Grand Cyrus, tome IX, livre III
plus à combattre qu'un grand corps d'infanterie...» Cyrus «jusques à trois fois » attaque ces fiers ennemis sans pouvoir les^ rompre; puis, voulant « sauver la vie à de si braves gens »^ s'avance pour recevoir Jeur parole : un malentendu amène une nouvelle décharge de leur part, une nouvelle et furieuse attaque des soldats de Cyrus, jusqu'à ce que Cyrus arrête le massacre et que les vaincus, charmés de la clémence du vainqueur, s'amassent en foule autour de lui, déposant leurs armes à sespieds. Cyrus s'agenouille et rend grâce au soleil, dieu des Persans, qui a éclairé sa victoire. Mais quelle comparaison est possible entre cet interminable récit et le récit court, nerveux,, rapide, de Bossuet?
La narration oratoire de Bossuet soutient même avantageusement la comparaison avec la narration historique de Voltaire, qui n'est pas aussi animée et n'est pas plus exacte. Il n'est pas sans intérêt peut-être de considérer ce que peut devenir un même récit en passant d'un orateur chez un historien. Préoccupée avant tout de l'exactitude et de la clarté des faits^ l'histoire ne s'interdit pas tout mérite littéraire dans le récita et nos meilleurs historiens n'ont rien de commun avec de froids annalistes et d'impassibles érudits. Ce mérite pourtant est secondaire à ses yeux; l'essentiel est d'exposer avec force, simplicité, netteté, la suite logique des événements, d'en bien éclairer les causes, les progrès et les résultats. L'historien explique le « pourquoi >> et le « comment» des choses; critique et philosophe, il mêle au récit ses réflexions et ses jugements. Dans une narration oratoire, et surtout dans une oraison funèbre, où doit surtout ressortir le caractère du héros, tout est emporté par un mouvement rapide; faits, réflexions, jugements, tout revêt la forme oratoire, et, à travers des péripéties émouvantes, le drame — car c'en est un — court vers la crise finale. La narration de l'historien est donc avant tout un exposé critique et méthodique, un enchaînement de faits précis sur lesquels l'historien raisonne, ou qu'il se borne à distribuer selon leur importance relative, pour nous permettre d'en embrasser l'ensemble d'un coup d'oeil ; la narration de l'orateur est avant tout une peinture, où l'on réclame non seulement l'exactitude du dessin, mais l'énergie du coloris.
De là vient que les récits de Bossuet et de Voltaire sont si différents de ton et d'allure, bien que le fond en soit le même. Voltaire, qui écrit un récit continu de ces guerres, n'a pas besoin de préparer et d'encadrer le récit particulier de la bataille
<le Rocroy; il se borne à mettre en relief l'héroïque initiative <le Condé, qui livre bataille malgré les ordres timides de la cour, secondés par la circonspection du maréchal de l'IIospital. Bossuet oppose tout d'abord les adversaires : d'un côté, les vieilles bandes wallonnes, italiennes, espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors; de l'autre, des troupes moins fortes, mais qu*anime le besoin pressant de l'État, et que commande « un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux ». informées entre des bois et des marais, les deux armées y vont décider leur querelle, « comme deux braves en champ clos ». Voilà l'exposition du drame.
Dès le début de l'action, le caractère du héros est marqué de traits inoubliables, et l'on sait par cœur le beau passage qui ouvre, pour ainsi dire, le premier acte : « A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il repose le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel, et on sait que le lendemain, h l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. » Observez le même fait raconté à un point de vue et sur un ton différents : o On remarque (|uo le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataillo, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour. combattre. On conte la môme chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans le sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans in(|uiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. » Où Bossuet admire, Voltaire raisonne : c'est qu'il n'a pas l'ambition de nous émouvoir, mais de nous éclairer. De là cette froid(;ur de Diistorien, dont le contraste est si frappant avec renthousiasme de l'orateur.
Le caractère du héros est esquissé déjà; voyons l'esquisse s'élargir et devenir tableau. Un seul trait suffit à Voltaire, mais un trait juste et précis : il caractérise à merveille cette activité exemple de trouble, ce « coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource ». Bossuet nous le montre tantôt étonnant de ses regards étinc(ilanls ceux qui échappaient à ses coups, tantôt calmant les courages émus, et joignant au plaisir de vaincre celui de pardonner. C'est le héros guerrier à la fois et clément, le héros vraiment humain,- et Bossuet ne se contente pas de glorifier sa bravoure ; pour mieux imposer à notre
ORAISOiN FUNÈBRE DU PRINCE DE CONDÉ 15
imagination cette image vivante du jeune vainqueur, il peint l'extérieur aussi bien que l'àme. 11 ne lui donne pas seulement ces yeux fiers et vifs dont tous les contemporains ont remarqué l'éclat singulier, mais aussi cette « haute contenance » que relève la victoire, ces « nouvelles grâces » dont la clémence le pare. C'est un portrait en pied du jeune prince, superbe et doux, tel qu'un Philippe de Champagne eût pu le concevoir. Bossuet n'oublie pas cependant le lieu où il parle et le but qu'il doit poursuivre : orateur chrétien, il doit nous faire admirer et aimer un héros chrétien. Ce prince du sang qu'il vient de nous montrer tour à tour si impétueux et si chevaleresque, si brillant d'une grâce majestueuse, juvénile et virile tout ensemble, modeste après la victoire, fléchit le genou sur le champ de bataille devant le Dieu des armées. Le beau tableau d'histoire s'achève donc en leçon morale.
Bien que la lumière soit concentrée sur la figure de Condé, il n'est pas le seul héros du récit de Bossuet. Le vaincu est digne du vainqueur. Qui ne voit des yeux de l'esprit « cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts, » et au milieu, au-dessus d'elle, « le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime »? Il ne faut pas demander à Voltaire ces images et ces portraits rapides; pourtant il montre fort bien la supériorité de cette infanterie, aussi solide et plus agile, sur la lourde phalange macédonienne. Qui mieux que l'auteur du Discours sur l'histoire universelle connaissait la phalange? Mais la réflexion qui convenait à la narration historique eût arrêté le large courant de la narration oratoire. Voltaire raconte et constate les faits : nous saurions par lui, si nous ne le savions par Bossuet, comment le prince arrêta le carnage et ordonna d'épargner les vaincus qui se jetaient à ses genoux. Mais, comme Bossuet a pris soin d'appeler notre sympathie sur ces « braves gens », sur ces « lions », la clémence de Condé nous cause un double plaisir. Le drame est ainsi complet, et le dénouement fait reffet d'un coup de théâtre, après la péripétie qui semble le rendre impossible, en excitant, par une fatale méprise, la rage du soldat vainqueur.
Il y a plus : le récit de Bossuet est plus exact que celui de
16 COURS DE LITTEUATUHE
Voltaire; car Voltaire ne dit pas qu'il y eut deux parts distinctes dans la bataille, comme le montrent les récits de la Moussaye, de Desormeaur, de M. Cousin et du plus récent historien des Condé, le duc d'Aumale; il nous laisse ignorer que Condé, vainqueur à l'aile droite, dut ensuite se porter au secours de l'aile gauche, « rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux ». Par contre, Bossuet prête à Condé lin regret assez vague de la mort du brave comte de Fuentès; Voltaire lui fait dire « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu ». C'est ainsi que l'historien, sans ambition oratoire (car il est un juge, et non un panégyriste), par un mot, par un trait, par une anecdote, peut, lui aussi, marquer un caractère.
Ce que Voltaire marque avec une admirable netteté, ce sont les conséquences militaires de la victoire, c'est aussi la pari prépondérante qu'y prit Condé : « Le prince gagna la bataille par lui-même. » Sur le premier point, Michelet est de son avis, et va jusqu'à dire : « Cet événement est bien autre chose qu'une bataille, c'est un grand fait social : la cavalerie est l'arme aristocratique, l'infanterie l'arme plébéienne ; l'apparition de l'infanterie est celle du peuple. » Mais il conteste à Condé riioiineur de la victoire, qu'il attribue en partie à Sirot, l'un de ses lieutenants. Si le témoignage de Dossuet était isolé, il pourrait sembler suspect, car c'est un ami qui prononce un éloge. Mais Voltaire, qui résume tous les récits contemporains, est un historien, et l'histoire vient à l'appui du discours. Très différents par la forme, qui varie selon les genres, les deux n'cils sont identiques par le fond.
BosNaiot historien dans le resie de Toraison funèbre* Le parallèle de Tarenne et de Condé*
Une oraison funèbre ne saurait garder longtemps le ton épique. Toutefois, s'il est vrai qu'on chercherait vainement ici un morceau égal au récit de la bataille de Uocroy, on n'en admire pas moins Taisance avec laquelle Bossuet se soutient à ces hauteurs pendant toute cette première partie de son discours, roniine la précision des détails par lesquels tout est caractérisé. La topographie de la bataille de Fribourg est étonnante de relief:
OUAISON FUNÈBliE DU PRINCE DE CONliÉ 17
Ce n'est pas seulement des hommes à combattre : c'est des montagnes inaccessibles ; c'est des ravines et des précipices d'un côté ; c'est, de l'autre, un bois impénétrable, dont le fond est un marais; et, derrière des ruisseaux,, de prodigieux retranchements : c'est partout des forts élevés et des forêts^ abattues, qui traversent des chemins affreux : et au dedans, c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg ;. Merci, qu'on ne vit jamais reculer dans les combats; Merci, que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins,, comme s'il eût assisté à leurs conseils.
Ici encore, les traits matériels ne servent qu'à mieux faireressortir les peintures morales. Le champ clos n'est décrit qufr dans la mesure où la description qi^i en est faite accroît Tintérêt de la lutte engagée entre des advefrsaires dignes l'un de l'autre. Rien ne manque à la précision du tableau, pas même les- « pluies excessives » qui se joignent à « l'effroyable disposition des lieux ». Un peu plus loin, le ton change : c'est que la vie de Condé a ofTert des aspects successifs bien diflférents. Le vainqueur de Rocroy est devenu le prisonnier de Vincenneset du Havre. Peut-on l'oublier, en retraçant sa vie? Mais comment en parler? C'est ici l'endroit « qui fait trembler, que^ tout le monde évite, qui fait qu'pn tire les rideaux, qu'onpasse les éponges », et où Bourdaloue pourtant devait se jeter à corps perdu*. Bossuet n'évite rien, ne tire pas les rideaux, mais aussi ne répand pas une lumière crue sur ces choses dont il voudrait pouvoir se taire éternellement, dont pourtant il faut une fois parler ». C'est Condé lui-même qu'il fera parler, et qui déclarera, « en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu'il en était sorti le plus coupable ». Le plus innocent, c'est peut-être beaucoup dire. Mais il est certain que longtemps Condé n'a pas « songé qu'on pût rien attenter contre l'État ». M°*« de Motteville ne semble pas se tromper quand elle écrit : « Il n'avait pas de penchant à la guerre civile. » Et c'est très sincèrement qu'il disait lui-même : « Je suis d'une naissance à laquelle la conduite des Balafrés ne convient pas. » On peut juger toutefois qu'il y a bien de l'art et un peu trop d'indulgence dans le fameux passage où Bossuet s'efforce de tout compenser et de tout équilibrer dans une harmonie finale :