nrnif (lu rhristianismf, III, v, i
Anne. La vie religieuse, telle que Bossuet la peint, est bien aimable dans son austère douceur et sa paix mystique. Mais voici qui n'a plus rien, ce semble, de l'idylle, et qui touche presque à la satire indignée :
Déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit celle célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire? la princesse Marie, pleine alors de l'esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Et d'ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d'elles-mêmes, tant le néant y est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait, et la marque d'une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien.
Combien le ton a changé! Le moraliste profane se serait attardé à ses analyses; le moraliste chrétien, le prêtre, rencontre sur son chemin, dénonce et condamne le scandale des vocations imposées. Dès Toraison funèbre de Nicolas Cornet, il n'avait pas craint de se prendre à cette « jeunesse emportée, qui n'a, de toutes les qualités nécessaires, que des désirs violents pour s'élever aux charges ecclésiastiques, sans considérer si elle pourra s'acquitter des obligations qui sont attachées à ces dignités ». Longtemps après, dans le quatrième sermon pour le jour de Pâques, c'est très directement et très vivement qu'il s'attaquait à cette « jeunesse imprudente », aveugles qui demandent à conduire des aveugles, sentinelles endormies qui laissent entrer l'ennemi dans la place. Pourquoi renouveler ici ces protestations généreuses? C'est que si Bénédicte, par une « merveille de la grâce », malgré une vocation si peu régulière, devint le modèle des abbesses, Anne, d'humeur plus indépendante, se cabra, pour ainsi dire, devant la vie de renoncement où l'on prétendait la « précipiter ». L'abbaye d'Avenai, malgré son « air plus libre », ne la réconcilia pas « avec les desseins de Faremoustier », dont sa jeune tête avait rejeté le joug. Bientôt libre, et par la mort de son père et par celle de sa jeune sœur, <( elle vit le monde, elle en fut vue; vous savez tout le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées ». Sur cette entrée brillante et impétueuse d'Anne de Gonzague dans là vie mondaine, Bossuet n'en dit pas et n'en pouvait dire davantage; il n'en dit guère plus sur son mariage; en revanche,
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il insiste — avec quelle audacieuse énergie! — sur ce dangen^ux élat d*une jeune veuve, qui esl regardé alors, il raftirme, « comme un état désirable où, affranchi de tout joug, on n*a plus à contenter ({ue soi-même... Combien en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses M » C'est que la Palatine touclic alors à la grande crise, ou, pour employer le langage religieux, à la ^'randc « tentation » de sa vie. Dos lors, les péripéties se succèdent : « Pour la plonger cnlièrement dans Tamour du monde, il fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour! »* Pourquoi cette cour qui u veut toujours unir les plaisirs avec les affaires » est-elle jugée si sévèrement ici^ par un homme qui si longtemps y a vécu? On peut détacher ce morceau sur la cour et le comparer à telle page de la Bruyère; et le morceau vaut beaucoup par lui-même, mais il vaut surtout parce que, dans la pensée de l'orateur, il doit marquer un pas de plus do la princesse vers l'incrédulité frivole, car son u génie » esl « également propre aux divertissements et aux affaires», c'està-dire à ce que la cour estime uniquement, d'où il suit qu'elle ctiarnicra el sera charmée.
Elle-niAnie, cette cour traverse une crise, celle de la Fronde : (Toù un nouveau développement sur la Fronde, dirigé toujours dans le môme sens et visant au même but. On a vu déjà à quelle conclusion religieuse générale aboutissait ce développement : h cette idée générale, les desseins de Dieu sur la France, est subordonnée l'idée plus particulière des desseins de Dieu sur. la princesse. Aussi Hossuet ne caractérise-t-il que par des traits rapides, mais admirablement nets et justes^ le rôle de la princesse; pondant les troubles civils. Comment elle sut avoir la conliance de tous les partis, habile et sincère à la fois, quelle l'ut son attitude on particulier vis-à-vis de Mazarin, qu'elle avait l\ soutenir non seulement contre la malignité de ses ennemis, mais « contre ses propres frayeurs », il le voit et le fait voir en racoourci avec une exactitude d'informations et une sûreté de roup (l'œil (jui n'est pas dépassée par les témoins de ces événements, par M"*® de Molteville, par Helz. Celui-ci, qui négocia si souvent avec la princesse, admirait en elle un esprit qui sait <( se fixer », qualité rare chez les politiques, el particulièrement
1. M'"" (le SévÎKnn (*<'rit à BiiRsy, l!i juillet lOUU : « l'ourles icuoei veuvei, elles 110 sont ^in'srfl k pluindro : cllcii seront hûin lieureusos d'être leurs niaitrciset ou lin ch.'iiigor de msiitres. »
t. Voy«'z aussi le Panégyrique tie mint François de Paule.
chez les femmes : « Je ne crois pas, écrit-il, que la reine Elisabeth d'Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un Étal. Je Tai vue dans les factions, je l'ai vue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout de la sincérité dans la conduite. » Sans doute, elle n'est pas pour Bossuet, qui voit surtout « ses rares talents », ce qu'elle sera pour Saint-Simon, « la reine des intrigues ». Mais dans quel esprit rappelle-t-il les services qu'elle a rendus à la cour? Nous n'avons pas longtemps à attendre pour en être instruits :
Que ne lui promit-on pas dans ses besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres? G éternel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous préfère, voilà ce qui éblouit les fîmes qu'on appelle grandes!
Et maintenant l'orateur chrétien peut sans crainte achever Je portrait delà princesse, ou convier tous ceux qui se souviennent d'elle à l'achever pour lui : l'éloge même se tournera aussitôt en leçon. « Contez -nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels*; dites qu'elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste : vous ne faites que raconter ce qui V attachait à elle-même, » Oui, elle est incapable de manquer aux hommes; mais elle ne craint pas de manquer à Dieu. Elle contente le monde, elle s'efforce de se contenter elle-même, mais elle n'est pas heureuse, et le vide des choses humaines se fait sentir à son cœur. On sent que la crise devient aiguë et que le dénouement est proche.
1. Sainte-Beuve a observé que la princesse « n'avait tout son esprit qu'en conversation et en action, et non plume en main ».
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Bosftuct et le» libertins* — Le « mol » de Bonnaet*
Les eirconstances*
C'est ici que se place la célèbre invective contre les libertins, qui est le centre de l'oraison funèbre, parce qu'elle marque le moment décisif du drame intérieur. Et c'est pourquoi Bossuet dit peu de chose des qualités de l'esprit chez celle que l'historien (les précieuses, Somaize, appelle « la divine Pamphilie », dont !e goût était aussi fin qu'il était libre, et qui au Kaincy, devant Condé, faisait jouer Tartuffe interdit. Ces mérites délicats, on pouvait les faire valoir dans l'oraison funèbre de Madame, parce que la mort qui les anéantissait en semblait d'autant plus odieuse. Mais, ici, ces dons de l'intelligence, il faut les traiter en ennemis ; si la foi s'éteint dans celte àme, si les ténèbre^ s'épaississent autour d'elle; si, lorsqu'on lui parle des mystères de la religion, elle a peine « à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles », h quoi faut-il s'en prendre, sinon à cette prétendue force de l'esprit, qui n'est que faiblesse? Bossuet ne croira donc pas avoir accompli sa tâche s'il se borne à raconter le miracle opéré par la grâce dans cette âme qu'un miracle seul pouvait sauver. Elle sauvée, tout n'est pas sauvé, car les incrédules gardent ce même air de mépris et de révolte qui fut longtemps le sien; ils le gardent aux pieds mêmes de la chaire où parle Bossuet. C'est donc dans le camp de l'incrédulité môme qu'il faut porter la guerre, et Bossuet n'hésite pas à élargir ici le champ (le son discours, qui d'oraison funèbre devient sermon, sauf à rattacher, sans offert, ce développement général h son sujet particulier : « C'(;st dans cet abîme profond que la princesse palatine allait se perdre... » ,
Ce n'est pas le lieu de l'appeler ici ce que fut le libertinage au xvii« siècle; comment, de Montai;^'ne et surtout de son disciple Charron, plus dogmatique, par la Mothe le Vayer, voyageur et scepti(jue, par des poètes épicuriens comme l'audacieux Théophile et le fantaisiste Saint-Amant, par les Gui Patin et les Naudé, par le philosophe Cassondi, qui eut pour disciples ChapoIIo, Hernier et le grand Molière, par Ninon de Lenclos, chez qui s'ouvrit le premier salon philosophique/ et Saint-
Évremond, ce Voltaire adouci du xvn« siècle, il se raccorde, vers la fin du siècle, à Tépicurisme nettement sceptique et plus grossier des Vendôme, à leurs soupers du Temple, où fréquentait le vieux la Fontaine près du marquis de la Fare et de l'abbé de Chaulieu; par quels liens enfin le jeune Voltaire, c'est-àdire le xviii® siècle incrédule, se rattache lui-même à la société de Ninon et à celle du Temple. On dit parfois, et non tout à fait à tort, qu'à partir du moment où Descartes règne dans la philosophie, Louis XIV à la cour, Bossuet dans la chaire, la libre pensée n'existe plus qu*à l'état de philosophie pratique et mondaine. A bien des égards, elle n'en était pas moins dangereuse. Nicole dit encore pourtant, dans ses Lettres, que la grande hérésie, ce n'est plus le luthéranisme, c'est l'athéisme*, et c'est à un athée du monde que s'en prend Pascal dans son admirable article IX. A ne considérer que l'incrédulité mondaine, n'est-il pas significatif que Bussy doive sa disgrâce à une profanation épicurienne du vendredi saint? que la Palatine elle-même, avec Gondé et le médecin Bourdelot, ait essayé de brûler un morceau de la vraie croix? que M™« Deshoulières chante le néant d'où nous sommes sortis et où nous devons rentrer? que Boileau épargne moins encore les libertins que les bigots^? que la Bruyère, enfin, sente le besoin de couronner ses Caractères par le chapitre des Esprits forts?
On peut croire que les orateurs sacrés du xvu® siècle ont moins failli encore à leur devoir que les moralistes profanes. Bourdaloue dénonce souvent avec énergie le péril 3; Fénelon, dans son sermon sur l'Epiphanie, l'année même de l'oraison funèbre de la Palatine, s'écriait, avec une sorte d'accent prophétique : « Parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe, tout tombe comme par morceaux. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes, et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours; un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles... » Ce bruit sourd n'avait pas échappé non plus à l'oreille de Bossuet. Mais sa première jeunesse avait été surtout occupée par ses luttes contre les juifs et les protestants : quand il s'établit définitivement à Paris, le libertinage ne s'étalait plus dans les écrits, mais ne se cachait
1. Le P. Mersenne, le correspondant de Descartes, assurait qu'il y avait ciii quante mille athées ù Paris, m Paris, disait-il dans son latin, empeste l'athéisme encore plus que la boue. »