforme, dont ils se vantent, ne les contenterait guère; et, pour dire franchement ce que je pense, elle ne leur inspirerait que du mépris. C'est donc ces variations, ces subtilités, ces équivoques et ces artifices, dont j'entreprends de faire l'histoire.

Ces variations dans l'exposition de la foi, on les a toujours regardées comme une marque de fausseté dans la doctrine

G. de Litt. — Bossuet. 2

exposée. « La vérité catholique, venue de Dieu, a d'abord sa perfection; l'hérésie, faible production de Tesprit humain, ne se peut faire que par pièces mal assorties... Montrer les variations et les inconstances de Luther et des luthériens, c'est montrer l'esprit de vertige dans la source de la Réforme, et dans la tète où elle a été premièrement conçue. » Bossuet aura donc à parler souvent des réformateurs en caractérisant leurs contradictions, mais il n'en dira rien « qui ne soit tiré le plus souvent de leurs propres écrits ». Il les jugera, d'ailleurs, en évoque catholique, et il ne le cache pas.

Au reste, pour le fond des choses, on sait bien de quel avis je suis : car assurément je suis catholique aussi soumis qu'aucun autre aux décisions de TÉglise, et tellement disposé, que personne ne craint davantage de préférer son sentiment particulier au sentiment universel. Après cela, d'aller faire le neutre et l'indifférent, à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière : mais, avec cet aveu sincère, je maintiens aux protestants qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance, et qu'ils ne liront jamais nulle histoire, quelle qu'elle soit, plus indubitable que celle-ci ; puisque, dans ce que j'ai à dire contre leurs Églises et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages.

Plusieurs de ses frères séparés, il le sait d'avance, s'aigriront contre lui au lieu de se calmer; il est résigné à subir les récriminations, les injures même et les calomnies; mais il demande à ses adversaires d'opposer des faits constants à des faits constants. Il définit sa méthode, qui consistera, non pas à écrire « un récit sec et décharné des variations de nos réformés », mais à en découvrir les causes, à montrer « qu'il ne s'est fait aucun changement parmi eux qui ne marque un inconvénient dans leur doctrine, et qui n'en soit l'effet nécessaire ». Ainsi, au milieu de tant de disputes et des embarras de la nouvelle Réforme, la vérité catholique éclatera partout comme un beau soleil qui aura percé d'épais nuages. En prouvant aux calvinistes que les deux religions se touchent par plus de points qu'ils ne pensent, et qu'ils ont tort de trouver odieux dans la religion catholique ce qu'ils acceptent dans la leur, l'auteur fera en sorte que cet ouvrage, « contentieux » en apparence, tourne h la paix plutôt qu'à la dispute. D'autre part, en prouvant que l'Église catholique, grâce à la protection divine, a maintenu jusqu'au bout sa simplicité et sa droiture inflexible, il confirmera dans leur foi les humbles de cœur, par le spectacle des égarements de tant d'hommes éloquents et savants,

beaux esprits qui paraissent de grands esprits parce qu'ils entraînent les autres.

On déplorera les misères de Tesprit humain, et on connaîtra que le seul remède à de si grands maux est de savoir se détacher de son propre sens ; car c'est ce qui fait la différence du catholique et de l'hérétique. Le propre de l'hérétique, c'est- à -dire de celui qui a une opinion parliculière, est de s'attacher à ses propres pensées; et le propre du catholique, c'est-à-dire de l'universel, est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de toute l'Église ; c'est la grâce qu'on demandera pour les errants. Cependant on sera saisi d'une sainte et humble frayeur, en considérant les tentations si dangereuses et si délicates que Dieu envoie quelquefois à son Eglise, et les jugements qu'il exerce sur elle; et on ne cessera de faire des vœux pour lui obtenir des pasteurs également éclairés et exemplaires, puisque c'est faute d'en avoir eu beaucoup de semblables, que le troupeau racheté d'un si grand prix a été si indignement ravagé.

Le livre est d'avance tout entier dans la préface, et qu'est ce livre, sinon une glorification perpétuelle de l'Église catholique, qui porte en elle un principe d'unité indépendant de tous les gouvernements, étant elle-même « le céleste gouvernement institué par Jésus-Christ »? C'est contre celte pierre inébranlable que se brisa Lulher, et bien d'autres que Luther se briseront contre elle. La Réforme a rompu, il est vrai, l'unité primitive; mais, en la divisant, elle s'est divisée elle-même, laissant l'unité à l'Église romaine dans la chaire de saint Pierre, qui en est le centre. Sûr de cette unité indestructible, Bossuet prend plaisir à montrer qu'on ne trouve dans la Réforme ni la suite des personnes, ni la suite de la doctrine, à railler ces morceaux rompus d'un morceau, ces schismes séparés d'un schisme, ces Églises « de quatre jours ».

On voit comment se séparent et comment s'unissent toutes ces sectes séparées de l'unité catholique : en se séparant de la chaire de saint Pierre, elles se séparent entre elles et portent le juste supplice d'avoir méprisé le lien de leur unité. Lorsqu'elles se réunissent en apparence, elles n'en sont pas plus unies dans le fond ; et leur union, cimentée par des intérêts politiques, ne sert qu'à faire connaître, par une nouvelle preuve, qu'elles n'ont pas seulement l'idée de l'unité chrétienne, puisqu'elles n'en viennent jamais à « s'unir dans les sentiments », comme saint Paul l'a ordonné... C'est qu'on s'expose à changer souvent quand on a une fois changé... On sentait une religion bâtie sur le sable, qui n'avait pas même de stabilité dans ses Confessions de foi... La Réforme n'a jamais pu se contenter elle-même : ses symboles n'ont rien de certain, les décrets de ses synodes rien de fixe; ses Confessions de foi sont des confédérations et des marchés arbitraires; et ce qui y est article do foi ne l'est ni pour tous ni pour toujours ; on se sépare par humeur, on se réunit par politique... Voilà les extrémités où l'on se trouve emporté lorsque, après avoir secoué le joug salutaire de l'autorité de l'Église, on s'abandonne aux opinions

humaines, comme à un vent changeant et impétueux. Si l'on oppose maintenant aux variations et à l'instabilité de ces nouvelles Églises la constance et la gravité de l'Église catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside...

On peut voir, par ces décisions, avec quelle brièveté, avec quelle précision, avec quelle uniformité l'Église s'explique. Les hérétiques, qui cherchent leur foi, vont à talons et varient. L'Église, qui porte toujours sa foi toute formée dans son cœur, ne cherche qu'à l'expliquer sans embarras et sans équivoques : c'est pourquoi ses décisions ne sont jamais chargées de beaucoup de paroles...

Ainsi quand une question a été une fois jugée dans l'Église, comme on ne manque jamais de la décider selon la tradition de tous les siècles passés, s'il arrive qu'on la remue dans les siècles suivants, après mille et douze cents ans on trouve toujours l'Église dans la même situation, toujours prête à opposer aux ennemis de la vérité les mômes décrets que le saint-siège apostolique et l'unanimité catholique a prononcés , sans jamais y rien ajouter que ce qui est nécessaire contre les nouvelles erreurs...

Ces maximes de division ont été le fondement de la Réforme, puisqu'elle s'est établie par une rupture universelle; et l'unité do l'Église n'y a jamais (Hé connue : c'est pourquoi ses variations , dont nous avons enfin achevé l'histoire, nous ont fait voir ce qu'elle était, c'est-k-dire un royaume désuni, divisé contre lui-même, et qui doit tomber tôt ou tard : pendant que l'Église catholique, immuablement attachée aux décrets une fois prononcés, sans qu'on y puisse montrer la moindre variation depuis l'origine du christianisme, 80 fait voir une Église bâtie sur la pierre, toujours assurée d'elle-même, ou plutôt de3 promesses qu'elle a reçues, ferme dans ses principes et guidée par un esprit qui ne se dément jamais.

Que Celui qui tient les cœurs en sa main, et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles et aux afflictions de son Église, fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ; et que nous ayons la joie de voir de nos yeux l'Israël, malheureusement divisé, se faire avec Juda un même chef!

Il est impossible de n'être pas touché par l'évidente sincérité du sentiment, et de n'être pas frappé par la grandeur soutenue de l'antithèse entre les perpétuelles variations des sectes protestantes et la suite perpétuelle de? croyances de l'Église catholique. Évêque catholique, Bossuet a mis tout son génie et toute sa foi dans la démonstration de cette thèse, mais c'est une thèse enfin. Elle ne va pas sans quelque dureté, par exemple à l'égard des Albigeois et des Vaudois persécutés , ou parfois même sans quelque injustice : Anne du Bourg, « ce fameux prétendu martyr », et Coligny ne sont pas épargnés. Cette histoire prend souvent le ton du réquisitoire ou du plaidoyer : les mouvements brusques, les répétitions de tours oratoires, les exclamations, interrogations, apostrophes, abondent : « Et l'on dira que la main de Dieu n'est pas visible sur ces malheureux réformateurs!,.. Sa conscience lui permettait donc de... (trois fois répété)... On nous allègue Naaman... On nous allègue les apôtres... On nous allègue les mêmes apôtres... On m'oppose

des conjectures, et encore quelles conjectures!... Montrezmoi que du temps de ce saint pape (saint Léon) on ait plus fait pour les saints... Montrez-moi qu'on eût mis alors plus de forces dans leurs prières... Montrez-moi qu'en 360... Vous dites que dans ces mêmes années... Montrez-moi qu'on en ait moins pris... Mais qui jamais aurait pu...? Qui s'avisa jamais...? Montrez donc que du temps de saint Léon... Pourquoi donc demeurer en si beau chemin? Osez dire ce que vous pensez. Commencez par saint Basile... » Ce ton passionné n'est pas assurément celui de l'histoire. Il y a des moments où Ton se souvient des Provinciales : comme des Provinciales, ou peut dire, de VHistoire des variations, que l'on y trouve des exemples de toutes les formes d'éloquence, ironie, épigramme, trivialité, satire, raillerie presque voltairienne déjà, — qui le croirait? — sont répandues ici à pleines mains : lout est bon pour faire triompher la vérité immuable :

Le roi avait un Cranmer prêt à tout faire... Il n'y a rien parmi ces messieurs qui ne s'accommode, pourvu qu'on soit ennemi du pape et de Rome. Il était du nombre de ces merveilleux réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre, pourvu qu'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues... On buvait comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger... On peut voir par là de quelle boutique est sortie cette méthode... Parmi toutes ces réformations, la seule qui n'avançait pas était visiblement celle des mœurs... Il est vrai que Luther avait pris le soin de mettre le diable dedans et dehors, dessus et dessous, à droite et à gauche, devant et derrière, les Zwingliens... Voilà ceux qui nous vantent leur douceur : il n'y avait qu'à les laisser faire, à cause qu'ils appliquaient à tout l'Écriture sainte et qu'ils chantaient mélodieusement des psaumes rimes... M. Claude était le plus subtil de tous les hommes à éluder les décisions de son Église lorsqu'elles l'incommodaient.

La satire parfois s'élargit en comédie, comme dans le récit célèbre de la visite de Carlostad à Luther :

Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouver à VOurse noire, o\x il logeait; lieu remarquable dans cette histoire, pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et îui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour ; Carlostad fit raison, et avala le verre plein; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août en 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue ! » dit Carlostad à Luther. « Puisses-tu te rompre le cou avant

que de sortir de la ville ! » L'entrée n'avait pas été moins agréable. Par es soins de Garlostad, Luther, entrant dans Orlemonde, « fut reçu à grands coups de pierres, et presque accablé de boue ». Voilà le nouvel Évangile ; voilà les actes des nouveaux apôtres.

VHistoire des variations est donc un livre très sincère à la fois et très passionné. 11 est très sincère, parce que, toute question de foi même mise à part, on sent que Bossuet, la plus haute personnification qui ait jamais été de Tordre et de la règle, a horreur de tous les novateurs qui les troublent, car il sait « dans quel abîme on se jette quand on abandonne la règle ». Ces funestes conséquences de l'esprit de désordre, il ne cesse de les mettre en relief, avec une énergique conviction : « Peu à peu tout va en ruine quand on a ébranlé les fondements... Chacun est maître à certains moments, parmi ceux qui se sont soustraits à Tautorilé légitime, et le plus modéré est toujours le plus captif... C'est ainsi que tout se confond lorsqu'on sort du droit sentier pour suivre ses propres idées. » Il ne pardonne pas aux réformés d'avoir ouvert la voie au déisme , « c'est-à-dire à un athéisme déguisé ». Prêtre, il se fait la plus haute idée du rôle de l'Église dans le monde, de son universelle suprématie, et il s'indigne contre la doctrine anglaise « qui fait la puissance des évêques tellement émanée de celle du roi, qu'elle est même révocable à volonté ». Philosophe chrétien, il voit partout l'action de la Providence protectrice du catholicisme : c'est la Providence, par exemple, qui arrête à Lutzen « le grand Gustave », au moment où toute la Uéforme croit que Rome même va devenir sujette du luthéranisme.

Dans l'histoire donc Bossuet est théologien, comme il l'a été dans le Discours sur l'histoire universelle, comme il l'est partout. Quant aux causes historiques et politiques de la réforme, non seulement il ne les a pas vues, mais il ne pouvait pas les voir.

Il n'écrit point une histoire de la Réforme; il écrit une histoire des variations des Églises réformées. Il n'entreprend pas de raconter comment la Réforme est née, comment elle s'est propagée, la cause et les conditions des grands mouvements et des révolutions politiques dont elle est sortie et qu'elle a portées dans l'Europe : l'étudier et la développer ainsi, ce serait, en l'expliquant, lui donner une sorte de raison d'être et l'assimiler tout au moins aux grandes révolutions des anciens empires. Une telle proposition, aux yeux de Bossuet, eût été presque blasphématoire...

L'œuvre ainsi conçue est une œuvre de controverse ; la controverse y prend la forme historique ; mais les méthodes qu'y emploie Bossuet sont celles de la controverse plutôt que celles de l'histoire proprement dite...

Il ne faut poinl lui demander de chercher dans TÉlat, dans TÉglise, dans la société surtout, dans les institutions et dans les mœurs des causes profondes et générales à la Réforme. Il n'en voit que de particulières, tout intéressées, toutes passionnées et, partant, inépuisables. Pour faire honte aux réformés de leur prétendue réforme, il y rapetisse tout et l'abaisse : les idées, ce ne sont que querelles sur les mots, erreurs sur les textes infidèlement rapportés ou détorqués de leur sens, déguisements fourbes, sophismes, subtilités, détours, équivoques, artifices de langage et abus de l'esprit humain; les hommes, l'orgueil seul et la sensualité les animent : l'appétit déréglé de l'intelligence humaine pour les nouveautés, l'arrogance, la vanité, l'ostentation, la curiosité vaine des choses interdites, l'impatience de la règle, par-dessus tout l'ambition d' « esprits superbes, pleins de chagrin et d'aigreur », voilà ce qui les « pousse à tout remuer pour se faire distinguer des autres » ; voilà » la dépravation profonde qui les pénètre jusqu'à la moelle des os ». V Histoire des variations est, sous ce rapport, une sorte de commentaire vivant du Traité de la concupiscence. Bossuet en tire toutes ces grandes leçons de misère humaine où il excelle. Les caractères y sont merveilleusement dessinés, et, nulle part, personne n'a mieux montré, ainsi que Nisard l'a si bien dit, « comment l'intérêt se mêla aux opinions spéculatives, et la passion aux vues de l'intelligence ; comment les hommes de parti exploitent leurs doctrines et en sont dupes ». Mais dans ce cadre de théologie et de prédication, l'histoire demeure toute psychologique ; tous les mouvements s'y réduisent à des sophismes dans la pensée, à des intrigues et à des cabales dans l'action...

Les causes et les conditions sociales des révolutions, les passions nationales qui s'y mêlent, les grandes transformations de nations et d'États qui s'y accomplissent, échappent à Bossuet dans la Réforme, comme elles lui ont échappé à Rome. Il n'aperçoit dans la Réforme qu'un égarement de la conscience, il n'y découvre point une révolution dans la conscience. Il rattache la Réforme à la série des éternelles aberrations de l'esprit humain ; il n'y discerne point une époque de l'histoire de l'humanité. Enfin, le peuple en est absent; la multitude n'y apparaît qu'en instrument aveugle des hypocrites ou des séditieux qui l'exploitent. Ce qui est pour nous le fond même et la substance de l'histoire n'en est pour lui que le cadre ou le décor*.

i. Albert Sorel, Temps da 5 janvier 1893. Dans cette étude magistrale, M. Sorel rend compte du très beau livre de M. Rébcltiau, Bossuet historien du protestantisme, où l'auteur s'efforce de montrer que V Histoire des variations est une œuvre vraiment scientifique. M. Lanson, qui admire aussi de plein cœur Bossuet historien et polémiste, ou polémiste dans l'histoire, écrit pourtant : « C'est une œuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse: Bossuet de tout temps a aimé cette méthode... Il va sans dire que son talent historique n'a pu s'exercer que d'accord avec sa doctrine théologique, et que partout où l'histoire eût contredit la théologie, c'est la théologie qui seule dicte à l'écrivain sa pensée et sa phrase. Bossuet a pu peindre les hommes de la Réforme : il ne pouvait expliquer la Réforme elle-même. Il ne faut pas lui demander les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape... Il n'a pas vu ni marqué suffisamment que la Réforme, en tous ces pays, a été la conséquence fatale de l'impossibilité que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Rome, dans le développement de leurs aspirations et de leur ^énie : la constitution de l'Eglise faisait obstacle à la vie nationale ; la nation qui voulait vivre et être tout ce qu'elle pouvait être a rompu l'obstacle ; le fait religieux est enveloppé et dominé de toutes parts par les nécessités historiques. » {Bossuet, Lecène.)

humaines, comme à un vent changeant et impétueux. Si l'on oppose maintenant aux variations et à l'instabilité de ces nouvelles Églises la constance et la gravité de l'Église catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside...

On peut voir, par ces décisions, avec quelle brièveté, avec quelle précision, avec quelle uniformité l'Église s'explique. Les hérétiques, qui cherchent leur foi, vont à talons et varient. L'Église, qui porte toujours sa foi toute formée dans son cœur, ne cherche qu'à l'expliquer sans embarras et sans équivoques : c'est pourquoi ses décisions ne sont jamais chargées de beaucoup de paroles...

Ainsi quand une question a été une fois jugée dans l'Église, comme on ne manque jamais de la décider selon la tradition de tous les siècles passés, s'il arrive qu'on la remue dans les siècles suivants, après mille et douze cents ans on trouve toujours l'Église dans la même situation, toujours prête à opposer aux ennemis de la vérité les mêmes décrets que le saint-siège apostolique et l'unanimité catholique a prononcés , sans jamais y rien ajouter que ce qui est nécessaire contre les nouvelles erreurs...

Ces maximes de division ont été le fondement de la Réforme, puisqu'elle s'est établie par une rupture universelle; et l'unité de l'Église n'y a jamais été connue : c'est pourquoi ses variations , dont nous avons enfin achevé l'histoire, nous ont fait voir ce qu'elle était, c'est-à-dire un royaume désuni, divisé contre lui-môme, et qui doit tomber tôt ou tard : pendant que l'Église catholique, immuablement attachée aux décrets une fois prononcés, sans qu'on y puisse montrer la moindre variation depuis l'origine du christianisme, so fait voir une Église bâtie sur la pierre, toujours assurée d'elle-même, ou plutôt des promesses qu'elle a reçues, ferme dans ses principes et guidée par un esprit qui ne so dément jamais.

Que Celui qui tient les cœurs en sa main, et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles et aux afflictions de son Église, fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ; et que nous ayons la joie de voir de nos yeux l'Israël, malheureusement divisé, se faire avec Juda un même chef!

Il est impossible de n'être pas touché par l'évidente sincérité du sentiment, et de n'être pas frappé par la grandeur soutenue de l'antithèse entre les perpétuelles variations des sectes protestantes et la suite perpétuelle de? croyances de l'Église catholique. Évêque catholique, Bossuet a mis tout son génie et toute sa foi dans la démonstration de cette thèse, mais c'est une thèse enfin. Elle ne va pas sans quelque dureté, par exemple à l'égard des Albigeois et des Vaudois persécutés, ou parfois même sans quelque injustice : Anne du Bourg, « ce fameux prétendu martyr », et Coligny ne sont pas épargnés. Cette histoire prend souvent le ton du réquisitoire ou du plaidoyer : les mouvements brusques, les répétitions de tours oratoires, les exclamations, interrogations, apostrophes, abondent : « Et l'on dira que la main de Dieu n'est pas visible sur ces malheureux réformateurs!... Sa conscience lui permettait donc de... (trois fois répété)... On nous allègue Naaman... On nous allègue les apôtres... On nous allègue les mêmes apôtres... On m'oppose

des conjectures, et encore quelles conjectures!... Montrezmoi que du temps de ce saint pape (saint Léon) on ait plus fait pour les saints... Montrez-moi qu'on eût mis alors plus de forces dans leurs prières... Montrez-moi qu'en 360... Vous dites que dans ces mêmes années... Montrez-moi qu'on en ait moins pris... Mais qui jamais aurait pu...? Qui s'avisa jamais...? Montrez donc que du temps de saint Léon... Pourquoi donc demeurer en si beau chemin? Osez dire ce que vous pensez. Commencez par saint Basile... » Ce ton passionné n'est pas assurément celui de l'histoire. Il y a des moments où Ton se souvient des Provinciales : comme des Provinciales, ou peut dire, de VHistoire des variations, que l'on y trouve des exemples de toutes les formes d'éloquence, ironie, épigranime, trivialité, satire, raillerie presque voltairienne déjà, — qui le croirait? — sont répandues ici à pleines mains : tout est bon pour faire triompher la vérité immuable :

Le roi avait un Cranmer prêt à tout faire... Il n'y a rien parmi ces messieurs qui ne s'accommode, pourvu qu'on soit ennemi du pape et de Rome. Il était du nombre de ces merveilleux réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre, pourvu qu'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues... On buvait comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger... On peut voir par là de quelle boutique est sortie cette méthode... Parmi toutes ces réformations, la seule qui n'avançait pas était visiblement celle des mœurs... Il est vrai que Luther avait pris le soin de mettre le diable dedans et dehors, dessus et dessous, à droite et à gauche, devant et derrière, les Zwingliens... Voilà ceux qui nous vantent leur douceur : il n'y avait qu'à les laisser faire, à cause qu'ils appliquaient à tout l'Écriture sainte et qu'ils chantaient mélodieusement des psaumes rimes... M. Claude était le plus subtil de tous les hommes à éluder les décisions de son Église lorsqu'elles l'incommodaient.

La satire parfois s'élargit en comédie, comme dans le récit célèbre de la visite de Carlostad à Luther :

Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouver à VOurse noire, 0X1 il logeait; lieu remarquable dans cette histoire, pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour; Carlostad fit raison, et avala le verre plein; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août en 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue ! » dit Carlostad à Luther. « Puisses-tu te rompre le cou avant

veaux hérétiques, lorsqu'ils faisaient de plus grands efforts pour sV'tendre en France, suffisait pour les confondre. C'était là qu'on voyait un esprit vraiment apostolique, et une sainteté si éclatante, qu'elle fut en admiration même à ceux dont il avait combattu les erreurs ; de manière qu'il y en eut qui, en damnant insolemment les saints docteurs, exceptaient saint Bernard de cette sentence, et se crurent obligés à publier qu'à la fin il s'était mis dans leur parti : tant ils rougissaient d'avoir contre eux un tel témoin.

Luther. — Martin Luther, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réformés l'ont également reconnu pour auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens, ses sectateurs, qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie: ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche.

Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites...,

Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non seulement de ceux de son siècle, mais encore des plus illustres des siècles passés...

Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, qu'on ne peut jamais avoir que dans l'Église et sous le joug d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug si nécessaire à toutes sortes d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien, il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, son arrogance brulale, ses excès, ou, pour mieux dire, ses extravagances : et la force avec laquelle il manie quelques vérités n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Église : mais l'orgueil suivait de près ses victoires.

Calvin. — Calvin mourut au commencement des troubles. C'est une faiblesse de vouloir trouver quelque chose d'extraordinaire dans la mort de telles gens : Dieu ne donne pas toujours de ces exemples. Puisqu'il permet le» hérésies pour l'épreuve dos siens, il ne faut pas s'étonner que, pour achever cette épreuve, il laisse dominer en eux jusqu'à la fin l'esprit de séduction avec les apparences dont il se couvre; et, sans m'informer davantage de la vie et de la mort de Calvin, c'en est assez d'avoir allumé dans sa patrie une flamme que tant de sang répandu n'a pu éteindre, et d'être allé comparaître devant le jugement de Dieu sans aucun remords d'un si grand crime.

Il est clair que Bossuet fait effort pour être impartial envers ses adversaires ; il est clair aussi qu'il ne peut y réussir entièrement. Mais Luther n'est pas, après tout, si maltraité qu'on pouvait s'y attendre, et la comparaison avec Calvin lui est favorable. « Auprès de cette violence Luther était la douceur même; et, s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a

personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de Fun, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours. » Il est même un des chefs de la Réforme vers qui Bossuet semble entraîné par une sorte de sympathie involontaire : c'est Mélanchthon, « homme modéré et naturellement sincère,. . . le plus paisible de tous les hommes », écrivain érudit et élégant, simple et crédule pourtant (« les bons esprits le sont souvent »), que l'éloquence de Luther transporta tout d'abord d'enthousiasme, mais qui bientôt ne savait plus 011 il en était quand il assistait aux emportements de son maître ; il ne le suivait qu'en gémissant : « C'est pourquoi il pleurait sans fin, et Luther, par toutes les lettres qu'il lui écrivait, ne pouvait le consoler... Ses larmes ne tarirent plus durant trente ans... Quel état de ne pouvoir trouver nulle part ni la paix ni la vérité comme il l'entendait I » Les livres II, III et V sont, sinon une étude historique toujours sûre dans les détails, au moins, dans l'ensemble, une merveilleuse étude psychologique, un « caractère » tracé avec beaucoup de vigueur à la fois et de finesse, ou plutôt une antithèse entre deux caractères, le fougueux Luther et le tendre Mélanchthon, l'homme d'action et le lettré. Bossuet aime ces parallèles : Zwingle et CEcolampade, Zwingle et Bucer, Thomas Cranmer et saint Thomas de Cantorbéry. On sent le parti pris et l'artifice du procédé, même là où l'on admire le plus la droiture des intentions et la sincérité de la foi. Mais on sent aussi l'effort pour s'élever, non à l'impartialité absolue (elle n'irait pas sans la neutralité, et la neutralité, aux yeux de Bossuet, serait une trahison), mais du moins à une vue sereine des choses :

Les commencements de Luther, durant lesquels Mélanchthon se donna tout à fait à lui, étaient spécieux. Crier contre des abus, qui n'étaient que trop véritables, avec beaucoup de force et de liberté ; remplir ses discours de pensées pieuses, restes d'une bonne institution ; et encore avec cela mener une vie, sinon parfaite, du moins sans reproche devant les hommes, sont choses assez attirantes. Il ne faut pas croire que les hérésies aient toujours pour auteurs des impies ou des libertins, qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions,... il y faut même trouver une régularité apparente, sans quoi où serait la séduction tant prédite dans TÉcrilure? Luther avait goûté la dévotion... Condamné par le pape, il réclama le concile que toute la chrétienté réclamait aussi depuis plusieurs siècles, comme le seul remède des maux de l'Église. La réformation des mœurs corrompues était désirée de tout l'univers ; et quoique la saine doctrine subsistât toujours également dans l'Église, elle n'y était pas également bien expliquée par tous les prédicateurs. Plusieurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, l'aumône donnée aux reli-

gieux, et faisaieril le fond de la piété de ces pratiques, qui n'en étaient que les accessoires.

Il ne craint pas d'y insister, u la réformation était désirée par les peuples, par les docteurs et par les prélats catholiques ». Mais quelle différence entre un Gerson, un d'Ailly, qui, « vraiment pacifiques et enfants de TÉglise, en déploraient les maux sans aigreur, en proposaient avec respect la réformation, dont aussi ils toléraient humblement le délai », regardant la rupture comme le comble de tous les maux, et ces réformateurs bruyants, confiants en leur sens propre, qui précipitent la rupture et y cherchent la satisfaction de leur orgueil I Ceux-là, Bossuet, apôtre de la tradition immuable, ne pourrait pas leur rendre justice, alors même qu'il le voudrait.

Si Ton joint h V Histoire des variations la très remarquable Défense de VHlstoire des variations (1691), il semble impossible de refuser, sinon son adhésion, au moins son respect à une œuvre qui sufûrait à remplir la vie et à faire la gloire d'un seul homme. On ne mettra pas, sans doute, avec un critique*, V Histoire des variations « au-dessus de tout » ; mais on dira volontiers avec lui : « Qui n'a pas lu VHistoire des variations ne connaît pas Bossuet. »

Les « Maximes et réflexions sur la comédie »•

Quelques années plus lard, en 1694, dans une œuvre beaucoup moins considérable, mais plus signiûcative encore peutêtre, parce qu'elle est moins modérée, Bossuet se montrait de nouveau le gardien jaloux de la stricte orthodoxie, l'adversaire résolu de toutes les opinions individuelles qui risqueraient de la compromettre.

Dans le Traité de la concupiscence, il écrit :

N'assistez point aux lhé;\lres : car tout y est ctfmme dans le monde, dont ils sont l'image, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie ; on y rend les passions délectables, et tout le plaisir consiste à les réveiller.

Ne croyez pas qu'on soit innocent en jouant ou en faisant un jeu des vicieuses passions des autres; par là on nourrit les siennes. Un spectateur du dehors

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