‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 48 sur 178 · Duniel de Cosnac, Mémoires · texte numérisé non relu

Duniel de Cosnac, Mémoires

La dédaigneuse M"® de Montpensier et le caustique marquis de la Fare ne parlent pas autrement. Seulement, si elle charmait le monde, elle se laissait charmer par le monde à son tour. « Le monde Taimait, dit M™° de Motteville, et elle ne le haïssait pas. » Quelques coquetteries, quelques légèretés, achevèrent de détacher d'elle un mari froid par nature et livré à d'indignes favoris tels que le chevalier de Lorraine. Malheureuse de ce côté, devenue plus grave sans rien perdre de sa grâce, chargée parla confiance de Louis XIV d'une importante négociation avec la cour d'Angleterre, elle y révéla une «c incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens, -et à terminer tous les différends d'une manière qui conciliait les iatérêts les plus opposés. » C'est à ce moment qu'elle apparut « au comble de la grandeur et de la gloire », au lendemain ■du voyage triomphal qu'elle fit en Angleterre au printemps •de IG'O, et d'où elle rapporta un traité d'alliance offensive et défensive entre les deux pays. « Le plaisir et la considération <iue donnent les affaires se joignant en elle, dit M°^® de la Fayette, aux agréments que donnent la jeunesse et la beauté, il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiraient une sorte d'hommage qui devait lui être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne •qu'au rang. » C'est à ce moment qu'elle est frappée parla mort. Le 29 juin 1670, elle est saisie de vives douleurs; le 30, après huit heures de souffrances, elle expire.

Le bruit courut qu'elle avait été empoisonnée, à l'instigation du chevalier de Lorraine, récemment exilé. Saint-Simon affirme à tort que personne n'en douta ; mais il paraît bien que Madame ne fut pas seule à le soupçonner. Pour dissiper ces soupçons, le roi fit faire l'autopsie du corps en présence de nombreux témoins et médecins français ou anglais : la déclaration officielle fut que Madame était morte d'une maladie d'entrailles, (rune attaque de « choléra morbus ». Cette déclaration ne convainquit pas tout le monde, puisque Saint-Simon, longtemps après, rajeunit l'accusation, dont la mémoire de Monsieur ne se lava jamais complètement. Depuis, le débat a été plus d'une fois repris : l'autorité même de Littré, qui attribue la mort de Madame à un ulcère de l'estomac, ne Ta pas' clos. Au reste, l'insoluble problème des causes de la maladie offre infiniment moins d'intérêt que le récit de la mort, car le prêtre qui aide Madame h bien mourir, c'est Bossuet.

» COUIlS DE LITTKKAïUUE

A travers los plaisirs do sa vie moiulaine, il semble que Ma- (iaino n'ait pas toujours été la clirélicnne dont F^ossiiet tracera le portrait attendri par le souvenir d'une mort récente et rési- ^'néo. Kn lui accordant beaucoup d'esprit et d'agrément, le jansénist(; Locarnns* ne lui reconnaît pas une piété éprouvée : « Elb^ se faisait un honneur do paraître fort éclairée, et par là elle alTcctait de Taire l'esprit fort. Cependant, depim quelques mois, (;IIe cliercliait la vérité d'une religion, et n'était encore déterminée à rien. » C'est exagérer, sans doute, son indifTérenre, car nous savons par l'abbé Ledieu que, pendant l'année qui préréda sa mort, elle eut recours à Bossuet, comme à un véritable directeur de conscionce, et que chaque semaiue, à des heures réglées, il lui apportait ses conseils, ses consolations peut-être, l/oraison funèbre de la reine d'Angleterre fut-elle, comme le pense Ledieu, Toccasion qui les rapprocha? Il est probable qu'elle ne l'eftt pas demandée à Bossuet si elle n'avait estimé déjîi son talent et sa personne. Floquet assure que, pendant Tannée 1000, elle suivit assidûment les sermons de celui qu'on appelait encore l'abbé Bossuet et qu'on allait appeler Tévôque de Condom : dans le préambule d'un sermon de cette époque sur les Jugements humains, prêché le jour des Hameaux, celuii'À s'adresse h Madame, dont il loue, en homme qui la connaît l)i<Mi d(V\i\, le juste discernement, le jugement exquis, le goût délicat. Si donc Monsieur fit prier Bossuet d'assister Madame qui se sentait mourir, ce n'est point seulement, comme le dit la maligne M"° de Montpensier, parce qu'il a cherché qui pourrait avoir « bon air à mettre dans la (iazctle ». Bossuet ne fut point cependant hî pnîmier prétro qui accoinut : il fui devancé par r^ipre et dur Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, (jue Lecninns admire parce ({u'il a |)arlé à Madame plus rudement qu'on ne paihï d'ordinaire aux grands, et (|u'il l'a « savonnée à sa mode ». l*our estimer à leur just(î prix les éloges de ce janséniste, il faut lire tout ce dialogue, dont on ne peut citer ici qu'un IVa^'rneiit, centre Feuillet et Ma<lame, l'un brutal sans nécessité^, l'autr»; d'une douceur inaltérable :

'< Vous voyez, MniisiiMir Kcuill*'!, on iiin.'l ôliit )«• suis n'duilf». — Kn liiitn'4 ln»n rl;«(, Minliiiiii', lui rrpi>ii(lis-j«; : vuus coufj'H-'i'rfz à préaoïit qu'il va un l)i«.'U ipu; vous av<.'/, tri-s peu c«»unu piMulanl voiru vit». — Il est vnil, iiiiui

1. LiUrfi (lu Hi juilli't iOTi». ciUy" pnr S:iiiile.Beu\i*. /'oW-//.;,///!/, IV. ri3G-r»3:. '1. |):ins u(M' iiot(> (le In si:itir(> l\. Hoilcriii dit (|nc FiMiillot, t'aiiicui iir^'^liratcur, «•■M •< fort oiitn'' dans fos pi-iMlicitioiis ■ .

OIUISON FUNEBRE DE LA DUCHESSE D'OULEANS .>

Dieu, (jue je ne vous ai point connu, » dit-elle avec un grand sentiment de douleur. Cela me donna bonne espérance. Je lui dis : <« Eh bien, Madame, vous vous êtes confessée? — Oui, me répondit-elle. — Je ne doute point, lui dis -je alors, que vous ne vous soyez confessée d'avoir violé tant de fois les vœux de votre baptême par Tamour que vous avez eu pour la grandeur, ayant vécu parmi les délices et les plaisirs, les jeux et les divertissements, dans le luxe, les pompes et les vanités du siècle, et ayant eu le cœur toujours plein (le l'amour du monde... Vous n'avez jamais su la religion chrétienne. — o mon Dieu ! que ferai-je donc? Je le vois bien, mes confessions et mes communions n'ont rien valu. — 11 est vrai, Madame, votre vie n'a été que péché ; il faut employer le peu de temps qui vous reste à faire pénitence... Ilumiliez-vous. Madame; voilà toute cette trompeuse grandeur anéantie sous la pesante main de Dieu. Vous n'êtes qu'une misérable pécheresse, qu'un vaisseau de terre qui va tomber et qui se cassera en pièces, et de toute cette î^'randeur il n'en restera aucune trace. — Il est vrai, ô mon Dieu! » s'écriat-elle.

Tout change dès que Bossuet arrive, et Feuillet semble prendre soin lui-même de le marquer : « Elle fut aussi aise de le voir comme il fut affligé de la trouver aux abois. H se prosterna contre terre, et fit une prière qui me charma : il entremêlait des actes de foi, de confiance et d'amour*. » Daniel de Cosnac, aumônier de Monsieur, est plus explicite, bien qu'il n'écrive que par oui-dire :

M. l'évêque de Gondom, que Monsieur avait mandé, étant venu, elle comin.mda qu'on le fît approcher ; elle témoigna satisfaction de le voir. // /«/ //// ru l'abordant : « Madame, ie^pèrance ! » Elle se tourna de son côté et lui répon- . <lit : « Je l'ai tout entière, je suis résolue à la mort, je suis soumise k Dieu, je veux ce qu'il veut, j'espère en sa misérirordo. » Co prélat, autant ravi de la pureté de ses sentiments qu'étonné d'un si Irirsle spectacle, se prosterna en terre avec toute l'assistance, et, ayant invité Madame k s'unir à sou intention, il fit une prière à Dieu pour demander la rémission des péchés par le sang do Jésus-Christ crucifié, représentant à cette princesse que si Dieu nous traitait selon la rigueur de sa justice, nous ne devions attendre que l'enfer et la damnation éternelle; mais qu'elle ne devait espérer que miséricorde et que grâce, pourvu qu'elle mît toute sa confiance au mérite et à la bonté d'un tel Sauveur. Klle dit : '< Mon cœur vous répond. — Vous voyez, lui dit-il. Madame, ce que c'est que le monde; vous le voyez par vous-même; n'êtes-vous pas bienheureuse que Dieu vous appelle à son éternité? » Elle témoigna par une action bien marquée qu'elle ressentait ce bonheur.

On ne sait qui l'on doit ici le plus admirer, de Madame qui, mourante, garde ce même sourire et cette même douceur dont

1. ■< Prière de Bossuet, prosterné à genoux au lit de mort de Madame, épanrlioment naturel et prompt de ce grand cœur attendri, vous fûtes le trésor secret où il puisa ensuite les grandeurs touchantes de son oraison funèbre. » (Saimte-Bkxvk, Causeries du tundi, V 1 .)

r. COURS DE LITTKIUTUIIE

(îlle acconipa^Miait ordinairement ses paroles, ou de Bossuet, qui sait tempérer Tantorité du prôtre par Témotion contenue et la bonté délicate de l'homme, de l'ami.

BoHHuct ù Saint -Doni.s. — Comparaison don orulson» fiinèbrcH des dciisL Heiiriellc. — Caractère particalier de l*oraiMoii de Henriette^ dMii^ietcrre : le « moi »; Félégle.

Qu'on se représente maintenant, au lendemain de cette catastrophe encore présente aux esprits, celui qui a vu Madame si douce envers la mort parlant de Madame dans Saint- Deni.s entièrement tendu de noir « de sorte qu'il ne restait aucun jour* », devant des prélats nombreux, des i)rinccs comme Gondé, Oonti, M'"" de Longueville; des étran;,'ers : Montaij^u et Buckln- ^;harn, ambassadeurs d'Angleterre, llamilton, Jean-Casimir, qui a échangé la couronne de Pologne contre le titre d'abbé de Saint- (iermain d(îs Prés. « Aucune pompe funèbre, dit la Gazette, ne s'e^t faite jusqu'à présent avec la magnilicence qui a paru en c(>Ii(>-ci, et l'on peut même douter si ce que l'histoire nous dit des anci(Mis mausolées pourrait éf^aler la beaulé et la majeshV .de c<;lui (pii vient d'être admiré en cette trisle cérémonie. » El la OdzoUc dér.rit ces sciueleltes de sept pieds de haut, ailés et drapés de Unw linceul, ([ui soutiennent h Textérieur les armes d(^ la i)rincess(^, à l'intérieur les tentures funèbres; ces quarante llainlieaux d(; cire blanche de (|uatre pieds de haut, et ces trois eenlscliaudcliors; ces aulels à l'antique, ornés de grandes urnes où furneni les parfums; « vms haines assises, représentant à une fac<* la Nobhtsse, la Jeunesse, tenant une ^'uirlande de fleurs rniuj)U(; >, la Poésie (;t la Musicjue, « ces dernières représentant ririclinatiou rjue relie princesse avait pour l'une et pour l'aulre » ; à l'auLi^î f.ice la Toi, rKsj»érance, la Force et la l)ouceu?', <' celle derniénî hMiant un rameau d'olives avec une ruche d(^ mouches à miel à ses [tieds ». <!e n'est pas d'un tel décor ni d*une l(dle assistance ({ue Hossuet pouvait être ému; mais au centre, dans ce cercueil (jue recouvraient un drap d'or bordé d'iiermiiK^ et le manteau ducal, Madame rept^sait, telle que la mort lavait faite, et il se souvenait de cette mort terrifiante et

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