‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 58 sur 178 · Lettre du 26 mai · texte numérisé non relu

Lettre du 26 mai

2. Chateaubriand écrit au contraire : « On sait avec quel génie, dans l'oraison funèbre de la princesse palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même temps qu'il a déployé dans en discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques. » {Gétne du christianisme, III» partie, livre IV, Éloquence.)

U COUHS DE LITTERATURE

Ja candeur du croyant qu'il les commente. C'est dans la simplicité môme qu'il cherche ici la grandeur, et cette simpliciti' semble prendre parfois quelque chose de volonlaireracnt « réaliste » dans l'expression. A ceux qui seraient tentés de s'étonner qu'il cite d'insignifiants billets de la princesse convertie, il répond d'avance : « Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles effacent les discours les plu* magnifiques, et je voudrais ne parla' plus que ce langage. »

Ainsi, moins éclatante, moins curieuse surtout pour nous que la première, la seconde partie se relève aux yeux du chrélien sincère qui y cherche l'histoire d'une conversion miraculeuse et (l'une sainte persévérance. Pour la goûter pleinement, il fauf, comme IJossuet, croire « sans réserve..., quoi qu'il en coûte à notre raison ». Pour ceux qui veulent, au contraire, « pécher avec raison », pour ces incrédules ou ces insensibles auxquels Hossuet revient en deux passages courts, mais vifs, et dont il dit (jue le nombre « va croissant tous les jours », il dédaigne de leur plaire, mais non de les convaincre en les frappant par un exemple extraordinaire. Il ne faut pas croire, du reste, que cette seconde partie soit purement théologique et mystique. On y retrouve le moraliste dans tel passage sur le travail qui charme l'ennui, ménage le temps, guérit la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. On y retrouve çà et là aussi l'homme, qui avait déjà paru dans un louchant souvenir donné à Henriette d'Angleterre et dans un bel hommage rendu à Condé. 11 se montre à nous alors môme qu'il s'efface : « Malheur à moi, s'écrie-t-il, si, dans cette chaire, j'aime mieux me chercher moi-môme que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, Ivs expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir!... Arrêtons ici, chrétiens; et vous. Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs, prédicateur invisible... » C'est la doctrine, c»? sont [)resqne les paroles du sermon sur la Parole de Dieu; sermon et oraison funèl)re se rejoignent, n'étant que les formes diverses d'un môme enseignement.

En terminant, Hossuet n'oublie pas plus qu'il n'avait fait en commenrant, la présence du duc et de la duchesse d'Enghien, tille de la Palatine ^ C'est la duchesse d'Enghien qui l'avait

1. Kilo nVtnit pns liourcuso. u Vous avc7 perdu, lui dit Bossuet, ces cOQioIatton*« (|iii. par un rharine secret, fuisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est JiiiuHis cxoinpto. »

prié de prononcer Toraison funèbre de sa mère, non lors de l'inhumation de la princesse palatine dans l'église du Val-de- Grâce, mais un an après, aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques. Onze mois auparavant, le 25 septembre 1684, il avait prononcé, dit le Mercure, « quelques paroles avec beaucoup d'éloquence » à l'abbaye de Faremoutier, où le cœur de la princesse avait été transporté. La précision des détails, l'abondance des citations, empruntées même à la correspondance d'Anne de Gonzague, ont donné à croire que la duchesse sa fille avait mis à la disposition de Bossuet plusieurs documents de famille. C'est de la communication de ces documents que se plaint Gourville à Condé, dans une lettre analysée par M. Allaire : il trouve le discours beau et touchant, mais aussi étrangement hardi. C'est ce que laisse entendre à Condé, mais avec plus de ménagement, un des jésuites qui assistaient — aux côtés de Bourdaloue — à l'oraison funèbre, le P. AUeaume :

L'oraison funèbre a été touchante, semée de beaux endroits et prononcée avec beaucoup de zèle. // n'a pas caché les défauts de la personne dont il faisait l'éloge, mais il a fait valoir aussi ses bonnes qualités, et particulièrement sa piété.

Lui aussi, la Bruyère, le protégé de Bossuet, écrit à Condé^ mais il n'a pu assister à l'oraison prononcée par le « Père de l'Église » : ce jour-là, il enterrait sa mère : « Elle a paru ici, ditil (à Paris), l'une des plus belles qu'il ait faites, et même que Ton puisse faire. Il y eut de fort beaux traits, fort hardis, et le sublime y régna en bien des endroits ; elle fut prononcée en maître, et avec beaucoup de dignité. » C'est bien ainsi que nous la jugerions encore. Mais comment il se fait que ce discours, jugé si hardi au xviio siècle, ait paru un peu faible aux hommes du xviii°, pour reprendre faveur au xix** siècle, c'est ce qu'on devinera sans peine après l'avoir relu : le xvn® siècle aimait les vérités chrétiennes dites avec force, mais avait le souci peutêtre excessif du respect de certaines formes; le xviii* ne rendait pas assez justice au moraliste, parce qu'il voyait trop le prédicateur; le XIX®, respectueux même de ce à quoi il ne croit pas, épris de vérité, trouve ici ce qu'il aime : la vérité dans la peinture d'un caractère et d'une âme complexe, la vérité dans la peinture du temps et des milieux où cette âme s'est révoltée ou humiliée, la vérité enfin dans la leçon générale qui, toute théologie écartée, jaillit pour tous d'une telle vie, .d'une vie qui passe du cloître au monde, du monde aux affaires, des affaires

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à l'incrédulité militante, de Fincrédulité au désir et àTimpuissance de croire, de Timpuissance de croire à la foi passionnée, jusqu'à ce qu*elle s'ensevelisse, avec une volupté nouvelle, dans la grande paix du renoncement et achève dans la sérénité son

cours orafj'eux.

(2u jauv. 1686.)

lL.e »u]et et le» circonstance»* — Analyse de ToralsoM funèbre* — Bossuet et Fléchler.

Le 31 octobre lC8o, peu de jours après avoir signé la révocation de redit de Nantes, mourait le chancelier de France Michel le TcUier, à l'âge de quatre-vingt-deux ans; il était né le 19 avril 1003. Le 25 janvier 1686, Bossuet prononçait son oraison funèbre dans l'église de Saint-Gervais, où le chancelier avait ^Ué inhumé. 11 le faisait à la prière du second fils de le Tellier (le premier était LouvoisI), Charles-Maurice, archevêque de lieims, son ami, qui, en 1670, l'avait sacré évèque de Gondom.

Pour la première fois, le grand orateur manquait d'un grand sujet. La reine était une âme médiocre, mais après tout c'était Ja reine, femme de Louis XIV. La Palatine, libertine et dévole lour à tour, offrait un exemple éclatant des coups miraculeux do la grâce. Quelle différence entre la vie étrangement inégale de cette grande dame et l'avancement régulier de ce haut fonctionnaire * ! Fils d'un petit magistrat à la Cour des comptes, conseiller, avant vingt et un ans, au grand conseil, autre chambre financière; procureur au tribunal du Châtelet à vingt-huit ans ;

1 « Et voici, en regard, une tète correcte de haut fonctionnaire, Michel le TeU lier, esprit lucide, appliqua, adroit et souple, ayant l'art de faire croire au roi que c'etit le roi qui fait tout; intègre, mais établissant richement toute sa famille, jus- (|u'aux potlts-cousins; froid, flgé, impassible, mais pleurant de joie à son lit de mort parce que Dieu lui a laissé le temps de signer la rcrocation de Tédit de Nantes... » \i, Lemaîthe, les Contemporains, !'• série.)

ORAJSON FUNÈBRE DE MJCHEL LE TELLIER 21

maître des requêtes à trente-cinq; désigné pour accompagner le chancelier Séguier et Tavocat général Omer Talon dans la mission qu'ils avaient reçue d*apaiser, par des moyens souvent peu pacifiques, la Normandie frémissante, il est enfin nommé à trente-sept ans intendant de justice dans le Piémont, qu'occupait une armée française. Ce fut le principe de sa fortune- Mazarin le vit et le jugea. Dès 'le printemps de 1642, il était nommé secrétaire d'État de la guerre, en remplacement de Des Noyers : il devait occuper pendant vingt-cinq ans cette charge importante, à une époque qui fut marquée par tant de grandes choses à l'extérieur et par tant de réformes militaires à Tintérieur. Vrai ministre de la guerre après la mort de Mazarin, il fit accorder à son fils Louvois, alors adolescent, la survivance de son haut emploi, l'associa peu à peu à ses travaux et lui céda la place, en 1668, quand il le vit capable de tout diriger par lui-même. C'est seulement en 4677, à soixante-quatorze ans, qu'il fut nommé chancelier de France. « Sire, dit-il au roi, vous avez voulu honorer ma famille et couronner mon tombeau. » Ce tombeau ne s'ouvrit que huit ans plus tard.

Malgré les grandes choses auxquelles il a été mêlé, un tel homme serait demeuré presque inconnu à la postérité, s'il n'avait eu ce double honneur d'être le père de Louvois et d'avoir été loué par Bossuet*. On croit sentir, çà et là, que celuici fait effort pour élever à la hauteur d'un personnage de premier plan « cet homme incomparable », élu de la Providence,, autour duquel il fait veiller, à son lit de mort, par une imaged'ailleurs fort poétique, « la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus ». Ces vertus, très dignes d'estime, sont un peu bourgeoises. Aussi Bossuet, qui, avec la hauteur du génie, a le sentiment délicat de la convenance du ton aux sujets, se montret-il ménager des grands effets d'éloquence dans une oraison qui doit être unie comme la vie du mort. On y trouve peu d& tours oratoires véhéments, d'apostrophes comme celle-ci : « Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière! » Au contraire, il est un mot, un éloge, qui revient sans cesse dans la bouche de Bossuet, et qui s'appliquerait mal à un héros : « Sa modération Ta toujours mis au-dessus de sa fortune... Son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes

i . « Sache la postérité, si le nom d'un ai grand ministre fait aller mon discourut jusqu'à elle... » C'est le contraire qui est arrivé, et Bossuet s'en doutait peut-être.

pensées... Toujours aussi modéré que fort... Notre siècle vit en <:elui-ci autant de modération que de dignité... Ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges... Le ministre conservait sa modération.,. Sa perpétuelle modération... Le public n'y a rien vu que de modéré. » Cette modération n'était peut-èlre ({u'une ambition adroite et qui sait se contenir. Le texte même Je l'oraison funèbre, emprunté aux Proverbes y est bien modeste ; « Vosside sapientiam, acquire prudentiam; arripc îllam, ■et exaltabit te : glorificaberis ab ea quum eam fueris amplexalus : Possédez la sagesse, et acquérez la prudence ; si vous la cher- •chez avec ardeur, elle vous élèvera et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. » Le Tellier a connu la véritable sagesse, celle que le monde ne connaît pas et qui vient d'en liant. De cette idée sort une division qui n'est pas une des plus fortes de Hossuet :

Incapable U\Hrc ('>hIoui dos grandeurs humaines, ccmmo il y paraît sanit oRtenlîilion, il y est vu sîins envie; el nous remarquons dans sa conduite cfH trois caractrreii de ia véritable saf/esse : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importantri emplois, soil({u'il nouH paraisse, comme chancelier, chargé de la principale adminislratiou de la Justice, ou que nous le considérions dans les autres oc- •ciipalions d'un long ministère, supérieur it ses intérêts, il n'a regardé que le. bien public; et qu'enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rcn()re avec hh grandi; nnii; In sacré dépôt de l'autorité, si bien confié û ses soins, tV a vu disparaître toute sa yrandeur avec sa vie, sans qu'il lui en ait co&ié uh seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances.

Le Tcllicr a été modoste dans les grandeurs. On le voit par «on iiit(ui(lanco dans le Piémont, où la divine Providence lui l'ait faire un l<';ger apprentissage des affaires d'Étal; par la baute idée qu'il so fait des devoirs du juge; par sa conduite simple et d<';siiitércssr;e dans les liants emplois auxquels l'élève un (îlioix particuli(;r do la divine Providence; par l'abandon qu'il on lit h son fils dôs qu'il le vit en état de tenir sa place; par sa se 10 ni lo lorsqu'il onlra dans la retraite et lorsqu'il en soriil pour occuper ondn la cliarge de cbancelier.

Le TellifM' n'a regardé que le bien public. On l'a vu par son long dévouement à la cause royale; par les périls qu'il a courus pendant la Fronde pour servir Mazarin, en serviteur qui n'olait pas nii esclave; dopnis la mort de Mazarin, par Tenif)r(!SS(;ni(Mil ({u'il a mis à désigner au roi les bommes les plus dignes de remplir les premières places, par la manière exacte,

prompte et patiente dont il a rendu la justice; par son respect pour les droits méconnus de TÉglise.

Le Tellier, au sein de la grandeur et du bonheur de la famille, a Yu avec calme venir la mort, heureux d'avoir pu, avant de mourir, signer Tédit qui anéantissait Thérésie; il a quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement, et n'a plus aspiré qu'aux biens qui ne passent pas.

Que tous les chrétiens, à son exemple, se préparent longtemps d'avance à la mort par de saintes méditations et de bonnes oeuvres, les seules richesses véritables.

Sur ce fond un peu monotone se détachent quelques grands événements : la Fronde et la révocation de Tédit de Nantes, et quelques portraits de grands hommes, Richelieu, Louvois, Mazarin, Retz, Lamoignon. Précisément, certains contemporains jugeaient que dans cette oraison funèbre il y avait trop d'histoire, a M. de Meaux, écrit à Bussy un marquis du Breuil^, fit l'oraison funèbre du chancelier. On dit qu'il parla moins de lui que des cardinaux de Richelieu, Mazarin et de Retz et que de M. le Prince. En un mot, on n'en est pas content. » La Gazette assure, il est vrai, que Bossuet parla « avec l'applaudissement général de l'auditoire, composé d'un très grand nombre de personnes de la première qualité ». Mais ce sont là phrases bana* les, qui n'ont pas la valeur d'un témoignage individuel et secret. Le marquis de Sourches dit nettement dans ses Mémoires : « Quoique cette pièce d'éloquence fût assez belle, le public ne trouva pas qu'elle répondit à l'ancienne réputation du prélat. »

Peu de temps après, le 2 mars, une seconde oraison funèbre était annoncée à l'église des Grands-Augustins par l'abbé Maboul, prédicateur connu, qui était jeune alors, et qui fut plus lard évèque d'Âlbi. Parlant après Bossuet, Maboul a du moins le bon sens de ne pas entrer en lutte avec un teliival. Touchet-il, sous forme de « prétention », à la révocation de l'édit de Nantes, il s'en écarte aussitôt. « Je laisse, dit-il, à des voix plus fortes le soin de publier tant de gloire '. » Cette figure de rhétorique, d'ailleurs, lui e^t chère : on sourit en voyant quelles précautions il prend pour parler de la Fronde en déclarant qu'il n'en parlera pas; il confesse son « embarras »; il fait plus, il le prouve. » Je voudrais vous mettre devant les yeux l'inimitable

i . Lettre du 29 janvier 1686.

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