‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 75 sur 178 · C. de Litt. — Bossuet [Disc, sur Vhist, univ · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Bossuet [Disc, sur Vhist, univ

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mois les lois et les coutumes des Égyptiens, des Assyriens et des Perses, relies des Grecs, celles des Romains, et celles des temps suivants; ce que chaque nation a eu dans les siennes qui ait filé fatal aux autres et à ellem >me, et les exemples <iue leurs progrès ou liîur décadence ont donnf^s aux siècles futurs. Ainsi nous tirons deux fruits de V Histoire universelle : le premier est de faire voir tout ensemble l'autorité et la sainteté de la religion par ha propre stabilité et par sa durée perpétuelle ; le second est que, connaissant (• > qui a causé la ruine de chaque emj)ire, nous pouvons, sur leur exemple, trouver les moyens de soutenir les Etals, si fragiles de leur nature ; san» toutefois oublier que ces soutiens mêmes sont sujets à la loi commune de la mortalité qui est attachée aux choses humaines, et qu'il faut porter plu» lui ut ses espérances.

Le Discours ne fut donc achevé que vers la fin du préceptorat ; encore ne le fut-il que sous sa forme actuelle, car Bossuet n'a pas écrit l'histoire de la France depuis Charlemagne, et il faut assurément le regretter. La première partie du Discours tel que nous l'avons, c'est-à-dire la plus ingrate, est la seule que le dauphin ait d'abord connue et apprise. On dit qu'en 1834 l'Académie française refusa de couronner, sous sa première forme, VEssai sur Tite-Live de Taine, parce qu'on y lisait cette phrase : « Il résumait l'histoire avec un grand sens, et dans un grand style, mdis pour un enfant, et la parcourait à pas ])récipités. »> Ce jugement dédaigneux est-il entièrement juste» appliqué à cotte première partie si rapide, mais si vigoureuse dans sa concision? Il semble qu'il faille un esprit assez mûr déjà ])0ur la saisir et la goûter dans son ensemble. En tout cas^ c'était bien pour cet enfant, un fils de France, non pour la postérité, qu'il écrivait cette œuvre, non pas d'histoire pure, mais d'éducation d'un prince par l'histoire. Dans son Traité de la r>mcnpii>ce7ice, Bossuet censure la vaine curiosité des historiens, du moins de ceux qui ne sont pas avant tout des moralistes :

Ct'll(î cnriosit/- s'éhMul aux siècles passés les plus éloijjnés : et c'est de \h riuo nuii'* vitîiit cfîtlc insatiable avidité de savoir l'histoire. On se transporte m esprit dans hîs cours des anci<Mis rois, dans b^s secrets des anciens peupips : ou 8'iin;if,Miu» entier dans les délibérations du sénat romain, dans le» ooiisciU ainbiliiîux d'un Alcxamlre ou d'un César, dans les jalousies politiques et raftinécs d'un Tibère. Si c'csl pour en tirer tiuclque exempte utile à la rie humaine, à ta t/outie heure; il le faut souffrir «-l iuimucî louer, pourvu qu'oD apporte à celle rerbercbe une certaine sobriété. Mais si c'est, comme on le remarque dans la plup;irl «les curieux, i)our s(î re|)aître Timagination de ce» v.iins objets, (ju'y a-l-li de plus fulib' (jue de se lanf arrêter à ce qui n'est plus, qu(; fie rechercher toutes les folles «pii ont i)assé dans la tête d'un mortel, <Iiio de nippeler avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa cité sainte, C(;s ombr(»s qu'il a dissipées, tout cet attirail de la vanité, qui de lui-mèuie s'est replongé dans le néant d'où il était sorti ?

DISCOUaS SGR L*HISTOIRE UNIVERSELLE a.

Celui qui pensait et disait cela de Thistoire ne saurait êlre \ un historien proprement dit; il ne peut avoir ni concevoir , même la noble curiosité de ceux qui cherchent le vrai pour le vrai. Mais son rôle n'est pas ici de tirer des exemples historiques une leçon générale ; il la lui faut très particulière, et Ton comprendrait mal la nature de ce livre si Ton ne précisait d'abord quel résultat il doit atteindre.

Le Discours est avant tout un ouvrage d'éducation destiné à former l'esprit d'un élève, élève qui sera roi, successeur de rois « toujours orthodoxes » et, de tous les rois, prédits le plus clairement par les prophéties. Il faut lui faire connaître que u la . seule Église catholique remplit tous les siècles précédents par i une suite qui ne peut lui être contestée », et que sa force fait i la force de la monarchie qui a toujours mis sa gloire à la pro- • téger. Quelquefois cette pensée revêt des formes presque naïves : pour ôter au jeune prince toute velléité d'indépendance vis-à-vis de l'Église, son précepteur lui cite les exemples de Saûl, dont la chute est causée par sa présomption à sacrifier sans les prêtres, et d'Osias « frappé de la lèpre et tant de fois repris dans l'Écriture pour avoir en ses derniers jours osé entreprendre sur l'office sacerdotal, et, contre la défense de la loi, avoir lui-même offert de l'encens sur l'autel des parfums »• C'est ce qui explique cette importance donnée, dans la première partie, aux affaires religieuses, alors que certains faits essentiels sont exposés en quelques lignes, surtout ce développement extraordinaire de la seconde partie, la Suite de la religion, la seule vraiment essentielle dans l'esprit de Bossuet, on le voit bien par la conclusion, qui est si bien d'un évêque parlant au fils de Louis XIV. L'ordre dans les conseils du Ciel; l'ordre dans les conseils de la terre; entre le roi du ciel et les rois de la terre, l'Eglise intermédiaire et vraiment souveraine, puisque la puissance royale vient de Dieu, et que l'esprit de Dieu vit dans l'Église, voilà toute la conception.

Cette conception apparaît très clairement dès l'Avant-Propos, qui marque le dessein général de l'ouvrage et sa division en trois parties : « Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils... D'ailleurs, il serait honteux, je ne dis pas à un prince, mais en général à tout honnête homme, d'ignorer le genre humain et les changements mémorables que la suite

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des temps a faits dans le monde. » Le dauphin a lu déjà beaucoup d'histoires anciennes et modernes, surtout Thistoire du peuple de Dieu, « qui fait le fondement de la religion ». Mais elles se confondraient dans son esprit (bien peu capable, on le sait, d'une longue attention), si l'on ne prenait soin de lui représenter « distinctement, mais en raccourci , toute la suite des siècles », qui se développera « en peu d'heures » devant lui. Ce n'est pas seulement la suite des empires qu'on lui fera

I voir, c'est la suite de la religion, car la i^eliyion et le gouver- \\nement politique sont les deux points sur lesquels roulent les cho-

\\.ses humaines. Aussi, ne suffira-t-il pas, pour mettre entre ses mains le fil des affaires de l'univers, de lui faire parcourir, dans une première partie, les époques principales de l'histoire universelle, sans y regarder autre chose que l'ordre des temps; il faudra reprendre en particulier, dans une seconde et une troisième partie, les faits qui éclairent la durée perpétuelle de la religion, et ceux qui découvrent les causes des grands changements arrivés dans les empires. « Vous admirerez la suite des conseils de Dieu dans les affaires de la religion; vous verrez aussi l'enchaînement des affaires humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de prévoyance elles doivent ^»tro gouvernées. »

L'Idée de la Providence avant BoKNuet et dans Bofisnet

Tout cet Avant-Propos, — c'est trop peu dire, — tout ce livre est dominé par une grande idée, celle d'une Providence toujours présente, toujours active, qui gouverne le monde. « Bossuet, a dit M. Hrunolière^ est éminemment le philosophe ouïe théologien de la Providence. Son œuvre entière, vue d'assez haut, n'est (ju'uno apologie de la religion chrétieime par le moyen de la Providonco. » Il osl vrai que roriginalitc de Bossuet, qui met sa gloire à ne ri(;n inventer, consiste surtout à avoir donné plus d'ampleur aux vues de son maître préféré, saint Augustin, à en avoir fait des applications plus diverses, à y avoir savamment ramené la religion chrélienne tout entière. La (Jilé de Dieu, Villeniain l'a très bien vu, est le premier essai du Discours sur l'hi!>loir<: universelle,

1, Eludes criliqiu'H, "j* sérit\

■ Mais pourquoi Bossuet s'est-il attaché à cette doctrine plutôt qu'à toute autre? C'est ce que le même M. Brunetière explique en démontrant que, de tous les dogmes, celui de la Providence était celui qui convenait le mieux à la nature de son génie : « En même temps qu'un dogme et qu'une morale, sa religion était une politique aussi. Ce n'est pas tout pour lui que d'enseigner ou de prêcher les hommes : il se croit également investi du droit, ou chargé de Vobligation de les conduire. Aussi ce qu'il a vu d'abord dans le dogme de la Providence, et ce qu'il s'est (l'abord efforcé d'en bien dégager, c'est l'idée de gouvernement, et, pour user de ses propres expressions, ce sont les « maximes d'État » de la « politique du Ciel »... Les rois sont comme des dieux, et Dieu est le roi des rois. » Évidemment, comme il y avait une affmité secrète entre le pessimisme de Pascal et la sévérité ou la dureté du dogme de la chute, il y en aune entre le dogme de la Providence et le goût comme inné de Bossuet pour la règle, pour l'ordre, pour l'unité. » Gela est si évident même que la philosophie de Bossuet, si l'on accordait qu'il en a une, pourrait être caractérisée ainsi : « L'ordre est la manifestation de Dieu. L'ordre est Dieu lui-même. » Cette conception tout intellectualiste, qui, d'ailleurs, n'est pas particulière à Bossuet, car on la retrouve chez Malebranche, est imposée à l'auteur du Discours par l'esprit d'une époque rationaliste et cartésienne, et par la nature de son propre esprit, autant que par une longue tradition hébraïque et chrétienne.

De môme qu'il y eut dans l'antiquité un peuple à part qui, sous l'inspiration et la conduite de Moïse, garda nette et distincte l'idée d'un Dieu créateur et toujours présent, gouvernant directement le monde, tandis que tous les peuples à l'entour égaraient cette idée, pour eux confuse, dans les nuages de la fantaisie, ou l'étouffaient sous les fantômes de l'imagination et la. noyaient dans le luxe exubérant de la nature, de même Bossuet, entre les modernes, a ressaisi plus qu'aucun cette pensée simple d'ordre, d'autorité, d'unité, de j,'ouvernement continuel de la Providence, et il l'applique à tous sans efforts et comme par une déduction invincible. Bossuet, c'est le génie hébreu, (Hendu, fécondé par le christianisme, et ouvert à toutes les acquisitions de l'intelligence, mais retenant quelque chose de l'interdiction souveraine, et fermant exactement son vaste horizon Ik o'i pour lui finit la lumière. De geste et de ton, il tient d'un Moïse ".

Ce n'est pas le lieu d'examiner par quel intermédiaire cette idée de la Providence fut transmise jusqu'à Bossuet 2. On n'eu

\. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X.

•1. « Celte idée est la première qui ait marqué rhistoire d'un caractère philosophique pur cela qu'elle donnait auv actions humaines une carrière, un enchaî-

citera que quelques-uns parmi les derniers. Dans son Inslitution chrdtienne, Calvin s'élève contre ceux qui prétendent « enclore et limiter dedans l'influence et le cours de la nature » cette Providence « toujours veillante, pleine d'efficace et d'action », qui gouverne sans cesse « tous les gouvernements particuliers ». Au huitième chapitre du Socrate chrétien de Balzac, on lit une page un peu apprêtée, mais forle, sur Attila fléau de Dieu.

Il d(;vait périr, cot homme fatal, il devait périr, dès le premier jour de «a conduite, par une telle ou une telle entreprise; mais Dieu se voulait servir do lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde : la justice de Dieu se voulait venger et avait choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances. La raison concluait qu'il tomb/lt d'abord par les maximes «{u'il a tenues; mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui Ta soutenu. Il a été affermi dans son pouvoir par une force étrangère et qui n'était pas de lui, par une force qui appuie la faiblesse, qui anime la lAcheté, qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence. Il pensait exercer ses passions; il exécutait les arrêts du Ciel... Il est très vrai qu'il y a toujours quelque chose de divin, disons davantage, qu'il n*y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions, cette humeur, cette fièvre chaude de rébellion, celte léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est te poète, et tes hommes ne sont que tes acteurs. Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, «ît c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la i*rovid<;nce a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempél(>, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César; elle peut faire par un enfant, par un nain, ce qu'elle fait par les géants, par les héros... Cette main invisihli;, ce bras qui ne paraît pas, donne les coups que le monde sent; il y a l)i(in je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme ; mais la force (^ui accable est toute de Dieu.

('c n'ost plus un rhéteur chrétien, c'est un croyant passionné, un apolo^Mstft, qui s'écrie dans les Pensées: « Qu'il est beau de voir, par les yeux d(î la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompco et Hérode, af?ir, sans lo savoir, pour la gloire de rKvaiij^'ilc! » Kn ces quelques lignes d'une hrièveté saisis-

nomctit (>t un «'•léinont dn fixité. On on dérouvre les traces dans les éloquentes Mi'ililiilloits (Je saint Augustin. Déjà elh; c^t clairement dévulo|i|)éo par Eusèbe et par Siil|)i((; Sévore ; riuu n'est plus facile (|uc d'en suivre les grossiôros applications d:ln^) toute la suilo du moyen âge, jusqu'à ce (|u'ello vint tomber aux piodl do Bosfsuct. (À)nimeiit il l'a recueillie, on le sait, et par quel art l'histoire du genre humain j <levint uik; sublime épopée qui a son rommonecmcnt, ses péripéties, son unité, son «^ merveilleux, et dont la manirostation du Dieu-Homme est le seul dénouement. » (L\ (JuiNKi, Introduction aux [dri'S sur la philosophie de l'histoire de l'humanité t par Ilcrder, 1827; Lcvrault.)

santé, Pascal, comme Ta dit Sainte-Beuve, ouvrait bien des perspectives que Bossuet devait parcourir et remplir. Mais fautil ajouter, avec Tauteur de Port-Royal^ : « C'était tout un programme que son génie impétueux dut à Tinstant embrasser, comme Tœil d'aigle du grand Gondé parcourait retendue des batailles »? Bossuet avait lu aussi Balzac, comme le prouve récrit adressé au cardinal de Bouillon jeune. Mais il avait Xijl surtout rÉcriture et les Pères. Dès les sermons de la jeunesse, nous Tavons vu 8, les idées qu'il développera dans le Discours lui sont familières. Les deux sermons sur la Providence (1656 et 1661) exposent déjà avec autant de clarté que de force les règles de a cette sublime politique qui régit le monde ». Plus tard, dans certaines oraisons funèbres, comme celle de la reine d'Angleterre, l'idée de la Providence fera si bien le fond du •discours, que tout s'y explique par elle et ne s'explique que par elle. En même temps que le Discours^ sur Vhistoire universelle, Je précepteur du dauphin écrivait pour son royal élève la Poli' tique tirée de VÈcrilure sainte. On y lit des « propositions » <5omme celles-ci : « C'est Dieu qui fait les rois, et qui établit les maisons régnantes. Gomme il donne les royaumes, il les coupe ]^ar la moitié quand il lui plaît... Dieu décide de la fortune des États... Il n'y a point de hasard dans le gouvernement des cho-^ ses humaines, et la fortune n'est qu'un mot qui n'a aucun sens... Comme tout est sagesse dans le monde, rien n'est hasard... Il y a une Providence particulière dans le gouvernement des choses humaines... Les rois doivent plus que les autres s'abandonner à la providence de Dieu. » Politique et Discours sont, au fond, le même livre, et donnent la même leçon, utile à tous les hommes sans doute, mais avant tout aux princes.

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