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De la Grâce suffisante

3. — Injustice, absurdité et nullité de la censure de M. Arnauld.

4. — De la Grâce actuelle toujours présente, et des péchés d'ignorance.

Analyse des quatre premières « Provinciales », d'après l'édition de 1657*

« Les premières lettres furent faites au commencement de l'année 1656, au temps où la seconde lettre de M. Arnauld élait examinée en Sorbonne dans ces assemblées où il sepassait tant de choses si extraordinaires que tout le monde avait envie et même intérêt d'entendre le sujet dont il s'agissait en ces disputes. Mais comme l'obscurité des termes scolastiques dont on les couvrait à dessein n'en laissait l'intelligence qu'aux docleurs et aux théologiens, les autres personnes, en étant exclues, demeuraient dans une curiosité inutile et dans l'étonnement de voir tant de préparations qui paraissaient à tout le monde, pour des questions qui ne paraissaient à personne. Ce fut alors que ces lettres furent publiées et qu'on eut la satisfaction d'y

voir l'éclaircissement de toutes ces difficultés. On apprit par là qu'on examinait deux questions : l'une qui n'était que de fait, et par conséquent facile à résoudre, l'autre de foi, où consistait toute la difficulté. Cette question de foi était de savoir si on devait approuver ou condamner une proposition de M. Arnatrld qu'il avait prise de deux Pères de l'Eglise; saint Augustin el saint Chrysostome. Tous les docteurs de part et d'autre demeuraient d'accord qu'elle était catholique dans les écrits de ces Pères; mais les adversaires de M. Arnauld prétendaient qu'il l'avait altérée en la rapportant, en sorte qu'il l'avait rendue hérétique. Il s'agissait donc de montrer cette différencie, que ses adversaires essayaient de faire voir ; mais ses défenseurs détruisaient si puissamment cette prétendue diversité, que les molinistes lurent obligés de leur ôter la liberté de répondre, en restreignant leur avis à une demi-heure, que l'on réglait par un sable. Ce fut ce manque de liberté qui les obligea de quitter leur assemblée et de protester de nullité tout ce qui s'y ferai!.

« Cependant les adversaires de M. Arnauld, étant restés seuls en Sorbonne, dirent sans contradiction tout ce qu'ils voulurent, et s'étendirent paVticulièrement sur trois points touchant la Grâce, qui sont expliqués dans ces lettres.

« Le premier, qui fut surce qu'ils appellent pouvoir 'prochain, est expliqué dans la première.

« Le second, qui est sur la Grâce suffisante, est traité dans la seconde,

« Le dernier, qui est surce qu'ils nomment Grâce actuelle, est éclaire i dans la quatrième.

« Et la troisième, qui fut faite incontinent après la censure, fait voir la parfaite conformité de la proposition de M. Arnauld avec celle de ces- saints Pères, qui est telle que les docteurs qui l'ont censurée n'y ont pu marquer aucune différence. Ainsi ces quatre lettres expliquèrent toute cette matière par le récit de quelques conférencesque l'auteur rapporte qu'il a eues avec divers docteurs.

u 11 y représente une personne peu instruite de ces différends, comme le sont ordinairement les gens du monde dans l'état desquels il entre, et se fait éclaircir de ces questions insensiblement par ces docteurs qu'il consulte, en leur proposant ses doutes et recevant leurs réponses, avec tant de clarté et de naïveté, que les moins intelligents entendirent ce qui semblait n'être réservé qu'aux plus habiles. »

De ces quatre lettres, les trois premières ont un caractère plus particulièrement dogmatique et abstrait. Avec une grande nette! é d'exposition et une grande vigueur de dialectique, Pascal y met le lecteur au courant des débats contemporains sur la Grâce, et principalement de la façon dont la question se posait devant la Sorbonne, qui se préparait à censurer Arnauld. La quatrième, dogmatique encore dans sa première partie, porte, dans sa seconde partie, le débat sur un autre terrain, celui de la morale.

Les lettres dogmatiques. — La première lettre (23 janvier 165^1). — Analyse sommaire.

Au début, Pascal établit nettement deux questions qu'il distingue :

t° La question de fait. Les cinq propositions sont-elles dans Jansénius? Arnauld soutient qu'elles n'y sont pas, tout en déclarant qu'il les condamne si elles y sont. Mais de cette question de fait Pascal avoue qu'il ne se met guère en peine.

2° La question de droit, « bien plus considérable, » car elle porte sur la doctrine même de la Grâce, qu' Arnauld et la Sorbonne n'entendent pas de la même façon. Les jansénistes croient « que la Grâce est efficace, et qu'elle détermine notre volonté à faire le bien,... que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements », mais ils ne disent pas, avec la Sorbonne, que ce pouvoir soit prochain.

Dès lors, tout le débat tourne autour de ce mot énigmatique, «pouvoir prochain >}. Avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose, (ex'est avoir tout ce qui est nécessaire pour la faire, de telle sorte qu'il ne manque rien pour agir. Ainsi, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, c'est avoir un bateau, des bateliers, des rames et le reste. » La définition semble claire, mais cette clarté n'est qu'apparente, et tout L'art de Pascal consiste à mettre ses adversaires en contradiction avec eux-mêmes, de façon à prouver qu'ils ont inventé ce terme inintelligible de prochain « dans le dessein de perdre M. Arnauld ».

Il semble superflu d'entrer ici plus avant dans un débat qui ne nous intéresse plus guère. Ce qu'il importe davantage de constater, c'est qu'en cette première lettre, Pascal, sous le

pseudonyme de Louis de Montai te, se révélait pour la première fois comme un écrivain de génie (car ses premiers écrits, tout scientifiques, n'avaient pas attiré au même degré l'attention du grand public), et que le retentissement de ce succès s'étendit bien au delà du cercle habituel des théologiens. Entre la seconde et la troisième lettre on intercale d'ordinaire une « réponse du Provincial », qui s'applique surtout à la première, et nous permet de mesurer l'effet produit.

Vos deux lettres n'ont pas été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend, tout le monde les lit. Elles ne sont pas seulement estimée» par les théologiens; elles sont encore agréables aux gens du monde cl intelligibles aux femmes mêmes... Et voici ce qu'une personne que je ne vous marquerai en aucune sorte, en écrit à une clame qui lui avait fait tenir la première de vos lettres : « Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée : elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer ; elle êclaircit les affaires du monde les plus embrouillées ; elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne surent pas bien les choses ; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrais bien savoir qui l'a faite.»

(outillent Pascal a mêlé la comédie a la dialectique dans la première « Provinciale »•

a Les meilleures comédies de Molière, a dit Voltaire, n'ont pas plus de sel que les premières Provinciales ; Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières. » Longtemps avant Voltaire, Racine, jeune et ardent, répondant h ses anciens maîtres qui avaient traité d'empoisonneurs publics « les auteurs de théâtre, s'était écrié: «Et vous semble- 1 — il que les Lettres provinciales soient autre chose que des comédies?» Quelques-uns môme, parmi les solitaires de Port-Royal, s'alarmaient du caractère trop mondain de cette raillerie comique : le pieux M. Singlin jugeait les Provinciales trop railleuses pour être tout à fait chrétiennes; mais Arnauld le relevait, et Nicole, lorsque, sous le pseudonyme de Guillaume Wendrock, il traduisait en latin le pamphlet immortel, sentait le besoin de relire plusieurs fois Térence, pour rompre son style un peu triste aux finesses de Pascal, à ce que Bossuet lui-même, dans sa controverse avec Fénelon, ne craignait pas d'appeler « les grâces des Provinciales ».

Il semble pourtant que ces « grâces » ne puissent guère se déployer dans cette première lettre, dont le sujet est si aride, où la théologie est si subfile et parfois si obscure. C'est précisément à cause de cette sécheresse inévitable du sujet que Pascal a voulu l'égayer : « On m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable, railleur et divertissant. Je réponds que, si j'avais écrit d'un style dogmatique, il n'y aurait eu que les savants qui les auraient lues, et ceux-là n'en avaient pas besoin, en cm ' >n| pour le moins autant que moi là-dessus. Ainsi, j'ai cru qu il 'allait écrire d'une manière propre à faire lire mes lettres par les femmes et les gens du monde. » Pour atteindre ce but, il a employé tour à tour la salire et la comédie.

Part de la satire. — Dès le premier mot de la première lettre, remarque Sainte-Beuve, l'enjouement a succédé au sérieux jusque-là de convenance et de rigueur en ces questions : c'est le Ion cavalier, indifférent, mondain, qui aie dessus. » Oui, au début même des hostilités, la raillerie est introduite clans la place. Avec quelle ironie il est parlé de ces « quelque quarante moines mendiants » qui ont condamné Arnauld! Avec quelle hardiesse les droits de la raison sont revendiqués! « En vérité, le monde devient méfiant et ne croit les choses que quand il les voit. » Avec quelle complaisancosont relevées les contradictions, les hésitations embarrassées, les équivoques volontaires! Ce terme même de prochain, qui semble rebutant d'abord, devient plaisant bientôt, à force d'être répété, interprété, retourné dans tous les sens : « Heureux les peuples qui l'ignorent!- Heureux ceux qui ont précédé sa naissance! » Et la lettre finit par un jeu de mots dont Sainte-Beuve a pu dire que c'est déjà le jeu de mots des Lettres persanes ou de Voltaire : «Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot de prochain, ou non; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter sous aucun prétexte. » C'est le seul passage où Pascal se permette une plaisanterie de ce genre. «Jamais ou presque jamais il ne badine sur le mot : sa plaisanterie, comme celle de Mmc de Sévigné, porte toujours sur les choses... Pour la finesse et le bon goût de la plaisanterie, c'est un modèle accompli qui n'avait pas eu de modèle. »

M. Vinet, à qui nous empruntons ce juste éloge, dit non moins justement ailleurs : « Ce dont il faut admirer Pascal, c'est d'avoir, clans l'exécution de son dessein, préféré la comédie à la satire. Une satire aussi prolongée eût été monotone; on se lasse de la moquerie presque aussi vite que de la

louange. Mais le comique, qui n'est autre chose que la révélation naïve d'un caractère par lui-même, quand il est bon, ne lasse point. »

Part de la comédie. — Au lieu de discuter froidement sur la Grâce efficace et le pouvoir prochain, Pascal joue la comédie de l'ignorant qui veut se faire instruire de choses qu'il sait à merveille; pour mieux confondre ses adversaires, il les fait parler. C'est déjà le procédé dont il usera avec tant de succès à partir de la quatrième lettre. Dans la première, nous avons toute une série de visites et de contre-visites. Les deux premiers actes, si Ton peut ainsi parler, se correspondent, puisque aux deux visites au fougueux docteur de Navarre correspondent deux visites au janséniste qui a pour rôle de faire ressortir toutes les faiblesses de l'ennemi, toutes ses chicanes de mauvaise foi. On n'est pas en face de personnages abstraits. Le sangfroid du défenseur de la vérité, «janséniste et pourtant fort bon homme, » fait contraste avec la rudesse emportée, le ton dogmatique et trancbant du docteur de Navarre, moins avare d'affirmations que de raisons : « Vous n'y entendez rien... Il faut être théologien pour en voir la fin. La différence qui est entre nous est si subtile qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes; vous auriez trop de difficulté à l'entendre. » Le rire ironique et froid du janséniste fait justice de ces subtilités dont l'ignorance dogmatique se couvre.

Cette première partie de la comédie est d'un ton grave encore; la seconde est tout à fait légère et charmante. On y est introduit par une visite chez un disciple du docteur le Moyne, disciple docile, qui jure toujours sur les paroles du maître, définit tout sans peine, mais s'embarrasse dans ses propres définitions. Mais 1' « acte » essentiel est celui qui se passe aux Jacobins, où se retrouvera d'ailleurs, « par un bonheur extraordinaire, » le disciple de M. le Moyne. N'ont-ils pas leur physionomie propre, ces bons pères jacobins, si doucement paternes, qui accablent les gens de caresses banales : « Voilà qui va bien, me répondirent mes Pères en m'embrassant; voilà qui va bien. » Ces mêmes Pères cependant, forcés dans leurs derniers retranchements par une dialectique serrée, changent de ton : «Vous êtes opiniâtre : vous le direz, ou vous serez hérétique, et M. Arnauld aussi. Car nous sommes le plus grand nombre; et, s'il est besoin, nous ferons venir lanl de cordeliers, que nous l'emporterons. » Ainsi s'achève cette comédie, à la fois profonde et plaisante; ainsi s'explique le mot de M. Villemain : « J'ad-

mirerais moins les Provinciales, si elles n'étaient pas écrites avant Molière. »

Seconde leltre (9 janvier ICîo^). — La Grâce suffisante; par quel art Pascal nous y intéresse*

La seconde lettre traite de la Grâce suffisante, que les jansénistes, les jésuites, les thomistes, entendent de façon très diverse.

Je sus que leur différend, touchant la grâce suffisante, est en ce que les jésuites prétendent qu'il y a une grâce donnée généralement à tous les hommes, soumise de telle sorte au libre arbitre, qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix, sans aucun nouveau secours de Dieu, et sans qu'il manque rien de sa part pour agir effectivement : ce qui fait qu'ils l'appellent suffisante, parce qu'elle seule suffit pour agir. Et que les jansénistes, au contraire, veulent qu'il n'y ait aucune grâce actuellement suffisante, qui ne soit aussi efficace, c'est-à-dire que toutes celles qui ne déterminent point la volonté à agir effectivement sont insuffisantes pour agir, parce qu'ils disent qu'on n'agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différend.

Et m'inl'ormant après de la doctrine des nouveaux thomistes : « Elle est bizarre, me dit-il ; ils sont d'accord avec les jésuites d'admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes; mais ils veulent néanmoins que les hommes n'agissent jamais avec cette seule grâce, et qu'il faille, pour les faire agir, que Dieu leur donne une grâce efficace, qui détermine réellement leur volonté à l'action, et laquelle Dieu ne donne pas à tous. — De sorte que, suivant cette doctrine, lui dis-je, cette grâce est suffisante sans l'être.

Ces plaisanteries sur cette grâce qui « suffit, quoiqu'elle ne suffise pas », feront le fond de cette lettre : Pascal y ridiculise la Grâce suffisante comme dans la première il avait ridiculisé le pouvoir prochain. Pour éclaircirses prétendues incertitudes, il s'adresse d'abord à l'un de ses amis, « très informé des questions du temps», familier des jésuites, dont il sait parfaitement le secret. Mais il ne s'attaque pas encore directement aux jésuites. C'est un thomiste de l'ordre des Jacobins qu'il choisit pour première victime. Aux subtilités, aux équivoques, aux contradictions de ce « bon homme », il opposera la netteté probe de la langue française; il ne craindra pas d'invoquer « toutes les femmes, qui font la moitié du monde, tous les gens de la cour, tous les gens de guerre, tous les magistrats, tous les gens de palais, les marchands, les artisans, tout le peuple ». Peut-être est-il plus dangereux qu'il ne croit de faire « tout le peuple » juge des questions de théologie; mais il ne voit que le

danger présent, et ne songe pas au danger lointain. Peu à peu il s'anime, et s'élève à l'éloquence, surtout dans celte belle parabole, qui n'est point un hors-d'œuvre , mais sort de L'argumentation même :

« Voulez-vous voir une peinture do L'Église dans ces différents avis? Je Ja considère comme un homme qui, partant de son pays pour faire un royage,

est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups, et le lussent à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé les plaies, les juge mortelles, et lui déclare qu'il n'y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second, arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu'il avait encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et, insultant contre le premier qui s'opposait à son avis, forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet état douteux, apercevant de loin le troisième, lui tend les mains, comme à celui qui le devait déterminer. Celui-ci, ayant considéré ses blessures, et sur l'avis des deux premiers, embrasse le second, s'unit à lui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier, et le chassent honteusement, car ils étaient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu'il est de l'avis du second; et, le lui demandant en effet, il lui déclare affirmativement que ses forces sont suftisantes pour faire son voyage. Le blessé, néanmoins, ressentant sa faiblesse, lui demande à quoi il les jugeait telles. « C'est, lui dit-il, parce que vous avez « encore vos jambes; or, les jambes sont les organes qui suffisent naturelce lement pour marcher. — Mais, lui dit le malade, ai-je toute la force <( nécessaire pour m'en servir? car il me semble qu'elles sont inutiles dans ma « langueur. — Non certainement, dit le médecin, et vous ne marcherez ja- « mais effectivement, si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour <( vous soutenir et vous conduire. — Eh quoi ! dit le malade, je n'ai donc « pas en moi les forces suffisantes, et auxquelles il ne manque rien pour « marcher effectivement? — Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. — Vous « êtes donc, dit le blessé, d'avis contraire à votre compagnon touchant mon « véritable état? — Je vous l'avoue, » lui répondit-il.

« Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le bàlma de s'être uni au second, à qui il était contraire de sentiment, et avec lequel il n'avait qu'une conformité apparente ; et d'avoir chassé le premier, auquel il était conforme en effet. Et, après avoir fait essai de ses forces, et reconnu par expérience la vérité de sa faiblesse, il les renvoya tous deux; et, rappelant le premier, se mit entre ses mains, et, suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu'il confessait n'avoir pas; il en reçut miséricorde, et, par son secours, arriva heureusement dans sa maison. »

Le bon père, étonné d'une telle parabole, ne répondait rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : « Mais, après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé, de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foi de croire qu'elle est insuffisante en effet? — Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier; je suis religieux et en communauté. N'en savez-vous pas peser la différence? Nous dépendons des supérieurs; ils dépendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulezvous que je devienne ? »

Ce bon père semble proche parent de celui qui nous sera présenté dans la quatrième lettre. Il est ravi d'ergoter et de

distinguer ; il se vante d'avoir parlé, ce matin-là même, toute sa demi-heure en Sorbonne; il est content de lui-même, et pourtant il est politique : « Que pouvio-^-^ous mieux faire, s'écrie- « t-il, pour sauver la vérité sans perdre notre crédit? » 11 nous dit cela si tristement qu'il me fit pitié. » La pitié inclinerait peut-è(re Pascal à l'indulgence; mais il a pris soin de s'adjoindre un de ses amis, « grand janséniste », « car j'en ai de tous les partis », dit-il; et cet ami, plus inexorable, porte une main un peu rude sur les illusions du bon père. ;

Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité : si elle n'avait point eu d'autres protecteurs, elle serait périe en des mains si faibles... Il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides aux docteurs de la grâce, qui, ignorant les engagements du siècle, servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n'avoir plus les dominicains pour défenseurs, mais elle ne manquera jamais de défenseurs; car elle les forme elle-même par sa force toute-puissante. Elle demande des cœurs purs, dégagés; et elle-même les purifie et les dégage des intérêts du monde, incompatibles avec les vérités de l'Evangile. Pensez-y bien, mon père, et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place, et qu'il ne vous laisse dans les ténèbres, et sans couronne, pour punir la froideur que vous avez pour une cause si importante à son Église.

D'où vient qu'au milieu d'un tel débat, soutenu plutôt jusqu'ici sur le ton ironique, cet orage éclate soudain? C'est que la Sorbonne vient de frapper Arnauld d'une seconde censure. Pascal l'annonce à la fin de la seconde lettre, et ce sera le sujet de la troisième.

Troisième lettre (2 février 1656)* —Apologie d'Arnauld contre la Sorbonne.

Moins dogmatique et générale que les deux premières, la troisième lettre n'abandonne pas la question de doctrine, mais la précise, et incarne, pour ainsi dire, la vérité en la personne d'Arnauld, que vient de condamner la Sorbonne.

Depuis longtemps, dans la chaire, dans les livres, les jansénistes étaient décriés et noircis : les jésuites n'allaient-ils pas jusqu'à représenter, sur le théâtre du collège de Clermont, Jansénius emporté par les diables? Enfin, la Sorbonne prend le parti d'examiner si leurs livres justifient tant, d'accusations atroces. Elle retient pour la juger la seconde lettre d'Arnauld, celle qui est adressée à un duc et pair. Mais quel jugement!

« On lui donne pour examinateurs ses plus déclarés ennemis. » Après bien des recherches, on extrait enfin de sa lettre une proposition contenant sans doute l'essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer. Et il se trouve que cette proposition est appuyée sur les citations les plus claires et les plus fortes des Pères de l'Église. Toute la chrétienté pourtant attendait de la Sorbonne qu'elle éclaircît cette mystérieuse hérésie, et « avait les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes ». Combien profonde a été la déception!

Toutes ces considérations tenaient tout le monde en haleine, pour apprendre en quoi consistait donc cette diversitéj lorsque celte censure si célèbre et si attendue a enfin paru après tant d'assemblées. Mais, hélas! elle a bien frustré notre attente. Soit que les docteurs molinistes n'aient pas daigné s'abaisser jusqu'à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète, ils n'ont fait autre chose que prononcer ces paroles : « Cette proposition est téméraire, impie, blasphématoire, frappée d'anathème et hérétique. »

Groiriez-vous, Monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance, sont entrés en mauvaise humeur, et s'en prennent aux censeurs mêmes? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l'innocence de M. Arnauld. « Eli quoi! disent-ils, est-ce là tout ce qu'ont pu faire durant si longtemps tant de docteurs si acharnés sur un seul, que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre, et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l'Église grecque et latine? Y a-t-il un auteur qu'on veuille perdre dont les écrits n'en donnent un plus spécieux prétexte? »

Oui, ce n'est'pas une hérésie qu'on veut étouffer, c'est un homme qu'on veut atteindre. Tout l'art de Pascal, dans cette lettre, consistera à insinuer dans l'esprit du lecteur cette conviction que la question jugée à la Sorbonne est une question de personne, et non une question de foi. Et les juges à leur tour sont jugés. Il est trop habile cependant pour attaquer de front leur autorité et pour transformer en réquisitoire direct le plaidoyer indirect qu'il esquisse d'une main légère. Même il feint d'être arrêté par des scrupules. Ne sont-ils pas «trop pénétrants», ces gens qui demandent en quoi l'opinion censurée chez Arnauld diffère de l'opinion des Pères? Pour lui, il n'approfondit pas tant les choses. « La vérité est si délicate que pour peu qu'on s'en retire, on tombe dans l'erreur; mais cette erreur est si déliée que pour peu qu'on s'en éloigne, on se trouve dans la vérité. Il n'y a qu'un point imperceptible entre cette proposition et la foi. » Pour fixer ses irrésolutions, il s'adresse à l'un des docteurs restés neutres, par politique, lors de la première censure

d'Arnauld, et il lui demande où est la différence entre la pro-' position censurée et les maximes des Pères. « A quoi il me répondit en riant, comme s'il eût pris plaisir à ma naïveté : -«Que vous êtes simple, de croire qu'il y en ait! Et où pourrait-' «elle être! Vous imaginez-vous que si Ton en eût trouvé quelqu'une, on ne l'eût pas marquée hautement, et qu'on n'eût pas « été ravi de l'exposer à la vue de tous les peuples dans l'esprit k desquels on veut décrier M. Arnauld? » Car on a résolu de le perdre «à quelque prix que ce soit, » et, comme ses écrits étaient irréprochables, ses ennemis ont été contraints, pour « satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle et de la condamner sans dire en quoi ni pourquoi ». Tenus en échec parles jansénistes, « accablés par des volumes entiers », réduits à se taire après tant d'épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus h propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons1... Pourvu qu'on crie dans les rues : « Voici la cen- « sure de M. Arnauld, voici la condamnation des jansénistes! » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent? Combien peu de ceux qui la liront l'entendent?... Leur plus sûr parti a toujours été de se taire. »

En quel état la censure de la Sorbonne sort de cette ironique consultation! Parfois en une seule phrase Pascal condense toutes les raisons qui peuvent affaiblir, discréditer, annihiler l'arrêt prononcé contre Arnauld :

Mais après tout, ils ont pensé que c'était toujours beaucoup d'avoir une censure, quoiqu'elle ne soit que d'une partie de la Sorbonne et non de tout le corps ; quoiqu'elle soit faite avec peu ou point de liberté, et obtenue par beaucoup de moyens qui ne sont pas des plus réguliers; quoiqu'elle n'explique rien de ce qui pouvait être en dispute ; quoiqu'elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et qu'on y parle peu, de crainte de se méprendre.

Cette instruction m'a servi. J'y ai compris que c'est ici une hérésie d'une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n'est que sa personne. C'est une hérésie personnelle. Il n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu'il est M. Arnauld. C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi qu'il fasse, s'il ne cesse d'être, il ne sera jamais bon catholique. La Grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu'il la défendra. Elle le deviendrait s'il venait à la combattre. Ce serait un coup sur, et presque le seul moyen de

î". « Voilà du coup la Sorbonne décriée sans retour. Quand çlle se mêlera d'atteindre, au dix-huitième siècle, des livres illustres, BulTon ou Jean-Jacques, on ne le prendra pas avec elle sur un autre ton. A partir de Pascal, être docteur de Sorbonne est devenu, pour le monde et aux yeux des profanes, un désagrément, un ridicule, comme d'être chanoine, par exemple, depuis le Lutrin ». (Sainte-Beuve. Port- Roy al, m, 7.)

PROVINCiALES 19

l'établir et de détruire le molinisme, tant il porte aux opinions qu'il ombrasse î

Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous, qui ne sommes point docteurs, n'avons que faire à leurs démêlés.

Quelle est, dans les « Provinciales », la place et l'importance de la quatrième lettre (25 février 1050).

La première lettre ne s'attaquait pas aux jésuites; dès la econde, Pascal les nomme par leur nom. C'est qu'il n'a plus rien aménager : Arnauld est condamné par la Sorbonne; on peut s'en prendre désormais à ses véritables ennemis. Comment sefait-il donc que Sainte-Beuve ait pu écrire : « La quatrième Provinciale tourne droit sur les jésuites, que l'auteur n'avait jusqu'alors atteints qu'en passant? »

C'est que le caractère de cette lettre est mixte. Elle est importante surtout comme transition. Pascal n'y abandonne pas encore la doctrine, les débats purement théologiques ; mais il s'y fraye un chemin vers la comédie. Elle est la dernière des lettres théoriques, et la première déjà, vers la fin, des lettres comiques.

Pendant les trois premières lettres, Pascal n'avait semblé occupé que d'expliquer les mystères delà Grâce, et, dans la quatrième, il persévère dans cette tâche ingrate. Ici même, en plus d'un endroit sa thèse étonne : « Il est dur, remarque M. Havet, de croire avec lui que Dieu punit, pour n'avoir pas fait leur devoir, des hommes qu'il n'a pas voulu éclairer sur ce qui est leur devoir, ou que le plus juste peut être réservé à la damnation, ou que les païens et parmi eux les plus purs et les plus sages, sont dans l'impossibilité de se sauver. » Nous sommes tentés d'en croire plutôt les molinistes, selon qui nul ne fait mal s'il n'a conscience du mal qu'il fait. Il est vrai — l'observation est encore de M. Havet — qu'il ne faut pas s'arrêter à la lettre, mais se laisser conduire à Fespr4t; que l'esprit de Pascal est grand et fier, tandis qu'il est bas et mesquin chez ses adversaires. Mais on doit assurer que si la discussion s'était maintenue sur ce terrain, nous ne lirions plus guère les Provinciales ; or, la fin de la quatrième lettre annonce précisément que Pascal va s'engager sur une route plus large et plus claire, et quitter la théologie pour la morale.

Comment s'opéra ce changement de front? Dans son histoire, d'abord latine, des Provinciales, Nicole nous l'apprend : « Montalte fit presque avec la môme promptitude la seconde, la troisième et la quatrième lettre. Il avait dessein de continuer à expliquer la-même matière; mais, ayant mis, je ne sais par quel mouvement, à la fin de la quatrième lettre, qu'il pourrait parler dans la suivante de la morale des jésuites, il se trouva engagé à le faire. » N'était-ce vraiment là qu'une promesse faite par hasard plutôt que de dessein prémédité? On. en peut douter; mais il paraît certain que Pascal hésita quelque temps ; d'une part, le public était impatient de voir la promesse réalisée; mais, de l'autre, quelques amis représentaient à l'auteur « qu'il quittait trop tôt la matière de la Grâce », sans êtr-a assuré de retrouver ailleurs le même succès. Les sollicitations d'amis plus mondains, comme M. de Méré, le désir de tenir l'engagement pris, surtout l'indignation qu'inspira, dit-on, à Pascal une lecture d'Escobar et des casuistes, transformèrent la question de parti en une question morale d'un intérêt universel.

Analyse de la quatrième « Provinciale ».

11 ne s'agit plus de « pouvoir prochain », mais de « grâce actuelle », et ce terme est plus intelligible, Le jésuite consulté définit la grâce actuelle « une inspiration de Dieu par laquelle il nous excite à la vouloir accomplir... Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes, à chaque tentation. » Parsuite, (( une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal qui y est. »

A cette théorie, Pascal répond: « Ceux qui ne pensent jamais à Dieu ne sontdonc jamaiscoupables, puisqu'en ce cas ils n'ont point conscience du mal qu'ils font. Moins on pensera à Dieu, moins on péchera, et si l'on peut « gagner une fois sur soi de n'y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pou:1 l'avenir. » En revanche, si les méchants sonts'auvés, les demipécheurs sont damnés, car ils n'ont pu encore oublier Dieu tout à fait. Quel encouragement pour les « libertins » !

Toute la quatrième lettre est dans la discussion de ce principe et de ses conséquences.

Première partie de la discussion. — Le bon Père défend le principe absolu de la grâce actuelle : « Tout le monde, et les impies et les fidèles, ont ces inspirations à chaque tentation. »

Seconde partie de la discussion. — Pressé par les autorités qu'on invoque^ contre lui, le bon Père accorde que les impies pèchent sans inspiration, et se réduit à soutenir que les justes au moins ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne cette grâce actuelle. Pascal le nie même pour les justes, et triomphe de l'embarras de son adversaire, qui saisit un prétexte pour s'esquiver.

Part de la comédie dans la quatrième « Provinciale »•

Rien de plus vif et de plus gaiement agressif que le début de la quatrième Provinciale : « Il n'est rien tel que les jésuites^ J'ai vu bien des jacobins, des docteurs et de toutes sortes de gens; mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les choses valent toujours mieux dans leur source. » On sent que le ton change, que le débat va se déplacer et prendra un tour plus profane. Pour la première fois, en effet, on nous présente ce bon Père dont Sainte-Beuve trace si spirituellement le portrait:

Ce bon Père casuiste, qui révèle si volontiers les secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens curieux ; si accueillant, si caressant, qui ne se tient pas dès qu'on l'écoute, tant c'est pour lui un art chéri dont il est plein que cette moelle du casuisme, comme pour d'autres les coquillages et les papillons, comme pour le Diphile de la Bruyère les oiseaux; qui sait produire si à point le P. Bauny, que voici, et de la cinquième édition encore; qui vous fait prendre dans sa bibliothèque le livre du P. Annat contre M. Arnauld, juste à celte page 34, où il y aune oreille; qui, tout fier de trouver dans son P. Bauny le philosophe cité tant bien que mal en latin, vous serre malicieusement les doigts, et vous dit, avec un œil qui rit de plaisir et d'innocente vanité : Vous savez bien que c'est Aristote; ce bonhomme qui nous expose sur chaque point la grande méthode dans tout son lustre, et nous donne la recette bénigne selon laquelle il faut, pour chaque opinion, que le temps la mûrisse un peu; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien d'impossible à ses docteurs, et vous dit, pour peu que vous ayez l'air de douter de vos cas difficiles, absolument comme on dirait d'une charade : Proposez-les pour voir ; cet excellent personnage, toujours bouche ouverte à l'hameçon, et si habile à nous faire dévider l'écheveau, mériterait un nom qui le distinguât entre tous, et qui le fixât dans la mémoire à côté de Patelin, de Macette, de Tartuffe, d'Onuphre, sans pourtant le rendre aussi odieux ; car il y va, le pauvre homme ! dans la pleine innocence de son cœur!

Mais Sainte-Beuve confond ici deux Pères jésuites très distincts, celui de la quatrième et celui de la cinquième Provinciale. C'est celui de la quatrième qui aime les gens curieux et fait des « oreilles » à son livre favori, dont il marque au crayon les passages les plus remarquables. Mais il n'est, pour ainsi dire, que l'introducteur du bon casuiste qui prendra et gardera si ingénument la parole pendant les six lettres suivantes; de ce personnage si éminemment comique dont M. Nisard dit : « Je ne le vois pas sans regret quitter la scène à la fin de la dixième Provinciale. » Déjà pourtant le nôtre a la plupart des traits qui serviront à composer cette autre physionomie. Qu'on l'interroge, c'est à ses auteurs qu'il va demander la réponse, et il revient « chargé de livres ». Avec une merveilleuse souplesse, il prend tous les tons et joue tous les rôles : serré de près, tantôt il s'échauffe : « 11 n'en faut pas railler ! » tantôt il s'échappe adroitement, et sans se fâcher, avec douceur et prudence. Le voici qui, « d'un ton résolu », tient tête aux objections et refuse d'abandonner un seul point de sa doctrine ; mais presque aussitôt le voici qui, sentant la partie compromise, « commence à «dàcher pied », mais fait retraite en bon ordre, et, dans son embarras, ne perd pas courage. 11 faut bien s'avouer vaincu à la fin, lorsque Aristote et saint Augustin se coalisent contre la doctrine des Pères ? Non, le bon casuiste est surpris, mais non pas confus, et le hasard opportun vient à son secours : «< Comme il pensait à ce qu'il devait dire, on vint l'avertir que Mme la maréchale de... et Mmc la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : « J'en parlerai, « dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse : « nous en avons ici de bien subtils. »

Entre ce bon Père, si ingénu et si ingénieux tout ensemble, et Pascal, qui joue l'ignorance naïve, apparaît un autre personnage de la comédie, le janséniste, dont la seule présence, l'atlitude froide et réservée, forment un parfait contraste avec la j-iante et caressante étourdene du jésuite qui se livre. D'abord silencieux témoin, il se borne à laisser deviner à quel point son sentiment est contraire à ees"inventions dangereuses. Puis, il glisse, à propos, quelques mots discrets : le jésuite triomphant apporte-t-il la Somme des péchés du P. Baunv : « C'est dommage, me dit tout bas mon janséniste, que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les évoques de France. » Le jésuite énumère-t-il avec complaisance ses autorités : « Mais toutes modernes, » me dit doucement mon janséniste. Puis,

quand son adversaire s'est engagé à fond, il intervient (ont à coup dans le débat, en homme qui s'y est préparé de longtemps : ((Mon second, qui avait, à ce que je crois, étudié cette question le matin même, tant il était prêt à tout... » Et il explique Aristote, dont on travestit la pensée, et il cite les Pérès, que le bon Père ne connaît pas, et de haute lutte il emporte la victoire. C'est lui enfin qui, maître du champ de bataille déserté par le vaincu, mais avide nie courir à de nouveaux combats, met Pascal étonné sur une autre piste : « Ne savez-vous pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans la doctrine ? »

Cette comédie n'est donc que l'amusant prologue de la comédie qui va s'ouvrir dès la cinquième lettre.

Sommaire des Lettres IV à XI, d'après l'édition de 1657.

a Les six Lettres suivantes expliquent toute la morale des jésuites par le récit de quelques entretiens d'un de leurs casuistes avec l'auteur, qui représente encore une personne du monde qui se fait instruire, et qui, apprenant des maximes tout à fait étranges, s'en étonne, et, n'osant pas néanmoins faire paraître l'horreur qu'il en conçoit, les écoute avec toute la modération qu'on peut garder. Sur quoi ce Père, le jugeant susceptible de ses principes, les lui découvre naïvement. Ce n'est pas qu'il ne le voie souvent surpris; mais, comme il croit que cet étonnement ne lui vient que de ce que les maximes lui sont nouvelles, il ne laisse pas de continuer, et ne se met en peine que de le rassurer par les meilleures raisons dont leurs plus grands auteurs les ont appuyées.

a Par ce moyen la vraisemblance, qu'il est nécessaire de garder dans les dialogues, est ici toujours observée. Car ce Père est un bonhomme comme ils en ont plusieurs parmi eux, qui haïrait la malice de sa Compagnie, s'il en avait la connaissance, mais qui ne pense pas seulement à s'en défier, tant il est rempli de respect pour ses auteurs, dont il reçoit toutes les opinions comme saintes. Aussi il s'attache exactement à ne rien dire qui lie soit pris de leurs ouvrages, dont il cite toujours les propres termes pour confirmer tout ce qu'il avance; mais aussi, se croyant assez fort quand il les a pour garants, il

ne craint point de publier ce qu'ils ont enseigné. Sur cette assurance il expose toute leur morale comme la meilleure chose du monde et la plus facile pour sauver un grand nombre d'âmes, sans s'apercevoir que ce qu'ils ont donné comme une conduite chrétienne et prudente pour soutenir la faiblesse des fidèles, n'est autre chose qu'un relâchement politique et flatteur pour s'accommoder aux passions déréglées des hommes. Voilà le caractère de ce Père, et l'auteur, qui ne veut ni le choquer ni consentir à sa doctrine, la reçoit avec une raillerie ambiguë, qui découvrirait assez son esprit à une personne moins prévenue que ce casuisle, qui, étant pleinement persuadé que celle morale est véritablement celle cle l'Église, parce que c'est celle de sa Société, s'imagine aisément qu'un autre le croit de même.

« Ce style est continué jusqu'à de certains points essentiels, où Tauleur a peine à retenir l'indignation qu'excite une profanation si insupportable qu'ils ont faite de la religion; il se retient néanmoins pour apprendre tout, mais enfin, le Père venant à déclarer leurs derniers excès, par lesquels ils ont retranché de la morale chrétienne la nécessité d'aimer Dieu, en établissant qu'il suffit qu'on ne le haïsse pas, l'auteur s'emporte là-dessus, et, rompant avec ce jésuite, finit cette sorte d'entretien avec la dixième Lettre...

a La doctrine de la probabilité consiste en ce point qu'une opinion peut être suivie en sûreté de conscience lorsqu'elle est soutenue par quatre auteurs graves, ou par trois, ou par deux, ou même par un seul, et qu'un docteur, étant consulté, peut donner un conseil tenu pour probable par d'autres, encore qu'il croie certainement qu'il soit faux... Cette corruption, qui est le fondement de toutes les autres, est expliquée dans les cinquième et sixième Lettres, et aussi dans la treizième, où l'on voit manifestement que c'est de cette source que sont sortis tous leurs égarements, et qu'elle en peut produire une infinité -d'autres, puisque l'esprit de l'homme est capable de former une infinité d'opinions nouvelles et monstrueuses, et que, selon cette pernicieuse règle, la fantaisie de ces docteurs qui les inventent suffit pour les rendre sûres en conscience. Aussi c'est de là que sont procédées les incroyables licences qu'ils ont données aux personnes de toutes sortes de conditions, prêtres, religieux, bénéficiers, gentilshommes, domestiques, gens d'affaires et de commerce^ magistrats, riches, pauvres, usuriers, banqueroutiers, larrons, et même jusques aux sorciers, comme

il se voit dans ces six lettres, car on trouve leurs relâchements sur l'aumône, la simonie et les larcins domestiques dans la sixième, — leurs permissions de tuer pour toutes sortes d'offenses contre la vie, l'honneur et le hien, dans la septième, — leurs dispenses de restitutions dans la huitième ; — leurs facilités de se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités de la vie, dans la neuvième, — et enfin, la dixième, qui finit, comme j'ai déjà dit, parla dispense de l'amour de Dieu, explique dès l'entrée les adoucissements qu'ils ont apportés à la confession, qui sont tels que les péchés qu'ils n'ont pu excuser sont si aisés à effacer par leurs nouvelles méthodes, que, comme ils le disent eux-mêmes, (des crimes s'expient aujourd'hui plus « allègrement qu'ils ne se commettent. »

La comédie dans les « Provinciales » . — Coup d'oeil sur les Lettres qui vont de la quatrième à la dixième.

Dès la quatrième Lettre, on Fa vu, la comédie apparaît, ou se laisse, du inoins, entrevoir. C'est à partir de la cinquième qu'elle se déploie amplement. Dès le début de cette cinquième Lettre, écrite de verve, on se sent emporté bien loin des querelles subtiles sur la Grâce.

Voici ce que je vous ai promis. Voici les premiers traits de la morale des bons Pères jésuites, « de ces hommes éminents en doctrine et en sagesse qui sont tous conduits par toute la philosophie ». Vous pensez peut-être que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paroles, aussi bien que dans la suite de cet éloge : «. C'est une société d'hommes, ou plutôt d'anges, qui a élé prédite par Isaïe en ces paroles : « Allez, anges prompts et légers. » La prophétie n'en est-elle pas claire? « Ce sont des esprits d'aigles ; c'est une troupe de phénix, un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la chrétienté. » Il le faut croire, puisqu'ils le disent. Et vous Tallez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.

Suivons-le dans ce « discours », dont il faut étudier d'abord le fond solide avant d'en apprécier la grâce légère et le mouvement entraînant.

G. de Litt. — pascal (Provinciales). 2

Cinquième Lettre. — Dessein des jésuites en établissant une nouvelle morale. Deux sortes de casuistes parmi eux; beaucoup de relâchés, et quelques-uns de sévères; raisons de cette différence. Explication de la doctrine de la probabilité; foule d'auteurs modernes et inconnus mis à la place des SS. Pères.

Celte Lettre est précédée d'une sorte de prologue où Pascal se fait expliquer par un de ses amis pourquoi les jésuites professent, ici une morale sévère, ailleurs une morale relâchée. Ce n'est pas que leur dessein soit de corrompre les mœurs; mais ils veulent étendre partout leur crédit, gouverner toutes les consciences, satisfaire tout le monde. « C'est pour cette raison que, ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions et de n«atiqns si différentes, il est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité... C'est par cette conduite obligeante et accommodante, comme l'appelle le P. Petau, qu'ils tendent les bras à tout le monde... Par là ils conservent tous leurs amis et se défendent contre tous leurs ennemis... Ils en ont pour toutes sortes de personnes... Comme si la foi et la tradition qui la maintient n'était pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux; comme si c'était à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme! » L'ami de Pascal, et Pascal lui-même, on le sent, repoussent cette morale toute païenne, et conçoivent « une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme ».

Cependant Pascal feint d'estimer ses adversaires pour « l'excellence de leur politique », et, désireux de les entendre euxmêmes, s'adresse à l'un de ces bons Pères, qui est une de ses anciennes connaissances. 11 le questionne sur les adoucissements qui peuvent être apportés au jeûne, et s'émerveille tour à tour ou s'indigne de ses trop complaisantes réponses. C'est alors que son naïf interlocuteur, entraîné par la chaleur de la discussion, lui découvre la doctrine des « opinions probables », le fondement et l'ABC de toute la morale des jésuites. Une opinion probable est celle qui est fondée sur des raisons de quelque considération, et appuyée par un docteur grave. Mais si les opinions des différents docteurs se contredisent? Il n'importe '. l'opinion d'un seul docteur grave suffit, et l'on peut s'y attacher alors même que l'opinion contraire semble plus sûre. Pascal a peine à se contenir, et toutefois garde en frémissant le ton de l'ironie.

« Nous voici bien au large, lui dïs-je, mon révérend Père. Grâces •'> vob opinions probables, nous avoua une belle liberté de conscience... Toui de bon, mon Porc, votre doctrine est bien commode. Quoi! aTvôir à répondre oui el non à son choix? Oh ne peul assez priser un tel avantage. Et je vois bien

maintenant à quoi vous servent les opinions eonlraires que VOS docteurs ont sur chaque matière; car Tune vous sert toujours, et l'autre ne vous nuit jamais . Si vous ne trouvez votre compte d'un côté, vous vous jetez de l'autre, et toujours en sûreté.

Mais la morale des Pères est contraire à la morale des nouveaux casuîstes ? Peu importe encore ; « les Pères étaient bons pour la morale de leurs temps; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. » Mais l'Écriture, les papes, les conciles? Les désaccords entre eux et les casuîstes ne sont qu'apparents, et le bon Père renvoie au lendemain son interlocuteur pour l'en éclaircir.

Sixième Lettre. — Différents artifices des jésuites pour éluder l'autorité de l'Évangile, des conciles et des papes. Quelques conséquences qui suivent de leur doctrine sur la probabilité. Leurs relâchements en faveur des bénéficier s, des prêtres, des religieux et des domestiques. Histoire de Jean d'Alba.

Comment résoudre ces contradictions entre les décisions des papes, des conciles ou de l'Écriture, et les opinions des casuisles? Il ne s'agit que de bien savoir interpréter les termes. Le P. Escobar, jésuite espagnol, est passé maître dans cet art de l'interprétai ion. Quand les termes des décisions ecclésiastiques sont trop clairs pour prêter à des interprétations diverses, on a recours à certaines « circonstances favorables » qui, habilement invoquées à l'appui de cas exceptionnels, laissent échapper bien des coupables, ou bien encore l'on emploie « la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes, le plus fin de la probabilité »*: « c'est que l'affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de noS docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce n'est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le même sens, cela est impossible; mais c'est seulement qu'ils sont ensemble probables, et surs par conséquent. » On ne dit pas que ce que les papes ont décidé ne soit pas probable ; mais, en laissant leur opinion dans la sphère de la probabilité, on ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. « Cela est très respectueux, » observe ironique-

ment Pascal. « Que le monde est heureux de vous avoir pou.:' maîtres! que ces probabilités sont utiles! » Seulement, toute opinion n'est pas probable sitôt qu'un seul docteur, même grave, l'a émise : « Il faut que le temps la mûrisse peu à peu. En peu d'années on la voit insensiblement s'affermir, et, après un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l'Église. »

Sans doute, il est regrettable qu'on ne puisse appliquer les maximes de l'Évangile dans toute leur sévérité. Mais les hommes aujourd'hui sont si corrompus ! Il faut bien venir à eux, puisqu'ils ne viennent pas à nous : « Car le dessein capital que notre Société a pris pour le bien de la religion, est de ne rebuter qui que ce soit, pour ne pas désespérer le monde. Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes. » D'abord pour les bénéficiers : donner un bien temporel pour un bien spirituel, c'est faire le trafic des bénéfices ecclésiastiques, c'est être simoniaque; mais il n'y a plus simonie si on porte son intention h donner cet argent comme un motif qui porte le bénéficier à le résigner, au lieu de lé donner comme le prix du bénéfice; — puis, pour les prêtres, qui n'ont pas besoin d'être en état de grâce pour dire la messe : car, « si on était si sévère à exclure les prêtres de l'autel, vous comprenez bien qu'il n'y aurait pas un si grand nombre de messes ; » — puis pour les religieux, en faveur de qui l'on adoucit les règles de l'obéissance due par eux à leurs supérieurs; — puis pour les valets, à qui il n'est pas interdit de se payer par leurs propres mains, lorsque leurs maîtres leur font attendre trop longtemps leurs gages. Pascal interrompt cette énumération complaisante du révérend Père en apportant un exemple perfide à l'appui de l'opinion des casuistes sur les valets : c'est l'exemple de Jean d'Alba, ce valet des jésuites au collège de Clermont, qui, accusé de vol par les Pères, put se défendre en citant le sentiment du P. Bauny sur les larcins commis par les domestiques qui ne sont pas contents de leurs gages. Le bon Père le gronde de s'amuser à ces histoires hors de propos, et ajourne la (in de sa revue.

Septième Lettre. — De la méthode de diriger l'intention, selon ! s casuistes; de la permission qu'ils donnent de tuer pour la défense de l'honneur et des biens, et qu'ils étendent jusqu'aux prêtres et aux religieux. Question curieuse proposée par Caramuel, savoir s'il est permis aux jésuites de tuer les jansénistes.

Apaisé par l'assurance qu'il ne sera plus troublé dans son discours, le bon Père passe des valets aux gentilshommes, et aux moyens que les casuistes ont imaginés pour concilier, cbez les personnes de cette condition, deux choses aussi opposées en apparence que la piété et le point d'honneur. A ce sujet, il expose le « principe merveilleux » de la direction d'intention. La méthode de diriger l'intention consiste à détourner son intention du mal que Ton fait en la portant sur un objet permis. On connaît les vers de Molière, dans le Tartuffe :

Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.

« Quand nous ne pouvons pas empêcher Faction, dit le bon Père, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur; car il n'y a qu'à détourner son intention du- désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon. nos Pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l'Évangile en purifiant les intentions. » Le duel, par exemple, peut devenir innocent, quand on n'a pas l'intention expresse de se battre en duel, mais seulement celle de défendre sa vie, son honneur ou sa fortune; l'homicide cle même, quand on tue son enuemi soit pour punir ou prévenir un soufllet, soit pour un démenti reçu, soit même pour une médisance ; mais les Pères, « fort circonspects », défendent d'abuser de ces petites occasions, car « on dépeuplerait un État en moins de rien, si on en tuait tous les médisants », et, d'ailleurs, on risquerait d'être puni en justice. Ils entourent des mêmes précautions prudentes la permission qu'ils donnent de '

certains cas, un homme pour conserver son bien, car ils ne le permettent que si la somme dont il s'agit n'est guère inférieure à un écu.

La dernière question examinée dans cette lettre, et posée par le P. Lamy, est celle de « savoir si les jésuites peuvent tuer les jansénistes ». Le P. Caramuelse prononce pour la négative, j mais seulement parce que « les jansénistes n'obscurcissent non plus l'éclat de la société qu'un hibou celui du soleil ». Pascal ne peut dissimuler plus longtemps son indignation, mais il la voile encore d'ironie.

« Hé quoi! mon Père, la vie des jansénistes dépend donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre réputation! Je les tiens, peu en sûreté, si cela est. Car, s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort, les voilà tuables sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme ; et il n'en faut pas davantage, avec une direction d'intention, pour expédier un homme en sûreté de conscience. Oh ! qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures, d'être instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent ! En vérité, mon Père, il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction. Car enfin l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s'aperçoit point de cette direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je ne sais même si on n'aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés, que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots. Tout de bon, mon Père, je suis un peu surpris de tout ceci ; et ces questions du P. Lamy et de Garamuel ne me plaisent point. — Pourquoi? dit le père : êtes-vous janséniste? — J'en ai une autre raison, lui dis-je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprends des maximes de vos Pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne se pourrait pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s'imaginant que cela vous fait tort, ne tirât de vos principes quelque méchante conclusion. — Allez, me dit le Père, il ne vous en arrivera point de mal, j'en ' suis garant. Sachez que ce que nos Pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l'approbation de nos supérieurs, n'est ni mauvais ni dangereux à publier.

Huitième Lettre. — Maximes corrompues des casuistes touchant les juges, les usuriers, le contrat Mohair a1, les banqueroutiers, les restitutions, etc. Diverses extravagances des mêmes casuistes.

Dans la huitième Lettre, que Sainte-Beuve juge avec raison a un peu surchargée de textes et vraiment lourde entre les autres », le hon Père continue sa revue inconsciemment accablante pour ceux qu'il croit glorifier. 11 détermine les condi-

1. Nous négligerons, dans cette analyse, le contrat Mohatra. Ce mot espagnol vient de l'arabe, et signifie risque. Escobar, cité par le bon Père, en définit ainsi le

lions dans lesquelles les juges peuvent juger selon une opinion probable contre l'opinion la plus probable, même contre leur propre sentiment, et recevoir des présents des plaideurs; celles dans lesquelles les gens d'affaires peuvent faire des prêts usuraires (il suffit qu'ils exigent le remboursement du prêt comme dû par reconnaissance, non par justice), ou faire banqueroute s'ils n'ont pas assez de bien pour subsister honnêtement après avoir payé leurs dettes, ou retenir les biens gagnés même par des voies criminelles. Il nous paraît superflu de parcourir les « diverses extravagances » que le titre promet. Vraiment il y en a trop, et cette huitième Lettre, malgré des traits fort plaisants, est de celles qui ont le plus vieilli. A la fin, le sujet de la lettre suivante est annoncé: « Pour continuer, je pourrai bien vous parler, la première fois, des douceurs et des commodités de la vie que nos Pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile. »

Neuvième Lettre. — De la fausse dévotion à la sainte Vierge que les jésuites ont introduite. Diverses facilités qu'ils ont inventées pour se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités de la vie. Leurs maximes sur l'ambition, l'envie, la gourmandise, les équivoques, les restrictions mentales, les libertés qui sont permises aux filles, les habits des femmes, le jeu > le précepte d'entendre la messe.

Au début, le bon Père apporte, triomphant, à son interlocuteur, un livre du P. Barry, le Paradis ouvert à Vhilagie par cent dévotions à la mère de Dieu, aisées à pratiquer. Bien commodes, en effet, sont ces dévotions, et nous dirions volontiers avec Pascal qu'il ne saurait plus y avoir personne de damné après cela. « C'est tout ce qu'on a pu faire, observe le Père, et je crois que cela suffira, car il faudrait être hien misérable pour ne vouloir pas perdre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à son hras ou un rosaire dans sa poche, et assurer par là son salut avec tant de certitude que ceux qui en font l'épreuve n'y ont jamais été trompés, de quelque manière qu'ils aient vécu, quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. » Peu à peu le débat s'élargît : il ne s agit plus de « la

sens : « Le contrat Mobatra est celui par loquet on achète des étoffes chèrement et à crédit, pour les revendre au même instant à la même personne argent comptant et à bon marché. » « Par où vous voyez, ajoute le révérend, qu'on reçoit une certaine somme comptant en demeurant oblige pour davantage.

fausse dévotion à la sainte Vierge », que les jésuites substituent à la dévotion vraie fondée sur l'amour de Dieu, mais plus généralement de la fausse dévotion, facile et relâchée, propre à ne pas effrayer les gens du monde. C'est surtout le livre de la Dévotion aisée, du P. Lemoyne, qui fait les frais de ce débat, beaucoup plus vif que ceux de la lettre précédente. Rien de rebutant dans cette piété mondaine, « et, en effet, on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion n'agrée tout autrement au monde » que celle dont on se servait avant les jésuites. Les ambitieux apprendront avec plaisir qu'ils peuvent concilier la dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs ; les riches avares, qu'ils ne pèchent pas mortellement en ne donnant point aux pauvres l'aumône de leur superflu; les envieux, que l'envie du bien temporel n'est que vénielle ; les paresseux, que la seule véritable paresse, la seule impardonnable, est, selon Escobar, « une tristesse de ce que les choses spirituelles sont spirituelles, comme serait de s'affliger de ce que les sacrements sont la source de la grâce » ; or bien peu s'avisent d'être paresseux en cette sorte. Pour la gourmandise, elle n'est pas même un péché véniel, à moins que, comme dit Escobar, on se gorge sans nécessité de boire et de manger, jusqu'à vomir.

Attentifs à multiplier les facilités « pour faire éviter les péchés dans les conversations et les intrigues du monde », les jésuites ont inventé la double doctrine des équivoques et des restrictions mentales.

« Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve est d'éviter le mensonge et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C'est à quoi serTadmirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle « il est apermis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre « sens qu'on ne les entend soi-même, » comme dit Sanchez [Ojk mor., part. II, liv. III, chap. vi, n. 13;. — Je sais cela, mon Père, lui dis-je. — Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne troiiMe point de mots équivoques? — Non, mon Père. — Je m'en doutais bien, dit-il, cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au môme lieu : u On peutjurer, dit-il, qu'on n'a pas fait une chose, quoiqu'on « l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite « un certain jour, ou avant qu'on fût né, ou en sous-enlendant quelque au- « tre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert aient aucun « sens qui le puisse faire connaître: et cela est fort commode en beaucoup « de rencontres, et est toujours très- jus te quand cela est nécessaire ou utile « à la santé, l'honneur ou le bien. » — Comment, mon Père, et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure? — Non, dit le Père: Sanchez le prouve au même lieu, et notre P. Filiutius aussi vtr. XXV, chap. xi, n. 331),

parce, dit-il, que « c'est l'intention qui règle la qualité de l'action. » Et il y donne encore (n. 328) un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge, c'est qu'après avoir dit tout haut : Je jure que je n'ai point [ait ccl(, on ajoute tout bas, aujourd'hui; ou qu'après avoir dit tout haut : Je jure, on dise tout bas : que je dis% et que l'on continue ensuite tout haut, que je n'ai point fait cela. Vousvoyez bien que c'est dire la vérité. — Je l'avoue, lui dis-je ; mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut.

Ce dernier trait a passé de Pascal chez Boileau , dont l'Épître XII est un résumé affaibli des Provinciales ; le satirique vieilli s'en prend aussi à ces casuistes

Qui trouvèrent jadis, pour sortir d'embarras, L'art de mentir tout haut en disant vrai tout bas.

Plus d'embarras, dès lors : par exemple, une promesse n'obligera plus, si l'on n'a pas eu l'intention de s'obliger en la faisant. Les femmes pourront se parer. Après avoir effleuré plus d'un point délicat, le bon Père termine en indiquant les adoucissements apportés par les jésuites à la pratique des sacrements, et promet de s'expliquer, dans l'entretien suivant, sur ceux qu'ils ont apportés en particulier au sacrement de pénitence.

Le « moi » de Pascal dans les Lettres Y à IX, et en particulier dans la neuvième* — La dévotion ascétique et la dévotion aisée* — Le goût sévère et le style fleuri*

Quand on lit les Lettres que nous venons d'analyser, il faut prendre garde que le charme piquant du dialogue nous fasse perdre de vue le caractère même de Pascal, qui s y révèle malgré le soin qu'il prend de se voiler, et qui donne aux pages les plus légères une singulière unité de ton et de doctrine. Pascal est un janséniste, dont la piété est rigoureuse jusqu'à l'ascétisme : à ces saints polis, à ces dévots civilisés qu'on lui vante, il oppose ces grands saints « dont la vie a été extrêmement austère ». Aussi crie-t-il à l'impiété quand on prétend lui faire admirer ces peintures « tout à fait charmantes » de la dévotion, qu'on croirait faites à dessein pour tourner les saints en ridicule. Pascal est aussi un homme à l'esprit droit (

*î COURS DE LITTÉRATURE

et un écrivain au goût sévère; il ne peut donc que détester une morale oblique, un style sans franchise et sans virilité.

Bien avant la dixième Lettre, on sent combien lui répugne ce mélange perpétuel des choses mondaiues et des choses religieuses, qui, aux yeux du bon Père, fait la force, mais, aux yeux de son interlocuteur, fait la dangereuse faiblesse de la morale jésuitique. Dans la cinquième Lettre, il s'écrie : « La plaisante comparaison des choses du monde à celles de la science ! » Mais c'est dans la neuvième surtout qu'on se rend compte qu'il y a ici aux prises, non seulement deux écoles différentes, mais deux manières tout opposées de penser et de sentir, de concevoir et d'exprimer les choses sérieuses. Cette indulgence des Pères poussée jusqu'à la « dernière bénignité », lui semble, à lui, lâche complaisance et trahison; il la déclare « bien plus propre à (ni retenir les pécheurs dans leurs désordres, par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte, qu'à les en retirer par une véritable conversion, que la Grâce seule peut produire ». Le janséniste, on le voit, ne se laisse jamais oublier. S'il y a excès d'indulgence du côté des jésuites, n'y aurait-il pas, du côté des jansénistes, excès de rigorisme? Si les uns s'appliquent à ne damner personne, les autres ne semblent-ils pas s'appliquer à restreindre le nombre des élus? Où les premiers jettent un pont facile à franchir, les seconds ne creusentils pas un infranchissable abîme? La question a une portée générale et reste pendante éternellement entre les Alcestes chagrins qui voient partout des cas pendables, et les Philintes souriants, qui insinuent : « Mais, quand on est du monde, il faut bien... » Ce qu'on ne peut, du moins, disputer à Pascal, c'est la supériorité de la droiture, et aussi celle du goût. Quel verbe mâle et loyal! quel dédain des puériles frivolités de la rhétorique, si familières aux adversaires qu'il accable rien qu'en les citant! Oui, la neuvième Provinciale est une leçon de goût en même temps qu'une leçon de franchise. En énervant l'âme, les jésuites énervaient aussi l'esprit; en torturant la pensée, ils faussaient le style. Leurs grâces mignardes devaient lui paraître aussi ridicules que leurs équivoques lui paraissaient odieuses. Voyez l'admirable début de la neuvième lettre :

Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon Père m'en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint k moi, et me dit, en regardant dans un livre qu'il tenait à la main : « Qui vous ouvrirait le paradis ne vous obligerait-il pas parfaitement? Ne donneriez-vous pas des millions d'or pour en avoir une clef et entrer dedans quand bon vous semblerait? Il ne

faut point entrer en de si grands frais : en voici une, voire cent, à meilleur compte. »

Je ne savais si le bon Père lisait, ou s'il parlait de lui-même. Mais il m'ôla de peine en disant: « Ce sont les premières paroles d'un beau livre du P. Harr> , de noire Société, car je ne dis jamais rien de moi-même. — Quel livre, lui dis-je, mon Père? — En voici le titre, dit-il : le Paradis quvert à Philagie, par cent dèioth-is à la mère de Dieu, aisées à pratiquer. — Eh quoi.' mon PÔce, chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel? — Oui, dit-il ; voyez-1 i encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : «Tout autant de dévo- « lions à la mère de Dieu que vous trouverez en ce livre sont autant de clefs « du ciel qui vous ouvriront le paradis tout entier. »

Qui ne sent l'ironie secrète? Parmi ces clefs, (Tailleurs, il a soin de choisir celles dont la seule indication éveille un sourire : « Dire le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge; donner commission aux anges de lui faire la révérence de noire part, etc. » — « Je n'ose, ajoute le P. Barry, vous inviter à offrir cepelit esclave que vous appelez votre cœur... S'il arrivait qu'à la mort l'ennemi eût quelque prétention sur vous, et qu'il y eut du trouble dans la petite république de vos pensées, vous n'avez qu'à dire que Marie répond pour vous. » Le P. Binet, dans sa Marque de prédestination, n'est pas moins fleuri : « Qu'importe par où nous entrions dans le paradis, pourvu que nous y entrions? Soit de bond ou de volée, que nous en chaut-il pourvu que nous prenions la ville ^.de gloire? Et le P. Garasse ne lui cède pas, môme le dépasse :

Quand les bons esprits font un ouvrage excellent, ils sont justement récompensés par les louanges publiques. Mais quand un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, et qu'il ne peut ainsi obtenir des louanges publiques, ahn que son travail ne demeure pas sans récompense, Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Die,u, qui est juste, donne aux grenouilles de ia satisfaction de leur chant.

Mais c'est surtout le P. Lemoyne, l'auteur de la Dévotion aisée et des Peintures morales, que poursuit l'implacable ironie de Pascal. On jugera si Pascal a raison par deux des citations qu'il met sous nos yeux :

Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et' la retraite, et qui n'ont que du flegme dans les veines, et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de celte humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie...

La jeunesse peut être parée de droit naturel. Il peut être permis de se parer en un âge qui est la fleur de la verdure des ans. Mais il en faut demeurer là : ie

contretemps serait étrange de chercher des roses sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient d'être toujours au bal, parce qu'elles ont le don de jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point serait de prendre conseil de la raison et d'un bon miroir; de se rendre à la bienséance et à la nécessité, et de se retirer quand la nuit approche.

Peut-être Pascal fait-il bien grand bruit des citations qu'il entasse, et dont le mauvais goût nous frappe plus aujourd'hui que la prétendue immoralité. Mais c'est que pour lui la question de goût littéraire est inséparable de la question morale. On lui répond que telle page du P. Lemoyne sur la vertu, dont on fait trop une fâcheuse « ennemie des divertissements et des jeux qui sont la Heur de la joie et l'assaisonnement de la vie », est un souvenir de Montaigne. Mais, précisément (et on le voit bien dans ses Pensées) il était aussi éloigné que possible de cette sagesse tout humaine et mondaine, qui achemine doucement l'homme à une sorte d'apathie morale. Voilà pour le fond; la forme ne lui déplaisait pas moins. Lui qui voulait que l'agréable même fût pris du vrai, que les paroles fussent seulement la peinture exacte de la pensée, combien il devait soulfrir plus impatiemment de voir la vérité religieuse enjolivée, masquée, profanée par tant de Heurs et de pointes galantes! Il y reviendra et y insistera dans la onzième lettre.

Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre P. Lemoyne a parlé de la piété dans sa Dévotion aisée soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l'idée qu'il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Peintures morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Est-ce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du septième livre intitulée : « Éloge de la pudeur, où est montré que toutes les belles choses sont rouges, ou sujettes à rougir? » C'est ce qu'il fit pour consoler une dame,, qu'il appelle Delphine, de ce qu'elle rougissait souvent... Je sais qu'il ne l'a dit que pour faire le galant et pour rire; mais c'est cela qu'on appelle rire, des choses saintes.

La onzième lettre confirme donc la neuvième : profondément religieux et sérieux jusque dans la plaisanterie qu'il met au service d'une passion ardente, Pascal exige qu'on parle gravement des choses graves. Littérairement, cela signifie : « Point de désaccord entre la forme et le fond; point de jeux d'esprit, toujours inutiles, souvent déplacés; point de couleurs mal appliquées, point de fard; la vérité fardée n'est plus la vérité, et la vérité seule est belle. »

L'art dans les mêmes lettres. — La comédie et le personnage du bon Père.

Ce que Pascal proscrit, c'est l'art qui travestit la vérité; mais Fart qui sert à en mieux faire ressortir l'évidence, loin de le proscrire, il en fait tout le premier le plus curieux usage. Il est d'autant plus redoutable, cet art, qu'il paraît moins. Sans doute il est difficile de ne pas observer, de ne pas admirer le mouvement vif et naturel du dialogue, la souplesse de la transition, la variété des tons, des débets, dès conclusions, si riche que chaque lettre a pour ainsi dire sa physionomie distincte. Mais la diplomatie toujours habile, quelqueTois perfide, de Pascal,, frappe moins les yeux. Avec quelle adresse pourtant il sait mettre de son côté, contre ces opinions «plus nouvelles que le bréviaire », les papes, les conciles, les Pères de l'Église, l'Écriture î S'agit- il du duel qu'autorisent en certains cas les jésuites, il rappelle que « la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États ». S'agit-il de'la corruption des juges, il oppose aux décisions indulgentes des casuistes là réforme introduite dans le parlement par le premier président, qui a défendu même aux greffiers de recevoir les présents des parties; et par cette manœuvre inattendue il oblige son interlocuteur surpris à quitter ce sujet brûlant. Surtout ilprend soin de lui fermer toute retraite, ou plutôt il l'amène tout doucement à s'enlever à lui-même tout moyen de défense. Qu'importe que tel casuiste n'appartienne pas à la Société de Jésus? Le bon Père explique que ce casuiste étranger n'est que l'humble admirateur et imitateur des casuistes de la Société. Tel autre casuiste est bien un jésuite, mais il serait prudent, semble-t-il, de ne pas accepter la responsabilité entière de ses décisions, qui peuvent être tout individuelles. Le bon Père s'applique, au contraire, à montrer que ces extravagances engagent toute la Société.

Comment! dit le Père, il est de notre Compagnie. Et ne savez-vous pas encore que notre Société répond de tous les livres de nos Pères ? Il faut vous apprendre cela ; il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre Société, par lequel il est défendu à toutes sortes de libraires d'imprimer aucun ouvrage de nos Pères sans l'approbation des théologiens de notre Compa-

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