‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 88 sur 178 · Lettres au duc de Noallles^ 15 juin et 15 juillet · texte numérisé non relu

Lettres au duc de Noallles^ 15 juin et 15 juillet

roi si à la formelé virile elle ne lui voyait Joindre riiumilité clirétieniie, la conviction que tout, victoires et défaites, lui vient de Dieu. Au contact de cet héroïsme, la raison de M™o de Maiuterioii s'échauffe et, si l'on peut lui appliquer ce mot> s'exalte. Kn vain les ennemis se flattent de l'espoir d'abattre la l'ianco : « On les battra partout. » Quand c'est la défaite qui est venue au lieu de la victoire, elle est d'abord comme <c stupide », puis elle reprend courafçe, et se retrouve « un peu l)etite-[iIIo d'Aprippa ». Elle défend Villars contre les courtisans, (pii le (lisent fou : « Je vous avoue que je désirerais que le roi oAt plusieurs de ces fous-là. » Elle appelle la paix de ses vœux, mais non pas une paix plus triste que la guerre. Cette paix hon- , tcuse qu'on propose, elle indigne « tout ce qui a une goutte de J sang français* ». Elle en espère, elle en veut une autre. A la veille de Malplaquet, à la veille de Denain, elle met toute la maison de Sainl-Cvr en prières. Il est telle lettre d'elle, en cette terrible crise, qui n'est pas indigne, en effet, de la petite-fiIle d'Agrippa :

.In no sais comment vous recnvrcz de loin la derniôre n'ponsc de nos ennemis. Le roi l'a (;nten(lue, non avec rin(li^Uiiti(»n d'un homme qui se souvient dti s(;s anciennes victoires, mais avec le sauj;-froid d'un homme maître de la ^MKMTe (*t (le; la paix. Nos princes, nos {grands seijîneurs, n'ont pu se modérer ainsi : je ne; les ai jatnais vus moins courtisans et plus citoyens. Pour moi, si ]'<)>(! vous i)arl(îr de m(»i en si bonne compagnie, j'ai été moins vive qu'eux : je n'ai lim appris d(; nouveau; je n'ai jamais espéré une paix raisonnable, et j(! n'ai jamais cru que le roi en acceptât une honteuse. Il faut donc songer à la f,Mi(;n(', et défendre notre terrain et notn; roi jus((u'à la dernière goutte de noire san^'. Je suis pré|)arée à tout ce qui peut nous arriver de pis*.

Mais contre d'autres menaces elle est sans force, parce qu'elle n'a pu les prévoir. Ces Français, si affectionnés, disaitcllt', à loiirs rois'S ils ne peuvent support(T la misère qui les acralii*;; ils font entendre un sourd murmure qui déjà fait p(Mir. « La crainte do la famincî met le peuple dans un mouvement aiiqiKil il ne faut pas s'exposer. Cet état-ci est si violent qu'il ne p(;ut durer... On voit des gens qui n'entendent plus raisr)n et qui^ la nécessité ti'ansporte ; nous en viendrons à ne pouvoir plus sortir avec sûreté^ » Et ce n'est pas le peuple seul

1. I.('ltr( -s à M"" de llrinon. \ \ ortfdtro WM\ au duc dft Nonilles, i5 juin 1706; & M"" (le- I rsiiis, \t juin I7ii7, il janvier et 'l'.\ juillet i708;au duc de NoailloSt .'{juin ITii'i.

2. l.cttKî au duc de Noailles, 1« juillet 17)(». Voyez aussi lettres à M"» des (.'rsiiis. M juin 17<)7; à M"" de Danjfcau, s«'pl(Mnbrc 17u7;h M«« de Villette, 7 aoùl 171 J. etc.

:i. Ij'IIkî II >!'"• des l'rsins, 2i avril 17i:{.

/i. Li'tti<'S à M'"^ de la Vi<'fvilli', ajibosso k\ç^ (îonerfontaine, mai 1700, ot àM"»do (;a\ lus, net. 17(.II>.

qui murmure au fond des provinces affamées : aux portes» mêmes de l'appartement du roi, ceux qui lui doivent tout accusent ses dépenses, voudraient lui 6ter ses chevaux, se» chiens, ses valets, ses meubles, et le dépouiller le premier. En vain il a diminué sa table, envoyé sa vaisselle d'or à la Monnaie : « on ne veut compter que ce qu'il ne fait pas. » On l'a approuvé de soutenir la guerre, et Ton soupire après la paix, môme humiliante. « Gomment sauvera-t-on la France, s'il n'y a plus de Français?... Je vous avoue que de telles disposition» r^ me glacent le sang dans les veines *. » Oui, il faut qu'un changement profond dans les mœurs et dans le langage se prépara pour que M"*»» de Maintenon en vienne à écrire à peu prèscomme son ancien ami Fénelon : «Le saZiei du peuple est la pre^ mière obligation du roi^. » C'est le règne de l'opinion qui commence, et qui s'annonce déjà un peu agressif. La lecture de M°^° de Maintenon, à cet égard, peut servir à compléter cellede la Bruyère.

Le rôle poliliqne cl religieux, de M'»® de IHaiiilenoii*

Mais ces malheurs et ces misères, n'en a-t-elle été que le témoin? Pourquoi songe-t-on à la « lapider^)! si on rie lui attribue une large part de responsabilité dans ce qui se passe? Ici se pose la question tant controversée du rôle politique joué par M™e de Maintenon. Nous ne pouvons ni ne voulons la traiter à fond. D'ailleurs, l'étude plus approfondie que nousavons faite de la vie et du caractère de cetjle femme trop vantée ou trop calomniée, selon les époques et les personnes, éclaire d'avance et résout presque la question nouvelle.

Fénelon, qui, nous l'avons vu, la connaissait presque trop bien, et qui, en 1712, après la mort du duc de Bourgogne, essaya de se rapprocher d'elle par l'entremise du duc de Beauvilliers, craignait avant tout ce qu'il y avait de court dans sa vue et de superficiel dans son esprit.

- Je ne crains que trop qu'elle sera occupée des jalousies, des délicatesses, dos ombrages, des aversions, des répits, et des finesses de femme. Je nfr

\. Lettre au duc de Noailles, 9 juin 1709.

2. Lettre à M""" desUrsins, i4 septembre 1709. Sur le roi et la misère du peuple, voir les lettres à M"»» do Brinon, 3 février 1693 et 30 novembre 1698; à M"»» des Ursins, 27 juillet 1709; au duc de Noailles, 3 septembre 1709.

18 COURS DE LlïïÉRAïUUE

crains que trop qu'elle n'entrera que dans les partis faibles, superficiels, flatteurs, pour endormir le roi et pour (îhlouir \o. public, sans aucune proportion av«»c les pressants besoins do l'État. Mais enfin Dieu se plait à se «ervir de tout.

Et Beaiivilliers lui répondait qu'elle lui paraissait bien intentionnée, « mais timide, méfiante, craignant toujours d'agir et d'encourir une responsabilité^ ». Que nous dira Saint-Simon lui-même, au risque de se contredire, lui qui s'attache à mettre au Jour la continuité vraiment extraordinaire des ambitions de M'"o de Maintenon? Qu'elle sentait et pensait en petit, que son caractère était d'une mobilité extrême : « Aisément engouée, elle l'était à l'excès ; aussi facilement déprise, elle se dégoiltait de môme. » Voltaire, à son tour, nous la représente « beaucoup plus occupée de complaire h celui qui gouvernait que de gouverner, et ménageant son crédit ou ne l'employant qu'avec une circonspection extrême ». Notre Miclielet l'a répété à sa manière, qui est plus rude :

Elle avuitde l'esprit, mais un petit esprit impérieux ;\ régler le menu, à diri^'er dans le détail, un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blàuKîr, (jui sécbait et stérilisait. Quant à prendre hardiment le grand gouverncincnt, <'i faire niarch«îr le roi dans une voie de raison, il lui aurait fallu pour cela un f(îrme caractère et du courage, se risquer pour la France et l)our l'huinanité. Dans sa longue vie subalterne, elle avait pris des habitudes de déréiciice, de prudence servile, habilement sauvées par l'attitude.

Veut-on un juge moins absolu, mais qui a pénétré l'esprit de M"'o de Maintenon? le regretté Marion nous dira ce que vaut ce fantnnie de la grande intrigante, aspirant et réussissant à gouverner la France.

c'est ronv(Mlir on gros personnage de mélodrame une femme de beaucoui) <1(; gràc(î et d'esprit, qui (îut ses faiblesses sans doute, mais plus avoua- Jili'H qiii; (l'ili's (le l)eaucoup d'autres, une feuitne qu'on aie droit de ne pas aîin» r, si l'on veut à tuiite force (jne les ftnnmes manquent de volonté, de raison cl d'csprii. de conduite, mais (|ui fut, à tout prendre, digne do plus d'cstiiiie <|ue la plupart dos grand('s dames de son temps...

Si ell(î iiiéiile un reproclu!, c'est jusLetnent et avant ttmt d'avoir manqué de courai,'e, de n'avoir, par peur de dépbure, ni fait tout le bien qu'elle eût pu faiie, ni eiiii)ê( lu- loul le mal qu'il in: tenait pi.'ut-être qu'il elle d'empêcher... l^lle iTélait |)as f(Mmne à insi«<l(;r beaucoup pour un protégé qui eût déplu. (Vest là le pi'tit coté de Son raraet<"'r(,' ; laiss(tns-lui au moins le bénéfice de celle ciicoiispeclion un peu égoïste, île cette prudence trop peu bravo.

I. I).s II Icllrc dii tliriîetion de ir.îU), r«>riolon combat l'iiléo qu'elle s'est faite de son |MMi (r;ij)titud<' à (■()rn|)ren(lro \on afFaircs d'Ktat : « Vous vous défiez p?ul-élro un peu tir)p de \()iis-riii''ni(', ou bipti vous craignez trop d'i'ntnT dans des discussions contraires au goût que vous ave/, pour une vie tranquille et recueillie. »

MADAME DE MAINTENON i9

Enfin, de nos jours, M. Brunetière, moins durement que Michelet, mais par des considérations analogues, a justiûé M™* de Maintenon comme elle n'eût pas voulu être justifiée. Toutes les calomnies, selon lui, viennent de ce qu'on l'a crue bien plus intelligente et énergique, moins ordinaire qu'elle ne fut réellement. Elle n'avait que le goût du détail et du ménage; elle manquait de vues générales et directrices. Et comment pourrait s'intéresser activement aux grandes affaires une femme qui garde au fond de son âme rinûni dégoût de l'homme et de la vie ?

Si, comme le pensent tous ces historiens et tous ces critiques, M™® de Maintenon est bien cet esprit subalterne et timide, elle ne saurait être le premier ministre de Louis XIV vieillissant, de ce Louis XIV qui avait depuis longtemps appris à faire son métier de roi, et qui le fit jusqu'au bout, jaloux d'une autorité sur laquelle les Colbert et les Louvois n'empiétaient pas. ~n^ Est-ce à dire qu'il faille prendre à la lettre les protestations \ par trop modestes d'une femme qui s'est fait à elle-même, laborieusement, une situation fausse, et semble en aimer jusqu'à la fausseté? Naïf qui l'en croirait. On est seulement J fondé à croire qu'elle ne ment pas quand elle déclare qu'elle se tient et qu'on la tient en dehors des affaires : « Le roi ne veut entendre parler d'affaires que par ses ministres... Je n'oserais montrer votre lettre : on n'aime pas ici que les dames parlent d'affaires... Le roi veut que toutes ces choseslà passent par les canaux ordinaires... Je ne sais point les affaires; on ne veut point que je m'en mêle, et je ne veux point m'en mêler*. » Quand elle montre ainsi les sentiments du roi d'accord avec les siens, elle ne trompe pas ses correspondants ; elle exagère seulement un peu son détachement "^ de toutes choses, et nous savons maintenant, par exemple, qu'elle ne se désintéressait pas des choses d'Espagne aussi complètement qu'elle l'affirmait à M"^® des Ursios ; mais c'est que celle-ci ne s'en désintéressait pas assez, se passait des ambassadeurs et des ministres, s'essayait à jouer le rôle de premier ministre femme. En général, petit esprit, M°*« de Maintenon n'a voulu et pu avoir d'influence sérieuse que dans les petites choses de la politique, entre autres dans celles qui louchent aux princes légitimés, et cette intluence n'en vaut pas

1. Lettres h l'archevêque de Paris, i2 septembre i698; à- M">« des Ursin?, 27 octobre et ±o novembre 1709, lo septembre 1710.

20 COURS DE LIÏTKIIATUIŒ

mieux pour cela, car elle a sinon avili, du moins rapetissé* un ^'rand l'ù^'ue.

Elle a mis, comme elle le dit clle-môme, la piété « à la modo ». Quelle piét6? Hlle-même souhaite que cette piété soit sincère dans le cœur de tous, ce qui donne à croire qu'un doute au moins subsiste dans son esprit^. A n'en pas douter, sa propre dévotion, au moins jusqu'aux dernières années, ne fut pas inflexiidomont austère. Le mysticisme contemplatif n'est pas son fait. Klle n'approuve pas que l'on conduise une reine par 1(* mT'mJi cliemin (ju'une carmélite; elle croit que la piété no doit jamais s'opposer au devoir, que ce soit le devoir d'une fommc ou d'une fille; elle admire médiocrement la discipline morale des jésuites (opposée, d'ailleurs, à son influence près du roi); elle déclare ti son curé qu'il y a trop de couvents. Kn un mot, elle ne veut point être regardée comme « une vieille dévote-' ». Kt pourtant c'est bien en vieille dévote qu'elle semble agir et parler quand elle reproche à ce pauvre roi d'aimer trop la musique. Le roi, pour sa défense, allègue que la reine sa mère et la reine sa femme, de très pieuses personnes et qui comnmniaient fort souvent, se plaisaient à l'opéra. Cet argument ne convainc i)oint M"»° de Maintenon, soufflée par son conlVîssour. Finement et cruellement elle observe que le roi est o((!upé d(i la seule beauté des sons au point de chanter souvent s(»s [)ropres louanges « sans penser que c'est les siennes... V()y(;z, ajoute-t-clle, quel persoimage d'attrister ainsi qutîhju'un que l'on aime et à qui on ne voudrait pas déplaire. Voilîi c«'pen(lant ce que je suis obllgf^,e de faire. Je l'afflige souyen! quand il no vient chez moi que pour chercher à se consoler* ». Mais qui donc Toblige îi contristor ce vieux roi, qui a (l<''ià laiil d(î l'aisons d'être triste? Une prière qu'elle écrivit vers liiîM nous donnoi'a son secret : « Faites que je me sauve avec liiiy

1. l/iv,ill(''(î, si favor.iMi! 'i M""" do Mitintonon, Arrit pourtant : «> On peut dir<* (m'en II Miicoiiii «|i> «•iicoiij.t.inccs elle rapetissa l«* grand roi. » — « C'f'tHÎt une pclilf di-vott! (|ui ju^'cait l«»s ministres, los linanci^rs, les généraux, pnr l'assiduité à la riM'Ssi" i| la fréqnciilatiori des sacrfiiMi'iils. I*;il(î (it ainsi livrer los destinées do i'I-ltat. an inilitMi d'iuK; L'iicrm terrible, à dos gens dont il n'eût fallu faire quo le niarj^iiillier do sa paroi-ise ... Ia\»().n.)

-. l-t'ttr'- à M"" di' TiririMn, 12 IVvrier tt)!Mt,

:>. I.etli'cs à (i()l)eliri, mars liiTi et 1 juin KlSi; à M""" des iTsins, li janvier 17< J; à larchovèiiue do l'aris, 2.'{ avril et i-l août ltW>; au ruré l/mguet do Gergy^ 2i mars I 7 j.'i.

». linlr.'licti avee M"'« do (ijapion, vers 17i»S, « Quand elle l'assiégeait de iirrupiil<'>< Mir di's ili\rMlissemoiit«< <pii laisaiiMit parlij^ nécessaire de l'éclat de sa cour. Il plus lirilliiite de l'iiriivcrs, no rèvait-olio pas pour lui une piété trop sévère, tri>ti', peu difne enfin d'un grantl roi? ■> (JAcyiMVKi.j

que je Taime en vous et par vous, et qu'il m'aime de même. » Si elle faille salut du roi (avec le sien), elle mourra « en repos ». Elle récrit cinq ans après à son archevêque, et elle se croit si obligée de mener cette œuvre abonne fin, qu'elle prend pour confidents uniques, même en se cachant du roi, cet archevêque, l'abbé Gobelin ou l'évêque des Marais. Schérer l'a très bien vu et très bien dit :

Elle voulait, comme elle s'exprime souvent, faire son salut, un terme consacré, qui, dans ce qu'il a précisément de terre à terre et de réaliste, rend bien le genre de piété dont il s'agit. Il ne faut attendre de notre sainte ni les émotions tendres ni les sentiments sublimes. Elle n'a que faire soit des austérités de Port-Royal, soit de la spiritualité de Fénelon. Faire son salut, c'est gagner le ciel ; c'est porter au crédit de son compte le plus de mérites possible pour le jour du jugement ; c'est pratiquer autant de renoncements €t de bonnes œuvres, suivre autant d'offices et répéter autant de petites prières que le train de ce monde le permet. Faire son salut, c'est l'obéissance de Tesprit à l'autorité doctrinale, obéissance qui ne coûte rien à une époque où la critique n'est pas encore née, et c'est la soumission de la conduite au directeur auquel on a remis le soin de son âme. Faire son salut, c'est désirer faire aussi celui des autres, et prendre à cœur les intérêts de la société religieuse à laquelle on a le privilège d'appartenir. Faire son salut, en un mot, c'est mener une vie légèrement ascétique, et, selon ses moyens, servir la grande cause impersonnelle, celle de Dieu et de l'Église. Voilà quelle était la religion de M™c de Maintenon. Cet idéal d'ordre, de règle, de bonnes mœurs et de bonnes œuvres allait k sa nature, à sa taille. Ajoutons que, volontiers prêcheuse et directrice, elle devait plus qu'une autre devenir converlisseuse. Les circonstances lui laissèrent entrevoir la possibilité de faire le salut du roi en même temps que le sien, et, qui sait? le salut de la France avec celui du roi, et par la Franco celui de cette chrétienté si grièvement entamée par l'hérésie depuis un siècle et deuii. Lourde mission, et qui contrastait avec ses goûts de retraite, mais en même temps glorieuse mission, et digne d'une àme ambitieuse des nobles rôles.

Le succès ne fut pas immédiat, ou plutôt ce ne fut qu'un succès de forme, dont M"^^ de Maintenon, il faut lui rendre celte justice, ne se contentait pas : de la piété on voulait bien prendre les pratiques extérieures, mais non pas l'esprit. Le roi ne manquait pas une « station )),mais s'humiliait-il? étaitil un vrai pénitent? Elle se le demandait avec angoisse ^ Lorsque enfin elle croit avoir réussi (au moins pour le roi, car, pour la cour, elle n'eut sans doute pas d'illusion), lorsque le roi est mort «comme un saint et comme un héros », elle est comme le bon ouvrier qui se repose, sa tâche accomplie. Point de plaintes, mais plutôt des actions de grâces ; son état est « heureux »; elle a quitté le monde qu'elle n'aime pas, pour « laplus

1. Lettres à l'archevêque de Paris, 31 janvier et 17 octobre 1098.

aimahlo retraite » qu'elle puisse désirer*. Dieu Ta relevée de ses fonctions. Sa mission providentielle achevée, elle va pouvoir se donner tout entière à sa destinée véritable : née institutrice, c'est institutrice (ju'elle mourra.

Si l'on voit sous ce jour, comme elle se voit elle-même, cette au^'ustc préposée au salut du roi et des Français, on est conduit à admettre que son domaine propre a été, non pas la politique, mais la religion, et, dans la religion, non pas ce qu'il y a de plus élevé, mais ce qu'il y a de plus pratique, le choix dos évé(iues, les querelles ecclésiastiques. Saint-Simon, qui nous pf'int en elle l'intrigante universelle, est bien plus près de la vérité lorsqu'il l'appelle l'abbesse universelle^. Ce rôle de directi iee du personnel ecclésiastique de France lui valut bien des déboires, mais l'occupa jusqu'à la passionner. « Ma destinée, é(îrit-clle à un prélat qui fut son ami après Fénelon, est de mourir par les évoques^. » Mais elle vivait jusqu'à nouvel ordre. A chaque pas des alfaires du quiétisme, du jansénisme et de la bulle Unigenitiis, on retrouve M'"« de Maintenon, toujours accablée et toujours active.

Mais la révocation de l'édit de Nantes a une autre portée, et Littré, pour ne citer que lui, dénonce la complicité morale de M""' d(i Maintenon dans une des persécutions les plus cruelles dont l'histoire fasse mention*. Voltaire avait nié cette complicité, mais avec trop d'assurance.

l'ourcpioi ditos-vous qu(î M'"" de Maintonon cal beaucoup de part h la r(''V(ic;ili()ii (I«î iVdil d<« Nantes? Kilo toléra colle porfif^culion, comme elle loléra ciîlle du cardiiiiil de Noaillea, relU; de Uaciue; mais certainement elle n'y eut ;mciiiie part; c'est un fait certain. Elle u'osaitjamais contredire Louis XIV 3.

Kl le a certainement connu et approuvé la révocation de Tédil (le Nantes. Mais de ce que cette révocation et le mariage secict ont été concomitants, il ne résulte pas que l'un soit la

1. I.cttrr' ;'i M""' des l'iNiris, \ i soj)tenil)rc iTl:!. « NVst-il pas vrai .qu'il y a comme une ii()t<> (i(; sotilii^'i'riKMit dans («Mte siiigiilit:re lettre? On y sent la d<>li\riince plus (|iir il triKtis<<<-. K<> roi. par la bonne fin qu'il a faito, » donné à son ami<> le t^moi- ^u;\<ji- •pir l(S (onslants «'tVort'i ot 1<'S innombrables déjroiUs n'ont pas été vains; clli- |niit tlt<orrnais s'enfi-rmer à toujours tlans son cher Sainl-(îyr et y rontentor sis i|fu\ inclinations niaitressits, la retraite et la péilago^ie. » (Schi^kkr.)

J. ■< l.lb' Si' croyait rabl)e«is(; universelle : c'élait là son occupation favorite. ï)e lit une iiici- d ()i-i-iipatiotis, des lettres et d<>s réponses à l'inilni, des directions d'àmcs. »

.1. l.<tlre an tliic de .Noailles, ;» a>ril I70»i.

■'i. I.ilh rntiit'i' rf /listdirr, |)idier.

:>. l-i'llri',i l'orrney. 17 jainier IT.i.'J. I)an<« un article du /o»/'>m/ (ff politique ci de /iffi-nitiirc 'J"T7}. il attribue, au contraire, à M""de Maintenon uno part dans la révocation.

conséquence de Tautre. Est-il possible d'ignorer que la solution de cette grande affaire, dont quelques-uns veulent mettre la direction entre les mains d*une femme, était depuis longtemps pressée par des intérêts à la fois politiques et religieux; que, pour s'en tenir à ceux-ci, le clergé de France et les confesseurs du roi Tavaient préparée de longue main? M»»® de Maintenon ne fit rien pour en prévenir, et fit peu de chpse pour en atténuer les funestes effets*. Il y a plus : quand ces effets se furent produits, elle persiste à croire qu'il serait dangereux d& rappeler les protestants, et nous avons son opinion fort nettement exposée sur ce point dans un Mémoire de 1697. C'est par politique beaucoup plus que par pitié pour « ces gens-là », ennemis de nos anciens rois, que ce Mémoire propose certains adoucissements dans la persécution au moins extérieure, par exemple « éviter les spectacles qui donnent une idée de martyre^ rien n'étant plus dangereux tant pour les nouveaux convertis que pour les anciens ».

Nous ne pardonnons pas aujourd'hui celle attitude et ce langage à celle qui s'appelle elle-même la petite-fille d'Agrippa et qui naquit huguenote. Nous ne comprenons pas qu'elle écrive gaiement ; « On ne voit que moi dans les églises conduisant quelque huguenot 2, » et qu'elle l'écrive à d'Aubigné, son triste frère, cet autre converti convertisseur, qui s'enrichit, sur les conseils de sa sœur, aux dépens des proscrits. D'Aubigné opère en Saintonge, d'où viennent des nouvelles surprenantes : la ville de Saintes s'est convertie « par délibéralion »; Cognac, après une harangue éloquente de son gouverneur, qui est précisément d'Aubigné; tout cela est « miraculeux». M™® de Maintenon n'ignore pas que l'état de ceux qui abjurept sans-

1. « Reste la grosse question, celle de la révocation de Fédit de Nantes. On ne saurait douter, selon moi, ni que M"»" de Maintenon ait été consultée, ni que la mesure ait reçu son assentiment. Je ne puis admettre un seul moment que le roi n ait pas mis dans la conHdence de ses resolutions la femme qu'il regardait comme sa directrice de conscience, et qu'il n'ait pas trouvé en elle approbation et encouragement. Elle a certainement été tenue au courant de tout et elle a suivi l'entreprise avec l'intérêt passionné de la dévotion. Le mémoire qu'elle rédigea en 1697, sur les tempéraments à apporter aux persécutions, suffirait au besoin a prouver sa participation à ce qui avait été fait. Mais ce mémoire prouve en même temps qu'elle considéra toujours la révocation comme une affaire beaucoup moins politique que religieuse. Ce sont les intérêts de l'Eglise qui lui paraissaient en jeu, et c'est à ce titre qu'elle s'en était occupée. Ajoutons qu'ici même, et quelque ardeur de prosélytisme qu'elle ait pu y apporter, il faut se garder de confondre l'acquiescementr la complicité, avec l'initiative. Telle que nous avons appris à connaître M"» de Maintenon, j'ose le dire, la supposition qu'elle ait été Finstigateur, l'auteur premier et responsable de l'abrogation de ledit de 1598, manque de toute vraisemblance. » (SCHÉUER.)

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