Lcttro ;i M"'« d(\s Ursins, 23 Juillet
2. \.rHvo. ;, M. clo Villelle, 23 octobre IGGO. Et, plus tard, lettre à l'abbé Gobelin, juin ItiTtJ.
3. Letlre uu duc de Nouilles, datée de Fontainebleau, 2i octobre 1705.
lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement '.
Ici, la confidence se tourne en leçon morale; ailleurs, elle a l'accent d'une plainte continue, qui lasse à la longue. Autour d'elle princes et courtisans aussi s'ennuient, mais parce qu'ils sont blasés : « llsneaont ordinairement contents nulle part, et s'ennuient de tout à force de chercher du plaisir; ils n'en peuvent trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet, à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir; ce sont des lieux admirables, mais eux s'y ennuient, parce que l'on s'accoutume à tout^. » C'est dès le début qu.'elle hait la vie de cour. Alors même qu'elle n'était que gouvernante dès enfants de M"^° de Montespan, elle connaissait bien ce « pays », et elle en faisait de vives peintures à des amies comme Mn^« de Sévigné. Quand elle voit de plus près la cour, ses petitesses et ses mensonges^, elle sent croître son mépris pour une existence si opposée à celle que toute sa vie elle a rêvée. Et ce n'est pas seulement sa sincérité, dont elle parle volontiers*, qui est choquée, c'est sa raison. Elle dont la « folie » est de vouloir faire entendre raison à tout le monde, elle succombe à la tristesse de n'entendre dire autour d'elle « rien de raisonnable... Le chapitre des pois dure toujours : l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé, et la joie d'espérer d'en manger encore, sont les trois points que j'entends traiter depuis quatre jours. » Elle qui déteste tout ce qui est inutile, il faut qu'elle subisse ce a véritable martyre » de passer son temps en inutilités. Elle qui aime la société, et n'aime qu'elle^, elle n'en peut plus avoir dans cette foule indifférente et affairée. Elle se résigne parce qu'on lui dit sans cesse que Dieu la veut où elle est, mais c'est sans illusion qu'elle regarde et juge cette comédie triste où elle-même doit jouer son rôle. Où les autres ne voient qu'un palais enchanté, elle ne voit que le décor trompeur d'un théâtre où se jouent des pièces fort
i. Lettre à M"»« de Glapion, 9 novembre 1702,
::*. Instruction à la classe bleue, 1710. Là aussi revient cette forte expression de l'ennui qui « dévore » les grands.
3. M. Geffroy et d'autres éditeurs écrivent mal la phrase de la lettre à l'abbé ■Gobelin, octobre 1674 : « 11 faut renoncer à ce pays ici, où il faut agir et parler contre sa conscience. » 11 faut lire ou (ou bien), car M"»" de Maintenon ajoute : « Vous savez lequel des deux partis m'est le plus aisé. »
4. Lettres à Gobelin, août et l*"" septembre i674et 1" septembre; à M"« de Gui- ^non ville, 9 novembre 1679; au duc d'Orléans, 25 septembre 1706, ejc.
0. Lettres îi M"» de Ventadour, janvier 1692; à l'archevêque de Paris, 13 mai 1696, 28 juillet 1698; ù M"" des Ursins, 29 avril 1713.
médiorros; elle sait « que ces admirables machines et ces hclles illuininations ne sont que des cordafçes et de vilaines coulisses remplies de cire ou de suif* ». Quand on a cette lucidité de coup d'œil, on pénètre trop avant dans les choses pour pouvoir s'y attacher ou môme simplement s'en amuser.
En revanche, on est un témoin singulièrement perspicace, el, dans une certaine mesure, sans le vouloir, un historien des nioMirs do son temps. Cette fin du xvn® siècle annonce déjà, moralement, l'époque de la régence, et ce n*est pas seulein(Mit la « légèreté des Français » que M"*" de Maintenon acr,uso. On se ruine à jouer, et Ton se tue h boire. Toutes les passions cèdent à la « malheureuse passion des cartes », moins plaisir que tléau : « Les tables de lansquenet ont plus Tair d'un triste commerce que d'un divertissement*. » La goinfrerie et rivrognerie sont si répandues que M"*<» de Maintenon console M°^° de Dangeau dont le lils, aimable par ailleurs, se distingue comme tant d'autres par <c un peu de crapule... Un peu de crapule se pardonne dans ce temps-ci ». Dans les j)lus tristes années, quand l'humiliation de la France et la misère du pouple sont à leur comble, les bals et les fêtes se niulli])lionl, les femmes étalent un luxe indécent. « On ne voit |)lus d'argent, et on n'a pas une jupe de moins. » Elles déci- «Ifîil sur tout, se mêlent de juger des livres, des sermons, du f^ouvcrnoinent de l'Ktat spirituel et temporel, ne connaissent plus la modestie'*. « Je vous avoue, écrit-elle à M™» des Ursins, (juf h's fenimos de ce temj)S-ci me sont insupportables : leur liîibilh'nicnl insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur grossièreté, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goftt, et, ce me semble, à la raisi)n, que je ne puis h' souiïrir», » Voilà un portrait qu'on voudrait croire r.liar^t'.
II y a dos oxco])lions, sans doute, mais il ne semble pas qu'c'ili; les voie, oL de jjIus va\ plus elle s'isole : « Je n'ai personne à qui ])arlor, et je crois que j'en épargne beaucoup de faulcs, car nuis conlideuccs ne seraient ni favorables ni liono-
t. Iliiliiticn n\o.r M»"- (le (il.ipion, vers 17ms. Voyez la mAmo ponsAe eipriméfl |i;ir .M" ilc .M.iU<'\ illc, moins [icssirnisto : « J(; no songeais qn'à me divortir de c« i|ii>' I"' >ii\.iis, ciiiumi' (l'iirio bcllct coniôdio (|ui fio jouait sous mes yeux ».
J. I..ttt( -4 .1 M"'" (les ( rsins, 2'] juillet 170H, 30 janvier 1707; au comte d'Ayen, l'i .i.r.'nil.r." ITMO; à Mn.e ,|rs Crsins, 2;{ f<'vri«»r 1711.
.!. l..'Un-s :i M"" .les (rsins, 2i janvier 1708 ; à M""» de Caylus, 12 juillet 1700; 2k -M'" (il- lla.lou.iy. daino (i(> Saint-Cyr, 15 oi't. lOÎMi.
'i. Lettre du l:i janvier I7o7.
râbles au prochain. Leà hommes sont très mal avec moi, et je ne regarde pas les femmes... Je suis plus que jamais ermite à la cour. 11 n'y a personne sans exception à qui je puisse parler *. » Gela étonne bien un peu : ce « trésor », ce « prodige », parfaite en tout, est alors dans la fleur de sa bonne grâce et de sa gaielé ; dès Tâge de onze ans, à son arrivée en France, elle a éclairé comme d'un rayon de soleil la vie solennellement maussade de Versailles. Quand elle meurt, « toul manque, tout parail vide; il n'y a plus de joie, plus d'occupation »; mais peu de jours après, la dernière illusion s'en va. M°^" de Maintenon apprend tous les jours des choses qui lui font croire que l'exquise petite duchesse lui aurait donné de grands déplaisirs. <( Dieu l'a prise par miséricorde^. » Elle disparue, l'ennui de la vie se fait plus épais et se mêle d'un peu plus d'amertume.
Au dehors, et Saint-Cyr mis à part, elle a bien peu de correspondants à qui elle puisse ou veuille confier ses peines. Son frère, qu'elle aime et soutient plutôt, semble-t-il, pour le nom qu'il porte que pour ses qualités personnelles, n'est occupé que de tirer parti de la merveilleuse fortune qu'a faite sa sœur, quoiqu'il sache bien, comme il le dit plaisamment, que cette aventure personnelle ne se communique point. Joueur, endetté , peu scrupuleux, il n'a jamais eu le cœur d'un gentilhomme, et il ne revient à sa sœur que des choses désagréables de lui. Avec patience toujours, avec fierté souvent, elle défend contre ses âpres exigences le royal « beau-frère » à qui il tend la main. Il ne fut pas connétable, mais trente mille livres de rente le dédommagèrent. Quand il mourut à Vichy, en 1703, elle ne le pleura guère. Elle avait recueilli et élevé sa nièce d'Aubigné, qu'elle maria au duc de Noailles. Celui-ci est le confident des dernières années; mais ce n'est pas un oisif, et on le voit rarement à la cour. D'ailleurs, tous les Noailles ne lui ressemblent pas : l'archevêque de Paris est un janséniste obstiné, le premier de ses sujets, disait le roi, qui eût osé lui tenir tête, et l'on devine que sa correspondance avec M°»« de Maintenon s'est quelque peu ressentie du mécontentement royal.
Une autre de ses nièces, la gracieuse et spirituelle M^^ de Caylus, ne demandait qu'à lui plaire et qu'à égayer sa solitude attristée. Mais tout ce que valait M™« de Caylus, elle ne le
i. Lettres au duc de Noailles, 24 juillet 1706 et 15 juillet 1707.
2. Lettres à M°>< des Ursins, 27 mars, et au duc de Noailles, 1" avril 1712.
sentit que tard, trop tard. Quelques légèretés de conduite, quelques liaisons avec des personnes mal vues en cour, quelques railleries à l'égard des dévots, avaient attiré à M™« de Caylus une disgrâce qui ressembla fort à un exil. M™® de Maintenon lui devait pourtant une compensation, après Tavoir mariée au vieux comte de Caylus, si indigne d'elle. Mais elle était volontiers modeste aux dépens des autres. Même quand M™« de Caylus fut rentrée en faveur, sa tante ne lui témoigna jamais qu'une tendresse mitigée. Elle montra plus de patience et de douceur envers cette aventurière française, véritable régente des affaires d'Espagne, M*^" des Ursins, qui lui écrivait des lettres « à feu et à sang », 'pleines d'ironies et de reproches. Accoutumée « à vivre de poison », elle lui pardonnait tout*, et il lui semblait qu'il lui manquait quelque chose de nécessaire quand elle n'avait pas de ses lettres, (^e n'est là d'ailleurs qu'une liaison d'esjprit, où le cœur a très peu de part.
Mais le roi^ à qui elle doit tout, quelle reconnaissance et quelle affectioli lui témoigne-t-elle? 11 apparaît sous deux aspects dans la correspondance deM"i® de Maintenon : vu du côté de la cour, il manque de grandeur et semble participer à la médiocrité de son entourage; mais, vu du côté de la France, il se relève.
M"'° (le Maintenon donne h son frère un très sage conseil, qu'elle a pu emprunter aux Maximes de la Rochefoucauld : c'est (le no jamais parler aux étrangers de sa femme. On voudrait (jue dans la situation délicate où elle est placée vis-à-vis de Louis XIV, elle parlât beaucoup du roi et point du tout de l'homme. On voudrait qu'elle ne se plaignît point tant, et un peu h tout le monde, des tristesses, des vapeurs du roi qu'elle doit essuyer, de sa conversation ou plutôt de son manque de conversai ion, de sa santé robuste, qui fait qu'il n'est incommodé de rien, tandis qu'elle est incommodée de tout; enfin de ces visites incessantes et interminables qui font de sa chambre une pi'ison. « Le roi me garde à vue, et je ne vois plus qui que ce soit... Je n'ai point de repos ici : le roi vient dans ma chambre trois fois par jour... Si j'habite longtemps la chambre du roi, je deviendrai paralytique; il n'y a ni porte ni fenêtre qui ferme : on y est battu d'un vent qui me fait souvenir des orages de rAinérique-... On n'arrange pas sa chambre comme
I. Lettres à M">» (les Ursins, 17 juin, 11 septembre, 4 et 14 novembre 1709; à Villoroy, l-^ (li'coinbre 1711.
1. Lotlifis à l";ir(lit'vè(jno <lc Paris, il août et 0 septembre 1698; au duc deNoalllos, do Miirly, il avril 17Uj.
on veut quand le roi y vient tous les jours, et il faut périr en symétrie^ » Nous sommes tenus par elle au courant des moindres détails de ses tristes journées; il n'est pas jusqu'à son coucher qui n'ait pas de secret pour nous. Habitué à ordonner, le roi ne se doute même pas qu'elle puisse se contraindre; il ne la plaint donc pas, mais elle se plaint pour deux. Et nous la plaignons, certes, nous aussi, d'être réduite à abdiquer toute volonté propre, à courir le cerf, par exemple, peu de mois après la mort du dauphin, dans un temps où les tristesses ne sont épargnées ni à la France ni à la famille royale. Ces misères pourtant sont inséparables de sa grandeur artiQcielle; qu'elle les sente avec vivacité, on le comprend; on comprend moins qu'elle les énumère et les analyse avec une complaisance morose, comme si elle avait une revanche à prendre.
C'est que sur un point tout au moins ils ne peuvent s'entendre. Celte vie de cour que hait M°^® de Maintenon, c'est celle que le roi a toujours menée; il n'en connaît, il n'en conçoit point d'autre; il est comme le représentant suprême de cette tradition dont elle lui dénonce parfois le ridicule ou le danger, (c Cela s'est toujours fait, » répond-il alors, et cela continue à se faire. Tout a bien changé cependant, par ailleurs, et les fêtes du passé font un étrange contraste avec les tristesses du présent. A Versailles, entre femmes, le jour se passe à pleurer^. C'est alors que le roi paraît ce qu'il est vraiment, c'est par là qu'il se relève. 11 est atteint bien profondément et dans son cœur et dans sa fierté par les deuils répétés qui frappent sa famille et par les défaites qui amoindrissent son royaume. Son courage reste toujours égal, malgré « un fond de tristesse » qui n'échappe pas à M°^® de Maintenon, et c'est au lendemain de la défaite d'Ilochstedt que le témoin le plus assidu de ce courage peut écrire : « Son humeur n'a pas changé un moment, sa bonté l'a occupé de tous les particuliers qu'on a perdus, et nous pouvons dire sans flatterie qu'il est véritablement grand^. » Au lendemain de Ramillies, elle ne peut s'empêcher d'admirer encore cette force d'àrae, où quelques-uns voient de l'insensibilité. Non, il n'est point insensible, mais courageux et chrétien^. Courage et courage chrétien, ces deux choses ne se séparent pas dans son esprit, et peut-être admirerait-elle moins le
\. Lettre ;\ M"»" des Ursins, 18 septembre 1713.