Voir Tétude sur les Sermons, p. 49 et suivantes
cunc selon sa distance ; ainsi, dans l'ordre des siècles, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste. C'est ce qui s'appelle Époque, (l'un mot grec qui signifie s'arrêter, parce qu'on s'arrête là pour considérer comme d'un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après... » Où Bossuet voit modestement un moyen d'éviter les anachronismes, nous voyons, nous, autre chose. Ce que Bufîon devait faire pour l'histoire naturelle, Bossuet le Taisait un siècle auparavant pour l'histoire politique et religieuse : il plaçait « un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps ». En la divisant, il Téclairait, non seulement parce qu'il allumait des flambeaux — pour parler encore comme Buffon — aux points les plus obscurs de l'espace immense qu'elle embrasse, mais parce qu'il concentrait la lumière sur les grands événements près desquels une foule d'autres n'ont qu'une valeur relative, soit qu'ils préparent les grands, soit qu'ils en découlent; en un mol, parce qu'il donnait à l'histoire sa perspective. Mais cette vue de génie pouvait être gâtée par l'esprit de système, et, d'autre part, la science chronologique de Bossuet, même celle de son temps, n'était pas assez sftre pour que tout danger d'erreur fût écarté. Bien qu'il ait demandé, dit-on, à Henaudot et à Thoynard des rensoignoments chronologiques, bien que le Blseotirs ait mérité l'admiration et les éloges du savant MabillonS les erreurs n'y sont pas rares : en faisant de Sésoslris, par exemple, le vainquour de Boboam, Bossuet commet une confusion de quatre siècles.
Mais, se plaçant h un point de vue tout moral et religieux, instruisant un prince, non un savant, Bossuet s'inquiétait assez peu do ces a cliicaiios de chronologie ». 11 avoue que tel (Mulroil, coliii de Cyrus, est embrouillé, par la difficulté de coiicilior Tliistoire profane avec l'histoire sainte. S'il adopte une chronologie, c'est qu'elle est « plus conforme à l'Écriture», qui a été dictée par lo Saint-Ksprit. « Je ne prétends plus, Moiisei^^nour, dit-il h la fin do la septième époque, vous eml)arrass(M(lans la suite des difficultés de chronologie, qui vous sont très peu nécessaires. » El à la fin de la douzième : « Vous dovez éviler les anachronismes qui brouillent l'ordre des affair<*s, et laisser disputer dos autres entre les savants. » C'est donc do parti pris que, précepteur, Bossuet s'interdit les re-
1. Mai)illon écrit m Magliaborrhi, lo 31 mnrs lOHl, presque aiisflitiM après qn*6UC Itnru II ])i'ctni(^rc édition : « HitMi n'ost plus beau que ce JJiseout's, »
cherches érudites, et que, prêtre, il marche à travers les broussailles de la chronologie rœilfîxé sur TÉcriture qui le guide. Les (( savants » ne trouveront donc pas ici leur compte : ils contesteront jusqu'à la manière dont Bossuet distribue en épo^ ques ce qu'il appelle les âges du monde, et il faut avouer que plus d'une de ces divisions est factice. Mais le lecteur, qui ne se préoccupe pas avant tout d'exactitude, est saisi, entraîné par le mouvement large et continu du développement oratoire, qu'il suit, sans trop d'effort, de la première époque à la douzième.
Première époque : Adam, ou la création. — On n'accepterait pas sans réserve ce que dit Bossuet de Noé, qu'il conserva le» premiers arts appris par les hommes, et venus avec eux de rOrient.
Deuxième époque : Noé, ou le déluge, — Il semble qu'il y ait quelque ressouvenir de Lucrèce dans la manière dont Bossuet montre comment s'établirent les lois et les empires, comment se polirent les mœurs, comment la terre, d'abord forêt immense, fut cultivée, u On s'instruit à prendre certains animaux, à apprivoiser les autres, et à les accoutumer au service. On eut d'abord à combattre les bêtes farouches... Avec les animaux, l'homme sut encore adoucir les fruits et les plantes^ il plia jusqu'aux métaux à son usage, et peu à peu il y fit servir toute la nature. »
Troisième époque : La vocation d'Abraham,ou le commencement du peuple de Dieu et de l^alliance, — Dieu, voyant que les peuples l'oublient et se corrompent, commence à se séparer un peuple élu, et choisit Abraham pour en être la tige.
Quatrième époque : Moïse, ou la loi écrite.
Cinquième époque : La prise de Troie,
Sixième époque : Salomon, ou le temple achevé.
Septième époque : Romulus, ou Rome fondée.
Huitième époque : Cyrus, ou les Juifs rétablis. — La fin de cette époque nous ramène d'Orient en Grèce, puis de la philosophie grecque aux vertus romaines : « Les Romains avaient dans le même temps une autre espèce de philosophie, qui ne consistait point en disputes ni en discours,- mais dans la frugalité, dans la pauvreté, dans les travaux de la vie rustique et dans ceux de la guerre, où ils faisaient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : ce qui les rendit enfin maîtres de l'Italie et de Carlhage. »
Neuvième époque : Scipion, ou Carthage vaincue. — Les arts
<le la Grèce envahissent et efférninent les Romains , qui se contentaient jusque-là de savoir la guerre, la politique et Ta- ^riculture. Leurs conquêtes les enrichissent; leurs dissensions intérieures les affaiblissent : « Le séditieux tribunat de Tibérius (iracchus, un des premiers hommes de Rome, le fit périr : tout le sônal le tua par la main de Scipion Nasica.,, Autant que la face de la république paraissait belle au dehors par les conquêtes, autant était-elle défigurée par l'ambition désordonnée de ses citoyens et par ses guerres intestines. » On observera que lo titre de cette époque, comme il arrive parfois chez Bossuot, répond assez inexactement à ce qu'il contient, car il se termine sur le morceau fameux où est célébrée la grande paix du règne d'Auguste, prélude de la naissance du Christ :
Tout cède h la fortune do C(^sar : Alexandrie lui ouvre ses portes; l'Kfi:ypte devient une province romaine; CléopAtre, (|ui désespère de la pouvoir conserver, se lue elle-même après Antoine ; Uome tond le» bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le litre d'empereur, seul maître de tout l'Kmpire : il dompte vers les Pyrénées les Cantabres et les Asturiens révoltés ; rÉthiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhôt(îs et aux Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre; la Paunonie le reconnaît; la (ter manie le redoute, et le Weser reçoit ses lois : vicl(»ri(.'ux par terre et par mer, il ferme le temple de Janus : tout l'univers ril en paix, et Jèsiis-Clirisl vient au monde.
Dixième dpoque : Naissance de Jésus-Christ. — « Nous voilà enfin arrivés à ces temps, tant désirés par nos pères, de la venue du Messie. » Cette époque s'étend bien au delà de la « naissance de Jésus-Christ », et comprend l'histoire presque cnlière des empereurs romains, surtout au point de vue de leur conduite envers les chrétiens. Aritonin et Marc-Aurèle y sont opposés dans un court et nerveux parallèle, l'anarchie impériahî et militaire y est marquée de quelques traits expressifs : « L'(;inpire, mis à l'encan par l'armée, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché: il lui en cortta la vie... Floricn fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l'empire, encore qu'il les menaçât de les faire vivre dans l'ordre. »
Onzirme époque. : Constantin, ou la paix de VÈyllse. — Cette époque aboutit à la glorification des rois de France, d'abord du fabuleux Pharamond, fils de Marcomir : « La monarchie de Franco, la plus ancienne et la plus noble de loutes celles qui sont au monde, commença sous lui »; puis de Gharlemagne.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE It
Douzième époque : Charlemagne, ou l'établissement du ' nouvel empire, — Le bel éloge de Gharlemagne qui couronne la onzième époque couronne aussi la première partie du Discours, car la douzième époque n'est qu'une conclusion rapide, où Bossuet écarte encore, dédaigneusement, les disputes des chronologistes, mais en. résumant ce qu'il a fait déjà et en annonçant ce qu'il va faire : « Voilà, Monseigneur, les douze époques que j*ai suivies dans cet abrégé. J'ai attaché à chacune d'elles les faits principaux qui en dépendent. Vous pouvez maintenant, sans beaucoup de peine, disposer, selon Tordre des temps, les grands événements de l'histoire ancienne, et les ranger, pour ainsi dire, chacun sous l'étendard... Mais le vrai dessein de cet abrégé n'est pas de vous expliquer l'ordre des temps, quoiqu'il soit absolument nécessaire pour lier toutes les histoires et en montper le rapport. Je vous ai dit, Monseigneur, que mon principal objet est de vous faire considérer, <lans l'ordre des temps, la suite du peuple de Dieu et celle des grands empires. )>
On reste un peu ébloui, élourdi, comme le dauphin devait l'être. Ce mélange perpétuel de l'histoire profane et de l'histoire sacrée, cette disproportion entre les développements, selon qu'ils intéressent plus ou moins le dessein principal, tout religieux, inquiètent çà et là le lecteur. On est surpris, par exemple, de voir si peu de lignes consacrées à un Ljcurgue, et tant de pages consacrées aux petits rois du peuple élu. Mais c'est qu'il est le peuple élu. Au fond, les Époques contiennent en germe la Suite de la religion. Mais, parce que l'histoire y est déjà conçue au point de vue Ihéologique, elle n'en reste pas moins digne d'attention et d'admiration, même. pour l'historien.
Seconde parlie* — La « Suite de la reli^^ion »•
C'est ici qu'est, dans la pensée de Bossuet, le cœur même du livre. L'intérêt s'est déplacé pour nous, et nous allons tout droit aux Empires; mais Bossuet n'est pas pressé d'y arriver, et il ne songe 'nullement à abréger en faveur du lecteur profane les longs détails qu'il croit nous devoir sur les prophéties, 5ur le*: hérésies, sur le dogme. Il entend n'en rien oublier et
n'en rien adoucir, pas même « ces règles terribles de la justice divine par lesquelles la race humaine est maudite dans son origine », Prêtre et précepteur, historien seulement parce qu'il est précepteur et prêtre, s'il ne peut pas el ne veut pas être désintéressé dans l'histoire proprement dite, comment pourrait-il l'être quand il s'agit d'écrire l'histoire sainte et l'histoire ecclésiastique ? Dès le premier chapitre de cette seconde partie, il en marque avec précision le principe et le but : « Que si l'anliquité de la religion lui donne tant d'autorité, >^ sa suite, continuée sans interruption et sans altération durant tant do siècles, et malgré tant d'obstacles survenus, fait voir manifestement que la main de Dieu la soutient. » Et voici la conclusion du chapitre xxvi : « Si l'on considère l'histoire de l'Église, on verra que, toutes les fois qu'une hérésie l'a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en s'étendant au dehors, el en augmentant au dedans la lumière et la piété, pendant qu'on a vu sécher en des coins écartés les branches coupées. Les (ouvres des hommes ont péri malgré l'enfer qui les soutenait; l'œuvre de Dieu a subsisté : l'Église a triomphé de l'idolâtrie ot de toutes les erreurs. »
Surtout il s'applique à faire voir sans interruption « la suite des conseils de Dieu dans la perpétuité de son peuple ». Ce peuple élu, dont l'histoire n'a été qu'esquissée dans la première partie, il remplira toute la seconde, car il est « le seul qui ait connu dès son origine le Dieu créateur du ciel et de la terre, le seul par conséquent qui devait être le dépositaire des secrets divins... Et aujourd'hui encore ce même peuple reste sur la terre pour porter à toutes les nations où il a été dispersé, avec la suite de la religion, les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable. » Cette histoire du peuple de Diou, de sa grandeur et de sa décadence, revêt ici un caractère singulièrement dramatique. C'est avec émotion et majesté que Bossuct retrace l'histoire de sa grandeur : au centre, se dressent les grandes figures de Moïse et de David. La chute <le c<i môme peuple « devait être l'instruction de tout l'univers »; Nahuchodonosor ne fut que l'instrument de la ven- ^'eaiico divine. Mais la Providence divine, qui avait châtié la désobéissance des Juifs, pardoime à leur repentir, et permet ([U(î Jérusalem, « rétablie par un changement merveilleux », voie revenir ses enfants de tous côtés. Toute cette histoire est expliquée et comme illustrée par les prophéties: « Ézéchiel l't Jérémie l'avaient prédit... Zacharie l'avait marqué... Voilà
en quelle manière le peuple de Dieu subsiste toujours parmi tant de changements; et ce peuple, tantôt châtié et tantôt consolé dans ses disgrâces, par les différents traitements quHI reçut selon ses mérites, rend un témoignage public à la Pro« vidence qui régit le monde. » Titus, par exemple, quand il détruit Jérusalem, n'est pas moins envoyé de Dieu que Nabu* chodonosor.
C'est sur le châtiment, perpétué jusqu'à nos jours, du peuple autrefois élu, maintenant réprouvé, que Rossuet insiste avec le plus de complaisance, et Ton peut juger d'abord qu'il y a dans cette complaisance un peu de cruauté. Mais la doctrine que développe ici Rossuet lui est familière depuis le tempsmême de sa jeunesse. A Metz, dans le sermon sur lalionté et la Rigueur de DieUy il employait déjà les citations, les arguments, les expressions mêmes dont il se servira dans cotte parlio du Discours^, Il développe dans ce sermon, avec une aniplour peutêtredémesurée, l'épisode du siège de Jérusalem par les Romains. Mais c'est que cet événement porte en lui une grande leçon :
Gomme donc Dieu avaii résolu que cette vengeance éclatAl par t(»ul l'univers, pour servir à tous les peuples et à tous les ft^es d'un UK^inurlul (éternel, il y voulut employer les premières personnes du monde, Je veux dira lo» Romains, maîtres de la terre et des mers, Vespasian et Tito, que dôj& il Avatl destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont, après tout, autre chose que lus miuiilrtis do ses conseils!
Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement do l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait k son peuple par la bouche de son serviteur Moïse...
O redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que tu frappes t Mats il fallait accomplir la prophétie de mon Maître, qui assure dans mon kfMifiUf « qu'il ne demeurerait pas pierre sur pierre dans l'enceinte d'une si grande ville ». C'est ce que firent les soldats romains , en exécution de» ordrei de Dieu : et Tile, leur capitaine et le fils de leur empereur, apr69 avoir mis fc fln celte fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marque* de la vengeance divine, qu'il avait si évidemment découverte dans la suite de cette guerre, que, quand on le congratulait d'une conquête si glorieuse : a Non, non, disait-il, ce n'est pas moi qui ai dompté les Juifs; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu, qui était irrité contre eux. »
Et Bossuet, dans cette ville où les Juifs étaient si nombreux, s'écrie : « Peuple monstrueux, qui n'a ni feu, ni lieu, sans pays, et de tout pays ; autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde; misérable, sans
1. Voyez Ganlar. Bossuet orateur, I, ii, et Kludes critiques, p, 'i'Ji-ytZ,
être plaint de qui que ce soit ; devenu dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés I » Toutefois il se défend de vouloir insulter à leur infortune, cl il est sincère, sans doute; mais, plus tard, dans le sermon sur la Passion de JésuS'Chrlut, il se laissera entraîner à un mouvement plus vif encore : t< J'entends les Juifs qui crient : « Son sang soit sur « nous et sur nos enfants! » Il y sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée; ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur, se lassant enfin de ses vengeances, se souviendra à la lin des siècles de tes misérables resUîs. » Ces derniers mots font entrevoir aux Juifs un avenir meilleur que le présent. La seconde partie du Discours définit plus clairement cet avenir : « La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs, et il est juste qu'en punition de leur endurcissement, leurs ruines soient dispersées par toute la terre... Mais, comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu*ils ont méconnu, et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race, quoique infidèle, de ce patriarche, il a trouvé un moyen dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple, de conserveries Juifs, hors de leur I)ays et dans leur ruine, plus longtemps môme que les peuples qui les ont vaincus. « 11 nous tient ainsi en attente de ce qu'U vent faire des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. ») Ui>'en fera-t-il donc? Bossuet le sait avec certitude, car les prophéties les plus obscures n'ont pas d'ombres pour lui : « Les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarfir jamais ; mais ils ne i'cvlendront qu'après que VOrient et VOccidrnty c'est-à-dire tout l'univers^ auront été remplis de la crainte et de La connaissance de Dieu. » Jusque-là, les Juifs doivent attendre que le temps marqué parla Providence « pour punir leur ingratitude (;t dompter leur orgueil » soit accompli. Le Messie qu'ils espèrent, ils ne le verront pas, et Bossuet s'égaye d'une do leurs récentes déceptions : « De nos jours un imposteur s'est dit le Christ en Oiioiit; tous les Juifs commençaient à s'attrouper autour (le lui : nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Alleniage et à Mclz, se [)réparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivn;! Ils s'imaginaient déjà (ju'ils allaient devenir les maîtres du monde, <|uand ils appriient (|ue leur Christ s'était fait Turc et avait abandonné la loi de Moïse. » C'est ainsi que Bossuet sourit après avoir tonné. Sa raillerie n'est guère moins implacable que ses invectives. Mais il ne faut pas lui demander de traiter ces choses en philosophe.
Et c'est pourquoi les philosophes, les historiens, ou, tout simplement, les lecteurs sans parti pris, sont plus surpris que convaincus par rintrépidilé avec laquelle Bossuet raisonne, affirme et conclut. Toute cette seconde partie, si longue, si dogmatique, ne passionne plus, lasse parfois ceux qui la lisent; mais on la lit peu. Sans doute, Ernest Renan lui-même nous Ta prouvé, l'histoire du christianisme a besoin d'être éclairée par l'histoire du peuple de Dieu ; mais nous ne croyons plus qu'autour de la seule histoire des Juifs gravitent toutes les histoires de tous les peuples. Et nous ne pouvons plus prendre au sérieux les vues de Bossuet sur le présent et l'avenir de ces mêmes Juifs, que la Providence a d'abord élevés, puis abaissés, en se réservant de les relever dans un nombre indéterminé de siècles. On se tromperait cependant si Ton croyait que cette seconde partie n'a plus rien de vraiment historique. Pour ne citer qu'un exemple, Bossuet, quand il parle des persécutions dirigées contre les chrétiens, explique fort bien pourquoi combattre les dieux de Rome c'était renverser les fondements de l'empire, et pourquoi les chrétiens, ennemis des dieux, furent regardés en même temps comme ennemis de la république, les païens voulant bien adopter, adorer le Dieu des Juifs, mais non pas ce Dieu tout seul. D'ailleurs, quand on parcourt laSuiled'i la religion, on est payé de sa peine par des expressions fortes, qui s'enfoncent dans la mémoire : «Tout était Dieu (en Egypte) excepté Dieu même » ou par des réflexions morales jetées en passant : au chapitre i®"", « sur l'orgueil, source de trouble et de division parmi les hommes ; au chapitre XXVI, sur l'intérêt, w ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines »; ou enfin par des éclairs d'imagination poétique : «Heprésentez-vous le monde encore nouveau, et encore, pour ainsi dire, tout trempé des eaux du déluge^,.. »
La conclusion de toute cette partie est exprimée dans le chapitre xxxi avec la même rigueur systématique, mais aussi avec une grande hauteur dépensée et de style. « Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux! » Après une condamnation dédaigneuse des incrédules, dont l'esprit indocile et vainement curieux ne sait pas ployer sous le joug de l'autorité divine, Bossuet se retourne vers son royal élève, que jamais, d'ailleurs, il n'a perdu tout à fait de vue, et lui marque, respectueusement et impérieusement à la fois, ce qu'il doit retenir d'une démonstration faite pour lui.
1. Dans la Légende des siècles, V. Hugo montre, par une expression toute semblable, la terre « encor mouillée et molle du déluge » {Dooz endormi).
Voilà co que vous apprend la suite de la relif?ion mise en abrégé devant vos youx. Par lo temps elle vous conduit à l'éternité. Vous voyez un ordre constant dans tous les desseins de Dieu, et une marque visible do sa puissance dans la durée perpétuelle de son peuple. Vous reconnaissez que l'Église aune lige toujours subsistante, dont on ne peut se séparer sans se perdre; et que ceux qui, étant unis à celle racine, font des œuvres dignes de leur fol, s'assurent la vie élernelle.
Éludiez donc, Monseigneur, avec une attention particulière celte suite d»î l'Église, qui vous assure si clairement toutes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cotte chaîne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s'élève de soi-même, oÀ ne vient pas en vertu des promesses faites à l'Église dès rorigine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces h rappeler dans celte unité tout ce qui s'en est dévoyé, et k faire écouter l'Église par laquelle le Saint-Esprit prononce ses oracles.
La gloire de vos ancêtres est non seulement de ne l'avoir jamais abandonnée, mais de l'avoir toujours soutenue, et d'avoir mérité par là d'être appelé.-* ses Fils aînés, qui est sans doute le plus glorieux de tous leurs titres.
Tout aboutit donc à la glorification de la maison de France, do Glovis, de Charlemagne, de saint Louis, et, en particulier, de Louis XIV, protecteur de l'Église, terreur de l'impiété et de l'hérésie. L'exemple qu'il a reçu, le dauphin doit le laisser à ses descendants : « Que votre auguste maison, la première en divinité qui soit au monde, soit la première à défendre les droits «le Dieu, et à étendre par tout l'univers le règne de Jésus-Christ, (jui le fait régner avec tant <le gloire. » Ainsi la religion et la politi(]iie, pour le précepteur et pour l'élève, restent jusqu'au bout inséparables.
'l'roiMi<>iiie partie. — Le» « Kiiipirc!^. » — Que cette partie même n*eHt pas purciueiit historique*
« Dans la troisième partie, reprenant h part l'histoire des empires, r.'iuleur montre comment les peuples, causes libres dans le mouvomont de leur activité particulière, mais causes soumises à la direction générale de la cause première, de la cause uiiicuio, qui est Dieu, concourent par leurs vices et par bîurs vertus, par la fondation et par la ruine des États s'élevant sur les ruines les uns des autres, au dévelo])pement et au triomplic (1(5 la religion clirélionno'. » Ainsi, même dans cette dernière i»arli(?, qu'on délacbe souvent du Discours pour la consi-
1, (îrc'-ard, Pri'nis ih' lidi'rutuic ,- Musson,
dérer sous le point de vue historique, Bossuet ne cesse pas de juger à un point de vue tout religieux les grands hommes et les grands événements de l'histoire ancienne. Peut-être donc est-il excessif de dire : « Il traite Thistoire par la raison seule,. 11 ouvre son histoire et il la conclut en chrétien; dans Tinterval le, il se borne à la faire en savant*. » Il est très vrai qu'à y regarder de près, un seul événement ici est expli(|ué par le* desseins de Dieu sur les peuples : c'est la prise de Rome par les barbares. Mais, après tout, que sera la troisième partie tout entière, sinon une contre-partie de la seconde, une forte antithèse entre la « suite » ininterrompue de la religion et les révolutions de ces empires qui, selon une expression familière à Bossuet, tombent avec fraca^les uns sur les autres? Leur chute^ sans doute, est due, au moins en apparence, à des causes secondes qu'il peut être intéressant d'étudier; mais si ces causes secondes sont subordonnées à une cause première qui détermine et presse leur action, c'est un intérêt bien amoindri qu'offre l'histoire à la curiosité du savant désintéressé. Au lieu de s'intéresser au jeu des forces libres qui soutiennent, relèvent ou renversent tel État, il devra se borner à rechercher le principe d'erreur et le germe de décadence que Dieu a mis de toute éternité dans une race pour qu'après avoir fleuri, elle périsse» Tout est admirablement réglé, tout se développe par un enchaînement inexorable, sans que la plus petite place soit faite à ces hasards qui déconcertent parfois les plus savants desseinset rompent le cours logique des destinées. Montesquieu, d'ailleurs, ne sera pas moins fataliste que Bossuet, mais son fatalisme sera tout philosophique et humain. Bossuet, théoricien et théologien de la Providence, ne saurait être fataliste à proprement parler : à ses yeux il y a un être libre, un seul, mais qui est l'être même : cet être supérieur se donne le spectacle de» choses humaines, qu'il dirige à son gré, mais sans paraître toujours les diriger. Et qu'a-t-il besoin de faire entrevoir sa puissante main derrière l'événement le plus mince? Il suffit qu'il donne l'impulsion première et qu'il laisse ensuite les États et les hommes vivre et mourir conformément à certaines «dispositions )) naturelles qu'il leur a données.
Car ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de Tunivers, et qui, toutpuissant par lui-même, a voulu, pour établir l'ordre, que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres ; ce même Dieu a voulu aussi que le
i. Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme.
ijours (les choftes humaines eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévution à laquelle ils étaient destinés; et qu'à lu réserre de certains coups extraordinaires, oit Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de yrand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédents.
Et coinmn dans loutos les affaires il y a ce qui los prépare, ce qui détcrmiue à los eutnjprondre, et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans cha(|ue temps re.<f secrètes dispositions qui ont préparé les ■yrands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver.
Kn elTet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c'est-kdire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut; et // lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un mot, le caractère, tant des ))euple8 dominants en général qu(; d(i8 princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, ({ui, par l'importance du personnage qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont <H>nlri[)ué, en bien ou en mal, au changement des États et à la fortune l)ublique.
On ne saurait sans injustice réclamer de Bossuet une définition plus précise et plus complète de riiisloire. Dans la mesure où il peut être historien, il Test en ce passage, qui fait sa part à l'action même des grands hommes. Il a compris qu'entre cette troisième partie et la précédente, exclusivement religieuse, le lecteur profane pourrait faire quelque diiïérencô, et c'est pourquoi il s'applique, dans les deux premiers chapitres, à relier le plus étroitement qu'il peut la religion et l'histoire, à concilier le déterminisme providentiel avec une certaine liberté de mouvement qu'il laisse aux peuples, sous l'œil et sous la main de Dieu. Dès les premières lignes il a soin de nous en avertir: « ces empires ont pour la plupart une liaison nécessaire avec le peuple de Dieu », qui s'est servi des uns pour le châtier, des autres pour le rétablir. ICn exterminant ce peuple ingrat, les Romains « ont prêté leurs mains, sans y penser, à la vengeance divine »; en persécutant les chrétiens, ils n'ont fait (juc fortifier TÉglise chrétienne, qui leur a pris jusqu'à leur <:apitale. Des ruines mêmes de l'empire romain et de l'invasion (les barbares, l'Église sort triomphante; la Uome païenne, ciiivriM; du sang des maityrs, est pillée et détruite; la Rome cbrétienne adoucit la barbarie des envahisseurs eux-mêmes, dont les rois se font ses protecteurs. « C'est ainsi que les empires du monde ont servi à la religion et à la conservation du penpbî de l)i(Hi... Tous ces grands empires que nous avons vus sur la terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, comme Dieu même l'a déclaré par ses prophètes. »
Il ne reste plus qu'à tirer de ce grand spectacle deux grandes leçons, Tune pour les rois, surtout pour les rois de France, <^eux qui « de tous les rois sont prédits le plus clairement par les prophéties » : c'est que Dieu forme les royaumes pour les donner à qui il lui plcdl et les faire servir à ses desseins ; l'autre, pour tous les hommes. Si ce spectacle apprend aux princes à être attentifs aux ordres de Dieu en rabattant chez eux l'arrogance, t< compagne ordinaire d'une condition si éminente », «lie apprend ,aux hommes en général « que l'inconstance et ragilation est le propre partage des choses humaines ». C'est ainsi que paraissent toujours, même dans l'histoire, le précepteur qui instruit un prince chrétien, et le moraliste qui ne perd pas une occasion de rajeunir, pour le profit de tous, les grands lieux communs de la morale universelle.
La Irolsième partie avant les Romains* — Lacunes et faiblesse relative* — Ég^ypte et Perse Idéales* — La Grèce*
Préoccupé de ces idées, songeant beaucoup moins à vériQer les récits des historiens anciens qu'à en tirer des leçons politiques et morales, Bossuet ne pouvait pas écrire une histoire critique et complète des empires. D'une part, la vraie méthode historique était à peine soupçonnée, au xvn" siècle, par quelques laborieux bénédictins; d'autre part, la matière même de l'histoire n'avait ni l'étendue ni la fermeté que lui ont donnée tant de travaux de l'érudition moderne.
L'extrême Orient n'était connu que par quelques relations à demi fabuleuses : de Bossuet à Voltaire, la Chine se révélera aux Français, et Voltaire, fier de cette science un peu fraîche, reprochera à Bossuet de n'avoir pas parlé des Chinois. L'oubli des Phéniciens est plus grave peut-être, parce que le caractère de la civilisation phénicienne n'était pas entièrement ignoré. Bossuet commence un peu au hasard par les Scythes et les Éthiopiens, sans doute parce qu'il les a trouvés en rapport avec des nations plus fameuses, peut-être aussi parce qu'il cherche, plus ou moins consciemment, un contraste entre ces peuples primitifs et les peuples u policés » vers lesquels il se hâte : « Il n'y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages et
mal cnllivées ; si la nature y commence souvent de beaux sentiments, elle ne les achève jamais. Aussi n'y voyons-nous que peu de choses à apprendre et imiter. N'en parlons pas davantage, et venons aux peuples policés. » Kt il vient aux Égyptiens, les premiers qui aient su les règles du gouvernement et la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux.
De celte nation « grave et sérieuse », faite pour lui plaire, il admire tout, excepté la religion; appuyé suç Diodore, qui n'est pas un guide très sûr, il idéalise les vertus, les lois des Égyptiens, môme celles qui, selon lui, perpétuaient les emplois de père en fils, et il voit dans cette immobilité professionnelle le principe même de la perfection de l'art. Loin de redouter la persévérance dans une tradition plus ou moins routinière, il la glorifie. « Une coutume nouvelle était un prodige en Egypte : tout s'y faisait toujours de môme. » Des cérémonies frappantes servaient à imprimer encore plus profondément dans les esprits les anciennes maximes. Les rois étaient respectés comme des dieux, « mais c'est qu'une coutume ancienne avait tout réglé, et qu'ils no s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres ». Les |)ontires, d'ailleurs, les instruisaient par des discours reli- ^\(iux que Rossuet caractérise comme s'il se souvenait de certains sornions du xvii° siècle. Ils y parlaient « des fautes que les rois pouvaient commettre », mais ils croyaient « que les reproches ne faisaient qu'aigrir leurs esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir dans des louanges conformes aux lois et prononcées ^'ravemcnt devant les dieux ». C'est après leur mort seulement que les rois étaient jugés; ils savaient « que si leur majesté les met au-(kii!ius des jugements humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes ». On croirait lire la Volituixie tirée de l'Écriture sainte.
On scint qu'ici Rossuot s'attarde avec complaisance non seulement pour moraliser, mais pour peindre : le tableau des inorulalions (lu Nil, s'il a moins de naïveté, n'a pas un relief moins pittoresque qu'une page d'Hérodote. L'art égyptien lui inspire le respect : c'est que « l'Egypte visait au grand, et voulait frap|)er les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la Justesse des proportions », et cette « hardiesse réglée » [)laisail tout à la fois h l'imagination et h la raison de Bossuet. Il décrit avoc admiration le temple de Karnak et les Pyramides; il a lu et cite le voyageur Thévenot; il fait appel h la noble
curiosité de Louis XIV et forme le vœu, réalisé par le général Bonaparte, de l'envoi d'une mission française qui explore « les beautés que la Thébaï Je renferme dans ses déserts ». Chemin faisant, il entrevoit la théorie de Tinfluence des climats, à laquelle Montesquieu attachera son nom : « La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants... L'air du pays inspirait la frugalité. » Il est possible que cela soit déjà dans Hérodote; mais Bossuet y a mis sa marque. Bossuet seul pouvait écrire : « Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des tombeaux; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre... Ce grand empire ne dura guère. H faut périr par quelque endroit. » Après cela, on peut avouer que Bossuet, venant avant Champollion, ne connaissait pas la chronologie des dynasties égyptiennes et qu'il a tort de refuser « une longue suite » à l'empire qui a le plus duré. Toute cette histoire a été renouvelée depuis; mais, si vieillie qu'elle paraisse chez Bossuet, elle" garde encore grand air.
Pour la même raison, ce qu'il dit des Assyriens est bien superficiel et parfois inexact, surtout en ce qui touche leur civilisation : nos pères eux-mêmes n'en savaient guère plus que lui. Xénophon, moraliste et romancier, lui présentait les Perses sous un jour trop séduisant pour qu'il ne fût pas tenté de leur demander encore des leçons. Mais il discerne les défauts de la race, et l'on aime à voir le précepteur du dauphin écrire : « Le respect qu'on inspirait aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale, allait jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêlaient de l'adoration, et paraissaient plutôt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'était l'esprit des Orientaux; et peut-être que le naturel vif et violent de ces peuples demandait un gouvernement plus ferme et plus absolu. )> Réduisez en formule cette observation jetée en passant, cette question posée, vous aurez déjà du Montesquieu, et Montesquieu n'eût pas expliqué mieux que Bossuet pourquoi ce corps immense, mais confus, de l'armée perse, surchargé d'une multitude de personnes inutiles et traînant à sa suite tous les objets nécessaires à une vie de luxe et de plaisir, ne pouvait se mouvoir de concert, tandis que les armées de la Grèce, « médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf», souples aux ordres des chefs, semblaient n'avoir qu'une même âme.
Par une progression raisonnée et suivie, Bossuet 8*élève de plus en plus vers les nations qui représentent une sorte d'idéal relatif, si Ton peut ainsi parler, de l'humanité civilisée dans les einps aticiens. Les orages de la liberté grecque semblent devoir lui inspirer quelque délîance. Mais son esprit est assez large pour comprendre môme ce qu'il n'aime pas; bien plus, pour l'aimer à force de le comprendre.
L'idée de liberté, qu'um telle conduite inspirait, était admirable. Car la liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'cslk-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouroir parmi eux. Les magistrats, redoutés durantle temps de leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La loi était regardée comme la maîtresse; c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.
Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses^ Enfin la Gn^ce en était charmée et préférait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoique en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien était que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils le condui- Hîiienl en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.
Non seulement il est capable de pénétrer le génie grec, mais il en saisit et il en marque los diverses nuances : c'est ainsi qu'il oppose, dans un court parallèle, la vie libre et vive d'Athènes à la vi(; réglée et laborieuse de Lacédémone. Il semble que Lacé- (lémoîie devrait lui plaire davantage; mais il sent ce qu'a d'ex- (liila le naturel des Athéniens : « 11 n'y avait rien de plus délicieujn à voir qno leur ville, où les fêtes et les jeux étaient perpétuels, où l'cispiit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles. » Ici Hossuet rappelle Platon et annoncA) Fénelon. Quelques pages plus loin, par un contraste qui n'a rien de heurté, c'est le moraliste chrétien qui, après avoir iiacé un Ix^au tableau des conquêtes et de la mort prématurée (rAlexaiidre, aboutit h cette conclusion inattendue sur le néant des conquêtes, laissée au fils d'un roi conquérant :
Qiini iju'il (Ml suit, nous voyons, par son exemi)le, qu'outre les fautes que l(î3 hMiniiK's pDiirniient corrij^er, c'c^l-à-dire celles qu'ils font par emportement ou par i^Mioraiice, il y a un fail)Ie iirémédiable inséparablement aUaché aux dcs-^eiiis liiiinains; et c'est la morlalilé. Tout piîut tomber en un moment par cri ciiilroil-là ; ce (jui nous force d'avout^r (jue comme le vice le plus inhérent, si ji' puis parler de la sorte, el le j»lus inséparable des choses humaines, (•'es! l(!ur pi'opi-e caducité, celui qui sait cous<»rver et affermir un État a trouvé mi plus haut point de sagesse (|ue celui <jui sait conquérir el gagner des halailles.
Voilà l'essentiel pour Bossuet : la leçon morale, politique, religieuse, à tirer des faits historiques. Userait assez peu sensible, j'imagine, au reproche qu'on lui adresse aujourd'hui d'avoir négligé de parler de la civilisation, de Tindustrie et des arts de^ la Grèce. Il semble pourtant que ces connaissances entrent assez: naturellement dans le plan d'une éducation libérale.
L'empire romain $ Polybe» Maeliiavei» Saint-ÉvremoncI
et Boasnet.
« Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a engloutr tous les empires de l'univers, d'où sont sortis les plus grands^ royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connaître que tous les autres empires. » La vivacité à la fois et la solennité de ce début marquent assez et combien Bossuet est impatient d'arriver à cet empire « grand » entre tous, et pour quel motif, y étant arrivé, il croira devoir s'y reposer plus longuement qu'ailleurs. Épris de grandeur, et de grandeur raisonnable, admirant avant tout Tordre et la suite dans les desseins qui conduisent les États, Bossuet ne cache pas sa préférence pour ce peuple, « de tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes », et pour cette politique «la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais ». Et il veut que nous admirions avec lui cette ville si grande jusqu'en ses commencements; ces citoyens si jaloux de leur liberté et si soumis pourtant à la puissance légitime des magistrats; ce sénat dépositaire et défenseur des anciennes maximes, augustecompagnie qui « n'inspirait rien que de grand au peuple romain » ; ces sentiments forts et ces nobles impressions qui, par une contagion insensible, passaient de l'un à l'autre, cette tradition des ancêtres fertile en beaux exemples, ce « tempérament » de nation fécond en héros.
Avant Bossuet, plus d'un grand écrivain avait traité l'histoire de Rome, mais en se plaçant à des points de vue assez divers. Polybe, ce Grec vaincu et moralement conquis, s'était proposé de montrer par quels moyens et par quelle sorte de gouvernement il avait pu se faire que les Romains fussent devenus maîtres de presque toute la terre.
Oulrc los évéuomcnts, il faut considérer quelle a été la conduite des Hoiiiaiiis, comment ils ont gouvorné Tunivers, les différents sentiments qu'on a l'us pour ceux qui étaient k la tête des affaires, les penchants et les inclinalions dominantes dos particuliers, tant dans le foyer domestique que par rapport au ^gouvernement. Par ce moyen notre 8i(>cle connaîtra ni Ton doit se soustraire à la domination romaine ou s'y soumettre; et les siècles à venir jn<,'eronl si elle était digne de louange ou de birime.
Il croyait que l'iiistoneii doit moins s'appliquer au récit des actions mômes qu'à ce qui s'est fait auparavant, en môme temps et après, c'est-à-dire à la recherche des causes et des résultats, ('omme devait le faire Hossuet, il entreprend d'étudier en général et de haut l'ensemble des événements, et d'écrire ce qu'il appelle une « pragraatie», explication historique et philosophique des faits. « Le profit des histoires particulières, dit-il, est peu de chose auprès de l'instruction solide qui se retire de l'histoire générale. C'est l'enchaînement de l'ensemble, ce sont les relations des parties étudiées tour à tour dans leurs différences et dans leurs ressemblances, qui peuvent seuls donner, à qui sait les étudier, à la fois tout le profit et tout le plaisir dont riiistoire est capable. » 11 n'est pas étonnant que Bossuet ait choisi pour guide l'homme qui voyait dans l'histoire la préparation la plus sérieuse à l'art du gouvernement, qui analysait les éléments dont se compose la constitution romaine et en admirait l'harmonieux équilibre, qui, enhn, mettait en relief comme malgré lui les vertus des Romains, l'habileté de leur politique extérieure ; à l'intérieur, l'inébranlable fermeté de leur <liscipline. Polybe déjà voyait dans l'histoire une suite logique et nécessaire d'événements qui sortent les uns des autres; des faits étudiés et comparés il déduisait une loi, et Bossuet a plaisir à conclure comme lui : Polybe, par exemple, a démontré <iu*à ronsidérer seulement la nature des armées romaines et <le (U'll(3s des Macédoniens, les dernières ne pouvaient manquer d'(''l,re ])attues à la longue. « Concluez donc avec Polybe qu'il l'alliiil (jue la plialan^'e lui cédât, et que la Macédoine fût vaiuriio... Polybe a tiès ])ien conclu que Carlhage devait, à la fin, ()])«';ir à Uorne, par la seule nature des deux républiques. » Ces roiinuhîs décisives semblent laites pour le génie d'un homme <jui aime à aflirmer avec autorité.
Lcîs Latins ne i)ouvaient se désintéresser de leur propre ^luire. Le nionunient élevé par Tite-Live a, sur certains points, j)liis (Téelat (jue de solidité. Surtout orateur et moraliste, Tite- Live a été aussi une des sources où Bossuet a le plus volontiers
puisé ; il le suit même de trop près pour ce qui concerne les origines de Rome. G*esl le même historien qui, au xvi« siècle, fournit à Machiavel le point de départ de ses Discours sur la première Décade de Tite-Live. « J'ai tâché, dit Machiavel dans une lettre d'envoi, d'y renfermer tout ce qu'une longue expé- ^^^ rience et une recherche assidue ont pu m'appreiidre en poli- ^ tique. » C'est donc un livre d'expérience, et la méthode en est ^^t^ aussi tout expérimentale. Derrière la Rome antique, on voit Isouvent apparaître la Rome du xvi" siècle : par exemple, Ma- / chiavel prouve ïutilitéde la religion romaine, mais c'est l'occa- / sion qu'il saisit pour s'attaquer à la religion telle que les papes! l'ont faite. Dissertations et satires, exemples et maximes, sav succèdent un peu au hasard; mais dans ce livre, qui n'est pas composé, on trouve des chapitres d'un réel intérêt : Lequel a le plus contribué à la grandeur de l'empire romainj de la vertu ou de la fortune. C'est la question que Polybe s'était déjà posée; c'est celle que Bossuet se pose à peine, car il l'admet comme résolue au profit de la vertu romaine. Il est supertlu de dire que, pour l'élévation morale, aucune comparaison n'est possible entre les Discours de Machiavel et le Discours de Bossuet : la « vertu » que Machiavel reconnaît aux Romains, c'est une habileté politique qui n'est pas toujours compatible avec la droiture. Mais, dans le détail, Machiavel voit juste, sur la constitution de Rome, sur ses armées de citoyens, sur sa conduite envers les peuples vaincus, sur les causes mêmes de sa décadence, qu'il attribue aux discordes civiles et à la trop longue prorogation des commandements militaires.
En France, après le vieux Garnier, avant le grand Corneille, c'est Balzac qui mit à la mode les Romains, ou plutôt « le Romain», type idéalisé de majesté un peu solennelle : les dissertar lions « politiques » qu'il adressait à la marquise de Rambouillet manquent souvent de naturel, mais non toujours de vérité; il y a de la grandeur dans Vidée qu'il se fait du citoyen et du magistrat romains. Mais la première étude précise qu'on trouve dans notre langue sur ce sujet, ce sont les Réfleanons sur les divers g Mes du peuple romain dans les différents temps de la République, par Saint-Évremoiid, exilé alors en Angleterre (1663). Sept chapitres, de la guerre de Jugurlha à la fin des guerres civiles, confiés au poète Waller pendant un séjour de Saint- Evremond en Hollande, ont été perdus dans la confusion que causa une terrible épidémie. On peut juger de ce qu'ils étaient d'après ce qui nous reste. Grand seigneur sceptique. Saint-
2i> COURS DE LITTÉRATURE
Kvremond prend le ton de rironie dédaigneuse dès le premier cliapitre, De l'origmi fabuleuse des Romains et de leur génie sous les premiers rois.
Je hais lo8 admirations fondées sur des contes ou établies par l'erreur des faux jiifçeinents. Il y a tant de choses vraies h. admirer chez les Ko malus, que c'iîst leur faire tort que de les vouloir favoriser par des fables, l.eur ôter toute vaiiKî recominandalion, c'est les servir. Dans ce dessein, il m'a pris envie de \06 considérer par eux-mêmes, sans aucun assujettissement à de folles opinions, laissées et reçues.
C(i ton, il le gardera d'un bout à l'autre de son étude. Il accorde; aux Uomains un grand courage, une grande autorité de mœurs, un grand amour de la patrie. Mais il nous met en garde contre une admiration excessive : « Ceux qui ont eu à se plaindre de leur siècle ont donné mille louanges à l'antiquité dont ils n'avaient rien à souffrir, et ceux dont le chagrin trouve à redire à tout ce qu'on voit ont fait valoir, par fantaisie, ce qu'on ne voyait plus. » Les Romains avaient, sans doute, une vertu sévère, mais éloignée de la politesse et de l'agrément. Ils savaient être pauvres; mais le moyen de leur en faire un mérite, alors que cette pauvreté était honorée de tous et récompensée? Cependant, quand il en vient à la lutte de Home ot de Carthage, Saint-Évremond renonce au persiflage. <( Pour voir la républiepie dans toute l'étendue de sa vertu, il faut la considérer dans la seconde guerre de Carthage. » Son admiration pour l'héroïsme des Uomains au lendemain de Cannes ne l'empcche pas d'admirer la hauteur d'âme d'Annibal. Il établit entre les deux cités rivales, entre leurs constitutions et leurs armées, un parallèle qui n'est pas trop indigne d'être comparé à celui de Bossuet, et (|ue couronne cette conclusion : « Toutes ces choses considérées, il ne faut pas s'étonner que les Romains soicmt demeurés victorieux, car ils avaient les qualités piinci[).'iles qui rendent un peui)le maître de l'autre. » Mais, si le fond est raisoimahle, combien ce style, d'une élégance un ])eu molle, j)àlit à coté de la brièveté impérieuse de Bossuet)
Celui-ci éLjiit par nature plus romain et moins grec que Fénelon. La majesté et même la pomj)e romaine, cette aspiration constante vers la grandeur etv(îrs l'unité, ne pouvaient le laisser indi lièrent. Au livre X de la Politique tirée de l* Écriture s(iinl'\ il observe, comme dans le l)iscou?'s, que le Saint-Es- ])rit lui-nn*me, dans le livre des Ma':chabf!es, n'a pas craint de louer la sagesse romaine, parce qu'elle avançait et alTermissait
ses conquêtes plutôt par conseil et par patience que par la force des armes; parce que Tamitié des Romains était sûre;, parce qu'ils ne soumettaient les pays que de proche en proche; parce qu'ils étaient uniquement altenlifs à la pairie et au bien commun; enfin, parce qu'au milieu de tant de grandeurs ils gardaient Tégaiité et la modestie convenables à un état populaire, et obéissaient aux magistrats annuels avec autant de soumission et de ponctualité qu'on eût fait dans les monarchies les plus absolues, u II ne reste plus qu'à remarquer, ajoute Bossuet, que quand ce bel ordre changea, le peuple romain vit tomber sa majesté et sa puissance. » C'est presque toute la troisième partie qui est là comme en germe. Dès le début de cette partie, en eflfet, Bossuet rappelle que, dans la première, il a déjà retracé la longue et mémorable histoire du peuple romain : il ne se propose ici que de faire comprendre « les causes de l'élévation de Rome et celle des grands changements qui sont arrivés dans son état », c'est-à-dire les causes et les degrés successifs de sa grandeur, puis de sa décadence.
Si l'on voulait comparer ici Bossuet à Montesquieu*, il serait aisé de reprendre et de suivre ces deux divisions que luimême, plus ou moins librement, a suivies, et qui, on ne Ta pas assez remarqué, forment, avant Montesquieu, non pas des « considérations », mais un « discours » suivi sur la grandeur et la décadence des Romains. Nous nous bornerons à noter que Bossuet, moins systématiquement optimiste qu'on ne Ta dit souvent, sait discerner les petitesses jusqu'au sein de la grandeur, et que le succès fmal ne l'empêchait pas de voir l'injustice des moyens employés.
Que si les Romains s'étaient servis de ces grandes qualités politiques et militaires seulement pour conserver leur Etat en paix ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisaient le semblant, il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédût, et ne prétendirent k rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins et ensuite tout l'univers sous leurs lois.
Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés, les unir entre eux, jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entreprises.
Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrès de leurs voisins : curieux surtout, ou de diviser ou de contre-balancer par quelque autre endroit les puissances qui devenaient de trop grands obstacles à leurs conquêtes...
1. Voir cette comparaison dans l'étude consacrée à Montesquieu.
28 COURS DE LlTTÉllATUHE
Au reste, leurs injusllcos étaient d'autant plus dangereuses, qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité, et qu'ils mettaient sous ht joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.
Ajoutons encore qu'ils étaient cruels à ceux qui leur résistaient : aulr<; qualité assez naturelle aux conquérants, qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix? et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhumaines? Les Romains, pour répandre partout la terreur, affectaient de laisser dans les villes prises des spectacles terribles de crua.ité, et de paraître impitoyables à qui attendait la force, sans même épargner les rois, qu'ils faisaient mourir inhumainement, après les avoir menés en triomphe chargé» de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves.
Mais s'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, Us gouvernaient avec équité les nations subjuguées.
L'admiration se limite de reprendre ses droits; mais la criti- <Iiie a été sévère. De même on a dit, non sans raison, que Bossuet, plus porté à considérer les choses sous l'aspect de la grandeur et du succès, se détourne de la décadence, où tout est bas et obscur. Ki il est vrai qu'il n'y attache pas, comme Montesquieu, un long et triste regard. Mais il a indiqué avec netteté certaines dus causes de la décadence, sinon toutes.
Rome victorieuse s'étend prodigieusement, durant deux cents ans, par iiK'r pl par terre, et réduit tout. l'univers sous sa puissance.
Kn ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les charges, dont la dignité îiu.ssi bien qu(; le profit s'augmentait avec l'empire, furent briguées avec fureur. Les prélendanls ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peuple, et la concorde des ordres, enlrctr'nue par l'oocupation des guerres puniques, se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses propositions furent U". commencement de toutes les guerres civiles.
Alors ou commença h. porter des armes, et h agir par la force ouverte flan^ les îissemblées du p(Miple romain, où cha'!un auparavant voulait l'emporter |iar les seuhîs voies légitimes, et avec la liberté des opinions.
L.i sag(î conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les
lllouill(Mi(!S.
Marins, plébéien, jrr.md homme de guerre, avec son éloquence militaire et se< iiaraugues si-dUleuses, où il iw. cessait d'attaquer l'orgueil <le la noblesse, léveilla la jalon^it? du peuple, (ît s'ébîva par ce moyeu aux plus grands honneurs.
Syll.i, naliicifii, se mil à la l'-l" du parti contraire et devint l'objet de la jalousie (l(; Marins,
Les i)ri;,'ues t'A la corruption peuvent loul dans Uome. L'a!nt)ur de la patrie cl le icspeot (les lois s'y éleinl.
Tour coinbb; dr; lualhtMirs, les guerres d'Asie apprennent le luxe aux Romains, et augui(;nl(MJt l'avarlcfî.
Kn ce t(;rnps, les généraux commencèrcMil ii s'alta''her leurs soldats, qui ne re;;ar(lai(Mil eu eux juscju'alors qur» le caractère dt» Taulorité publique.
Oïl (lirait, il est vrai, que Bossuet se sent mal à Taise sur ce
terrain, et qu'il a Mte de le quitter; ce n'est plus l'ample période qui semble se modeler sur l'amplitude même de l'empire; c'est une phrase hachée, c'est presque déjà celle de Montesquieu dans les Considérations. C'était celle des Époques, dont le chapitre vu semble détaché. Bossuet y présente « ramassés ensemble, pour une plus grande facilité », un certain nombre d'événements principaux, qui ont, selon lui, une liaison manifeste, bien qu'arrivés en des temps assez éloignés. Cette liaison, toutefois, il la voit et la fait voir avec moins de netteté et de force que ne fera Montesquieu, plus profond politique; ainsi, sur les discordes civiles, dont Bossuet, cet ami passionné de l'ordre, exagère l'action funeste, sur la façon dont elles auraient conduit les Romains au despotisme militaire, Montesquieu pense tout autrement, et il semble bien que c'est Montesquieu qui a raison. Aussi le résumé que donne Bossuet des causes de l'élévation et de la chute de Rome est-il incomplet ou même inexact en ce qui concerne la chute. Bossuet accumule ensuite, il est vrai, des causes particulières dont l'analyse fait assurément grand honneur à la pénétration de son esprit; mais il conclut en déclarant que la vraie racine du mal est la jalousie qui sépare les deux ordres, et cette cause n'est peut-être pas si « universelle » qu'il le croit.
Conclusion tonte rellglense* — Jug^ement d'ensemble
sur le « Discours »•
Quand on lit, dans le Discours, ces derniers chapitres de la dernière partie, et qu'on oublie le reste du livre, on croit souvent être en face d'une véritable histoire, au moins d'une histoire morale, de l'empire et surtout du génie romain. A la vérité, on s'aperçoit bien çà et là que, même considérée comme histoire morale, elle n'est pas exempte de parti pris. Quand Bossuet admire, il n'admire pas à demi. On l'avait remarqué déjà pour l'Egypte, on peut le remarquer, à plus forte raison, pour Rome. Nous ne parlons pas de ce qui concerne les origines de la ville et du sénat, la prétendue liberté dont le peuple jouissait sous les rois, le prétendu dessein formé par Servius Tullius de réduire Rome en république, les antiques légendes des Scévola et des Codés. Saint-Évremond lui-même, après
;iO COURS DE LITTÉRATURE
avoir manifesté un beau mépris pour ces fables, s'était empressé de les reproduire. Mais le rôle et la politique du sénat à l'intérieur, et surtout envers les peuples étrangers, ont été vus d'un œil bien complaisant, malgré des réserves insuffisantes. Cependant, tout est si bien lié, si vraisemblable, l'ensemble a tant de grandeur et d'unité, qu'on ne s'arrête pas aux erreurs de détail. Quelques traits grossis ou trop atténués n'empêchent pas le portrait d'être vrai et vivant.
Mais Rossuet n'a pas voulu être lu comme on lit un historien désintéressé. Presque à chaque page, il nous fait sentir que s'il consont (jue son livre soit utih; à tous, comme Louis XIV l'avait désiré, il entend qu'a\ant tout ses leçons soient utiles à son royal élève. Au moment où nous avons l'illusion qu'il travaille à se faire comprendre de nous, nous sommes désabusés par un mot direct et personnel : « Vous avez souvent remarqué vous-môme dans les Commentaires de César... 11 y a plaisir. Monseigneur, à vous parler de ces choses, dont vous êtes si bien instruit par d'excellents maîtres, et que vous voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le Grand, d'une manière si admirable, que je ne sais si la milice romaine a jamais rien eu de plus beau... Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françaises... » C'est l'homme du xvijo siècle qui attaque « les maximes du faux honneur qui ont fait périr tant de monde parmi nous », et qui vante au contraire l'honneur vrai, la généreuse fierté de la noblesse française. C'est le prêtre qui, à propos de la « sainte » institution des féciaux, fait honte de leur dureté aux chrétiens « à qui un Dieu wiiinx au monde pour pacifier toutes choses n'a pu inspirer la charité et la paix ». Kiifin, comme si les premiers chapitres de cette troisième partie ne nous avaient pas suffisamment avertis de ses intentions, il couronne son œuvre par un dernier chapitre intitulé : Conclusion de tout le discours précédent, où l'on montre qu'il faut tout rapporter à une Providence,
. M.'iis soiivcncz-vous, Moiisci^^'iioup, que co lonj; enchaînement des caupos pjirticuli/'n;.'*, qui font v[ (h'fnnl los empires, d<'pen<l (tes ordres secrets de la divine I*r()vi<ieii(:e. l)i(;u lieiil du haut den cieux it.'s rênes de tous les royaumes ; il a tous 1(;< Cd'urs en sa main : tanlôt il n>tient les passions; tantôt il four iMClie la bridi*, <'l par là il n-muc» tout le genre humain. Veul-il faire des (•onquéranls, il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Vtîut-il faire des législateurs, il leur '•n\oi('son <'sprit de sagesse? et d(î prévoyance; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements d(î la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujtiurs courte par qu<d(iue endroit; II réclairo,
il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même ; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège...
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un mûme ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières...
C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-1<\ seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.
Principes et conclusions se rejoignent, et l'on ne s'étonne pas que Bossuet se répète, car il ne croit pas qu'on puisse jamais trop appuyer sur la vérité fondamentale entre toutes. Ainsi, en voyant les empires tomber presque tous d'eux-mêmes et la religion se soutenir par sa propre force, le dauphin connaîtra « quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance. » Ici, c*est encore au dauphin que s'adresse Bossuet, mais il fait en sorte que la leçon qu'il lui laisse s'étende à tous les hommes.
Avec ses lacunes et ses erreurs, avec son parti pris que l'auteur lui-même proclame, le Discours ne saurait satisfaire l'esprit plus indépendant et plus critique du lecteur moderne. Mais il est de ceux dont il ne faut parler qu'avec respect. Voltaire, qui en avait parlé ainsi dans son Siècle de Louis XIV, a écrit ailleurs : « Son histoire particulière de trois ou quatre nations, qu'il appelle universelle, est d'un génie plein d'imagination. Il a fait ce qu'il a pu pour donner quelque éclat à ce malheureux petit peuple juif, le plus sot et le plus misérable de tous les peuples*. » Bossuet a exagéré peut-être l'importance de ce peuple; mais Voltaire certainement la restreint à l'excès. Il est curieux de noter que des catholiques mêmes ont fait à Bossuet ce même reproche. Dans son livre Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, Montalembert regrette qu'en traçant pour un prince chrétien les droits et les devoirs de la politique, il les ait empruntés exclusivement à l'histoire du peuple juif : « comme si l'histoire de
1, Lettre à Burigny, 12 septembre 1761.
cette nation, sur laquelle Dieu s'était réservé une action directe et visible par les prophéties et les miracles, qui fut toujours rebelle h sa loi, dont l'existence politique précède la venue de Notre-Sei^neur, devait être le seul que pussent invoquer des peuples catholiques ayant l'Église pour guide immortel et le Calvaire pour point de départ. » Un homme, de nos jours, arelevé le peuple juif de ces mépris diversement intéressés; mais celui-là môme qui consacrait une partie de sa vie à écrire Thistoire du peuple d'Israr;l, Ernest Renan, n'a pas épargné les ironies à l'ouvrage de Bossuet : « \,' Histoire universelle de Bossuet, s'écrie-t-il, n'a plus, dans l'état actuel des études historitjues, aucune partie qui tienne debout. Mais le livre est classique : tant pis pour l'histoire I Mommsen aura beau faire, il n'aura pas raison de ce beau style et de ces habitudes enracinées*. » Ce jugement est dur : si Bossuet est souvent plus orateur qu'historien, plus théologien que philosophe, le Discours n'en est pas moins, comme l'a justement affirmé Auguste Comte, le premier effort qui ait été tenté pour introduire une suite logique dans les faits historiques, et c'est pour cela qu'on peut dégager de son livre, sinon une philosophie universellement accoplable, du moins une certaine philosophie de Thistoiro, qui a sa grandeur.
N(» cherchons donc pas et ne vantons pas seulement dans le hiscowH les mérites de l'orateur et de l'écrivain. Nous en trouverions, certes, qui sont uniques. Cette admirable harmonie du plan, cet enchaînement ininterrompu, tantôt déclaré, tantôt secret, toujours suivi; cette rigueur du raisonnement et cette [)oésie du style, ces traits soudains qui éclatent dans l'ampleur (lu (lévr'lopponient, ces réllexions morales qui fleurissent du sujot inènKî, et de la destinée des peuples nous ramènent à la desliiiéo de l'homme ; ce large courant de la parole qui entraîne mAnie c(;ux qui voudraient résister, tout cela, c'est Bossuet, et ce n'(;st que lui. A ne considérer que le style, combien de contrast<îs! Ici, avec une énergie prestjue réaliste, Bossuet s'indigno que les hommes s'assouvissent do « cadavres », mal déguisés p;ir hîsrariiiKiments de leurs tables. Ici, c'est avec une grâce aMoiidric (\u'\[ caractérise la prédication do Jésus : a C'est du lait pour les enfants, et tout eusenihle du pain pour les forts. » La langue du Discours, en particulier, nHM'ilerait une élude à part. Tan lût s'y dtHa<;he un mot pris dans toute sa force étymo-
1. O (l'.stimi.s ri)ni,',npor ùni's : l Instrurtioit sitji.'rù'urc en France*
logique : « Le sens humain abruti ne pouvait plus s'élever aux choses intellectuelles... Moïse était envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hommes sensuels et abrutis. », Tantôt c'est le sens latin tout pur qui revit dans le mot français : « L'empire de la mer, que leur république affectait,.. La voix du Rédempteur excitera toute la terre... Tout était soigneusement écrit, tout était digéré par Tordre des temps... La Palestine ne méritait pas de terminer tous leurs vœux... Les Juifs n'ont conservé de leurs anciens livres la mémoire d'aucune aclion qui notât sa vie. » L'étude de la composition, l'étude de l'expression, dans le Discours, peut être faite avec grand profit; mais, si l'on s'y bornait, on serait injuste pour une œuvre qui en a suscité d'autres, animées d'un esprit tout différent : sans le Discours sur V histoire universelle, qui sait si nous aurions les Considérations de Montesquieu et VEssai sur les mœurs de Volr laire ?
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