‹ Cours de littératureChapitre 11 sur 98 · C. de Litt. — pascal (Provinciales · texte numérisé non relu

C. de Litt. — pascal (Provinciales

gnie, et sans la permission de nos supérieurs. C'est un règlement fait par Henri III, le 10 mai 1583, et confirmé par Henri IV, le 20 décembre 1003, et par Louis XIII, le 14 février 1612 : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun.de nos Pères. Gela est particulier à notre Compagnie ; et de là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous qui n'ait l'esprit de la Société.

On est presque tenté de plaindre cette victime d'une tactique cruellement insidieuse. Le bon Père n'est visiblement pas de force à parer des coups dont il ne s'aperçoit même pas. Pascal se joue avec lui et de lui, le mène où il veut, s'applaudit quand il Ta pris au piège longuement préparé : « Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitais. » Souvent l'appât est à peine dissimulé : « Mais, mon Père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses, et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. — Vous me faites tort, dit le Père, je n'avance rien que je ne prouve, et par tant de passages que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d'admiration. » Et il met son orgueil à rassembler les preuves qui confondront les siens, à fournir complaisamment les pièces de l'acte d'accusation qui sera dressé contre eux.

Rien n'égale, comme exemple de cet art perfide, le début même de ce long mais si amusant entretien, dans la cinquième lettre.

Pour moi, j'estimai ces bons Pères de l'excellence de leur politique, et je fus, selon son conseil, trouver un bon casuiste de la Société. C'est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler exprès. Et comme j'étais instruit de la manière dont il les fallait traiter, je n'eus pas de peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses, car il m'aime toujours, et, après "quelques discours indifférents, je pris occasion du temps où nous sommepour apprendre de lui quelque chose sur le jeune, afin d'entrer insensibles ment en matière. Je lui témoignai donc que j'avais de la peine à le supporter. Il m'exhorta à me faire violence ; mais, comme je continuai à me plaindre, il en fut touché et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m'en offrit en effet plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu'il s'avisa enfin de me . demander si je n'avais pas de peine à dormir sans souper, « Oui, lui dis-je, mon Père, et cela m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir. — Je suis bien aise, me répliqua-t-il, d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché ; allez, vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas ' que vous m'en croyiez, venez à la bibliothèque. »

J'y fus, et là, en prenant un livre : « En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle ! C'est Escobar. — Qui est Escobar, lui dis-je, mon Père '? — Quoi ! vous ne savez pas qui est Escobar de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos Pères ; sur quoi il fait, dans la préface, une allégorie de ce livre « à celui de Y Apocalypse, qui était scellé de sept sceaux ? « Et il dit que Jésus l'offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Yas- « quez, Molina, Valentia, en présence de vingt-quatre jésuites qui représen- « tent les vingt-quatre vieillards ? »

Il lut toute cette allégorie, qu'il trouvait bien juste, et par où il me don-

nait uiie grande idée de l'excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne :« Le voici, me dit-ilj au tr. 1,-ex. 13, n. 67. Celui «qui ife peut dormir s'il n'a soupe, est-il obligé de jeûner? Nullement. » N'êtes vous pa9 content? — Non, pas toul à fait, lui dis-je; çarje puis bien ■apporter le jeune en faisant collation le matin e( &oupant 1»; soir. — Voyez donc la suite, me dit-il, ils ont pensé à tout. « Et que dira-t-on si on peut <( bien se passer d'une collation le matin en soupant le soir? » — Me voilà. « — On n'est point encore obligé ^, jeûner, car personnen'esl obligé à changer l'ordre de ses repas. » — Oh î la bonne raison ! lui dis-je. — Mais, dites-moi, continua-t-il, usez-Vous de beaucoup de vrai? — Non, mon Père, lui dU-je, je ne le puis souffrir. — Jevous disais cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin, et quand il vous plairoit, sans rompre le jeune ; et cela soutient toujours. En voici la décision au même lieu n. « Peut-on, sans rompre le jeune, boire du vin à telle heure qu'on voudra, et « même en grande quantité? On le peut, et même de l'hypocras. » Je De me souvenais pas de cet hypocras, dit-il ; il faut que je le mette sur mon recueil.

— Voilà un honnête homme, lui dis-je, qu'Escobar. — Tout le monde l'aime, répondil le Père : il fait de si jolies questions ! Voyez celle-ci, qui est au même endroit n. 38: : « Si un homme doute qu'il ait vingt et un ans, est-il « obligé de jeûner? Non. Mais si j'ai vingt et un ans cette nuit à une heure « après minuit, et qu'il soit demain jeune, serai-je obligé de jeûner demain ? a Non; car vous pourriez manger autant qu'il vous plairait depuis minuit « jusqu'à une heure, puisque vous n'auriez pas encore vingt et un ans : et u ainsi, ayant droit de rompre le jeune, vous n'y êtes point obligé. » — Oh! que cela est divertissant! lui dis-je. — On ne s'en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre, chose. » Le bon Père, voyant que j'y prenais plaisir, en fut ravi.

Pascal a soin de noter en plusieurs endroits cette satisfaction naïve du bon Père : « Ho! Ko! dit le Père, vous commencez à pénétrer, j'en suis ravi. » Et c'est là précisément qu'est la suprême habileté de Pascal : son casuiste est plaisant, mais il n'est pas odieux. Non : « il est bonhomme »2 mais « le respect qu'il a pour ses Pères lui fait recevoir avec vénération tout ce qui vient de leur part ». Aussi avoue-t-il volontiers qu'il ne parle pas suivant sa conscience, mais suivant celle de Ponce et du P. Bauny, qui sont d'habiles gens. Modestement, il s'efface derrière ces docteurs célèbres, dont il fait dans la cinquième lettre une énumération si pompeuse. 11 a « du plaisir » à voir le P. Hauny pénétrer dans le pour et le contre d'une question bien embrouillée, qu'il démêle avec cette finesse « qui n'appartient qu'aux grands hommes » ; il se pâme d'aise devant les inventions du «grand et incomparable Molina ».

— « Voyez, dit-il, résoudre cette question à Sanchez : mais aussi c'est Sanchez! » Ce n'est pas pour l'amour de la vérité, c'est pour l'amour de l'art qu'il expose ces « subtiles méthodes » de la casuistique, du moins les meilleures : « car nous en avons à choisir! » Qu'on ne lui parle pas des Pères de l'ancienne

Église, ils ont fait leur temps; à un monde nouveau il faut une morale nouvelle. « Voilà ce que les anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos Pères... Nos Pères savent si bien s'arrêter où il faut! » C'est cette aveugle admiration qui l'empêche de voir les pièges où son interlocuteur le fait si aisément tomber. Parfois il semble ouvrir les yeux. « Je crois que vous raillez : cela n'est pas bien. » Mais, d'ordinaire, il va droit devant lui sans soupçonner le danger, et n'aime pas à être interrompu : « Que vous êtes prompt! écoutez la suite... J'ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n'êtes pas bon scolastique... A quoi vous amusez-vous? Qu'est-ce que tout cela signifie? Je vous parle des maximes de nos casuistes, ^t vous m'interrompez par des histoires hors de propos!... Apprenez d'Escobar ce que c'est que tuer en trahison, et puis -vous parlerez!... Vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur... Répondez une autre fois avec plus &e circonspection. » Il ne le dit point sur le ton d'un rogue pédantisme, mais sur celui d'une impatience dédaigneuse. Eh quoi! Escobar, Molina, Sangliez, parlent par sa bouche, et l'on n'écoute point leurs arrêts dans un respectueux silence!

« Je vois bien par là que tout est bienvenu chez vous, hormis les anciens Pères, et que vous êtes les maîtres de la campagne. Vous n'avez plus qu'à courir. Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, et de puissantes barrières qui s'opposeront à votre course. — Et quoi? me dit le Père tout •étonné. — C'est, lui répondis-je, l'Écriture sainte, les papes et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de l'Évangile. — Est-ce là tout ? me dit-il. Vous m avez fait peur ».

Le bon Père a de ces mots terribles dans leur ingénuité. Des pamphlétaires à la main plus lourde que Pascal auraient vite fait dégénérer cette ingénuité en sottise ou en cynisme. Ici, elle reste candide dans la juste mesure, et nous pouvons continuer" xle sourire alors même que Pascal commence à s'indigner.

Transition des lettres comiques aux lettres éloquentes. La dixième lettre (S août 1650)*

Ce n'est pas brusquement et sans transition que nous passons de la comédie à l'invective, de l'ironie à l'indignation.

Pascal nous y a lentement préparés en ne nous laissant jamais perdre de vue, près du jésuite qui sourit, explique, distingue,. le janséniste frémissant qui est tout entier dans un seul mot : « Je ne me contente pas du probable : je cherche le sûr. » Lui aussi, le janséniste sourit parfois, et se dit -même une fois « sur le point d'éclater de rire « ; mais plus souvent il marque l'effort qu'il s'impose pour contenir sa colère : « Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve quand j'entends des religieux parler de celle sorte (lettre V)... Je n'ose vous le rapporter, car c'est une chose effroyable (lettre VI)... Cela me parut si horrible que feus peine à me retenir... Je n'en avais que trop entendu (lettre VII)... Il me fit voir, dans ses auteurs, des choses de cette nature si infâmes que je n'oserais les rapporter (lettre VIII). » A ce point de vue, le début de la letlre VIII est particulièrement curieux : Pascal nous y avertit en propres termes qu'il éclatera bientôt :

Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes ; cependant il y -a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne ; les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes qui, comme moi, ne sont ni prêtres ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connaître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous et du bon Père qui souffre toujours mes visites et dont je souffre toujours les discours, quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé à me contraindre ; car il ne les continuerait pas s'il apercevait que j'en fusse si choqué; et ainsi je ne pourrais m'acquitter de la parole que je vous ai donnée, de vous faire savoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges, sans oser y contredire ouvertement. Mais, après avoir tant enduré pour votre satisfaction, je pense quà la fin j'éclaterai pour la mienne, quand il n'aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu'il me sera possible ; car, plus je me tais, plus il me dit de choses.

C'est donc, comme il nous en a déjà prévenus, « pour voir jusqu'où irait une si damnable doctrine », qu'il s'est contenu jusqu'alors. Si la patience lui échappe à la fin de la dixième Lettre, c'est, sans doute, qu'il se juge suffisamment éclairé.

La dixième Lettre traite des adoucissements qtfe les jésuites Dnt apportés au sacrement de pénitence, « pour attirer tout le monde et ne rebuter personne ». Ils ont atteint leur but « en rendant la confession aussi aisée qu'elle était difficile autrefois », en faisant en sorte « que les crimes s'expient aujourd'hui âlacrius, avec plus d'allégresse et d'ardeur qu'ils ne se commettaient autrefois ». Sur ces adoucissements et ces corn-

promis Pascal insiste un peu longuement, au goût du lecteur moderne, et ses objections embarrassent le bon Père. Celui-ci n'a pourtant pas perdu son caractère; il continue, avec la même candeur dans l'admiration, à exposer « le merveilleux progrès de cette doctrine », et il a des^ots charmants, comme lorsqu'il se plaint d'êtra accablé et comme écrasé sous la foule des pénitents qu'attire à son confessionnal cette morale facile. Jusque-là Pascal se domine, et pourtant les citations du casuiste lui inspirent une indignation croissante. « Ces passages, dil-il, me firent tant d'horreur que je pensai rompre là-dessus ; mais je me retins, afin de le laisser aller jusqu'au bout. » Toute sa patience n'y peut tenir lorsqu'il entend exposer la doctrine des jésuites sur l'amour de Dieu, « le dernier trait de leur morale, et le plus important de tous » ; lorsqu'il apprend par quel moyen ils ont « déchargé les hommes de l'obligation pénible d'aimer Dieu actuellement », car il suffit qu'on ne le haïsse pas. En vain s'efforce-t-il de "rester impassible devant « ce badinage où l'esprit de l'homme se joue si insolemment de l'amour de Dieu »; il faut bien que le cri longtemps contenu s'exhale enfin :

« O mon Père ! lui dis-je, il n'y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre. — Ce n'est pas de moi-même, dit-il. — Je le sais bien, mon Père, mais vous n'en avez point d'aversion ; et, bien loin de détester les auteurs de ces maximes, vous avez de l'estime pour eux. Ne craignez-vous pas que votre consentement ne vous rende participant de leur crime ?...

« Ainsi onrend dignes de jouir de Dieu dans l'éternité ceux qui n'ont jamais aimé Dieu en toute leur vie ! Voilà le mystère d'iniquité accompli. Ouvrez enfin les yeux, mon Père ; et si vous n'avez point été touché par les autres égarements de voseasuistes, que ces derniers vous en retirent parleurs excès. Je le souhaite de tout mon cœur pour vous et pour tous vos Pères; et je prie Dieu qu'il daigne leur faire connaître combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu'à de tels précipices, et qu'il remplisse de son amour ceux qui en osent dispenser les hommes. »

Après quelques discours de cette sorte, je quittai le Père, et je ne vois guère d'apparence d'y retourner. Mais n'y ayez pas de regret ; car s'il était nécessaire de vous entretenir encore de leurs maximes, j'ai assez lu leurs livres pour pouvoir vous en dire à peu près autant de leur morale, et peutêtre plus de leur politique, qu'il n'eût fait lui-même.

Alors, dit Sainte-Beuve, «et bon Père et provincial supposé, tout cela disparaît ; le combat s'engage à nu, et l'écrivain, encore masqué, mais sans plus de rôle, s'attaque à l'ennemi. .. C'est l'instant où Pascal se lève ; le léger appareil de scène est renversé ; il devient dès lors un réfutateur pressant, terrible,

Analyse des huit dernières « Provinciales »5 d'après l'édition de \ C»57«

« L'auteur répond, clans la onzième lettre, au reproche que les jésuites lui font d'avoir usé de quelques railleries dans ses lettres... 11 vient ensuite, dans les lettres XII, XIII, XIV, aux reproches qu'ils lui ont voulu faire de n'avoir pas fidèlement, rapporté tous les passages de leurs auteurs. Sur quoi il donne premièrement les preuves de sa sincérité, et, prenant de là occasion de traiter de nouveau les matières sur lesquelles ils l'avaient accusé d'imposture, il leur reproche leur opiniâtreté à les soutenir, et, opposant les maximes de l'Église à leurs égarements sur la simonie, sur l'aumône, sur l'homicide et le reste, et particulièrement sur ce qui regarde la doctrine de la probabilité, il les confond si puissamment que, s'ils s'étaient plaints de sa raillerie, ils ont eu bien de sujet de se plaindre de son sérieux.

(( Mais, après avoir montré leur mauvaise foi dans ces calomnies particulières dont ils auraient voulu le noircir, il en découvre la source et le principe général dans la quinzième, où il produit la maxime la plus surprenante de toute leur politique, qui est que, selon leur théologie, ils pensent pouvoir sans crime calomnier ceux dont ils se croient injustement attaqués, et leur imputer des crimes qu'ils savent être faux, afin de leur ôter toute croyance... Il fait voir non seulement qu'ils l'enseignent publiquement dans leurs lettres, mais encore qu'ils le pratiquent ouvertement dans leur conduite. 11 en rapporte plusieurs exemples insignes dans cette quinzième lettre, et c'est ce qu'il continue dans toute la seizième, à laquelle ils n'ont point du tout reparti... Mais autant il leur a été facile de calomnier l'auteur sans scrupule, autant il a été facile à l'auteur, par la force de la vérité, de se laver de ces vains reproches d'imposture et de cette accusation continuelle d'hérésie qu'ils lui font dans tous leurs écrits, et entre autres le P. Annat dans sa Bonne Foi. A quoi l'auteur répond par la dix-septième, où il fait voir non seulement qu'il n'est pas hérétique, mais que même il n'y a point d'hérétiques dans l'Église, et que la différence que les jésuites ont avec leurs adversaires sur le sujet de

ces cinq propositions condamnées par le pape Innocent X, qui sert de prétexte à toutes leurs accusations, n'est autre chose qu'une question de fait touchant le sens de Jansénius, qui ne peut en aucune sorte être matière d'hérésie. C'est ce qu'il démêle si nettement et ce qu'il prouve si fortement, que tous ceux qui voudront s'en instruire y apprendront tout l'état de cette dispute qui fait aujourd'hui tant de bruit, et que les jésuites déguisent si fort, qu'on sera surpris de voir combien on est éloigné de l'entendre quand on ne la sait que par leurs entretiens, leurs livres ou leurs sermons. »

Voici les sommaires des huit dernières Lettres :

Onzième Lettre, écrite aux RR. PP. jésuites (18 août 1656). — Qu'on peut réfuter par des railleries les erreurs ridicules. Précautions avec lesquelles on le doit faire; qu'elles ont été observées par Montalte (Pascal), et qu'elles ne l'ont point été par les jésuites. Bouffonneries impies du P. Lemoyne et du P. Garasse.

Douzième Lettre (9 septembre 1656). — Réfutation des chicanes des jésuites sur l'aumône et sur la simonie.

Treizième Lettre (30 septembre 1656). — Que la doctrine de Lessius sur l'homicide est la même que celle de Victoria. Combien il est facile de passer de la spéculation à la pratique. Pourquoi les jésuites se sont servis de cette vaine distinction et combien elle est inutile pour les justifier.

Quatorzième Lettre (23 octobre 1656). — On réfute par les saints Pères les maximes des jésuites sur l'homicide. On répond en passant à quelques-unes de leurs calomnies, et on compare leur doctrine avec la forme qui s'observe dans les jugements criminels.

Quinzième Lettre (25 novembre 1656). — Que les jésuites ôtent la calomnie du nombre des crimes, et qu'ils ne font point de scrupule de s'en servir pour décrier leurs ennemis.

Seizième Lettre (4 décembre 1656). — Calomnies horribles des jésuites contre de pieux ecclésiastiques et de saintes religieuses.

Dix-septième Lettre, écrite au R. P. Annat, jésuite (23 janvier 1657). — On fait voir, en levant l'équivoque du sens de Jansénius, qu'il n'y a aucune hérésie dans l'Église. On montre par le consentement unanime de tous les théologiens, et principalement des jésuites , que l'autorité des papes et des conciles œcuméniques* n'est point infaillible dans les questions de fait.

Dix-huitième Lettre, écrite auR. P. Annat, jésuite (24 mars 1657).

— On fait voir encore plus invinciblement, par la réponse même du P. Annat, qu'il n'y a aucune hérésie dans l'Église ; que tout le monde condamne la doctrine que les jésuites renferment dans le sens de Jansénius, et qu'ainsi tous les fidèles sont dans les mêmes sentiments sur la matière des cinq propositions. On marque la différence qu'il y a entre les disputes de droit et celles de fait, et on montre que dans les questions de fait on doit plus s'en rapporter à ce qu'on voit qu'à aucune autorite humaine.

Un coup d'œil jeté sur ces sommaires, qu'a rédigés Nicole, suffit à faire sentir combien l'attaque se fait de plus en plus directe et le ton de plus en plus agressif. Les premières lettres de cette dernière série sont des ripostes éloquentes aux ripostes passionnées qu'avaient provoquées les dix Provinciales déjà publiées. Les lettres XVII et XVIII, en particulier, prennent à partie le moins obscur de ces contradicteurs, le P. Annat. Il convient de faire une place à part à la treizième Lettre, qu'on a inscrite sur divers programmes d'examen, sans doute à cause de son argumentation pressante; car, si elle a toutes les qualités vigoureuses des Lettres de cette série, rien ne s'y détache avec une vigueur exceptionnelle.

Analyse particulière de la treizième Provinciale.

Dans la treizième lettre, comme dans la douzième, Pascal répond aux attaques des jésuites qui, dans les lettres purement morales (V à X), n'avaient pas relevé moins de vingt-neuf impostures.

Deux parties. La première est une réponse et une discussion ; la seconde est un exposé de la théorie des jésuites sur les opinions probables.

Première partie. — Pascal a dit, d'après Lessius, que les jésuites permettaient de tuer pour se venger d'un souftlet; les jésuites nient que Lessius l'ait dit; Pascal rétablit la vérité avec indignation.

Premier point de la seconde partie. — Un des secrets de la politique des jésuites, c'est la vaine distinction entre la spéculation et la pratique : spéculativement, ils autorisent ce qu'ils condamnent en pratique, en considérant le dommage que l'État

en recevrait. Par là ils se mettent à couvert de la part des magistrats, mais ils ne s'inquiètent point de la loi de Dieu qui défend de tuer; or il ne s'agit que de celle-là. Timides envers les hommes, ils sont hardis contre Dieu.

Deuxième partie. — La doctrine de la spéculation et de la pratique est complétée et corrigée par celle des opinions probables, c'est-à-dire des opinions fondées sur quelque raison de considération et soutenues par quelque auteur grave (Lettre V). Gomme les Pères se sont contredits, comme la probabilité d'un sentiment n'empêche pas laprobabilité du sentiment contraire, comme tel casuiste admet qu'on peut suivre dans la pratique les opinions probables dans la spéculation, les consciences, libres de faire un choix, sont à l'aise ; il suffira de prendre, d'une part l'opinion du casuiste qui justifie spéculativement l'homicide, de l'autre celle du casuiste qui autorise dans la pratique ce qu'admet la spéculation, et l'on pourra tuer en toute sûreté d'àme.

Conclusion. — Que prouvent donc les passages opposés qu'allèguent les jésuites ? Rien, si ce n'est la souplesse de leur politique et la duplicité de leur cœur.

L'éloquence dans les dernières Lettres. — Ses diverses formes : la raillerie, la dialectique 9 l'apostrophe et l'invective oratoires. — La quatorzième Lettre.

Les dernières Lettres sont singulièrement éloquentes, c'est-àdire passionnées et oratoires. Mais il ne faudrait pas croire que cette éloquence particulière,' celle de l'apostrophe directe et parfois de l'invective, exclue les autres « sortes d'éloquence », pour parler comme Voltaire, qui sont renfermées dans les Provinciales. Dans la onzième lettre, au contraire, Pascal revendique, pour celui qui défend la vérité, le droit de rire de ce qui est ridicule, pourvu qu'il n'emploie ni le mensonge ni la calomnie, qu'il soit sincère, discret, charitable, et il oppose à cette charité, à cette discrétion, à cette sincérité qu'il croit avoir gardées, la haine, les injures, les mensonges de ses adversaires, acharnés à perdre leurs ennemis par tous les moyens. L'étrange charité, en eliet, que celle qui s'offense de voir confondre les erreurs qui renversent la morale ! Songerons-nous à nous plain-

dre qu'on nous mette en garde contre des assassins, qu'on nous avertisse de ne pas toucher à une viande empoisonnée, de ne pas visiter une ville où règne la peste? Se moquer des erreurs nuisibles, c'est suivre l'exemple des prophètes, des saints, des Pères de l'Église, de Di#u même. Lorsqu'il défendait ainsi la satire mise au service de la bonne cause, Pascal ne prévoyait guère qu'il fourbissait les armes qu'un jeune et brillant élève de Port-Royal devait retourner plus tard contre ses maîtres. Aux jansénistes austères qui condamnent la comédie et excommunient les poètes comiques, Racine demandera s'il faut renoncer à tout ce qui divertit, s'il faut pleurer à toute heure :

« Hélas! oui, » dira le mélancolique. Mais que dira le plaisant? Il voudra qu'il lui soit permis de rire quelquefois, quand ce ne serait que d'un jésuite; il vous prouvera, comme ont fait vos amis, que la raillerie est permise, que ses pères ont ri, que Dieu même a raillé. Et vous semble-t-il que les Lettres provinciales soient autre chose que des comédies?... Reconnaissez donc que, puisque nos comédies ressemblent si fort aux vôtres, il faut bien qu'elles ne soient pas si criminelles que vous dites.

Racine, en rappelant les lettres comiques (de IV à X), vise spécialement la lettre XI, qui n'est plus comique sans doute, mais qui justifie l'ironie des lettres précédentes, et qui est comme une transition entre la comédie et l'éloquence, entre Molière et Démosthènes. Il faut reconnaître pourtant qu'à partir de cette lettre le ton est plus souvent grave, irrité même et indigné, que plaisant. On ne retrouverait guère l'esprit proprement dit queçà et là, dans la lettre XV, qui, observe Sainte- Beuve, toujours vigoureuse, redevient moqueuse et piquante, ou dans le post-scriptum do la lettre XIV, sur ce soufflet de Compiègne, donné par un jésuite à un maître d'hôtel, et dont les jésuites contestaient la réalité :

Il est constant, mes-Pères, par l'aveu de l'offensé, qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main d'un jésuite : et tout ce qu'ont pu faire vos amis a été de mettre en doute s'il l'a reçu de l'avant-main ou de l'arrière-main, et d'agiter la question si un coup de revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d'en décider; mais je croirais cependant que c'est au moins un soufflet probable. Gela me met en sûreté de conscience.

La comédie, — Pascal le dit lui-même en se souvenant de Tertullien, — ce n'était qu'un jeu avant le combat, et le vrai combat s'engage maintenant, implacable. Aux épigrammes ont succédé ce que Sainte-Beuve appelle le tonnerre oratoire. L'art n'a pas disparu; loin de là, en se passionnant il a plus de force et pour ainsi dire de densité. Tandis que les premières lettres

étaient enlevées de verve, comme en courant, celles-ci sont longuement méditées, travaillées, retravaillées. Nicole affirme que la dix-huitième lettre, la dernière précisément, coûta plus de peine à Pascal que toutes les autres : il la refit jusqu'à-treize fois. C'est que le sujet aussi en est bien délicat : ilsfagit d'expliquer comment les jansénistes, respectueux de l'autorité du pape, ne peuvent cependant accepter l'arrêt que les jésuites lui ont surpris dans l'affaire des cinq propositions; il s'agit de distinguer entre les choses qui sont de foi et les choses de fait, où la raison et les sens sont juges : « Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ee que vous soutenez est véritable, montrezle; sinon, ne sollicitez personne pour le faire croire : ce serait inulilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par aulorité persuader un point de fait, non plus que le changer, car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas. » En dépit de foules ses précautions si prudentes, Pascal se montre là singulièrement hardi.

C'est un ennemi bien redoutable que celui dont une émotion et une conviction personnelles enflamment la puissante dialectique, qui réduit tout en dilemmes, en raisonnements serrés, mais lumineux et vivants, en questions « si simples qu'elles ne sont point sujettes au distinguo », qui insiste, qui presse : « Répondez-moi nettement, mes Pères...; » quia conscience, enfin, de son avantage, et dont les défis ont d'avance l'accent de la victoire : « La guerre se fait chez vous et à vos dépens... Voyons qui se défendra le mieux. » M. Vinet a bien marqué le caractère de cette dialectique à la fois rigoureuse et animée.

Il faut partir de ce principe : ce qui est éloquent dans les ouvrages éloquents, c'est la vérité : l'éloquence n'est que la vérité passionnée, c'est-à-dire la vérité dans sa plénitude, car la passion complète la vérité... La logique du discours, dans les Provinciales, est remarquable par l'étroit enchaînement des anneaux qu'aucun intervalle ne sépare et qui forment un tout si continu qu'on les dirait incorporés l'un dans l'autre... Tout marche et rien ne se hâte. L'éloquence de Bossuet consiste souvent à omettre les idées intermédiaires et à franchir d'un coup d'aile tout l'espace qu'enferme l'horizon ; on dirait que l'éloquence de Pascal consiste à faire le contraire, tant cetle lenteur a de puissance. Dans ce progrès mesuré, mais imperturbable, l'argument grossit, pour ainsi dire, en avançant; les aspects de l'idée se multiplient; de nouvelles conséquences apparaissent; des alternatives redoutables, des dilemmes foudroyants éclatent à l'improviste... La logique, chez Pascal, se mêle à tout... Alors que la passion semble précipiter la course de son char, avec quelle fermeté ou plutôt avec quelle sévérité vigilante la logique ne tient-elle pas les rênes, et avec quelle attention Pascal n'en ménage-t-il pas, jusque dans la forme, les extrêmes exigences !... La logique se passionne, la passion reste logique.

Oui ? c'est la vérité, ou du moins la conviction qu'il la possède, qui donne à la logique passionnée de Pascal son accent d'irrésistible éloquence; c'est parce qu'il est profondément convaincu que ses adversaires se jouent de la religion pour flatter les désirs des hommes, et sous des habits religieux cachent des âmes irréligieuses, que son indignation éclate à tous moments en apostrophes foudroyantes : « Où en sommes-nous, mes Pères? sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? sont-ce des chrétiens? sont-ce des hommes?... 0 théologie abominable et corrompue !... A quoi songez-vous, mes Pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont pour votre Société? C'est donc une môme chose, dans votre langage, d'attaquer votre Société et d'être hérétique ? Voilà une plaisante hérésie, mes Pères!... Qui le croira, mes Pères? Le croyez-vous vous-mêmes, misérables que vous êtes ? » Parfois même, il faut l'avouer, la passion l'entraîne un peu loin; par exemple quand il revient avec tant d'insistance sur le « privilège » que les jésuites ont de mentir, ce n'est pas assez dire, sur l'entreprise de mensonge et de calomnie qu'ils ont fondée, et qu'il leur oppose à plusieurs reprises le menliris impudenlissime, réponse digne du père capucin à qui il l'emprunte, mais non d'un Pascal; ou lorsqu'il se demande, clans la quatorzième lettre, si ses adversaires sont des hommes ou des démons, lorsqu'il s'écrie : « Il serait à désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l'enfer, et que le diable, qui en est le premier auteur, n'eût jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens ! » Mais ces légères et rares violences de langage ne gâtent point cette quatorzième lettre, une des plus belles par les beautés oratoires, et que d'Aguesseau mettait au rang des plus purs chefs-d'œuvre de l'antiquité. « Je doute, disait-il dans sa. Quatrième Instruction à son fils, que les Philippiques de Démosthènes et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait. » Avec une éloquence d'accent qui n'a d'égale que l'habilité consommée de l'argumentalion, Pascal y fait sentir à ses contradicteurs ce que vaut la vie humaine, trop dédaignée par leurs casuistes; à leurs maximes il oppose, d'un côté les maximes de l'Écriture et des Pères, de l'autre les sages précautions accumulées par la législation humaine. Entre Dieu et les hommes il les prend, il les serre, et ne les laisse plus échapper. Et il ne dédaigne pas encore de se faire contre eux un allié

du roi, dont les édits sévères ont réprimé la fureur des duels. La péroraison de cette lettre est fort belle, je l'accorde volontiers à Sainte-Beuve; mais j'ai peur qu'en l'inscrivant naguère sur certains programmes on ne s'en soit trop fié, sans assez la lire, au témoignage de d'Aguesseau. Combien je préfère la péroraison de la lettre XII, si hautement philosophique dans sa passion même, ou la péroraison de la lettre XVI, chaleureuse défense des religieuses de Port-Royal contre ceux qui incriminaient leur orthodoxie :

Je no vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par oui vous finissez chaque imposture; je repartirai à tout cela dans la lettre où j'espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes Pères, d'avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me dites n'éclairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m'empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir fci force et l'impunité, mais je crois avoir la vérité et l'innocence. C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, ia plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire île la vérité qu'elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ! Pendant qae ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint sacrement, selon leur institution, vous ne cessez nuit et jour de publier qu'elles ne croient pas qu'il soit ni dans l'eucharistie, ni même à la droite de son Père, et vous les retranchez publiquement de l'Église, pendant qu'elles prient dans le secret pour vous et pour toute l'Église. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour avec lui, vous écoute, et répond pour elles. On l'entend aujourd'hui, cette voix sainte et terrible, qui étonne la nature et qui console l'Église. Et je crains, mes Pères, que ceux qui endurcissent leurs cœurs, et qui refusçnt avec opiniâtreté de l'ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l'on r avec effroi quand il leur parlera en juge.

C'est à la fin de celte seizième Provinciale qu'on trouve le postscriptum célèbre: «Mes révérends Pères, mes leltres-n'avaient pas accoutumé de se suivre de si près ni d'être si étendues. Le peu de temps que j'ai eu a été cause de l'un et de l'autre. Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le

loisir de la faire plus courte. » Il y a certes une leçon de goût au fond de ce mot piquant, où est contenu en germe le précepte de Boileau :

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

Peut-être Pascal eût-il pu s'en faire une plus rigoureuse application à lui-même. Cette fois, il devait se hâter, car la police du chancelier était aux aguets, et l'on pouvait craindre une saisie. Mais quelques-unes, parmi ces dernières Provinciales, semblent vraiment un peu longues. Entraîné par sa passion, Pascal a cru que la postérité se passionnerait aussi pour ce qui passionnait alors les jansénistes. Et il ne s'est trompé qu'à demi, car le fond du débat nous passionne toujours.

Ce qu'il y a de personnel à Pascal dans les « Provinciales »• — La question de bonne foi.

Ce qui fait la faiblesse des Provinciales, c'est ce qu'on y trouve de trop personnel à Pascal et aux jansénistes; ce qui en fait la grandeur, c'est ce qu'on y devine d'humain 7 de cnrrmun à tous tant que nous sommes.

Beaucoup de détails, avouons-le, y sont combinés en vue d'une cause actuelle à plaider et à gagner. A la fin de la dernière Provinciale, Pascal délimite avec une clarté suffisante le terrain étroit sur lequel il a voulu se placer. Pourquoi a-t-il essayé d'éclaircir une question que d'autres obscurcissaient à plaisir? Parce que ((le repos de l'Église» en dépendait, et qu'il fallait prouver que les adversaires des jésuites, accusés par eux d'hérésie, n'étaient nullement des hérétiques. On sait par quelles paroles il ferme le débat :

Laissez l'Église en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. Mais, pendant que vous ne travaillerez qu'à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu'il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d'employer tous leurs efforts pour conserver la tranquillité.

Envisagées à ce point de vue comme œuvre départi, les Provinciales, çà et là, provoquent l'étonnement et, peut-être, la désapprobation du lecteur moderne. 11 n'en saurait pleinement approuver la théologie, fondée sur le péché originel, dont la

plupart des hommes sont encore les victimes, et sur la Grâce, dont bien peu sont les élus. Aussi les quatre premières lettres et les deux dernières, qui traitent ces questions infiniment moins brûlantes aujourd'hui, sont-elles lues de nous sinon sans intérêt, du moins sans passion. Ailleurs même, dans les lettres comiques et dans les lettres éloquentes, si nous sommes sensibles au charme du dialogue ou à la chaleur de l'invective, nous le sommes beaucoup moins aux citations des Pères, prodiguées , imposées comme d^s règles infaillibles, aux débats subtils sur la contrition et l'attrition, à l'horreur sincère, mais naïve, que Pascal témoigne pour les mahométans et les calvinistes (il est vrai que ses adversaires affectaient de confondre Port-Royal et Genève), au rôle qu'il prête à Satan, chef et roi de toute la moitié du genre humain. Le péché de simonie n'émeut plus les laïques : le dogme de la transsubstantiation est laissé aux théologiens ; la distinction du droit et du fait, si importante dans les Provinciales, ne nous apparaît plus que comme une curiosité et un procédé discutable de polémique, et la morale qui tient à cette théologie, la morale janséniste, qui combat la morale trop indulgente des jésuites, n'est-elle pas, de son côté, sévère jusqu'à l'intransigeance?

Les Provinciales réclament de l'homme un effort qui n'est pas peut-être au dessus de nos forces, mais à vrai dire dont la continuité s'accommode mal de ce que j'appellerai la dispersion de la vie. Pour nous attacher, ainsi qu'il le demande, « uniquement et invariablement à Dieu », il nous faudrait — comme à lui-même — la solitude, les longs loisirs de Port-Royal ; il nous faudrait n'avoir aucune obligation qui nous retienne dans la société des autres hommes, n'être ni citoyen, ni mari, ni père, n'avoir pas de métier ni d'affaires ; il nous faudrait enfin des facilités de vivre qui ne peuvent exister, pour quelques-uns d'entre nous, qu'à la condition nécessaire que les autres se -résignent à ne les pas avoir. Disons le mot qu'il faut dire : austère en son principe, la morale qu'il nous propose est ascétique dans son application. Et c'est ce qui en fait sans doute la beauté; c'est ce qui en fait la supériorité sur cette casuistique dont il semble qu'il ait pour jamais discrédité jusqu'au nom même ; mais c'est aussi ce qui en rend la pratique si laborieuse. Si les jésuites ou les casuistes, en général, ont trop élargi les voies du salut, on peut se demander si Pascal ne les a pas trop rétrécies; s'il n'a pas « trop accru le poids de l'Évangile », et voulu « captiver les consciences chrétiennes sous des rigueurs très injustes ». On peut se le demander, puisque Bossuet le pensait, et l'a dit1.

Théologie étroite, morale décourageante, est-ce là tout ce qu'on pouvait reprocher aux Provinciales ? Un autre reproche, plus grave encore, était adressé à l'auteur : il était injuste, di-

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