Lettre à l'archevêque de Paris, 21 février
Maximes des saints; Bossuet écrivait la Relation sur le quiéiisme (1698), où, dès le début, il se montre résolu à ne plus garder aucun ménagement.
Puisque M. l'archevêque de Cambrai veut qu'on lui réponde si précisément sur ses demandes, et que, dans cette conjoncture, il n'y en a point de plus importantes que celles qui regardent notre procédé, qu'il tâche de rendre odieux en toutes manières, pendant qu'il a été en toutes manières plein de charité et de douceur jusqu'à l'excès : si l'on tardait à le satisfaire, il tirerait trop d'avantage de notre silence.
Ce qu'il a fait, il Ta fait par inquiétude pour l'Église et pour les princes de France dont Fénelon était précepteur; quand il a dû parler, il Ta fait « avec toute la liberté, mais aussi avec toute la douceur possible »; il a été étonné de voir si obstiné dans ses erreurs « un si bel esprit..., un esprit si lumineux ». Pouvait-il hésiter? « Il y allait du tout pour l'Église. » Voilà qui justifie amplement « ces airs foudroyants » que larchevêque de Cambrai commence à prêter à l'archevêque de Meaux. Celte accusation de vouloir tout foudroyer à tort et à travers a évidemment été désagréable à Bossuet, qui ne veut pas être « si fulminant», et qui par quatre fois, en quelques pages, y revient. Son réquisitoire prend ici, ce qui est rare dans son œuvre, des airs de plaidoyer personnel : il se défend d'être infaillible, tout en parlant un peu comme s'il Tétait; il se défend d'avoir seul soulevé le monde contre Fénelon, lui « le plus simple de tous les hommes, le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation », et il proteste « à la face du soleil ». Il ne pouvait pas, il ne devait pas se taire : c'eût été « manquer à l'essentiel de l'épiscopat, dont toute la grâce consiste principalement à dire la vérité ». Aussi n'épargne-t-il pas les erreurs palpables, les inexcusables excès, les « vrais entortillements » de « cet archevêque »; il va jusqu'à comparer la liaison de Fénelon avec M™®Guyon à celle de l'hérétique Monlan et de Priscille; il exhorte M. de Cambrai « à occuper sa plume éloquente et son esprit inventif à des sujets plus dignes de lui ». L'impression produite fut profonde : « Le livre de M. de Meaux, dit M™® de Maintenons réveille la colère du roi sur ce que nous l'avons (Fénelon) laissé faire archevêque. Il m'en fait de grands reproches. Il faut que toute la peine de cette affaire tombe sur moi. » Ce livre a fait voir clairement le danger d'une doctrine « sou-
i. Lettres à l'archevêque de Paris et à M"* de Brinon, 29 juin et 30 nov. 1698.
tenue par un homme d'une telle vertu, d*un tel esprit, et dans un tel poste ». Et M°^° de Maintenon espérait que la décision de Rome serait « pour la gloire de Dieu et l'avantage de l'Église ^ ».
Mais, à Rome, les choses n'allèrent point tout d'abord selon les vœux de M"*® de Maintenon, de Louis XIV et de Rossuet. On y était touché de l'énergie avec laquelle Fénelon se défendait: quelques semaines après que la Relation eut été publiée, Fénelon publiait sa Réponse 2, dont l'éloquence à la fois mesurée et chaleureuse lui ramenait les esprits. Puis, le pape et cinq sur dix des commissaires chargés d'examiner le livre suspect étaient favorables, sinon au livre, du moins à l'auteur. Enfin le représentant de la France près du saint-siège, le cardinal de Rouillon, ami secret de Fénelon, faisait traîner les choses en longueur ; il fut rappelé. Après quinze mois consacrés à l'examen de l'ouvrage, les commissaires rendirent un arrêt de partage, le 2o septembre 1698, et, par ce fait seul que les voix étaient partagées» Fénelon était mis hors de cause. Mais, sur l'invitation pressante de Louis XIV, le pape fut contraint de porter l'affaire devant la congrégation du saint-office et de signer, le 12 mars 1699, un décret de condamnation mitigée. Les ennemis de Fénelon n'obtenaient pas que ses autres livres fussent condamnés, ni qu'il fût qualifié d'hérétique, ni que les Maximes fussent brûlées. On sait avec quelle humilité, un peu affectée peut-être dans ses manifestations, Fénelon se soumit à l'arrêt qui le frappait. Sa conduite fortifia les anciennes sympathies et lui en conquit beaucoup de nouvelles. C'est ainsi qu'il trouva toujours moyen, en cette querelle si périlleuse pour lui, de se donner raison, sinon dans le fond, au moins dans la forme.
Sur le fond, on se gardera ici de se prononcer, et l'on se bornera à remarquer que tous les juges compétents ne donnent pas tort h Fénelon. Des critiques comme MM. Jauet et Faguet l'ont reconnu, d'un certain point de vue, en nous élevant audessus de toutes les religions formelles, nous trouverions une belle et haute vérité dans le systènie de Fénelon, ou plutôt dans son idéal, qui consiste précisément à saisir dans une religion l'élément essentiel de la religion, commun à toutes les
i. Lettre ù Bossuet, 3 avril 1698.
"i. Réponse à la Relation de M. de Meanx. Elle fut suivie de deux nouveaux écrits : Remarques sur la réponse de M. de Cambrai et Réponse aux remarques des deuxadversaires. Voyez E. Chastel, Fénelon et Rossuet devant la Cour de Rome, et Griveau, Études sur la condamnation des Maximes des saintSt Poussielgue.
religions, l'adoration de l'inconnaissable cause, source et matière de toute forme et de toute existence. Fénelon, dit M. Janet, « représentait les intérêts de la partie la plus haute et la plus pure de l'àme, ne fiU-ce qu'à titre d'idéal, inaccessible sans doute pour nous, mais dont il nous faut approcher le plus possible *. »
Dans la forme, les torts furent assurément partagés. M. Crouslé lui-même ne nie pas que, des deux côtés, plus d'une considération personnelle fortifia, aigrit les dissentiments sur la doctrine ; qu'en particulier, dans les mémoires écrits en latin, Bossuet accorda trop aux habitudes d'une langue où l'on épargne peu ses adversaires ; qu'il poursuivit le sien avec trop d'âpreté. MM. Brunetière et Lanson, qui ne sont pas suspects, laissent entendre que Bossuet, avec plus de vigueur et de persévérance que de charité et même de franchise, poursuivit le triomphe de la vérité par des voies souvent équivoques, et triompha, en effet, de son ancien ami sans ombre d'affliction. En signant malgré lui l'arrêt de condamnation, le pape, dit-on, se serait déjà écrié que Fénelon peut-être aimait Dieu avec excès, mais que Bossuet assurément n'aimait pas assez son prochain. Un ecclésiastique d'esprit très modéré, l'abbé Fleury, n'était guère plus indulgent : « Il m'a avoué, dit un de ses amis 2, qu'il croyait qu'il y avait un peu de passion dans la conduite de M. de Meaux. Ce grand homme avait, à la vérité, les meilleures intentions du monde; mais pourquoi tant écrire? pourquoi ne pas se contenter d'avoir dénoncé le livre des Jdaximes? pourquoi avoir dit hautement à Marly que M. de Cambrai était autant hérétique que Luther? pourquoi tant de sollicitations à Rome?» D'autre p^rt, si Bossuet a été trop passionné 5, Fénelon n'a-t-il pas été trop hîjbile? Alors que Bossuet fonçait, pour ainsi dire, sur lui en droite ligne, ne s'est-il pas quelquefois dérobé à son attaque par des fuites trop savantes? « C'est la grande mode, disait Bossuet, de trouver beaucoup d'esprit à M. de Cambrai. On a raison ; il brille d'esprit, il est tout esprit; il en a bien plus que moi. » Il en a trop pai-fois là où il n'est besoin que de simplicité. Mais aussi il voit plus loin que Bossuet. Enfermé entre les hautes murailles de la tradition; Bossuet se préoccupe peu du monde extérieur. Plus mondain et plus moderne, Fénelon sent le