C. de Litt. — Bossuet
aura pour lui la tradition chrétienne ; mais à la défendre, à en exagérer peut-être encore la rigueur, il apportera une âpreté que n'avouerait pas le vrai christianisme.
Le P. Calfaro, religieux théatin d'origine sicilienne, ami de BoursauU, dans une dissertation anonyme publiée en tète des œuvres de ce poète, avait osé afQrmer que les condamnations portées par les Pères de TÉglise contre le théâtre ne s'appliquaient plus au théâtre épuré du xvii« siècle. Cette hardiesse, qui nous paraît aujourd'hui si timide, sembla monstrueuse ù. Bossuet : aussitôt il écrivit au P. CalFaro une lettre foudroyante datée du 9 mai 1694. Le début en est modéré : il semble douter que celte apologie du théâtre soit d'un religieux; mais, comme tout le monde la lui attribue constamment, comme depuis peu on a assuré à Bossuet qu'il s'en reconnaissait l'auteur, Bossuet ne veut lui adresser d'abord qu'une plainte tout intime, « en secret, selon les préceptes de l'Évangile ». Bientôt pourtant le ton s'anime. Molière, Bacine et Corneille ne sont pas épargnés, sans parler de Quinault et de Lulli.
La première chose que j'y reprends, c'est que vous ayez pu dire et répéter que la comédie, telle qu'elle est aujourd'hui, n'a rien de contraire aux bonnes mœurs, et qu'elle est même si épurée à l'heure qu'il est sur le théâtre français qu'il n'y a rien que l'oreille la plus chasle ne pût entendre. Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d'aujourd'hui celles d'un auteur qui vient à peine d'expirer, et qui remplit encore à présent tous les lhéi\trcs des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles d'un chrétien.
Ne m'obligez pas à les répéter : songez seulement si vous oserez soutenir h la face du Ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée, ou toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats, je veux dire par les expressions les plus impudentes, à qui l'on ne donne que les enveloppes le;* plus minces. Songez encore si vous jugez digne de votre habit, du nom et de chrétien et de prêtre, de trouver honnêtes toutes ces fausses tendresses, et toutes ces <louces invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans les opéras de Quinault, à qui j'ai vu cent fois déplorer ces égaremcnls..
originel; il faut n'être plus chrétien. Alors, quand l'on admettra que l'âme adroit, sous de certaines conditions, d'exercer toutes ses puissances, que l'usage on est on soi, logitime et bon, ainsi que le plaisir ({u'ulle tire do se sentir vivre <;t agir, on pourra résoudre la question autrcm^^nt que Bossuet; on proposera de fortes raisons pour établir que l«* th<'>àtrc enregistre, sans la produire, la corruption des niirurs, et que certains spectacles laissent dans l'âme, par leur beauté môme, une impression tie haute et pure moralité. » (Lxnsun, Bossuet.) M. Lanson, qui n'est certes pas hostile à Kossuot, ne craint pas d'ocrire. à propos de l'anathème lancé par Kossuot à Muliùre : u Bossuot fut en cette occasion plus pharisien que disciplo do Jésus. M
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Il ne sert de rien de répondre qu'on n'est occupé que du chant et du spectacle, sans songer au sens des paroles, ni aux sentiments qu'elles expriment : car c'est là précisément le danger, que pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie, ou étourdi par le merveilleux du spectacle, ces sentiments s'insinuent sans qu'on y pense, et gagnent le cœur sans être aperçus. Et sans donner ces secours à des inclinations trop puissantes par elles-mêmes, si vous dites que la seule représentation des passions agréables, dans les tragédies d'un Corneille et d'un Racine, n'est pas pernicieuse à la pudeur, vous démentez ce dernier, qui a renoncé publiquement aux tendresses de sa Bérénice, que je nomme parce qu'elle vient la première à mon esprit ; et vous, un prêtre, un théatin, vous le ramenez à ses premières erreurs.
Vous dites que ces représentations des passions agréables ne les excitent qu'indirectement, par hasard et par accident, comme vous parlez. Mais, au contraire, il n'y a rien de plus direct ou de plus essentiel dans ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux qui les composent, de ceux qui les récitent et de ceux qui les écoutent. Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder?...
Mais tout cela, dites-vous, paraît sur les théâtres comme une faiblesse ; je le veux; mais comme une belle, comme une noble faiblesse, comme la faiblesse des héros et des héroïnes, enfin comme faiblesse si artificieusemen t changée en vertu, qu'on l'estime, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu'elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics, qu'on ne peut souffrir de spectacle où non seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n'anime toute l'action... .
Cette « lettre » finissait par une adjuration pressante et menaçante adressée au P. Caffaro d'avoir à rétracter ses erreurs. La rétractation fut immédiate et piteuse : le pauvre Sicilien, tout étourdi de ce coup de foudre, protesta qu'il n'avait jamais lu une seule pièce u tout entière » de Molière, de Corneille ou de Racine; qu'il avait jugé tous les auteurs dramatiques d'après son ami Boursault; que d'ailleurs il entendait mal le français; et, victorieux, mais désireux de rendre publique la victoire de l'orthodoxie, Bossuet fit de sa lettre développée et légèrement modifiée çà et là, les Maximes et Réflexions sur la comédie *. On y retrouve, mais singulièrement aggravée, l'invective contre Molière, a ce rigoureux censeur des grands canons et des mines et des expressions de nos précieuses », moins rigoureux dans sa morale. On ne lit pas sans malaise des paroles aussi implacables que celles-ci :
Il a fait voir à noire siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien,