Gandar, Bossuet orateur j i
42 COURS DE LITTÉRATUUE
Combien plus devait Tinquiéter celte doctrine du quiétisme, si peu pratique, dans le sens propre du rnot, puisqu'à la piété positive, exprimée par des prières et par des actes, elle substitue « Tacte d*amour », qui est justement le contraire d'un acte précis, et « Tétat d'oraison », qui est le contraire d'une prière précise, l'acte d'amour et l'état d'oraison consistant dans l'abandon entier à Dieu, sans paroles et sans pensée autre qu'une aspiration vague vers l'idéal rôvé, aimé, embrassé éperdûment, dans la u désappropriation » et l'anéantissement du « moi ». Dans l'extase prolongée on perd le goût et le sens de la réalité, par conséquent de la règle orthodoxe et des pratiques journalières du culte. Cette dévotion raffinée et qui procédait par des voies extraordinaires pouvait être le partage de quelques natures privilégiées, mais n'était pas faite pour le grand nombre des fidèles. Le robuste bon sens de Bossuet ne pouvait s'accommoder d'une doctrine aussi exceptionnelle et nuageuse. Il vit le danger et le fit voir, mais sans indulgence et quelquefois sans justice pour celui qu'au plus fort de la lutte il appelait « un ami de toute la vie, un cher auteur. Dieu le sait, que je porte dans mes entrailles ». Rappelons brièvement les principaux épisodes de cette lutte regrettable entre deux évêques.
L'Espagnol Molinos* (1627-1696) avait publié à Rome, en 1675, sa Guide spirituelle, où il préconisait la contemplation parfaite, c'esl-à-dire passive, de Dieu, repoussait le culte des saints, l'adoration des images, dispensait même les « parfaits » de Tusage des sacrements et de la pratique des bonnes œuvres, car, étant anéantis dans l'amour, ils n'ont plus rien à désirer, pas même le salul, ni rien à craindre, pas même l'enfer. D'abord approuvé, ce livre ne fut dénoncé qu'après dix ans, et Molinos mourut dans les prisons de l'Inquisition. Sa doctrine aboutissait à la négation de toute morale, et il paraît certain qu'il mit trop d'accord sa conduite privée avec sa doctrine. Une illuminée, mais qui ne manquait pas d'éloquence, ni même, semble-t-il, de vertu (malgré les calomnies dont on l'abreuva, et les insinuations que Bossuet lui-môme n'épargna ni à elle ni à son pre-
1. II ne f:iut p.i8 le confondre avec le jôsuite esnngnol Molina, illustré par lei J'rovincidies, ni le molinosisme avec In molinisaie. Nous nous sommes servi, plut f l'une Fois, pour cet exposé, de la prérnce qui est on tète des omvres de Pénelon dans la rollertion Hachette. — Voyez dans la Libre liecherche de mai 1858 l'article de M. Vacherot intitulé Vaniti^ au myxticismp; il y montre « où mène le divon-e de la raison et du sentiment ». Voyez aussi sur le Tond de la question le y/ystieiême de Bossuet, de M. 11. Michel, liev'ue politique et littéraire, 6 mai 1880.
mier disciple, le P. Lacombe, barnabite, ni à son ami dévoué, Fénel on), Jeanne-Marie Bouvières de la Mothe (1648-1717), devenue M°^« Guyon, veuve à vingt-huit ans, abandonnant ses trois enfants, mais aussi la fortune dont elle jouissait jusqu'à leiîr majorité, parcourut en apôlre Genève, la Savoie, le Dauphiné, le Piémont, et revint à Paris en 1687, apportant deux ouvrages : le Moyen court et très facile pour l'oraison, et V Explication mi/stique du Cantique des Cantiques. Dans un style étrange, elle y reprenait la doctrine de Molinos, mais en l'atténuant, surtout en ce qui concerne cette indifférence universelle et facilement immorale que prêchait le théologien espagnol; elle n'en admettait pas moins que l'abandon parfait de l'âme à Dieu dispense des autres actes de piété. Dès lors commence la série de ses emprisonnements et aussi des étonnantes vicissitudes par lesquelles passa sa réputation, car, déjà suspecte, elle conquit un moment M™« de Mainteiion et Saint-Gyr.
Pour Fénelon, il était plutôt attiré que repoussé par le mysticisme romanesque de la femme dont Michelet a écrit : « C'était sainte Thérèse, et c'était don Quichotte. » — « Leur esprit, dit Saint-Simon, se plut l'un à l'autre; leur sublime s'amalgama. » Lorsque éclatèrent les premières poursuites contre Mme Guyon, il était depuis plusieurs années précepteur du duc de Bourgogne. En 1695, il était nommé à l'archevêché de Cambrai. Or, à cette date, s'il n'était déjà compromis, il était bien près de l'être, car M™° de Maintenon écrivait à M»"" de Noailles, archevêque de Paris, le 15 novembre 1695 : « Nous parlâmes de M™« Guyon. Il ne change point là-dessus, et je crois qu'il souffrirait le martyre plutôt que de convenir qu'elle a tort. » Elle écrira quelques mois après (8 mars et 7 octobre 1696). « J'ai eu de grands commerces avec M. de Cambrai, qui roulent toujours sur M™® Guyon, mais on ne nous persuadera ni l'un ni l'autre... J'ai vu notre ami; nous avons bien disputé, mais fort doucement; je voudrais être aussi fidèle et aussi attachée à mes devoirs qu'il l'est à son amie. Il ne la perd pas de vue, et rien ne l'entame sur elle. » Dans l'intervalle, pourtant, les événements s'étaient précipités : Bossuet avait interrogé M"« Guyon, qui lui avait soumis tous ses écrits; il avait critiqué les excès de sa doctrine, mais sans la traiter encore en hérétique, puisqu'il lui donnait la communion de sa propre main. Sur la demande de M™° Guyon, des commissaires ecclésiastiques furent nommés : c'étaient Bossuet, l'évêque de Châlons, et le supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson; Fénelon leur fut
adjoint, après son élévation à l'archevêché de Cambrai. Ils se réunirent à ïssy, maison de campagne de Saint-Sulpice. De ces conférences dlssy sortit un formulaire que Fénelon luimême, après quelques difficultés, signale 10 mars 169o, juste trois mois avant son sacre. M™« Guyon se soumit, puis recommença en secret ses prédications; elle, fut arrêtée et enfermée h Vincennes.
L'accord entre Bossuet et Fénelon n'était qu'apparent; bientôt éclatèrent les dissentiments profonds qui les séparaient. Ce ne fut pas seulement le conflit de deux doctrines, mais de deux caractères, tous deux très diversement mais également dominateurs. Les lettres de Fénelon, pendant les débuts de cette crise, le montrent de plus en plus décidé à ne pas accabler « une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée », et qu'il a « révérée comme une sainte ». Il proteste d'ailleurs qu'il se gardera de contredire Bossuet, qu'il parlera toujours de lui « avec des égards infinis... Loin de donner aucune scène au public, je ferai voir à tout le monde la déférence et le respect que j'ai pour ce prélat, que j'ai toujours regardé depuis ma jeunesse comme mon maître. » Déjà, cependant, la guerre entre eux est déclarée; on le sent au ton de plus en plus animé de ces lettres : « M. de Meaux est inexcusable de vous avoir donné comme une doctrine de M"*® Guyon ce qui n'est qu'un songe ou quelque expression figurée... Pour moi, j'avoue que je ne comprends rien à la conduite de M. de Meaux... » Il paraît surtout affligé, inquiet, de voir M™" de Maintenon s'éloigner de lui : « Pourquoi donc vous resserrezvous le cœur à notre égard. Madame, comme si nous étions dans une autre religion que vous^? » M™° de Maintenon n'était pas femme à se dévouer à ses amis devenus suspects; en ce moment elle n'est occupée que de se faire pardonner par Louis XIV son ancienne amitié pour Fénelon.
Dans une de ses lettres (sept. 1696), Fénelon annonce h M™° de Maintenon la publication prochaine d'un ouvrage destiné à le justifier :
J'ai fait un ouvrage oi» j'explique à fond tout le système des voies intérieures ; où je marque, d'une part, tout ce qui est conforme h la loi et fondé sur la tradition des saints; et do l'autre, tout ce qui va plus loin, et qui doit être censuré rigoureusement. Plus je suis dans l;i nécessité de refuser mon appro-
1. Uttres à M. Tronson, 26 février 4696; à M»» de Maintenon, 7 mars et septembre 1606 ; an dur de Chevrcuse, 24 juillet 1G9G.
bation au livre de M. de Meaux, plus il est capital que je me déclare en même temps d'une façon encore plus forte et plus précise. L'ouvrage est déjà tout prêt. On ne doit pas craindre que j*y contredise M. de Meaux : j'aimerais mieux mourir que de donner au public une scène si scandaleuse. Je ne parlerai de lui que pour le louer, et pour me servir de ses paroles. Je sais parfaitement ses pensées, et je puis répondre qu'il sera content de mon ouvrage, quand il le verra avec le public. D'ailleurs, je ne prétends pas le faire imprimer sans consulter personne. Je vais le confier avec le dernier secret à M. l'archevêque de Paris et à M. Tronson. Dès qu'ils auront achevé de le lire, je le donnerai suivant leurs corrections. Ils seront les juges de ma doctrine, et on n'imprimera que ce qu'ils auront approuvé : ainsi on n'en doit pas être en peine. J'aurais la même confiance pour M. de Meaux, si je n'étais dans la nécessité de lui laisser ignorer mon ouvrage, dont il voudrait apparemment empêcher l'impression par rapport au sien.
Le livre de Bossuet auquel Fénelon fait allusion, c'est les Instructions sur les états d'oraison^, qui parut en janvier 1697 ; Fénelon, après y avoir adhéré d'avance, sans le connaître, avait retiré son approbation quand il avait connu l'esprit et les conclusions du livre, et avait senti la nécessité d'écrire à son tour un ouvrage qui prévînt celui de Bossuet et en atténuât Telfet. C'est c&qu'il explique à Bossuet dans une longue lettre de mars 97, lettre habile, éloquente, un peu perfide dans sa candeur. Il y regrette d'abord qu'un homme d'une si profonde érudition n'ait pas eu le loisir de lire les auteurs mystiques ; il s'y plaint doucement qu'un prélat aussi éclairé ait eu une si grande facilité à le croire capable de certaines extravagances. « Un mot de conversation tranquille aurait dissipé ces ombrages... Pourquoi ne me parliez-vous pas? pourquoi n'éclaircissiez-vous pas avec moi le fond de la doctrine, pour lequel vous n'étiez peiné que sur des équivoques? Pourquoi vouloir vous jeter dans des discordes inutiles à l'Église, et injurieuses pour moi et pour mes amis les plus respectables? >> Avec beaucoup de dignité, avec plus d'adresse encore, il explique pourquoi il ne peut donner au livre de Bossuet une approbation où le public verrait une abjuration lâchement politique de ses prétendues erreurs, et pourquoi les bruits que Bossuet laisse s'accréditer sur le compte de son confrère l'obligent à écrire sa justification en termes si forts et si clairs que nul honnête homme ne puisse douter de sa sincérité. Par malheur, le livre qu'il annonçait, ÏExplication des maximes des saints, qui parut
1. La préface thèque de Saintprincipes communs nelon rendit nécessaire une réponse moins générale.
un mois avant le livre de Bossuet, était loin d'être un chefd'œuvre, et ce n'est pas à tort que Sainl-Simon en critique la confusion. C'est une antithèse perpétuelle, mais rarement saisissante et parfois obscure, entre le irai et le faux, « une espèce de dictionnaire par définitions », dans la première parlie; et dans la seconde, un exposé des faux principes du mysticisme dangereux. Mais, quoi qu'en dise Fénelon, on ne voit pas souvent « où commence l'équivoque » ; le faux et le vrai ne semblent séparés en plus d'un endroit que par des nuances. En plus d'un endroit aussi, d'ailleurs, se révèle la clairvoyance d'un esprit qui n'aime pas à être dupe :
On ne saurait trop se défier de rimaginalion échauffée et qui exagère tout ce qu'on ressent ou qu'on croit ressentir. Il faut se défier d'un orgueil subtil et presque imperceptible qui tend toujours à se flatter d'être une âme extraordinairement conduite. Enfin il faut se défier de rillusion qui se glisse, et qui fait qu'après avoir commencé par l'esprit avec une ferveur sincère, on finit par la chair...
Faux. — Dans l'état passif, l'exercice distinct des vertus n'est plus de saison, parce que le pur amour, qui les contient toutes éminemment dans sa quiétude, dispense absolument les âmes de leur exercice.
Parler ainsi, c'est contredire l'Évangile; c'est mettre la pierre de scandale dans la voie des enfants de rÉglise : c'est leur donner le nom de vivants pendant qu'ils sont morts.
C'est par là que Fénelon se distingue de Molinos : à ses yeux l'acte de pur amour ne dispense pas de tous les autres actes; l'état d'oraison, tel qu'il le définit, n'est pas entièrement extatique et inactif. Mais, à la cour, où Bossuet venait demander solennellement pardon au roi de ne pas lui avoir révélé plus tôt les audaces hérétiques de l'archevêque de Cambrai, la cause de Fénelon était déjà perdue. C'est avec peine qu'il obtient de M™« de Mainlenon un moment d'entretien particulier: « 11 sait, écrit-elle*, le mauvais effet de son livre, et le défend par des raisons qui me persuadent de plus en plus que Dieu veut humilier ce grand esprit, qui a peut-être trop compté sur ses propres lumières. » En vain il demanda la permission d'aller à Rome soumettre lui-même son livre au pape Innocent XII : il fut exilé, par ordre royal, dans son diocèse de Cambrai. C'est l'abbé de Chauterac, instruit d'ailleurs et vertueux, qui fut son avocat à Rome ; mais il avait affaire à un maître intrigant, l'abbé Bossuet, neveu de l'évêque de Meaux. Bossuet dictait au roi une lettre qui dénonçait au pape les