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C. de Litt. — pascal (Provinciales

à la liberté humaine, mais risquant de rendre la Grâce inutile, c'est-à-dire de ruiner le double dogme du péché originel et de la rédemption.

Les jansénistes étaient, moins peut-être que ne le disaient leurs adversaires, mais plus qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, des fatalistes ; ils reprenaient en l'exagérant la doctrine de saint Augustin, ce grand défenseur de la Grâce contre l'hérésie de Pelage, moine anglo-breton du ve siècle, qui niait, sinon le péché originel, du moins la permanence de ses elï'ets, la déchéance de la volonté chez toutes les générations des fils d'Adam, et, par suite, la nécessité d'un secours surnaturel pour la relever et la guider dans la voie du salut. Ils ne se réclamaient pas, sans doute, des hérésiarques Wielef, Luther1, Calvin, qui étaient de purs fatalistes, ni même de ce professeur de Louvain, Baïus, dont la doctrine, non moins hostile à laliberté humaine, fut condamnée par Urbain VIII peu d'années avant les Provinciales; mais ils se proclamaient les disciples de Jansénius, évèque d'Ypres (15S5-1638), dont le traité intitulé Auqustinus avait été publié deux ans après sa mort (1640). Avant d'écrire ce gros ouvrage (mille pages à deux colonnes), Jansénius avait, dit-on, relu jusqu'à trente fois saint Augustin; c'est dire à quel point il était pénétré de la doctrine augustinienne, et à quel point aussi il devait plaire par là à ceux qu'on appela dès lors les jansénistes, à cet Arnauld, par exemple, dont Boileau a dit :

Plein du feu qu'en son cœur soufflait l'Esprit divin, 11 terrassa Pelage, il foudroya Calvin.

C'est-à-dire : inspiré par la Grâce divine, il combattit à la fois et l'hérésie de ceux qui affranchissent de tout joug la liberté humaine, et l'hérésie de ceux qui l'annihilent. Cependant, et bien qu'il n'aboutisse pas absolument au fatalisme calviniste, le livre de Jansénius laisse bien peu de place au libre arbitre dans l'àme tyrannisée par deux forces contraires, la délectation céleste, qui nous sollicite au bien, la délectation terrestre, qui nous* entraîne au mal2. Il était dirigé contre les molinistes ou partisans de la doctrine du jésuite Louis Molina, dont le livre sur V Accord du libre arbitre et de la

1. Luther avait écrit un traité dont le titre est suffisamment significatif : De servo >ir/n(nt>, 1526.

2. Voyez sur cette question un exposé. très clair de M. Henry Michel en tète de l'édition Belin.

grâce avait paru en 1588. Comme l'indique le titre, Molina ne niait ni la nécessité de la grâce, ni l'existence du libre arbitre; mais il s'efforçait de trouver un lien qui les réunît. Ce lien, c'est ce que les molinistes appelaient la grâce suffisante, distincte de la grâce efficace telle que la définissaient les jansénistes. La grâce efficace est celle qui est toujours suivie d'effet, et elle sauve ceux-là seulement qui sont d'avance prédestinés à être sauvés; car Dieu n'est mort que pour un nombre restreint d'élus, et c'est vainement que les autres hommes réclameraient leur part de ce privilège. Ainsi, d'un côté quelques « saints », prédestinés au paradis; de l'autre, la « masse de perdition », prédestinée à l'enfer. Il faut reconnaître que la doctrine moliniste est moins étroite, moins inexorable. « Molina, dit M. Havet, s'efforçait de ne pas offenser la Grâce, et de rendre pourtant au libre arbitre ce que la Grâce paraît lui ôler. En même temps qu'il reconnaissait d'une part que sans la Grâce l'homme ne peut rien, il soutenait d'autre part que la Grâce est offerte à tous. 11 disait que l'homme est libre de l'accepter ou d'y résister, et que Dieu, sachant d'avance l'usage qu'il fera de cette liberté, donne en effet l'a Grâce à celui qui l'accepte, et ne la refuse qu'à celui qui y résiste; de sorte que l'homme, après tout, a ainsi sa part dans l'œuvre de son salut.» Mais la définition la plus nette de la Grâce suffisante opposée à la Grâce efficace, c'est à Corneille qu'il faut la demander, et, chose inattendue, c'est dans la bouche de Thésée que l'auteur d'OEdipe la place. Pendant la peste qui désole Thèbes, alors que les dieux irrités demandent la mort d'un fils de Laïus, dont le nom reste mystérieux, Thésée est amené, par un concours bizarre de circonstances, à supposer qu'il pourrait être la victime réclamée parles dieux. En quelques mots amers, Jocaste le rassure : s'il était le fils d'une race vouée au crime, il serait luimême criminel. C'est contre cette fatalité héréditaire que Thésée se révolte :

Quoi! la nécessité des vertus et des vices D'un astre injurieux doit suivre les caprices, Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions ? î/âme est donc toute esclave ? Une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime ?...

D'un tel aveuglement daignez me dispenser : Le Ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine et leur salaire, Doit nous offrir son aide et puis nous laisser faire.

Voilà qui est clair, et qui donne tort à l'affirmation de Sainte- Beuve : « Corneille est de Port-Royal par Polyeucte. » S'il l'était par Polyeucte, il ne le serait pas à coup sûr par Œdipe, dont Sainte-Beuve ne parle pas. Mais il ne l'est ni par Polyeucte ni par Horace, où Sabine a déjà posé le problème de la Grâce en ces termes non équivoques :

Quand la faveur du Ciel ouvre à demi ses bras, Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, Et lorsqu'elle descend son refus la renvoie.

Qu'est-ce à dire, sinon que la Grâce tantôt est suivie d'effet, tantôt ne l'est pas, suivant que la volonté de l'homme y coopère ou y résiste ? Cette Grâce n'est donc pas nécessairement « efficace », puisque le refus de l'homme la stérilise; mais elle eût pu l'être, puisque Dieu offrait à l'homme ce salut que son aveuglement repousse : elle était « suffisante » pour le sauver, s'il n'eût préféré se perdre. C'est exactement ce que dit Néarque dans cette première scène de Polyeucte où il engage son ami hésitant à ne pas renvoyer au lendemain l'œuvre du salut que Dieu lui permet d'accomplir ce jour même :

Il est toujours tout juste et tout bon ; mats sa grâce Ne descend pas toujours arec même efficace; Après cerlains moments que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ; La nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré ; Le bras qui la versait en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Comprenez : Dien nous offre une Grâce suffisante pour nous sauver; cette grâce peut être efficace, mais ne l'est pas si nous la repoussons, et nous sommes libres de la repousser. Ainsi, quoi qu'en dise Sainte-Beuve, Corbeille est tout l'opposé d'un janséniste : élève des jésuites, il est resté fidèle aux enseignements de ses maîtres; poète du devoir librement accompli, il. ne saurait approuver ni même comprendre un système qui restreint *a liberté, s'il ne la supprime. Voyez comment entendait le jansénisme, je ne dis pas un de ses docteurs, mais la

plus aimable des femmes, Mmc de Sévigné, qui défendait la prédestination contre sa fille :

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ; voila, les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier ; il en choisit, il en rejette. Ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice ; car il n'y a point d'autre justice que sa volonté : c'esi la justice même ; c'est la règle ; et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il ? Rien du tout. 11 leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fond 'ment, de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils l.

Il est dur d'être forcé de donner raison à Mme de Grignan contre Mme de Sévigné ; il peut sembler dur aussi de donner raison, sur la question de principe, aux jésuites contre Arnauld et Pascal. Aussi bien aucun des partis ne semble-til avoir pleinement raison dans ce débat. Entre les deux il faudrait signaler le parti des thomistes ou disciples de saint Thomas d'Aquin, s'il apportait au problème une solution moyenne et juste ; mais les thomistes, dont molinistes et jansénistes ménagent les opinions modérées, ne résolvent pas davantage des difficultés peut-être insolubles. Le plus illustre d'entre eux, Bossuet, dans son Traité du libre arbitre, se contente d'établir, d'une part la prescience divine, de l'autre la liberté humaine, sans essayer d'expliquer comment celle-ci n'est pas annihilée par celle-là. « La première règle de notre logique, dit-il, c'est qu'il ne faut jamais abandonner ces vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier, mais qu'il faut, au contraire, pour ainsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue. »

La question de fait. — Origine et histoire des « B*rovineîales ».

Une double occasion fit naître les Provinciales : la censure prononcée contre VAugustinus à Rome par les papes Urbain VIII

1. Lettre du 14 juillet 1680. Cf. les lettres des 9 et 21 juin.

ti COURS DE LITTÉRATURE

(1641), Innocent X (1653), et Alexandre VII (1656), et la censure prononcée contre Arnauld en Sorbonne (1656).

Imprimé hâtivement et en secret, le livre posthume de Jansénius ne tarda pas à éveiller bien des défiances et à soulever bien des orages. Un certain nombre de propositions suspectes extraites de ce livre (elles furent plus tard réduites à cinq) furent dénoncées à la Sorbonne par Nicolas Cornet, celui-là même dont Bossuet devait prononcer l'oraison funèbre. Ce $ont ces propositions qui furent condamnées à Rome en 1653, par une bulle qui fut reçue en France la même année. Si on les dégage de l'appareil théologique et scolastique qui nous les rend obscures, elles se réduisent à peu près aux principes suivants :

La Grâce n'est pas accordée à tous, et ceux qui ne l'ont pas sont dans l'incapacité absolue de faire le bien qu'ils voudraient faire.

Chez ceux qui la possèdent, la Grâce est irrésistiblement efficace et détermine nécessairement les actions.

L'homme n'a pas besoin d'être libre pour mériter ou démériter.

C'est une hérésie de dire que l'homme a le pouvoir de résister ou d'obéir librement à la Grâce.

C'est une autre hérésie de prétendre que le Christ est mort pour tous les hommes.

Avouons-le, l'attitude qu'adoptèrent les jansénistes en face de ces propositions et des censures qui les frappèrent, a quelque chose de puéril. Us abritèrent la question du principe derrière une question de fait. Prêts, disaient-ils, à condamner ces propositions si elles étaient dans Jansénius, ils niaient qu'elles y fussent. « Si elles y sont, disait plaisamment au roi M. de Grammont, elles y sont incognito. » Mais Bossuet écrit : « Je crois que les propositions sont dans Jansénius, et qu'elles sont l'âme de son livre. » Et Fénelon : « La prétendue question de fait est une illusion grossière et odieuse. Personne ne dispute réellement pour savoir quel est le vrai sens du texte de Jansénius. Jamais texte ne fut si clair, si développé, si incapable de souffrir aucune équivoque. Le même système saute aux yeux et se trouve inculqué presque à chaque page. » Les jansénistes pouvaientils l'ignorer? n'auraient-ils pas agi avec plus de sincérité en reconnaissant que les propositions, si elles n'étaient pas mot pour mot dans Jansénius, étaient bien d'accord, au fond, avec sa théologie très clairement systématique ? Ils préférèrent se perdre en d'inextricables arguties. On souffre de voir un Pas-

cal s'abaisser à ces chicanes; mais ArnauluV lui avait donne l'exemple.

C'est en 1655, un an avant les Provinciales, qu'Àrhauld engagea la lutte. Le vicaire de Saint-Sulpice venait de refuser l'absolution à un grand seigneur ami de Port-Royal, M. de Liancourt, sous ce double prétexte qu'il logeait un janséniste, l'abbé de Bourzeys, et qu'il faisait élever à Port-Koyal sa petite-fille, MIU> de la Koche-Guyon. Indigné, Arnauld lança coup sur coup, dans la même année, sa Lettre d'un docteur de Sorbotiftê à une personne de condition, et sa Lettre à un dur cl pair (M. de Luynes). Il s'y expliquait sur la question du livre de Jansénius et delà censure. Peu après, le 14 janvier 1 60G, c'est contre Arnauld luimême que la Sorbonne prononçait la censure, par cent quatre-vingt-quatre voix contre soixante et onze. La question de fait était seule jugée par ce premier arrêt; un second devait bientôt trancher dans le même sens la question de fond. Loin d'être découragé, Arnauld écrivit un nouveau factum, et le lut à ses amis ; mais leur silence embarrassé lui parut une désapprobation, et, se retournant vers Pascal, il lui dit : « Vous qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose. » Pascal fit la première Provinciale. C'était plus qu'un « fort joli libelle », quoi qu'en dise Joseph de Maistre : c'était toute une révolution dans un genre où les subtilités pédantesques de la théologie scolastique régnaient jusqu'alors sans partage. Aussi le succès en fut-il prodigieux,. Ce qui peut-être y contribua le plus, avec la vogue alors presque universelle de ces questions, avec la nouveauté du ton, ce fut le mystère dont cette publication fut enveloppée. Partout recherchées par les agents du chancelier Sôguier, les Provinciales défièrent toutes les perquisitions, échappèrent à tous les pièges : ceux qui les voulaient lire les trouvaient partout; ceux qui en voulaient arrêter la propagation ne les trouvaient nulle part. On les imprimait, dit-on, tantôt dans les caves du collège d'Harcourt, tantôt dans des moulins ou dans des bateaux sur la Seine. Quelques-unes furent écrites par Pascal dans une maison de la rue des Poirées, juste en face du collège de Clermont, le futur collège de Louis-le- Grand, le quartier général des jésuites. Guerre de l'esprit contre la force, d'où l'esprit, comme toujours, sortit victorieux.

La première lettre est datée du 23 janvier 1656; la dernière, du 24 mars 1657. Pascal n'y avait point mis d'abord de titre, et c'est, croit-on, une des personnes chargées d'assurer l'impression qui prit sur elle de réparer cet oubli. « Ces lettres,

dit Nicole, ont été appelées Provinciales parce que, l'auteur ayant adressé les premières sans aucun nom à un de ses amis de la campagne, l'imprimeur la publia sous ce titre : Lettre écrite à un Provincial par un de ses amis. » C'est ce même Nicole qui, sous le nom de Wendrock, publia, en 1658, la traduction laûne des Provinciales, avec une préface et des notes qui furent retraduites en français par Mllc de Joncoux. L'année précédente avait paru — à Cologne, si Ton en croit le titre — le premier recueil français. Il nous a semblé utile d'emprunter à cette première édition l'analyse sommaire, mais exacte, qu'elle donne de l'œuvre de Pascal. Nous détacherons d'abord de la préface ce qui concerne les quatre premières Provinciales, consacrées toutes plus ou moins (la quatrième ne Test que partiellement) à l'exposé des questions de doctrine, et dont voici les titres :

1. — Des disputes de Sorbonne, et de l'invention du pouvoir prochain dont les molinistes se servent pour faire conclure la censurç de M. Arnauld.

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