I. M '• <!(• Snid.'-iy, fh-nnd f'i/rns, t. III, I. II
aussi doux à ses amis que terrible à l'ennemi. La grande Mademoiselle nous l'a montré dans un de ces moments où le soldai redevient homme, après le sanglant combat du faubourg Saint-Antoine (2 juillet 1652) :
Il était dans un étal pitoyable : il avait deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés; son collet, sa chemise, étaient tout pleins de sang, quoiqu'il n*eût pas été blessé; sa cuirasse était toute pleine de coups, cl il tenait son épéc à la main, ayant perdu le fourreau; il la donna à mon écuyer. Il me dit : « Vous rayes nu homme au désespoir : j'ai perdu tous mes amis ; MM. de Nemours, la Rochefoucauld et Clinchant sont blessés à mort. » Je l'assurai qu'ils étaient tous les trois bien mieux... Gela le réjouit un peu : it était tout à fait affligé, car en entrant il se jeta sur un siège, pleurant et me disant : <( Pardonnes à la douleur ok je suis, » Et aprës cela que Ton dise qu'il n'aime rien ! Pour moi, je l'ai toujours connu tendre pour ce qu'il aime.
Sainte-Beuve est donc un peu sévère quand il écrit : a Le grand Condé n'avait au fond de l'âme rien moins que cette fcon^^ naturelle dont l'a loué Bossuet; mais son grand esprit et son vaillant cœur couvraient bien des choses. » Peut-être Bossuet Ta-t-il attendri; mais il l'avait vu surtout « dans son apothéose de Chantilly », comme M™« de Sévigné*, et il eût dit comme elle : « Il vaut mieux là que tous vos héros d'Homère. » Condé lui était apparu « Avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus,... sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours grand, dans l'action et dans le repos. » Il se souvient que Condé le a ravissait » en lui expliquant et en éclairant par ses souvenirs personnels les Commentaires de César. Dans cette « magnifique et délicieuse demeure», dans ces « jardins enchantés », il avait admiré ce grand génie qui embrassait tout, « l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences », si bien que « tous sortaient plus éclairés d'avec lui »; il avait aimé cette « conversation qui était un charme », parce que Condé « savait parler à chacun selon ses talents », tant de grandeur et tant de simplicité, d'affabilité, de modestie.
Mais surtout il avait assisté à la lente reprise de cette grande âme par la foi qu'il avait quittée. Sur l'incrédulité de Condé, au moins pendant la plus grande partie de sa vie, sur l'incrédulité de son médecin Bourdelot, de tout son entourage, de ses amis les plus intimes, aucun doute ne subsiste. Mais deux de ces amis, la Rochefoucauld et la Palatine, étaient morts en 1680
i. Lettre du 13 novembre 1686.
et en 1084; l'un, qui ne paraît pas s'être converti, mourut du moins assisté par Bossuet, et c'est Bossuet encore qui de la conversion de l'autre avait tiré une leçon si éclatante. Mais ce n'est pas l'oraison funèbre de la PaUline qui détermina la conversion de Condé, car c'est plus de trois mois auparavant, en avril 1685, que Condé fit appeler le P. des Champs, son condisciple et son ami, et qu'il fit publiquement ses pâques. C'est le « sage religieux » dont parle Bossuet, et à qui Condé, « humble chrélien », obéit. « Nul n'a jamais douté de sa bonne foi, » ajoute Bossuet; et il rappelle le mot de Condé mourant : « Je n'ai jamais douté des mystères de la religion, quoi qu'on ait dit. » Mais on avait eu des raisons pour le dire et pour le croire : « Chrétiens, vous l'en devez croire, s'écrie Bossuet; et, dans l'état où il est, il ne doit plus au monde que la vérité. »
11 faut croire que Condé, en le disant, était sincère, mais non pas qu'il a dit la vérité : ce n'est pas de ses doutes seulemenl, c'est (le ses iujpiétés, de ses parodies sacrilèges ou de ses profanations que l'histoire nous a gardé le souvenir. Mais tout disparaît dans le rayonnement de la fin, dans cette mort simple, résolue, paisible, où « un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs, dédaigne ces magnifiques paroles (|iii ne servent qu'à faire connaître sinon un orgueil caché, du moins les elforts d'une àme agitée (jui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c'est (jue de piononcer de pompeuses sentences; et dans la mort, connue dans la vie, la vérité fut toujours toute sa grandeur... Sensible jusqu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donnera la nalure. » M'"° de Sévigné^ qui écrit avant que Bossuet ait parlé, confirme par avance le récit qu'il fait de cette mort doucement héroïque :
Lu leHi<; qu'il a ôcrilo au roi e»t la plus l)elle chose «lu monde, cl le roi s'iiilcrroinpil trois ou (jualre fois par raboiulance d<j ses larmes; c'était un adieu (;l uiu; assurance d'une parfaite lidélilé, demandant un pardon noble des ('^'areuKMils j>ass«''s, ayant (''lé forcé par le malheur des temps; un remerciemcul du n.'lour du priiic(; de Conli, et beaucoup de l>ien de ce prince; ensuile une rcH'oinuiandalion à sa famille d'être unie : il les embrassa tous, et les lit enihrahS(!r devant lui, et prouK'tlre de s'aimer comme frÎTCs; une réconipi'UMî à tous s(;s fjens, demanilanl i)ardon des mauvais exemples; et un chrisli;inisrn<î partout et dans la réc(?plion d<;8 sacrements, qui donne une «onsolalion et une admiration éternelle... Je crois que c'est faire son éloge