M. Brunetière, livre cité
disent la nécessité, quand il serait certain même qu'il a eu tort d'attaquer chez les seuls jésuites ce que pratiquaient bien d'autres, appartenant à des ordres différents (mais n'est-ce pas chez eux qu'on trouvait, sinon les seuls casuistes, au moins les plus nombreux, les plus subtils, les plus experts à ériger cette politique en système et à manier cet instrument de domination morale?), la probité de Pascal resterait encore intacte. 11 faudrait prouver aussi qu'il a menti, et, si on l'a essayé, on n'y a pas réussi. Il n'a pas toujours cité exactement les passages qu'il incriminait; mais il n'en a sciemment altéré aucun1. Les différences entre le texte et la citation sont, pour la plupart, de pure forme. Certaines erreurs d'interprétation sont évidentes ; toutes sont attribuables soit à la hâte avec laquelle Pascal composait, soit à la confiance qu'il avait en ceux qui lui fournissaient les documents, soit enfin à la passion qu'échauffait une conviction profonde et qui parfois dégénérait en esprit de parti ; aucune n'est imputable à la mauvaise foi. « Pascal, comme tous les gens d'esprit qui citent, dit Sainte-Beuve, tire légèrement à lui; il dégage l'opinion de l'adversaire plus nettement qu'elle ne se lirait dans le texte complet ; il aide volontiers à la lettre ; enfin, dans cette ambiguïté d'autorités et de décisions, il lui arrive par moments aussi de se méprendre : c'est là tout ce qu'on peut dire, sans avoir le droit de mettre en doute sa sincérité. » En deux circonstances seulement, il a, non pas menti, sans doute, mais au moins manqué de franchise: c'est lorsqu'il déclare à deux reprises, dans les lettres XVI et XVII, qu'il n'est point de Port-Royal. S'il ne l'est pas à la lettre et absolument, il l'est par bien des relations ; il l'est surtout par le cœur. S'abaisser à une pareille équivoque, c'était aifai- Llir la force de son réquisitoire contre la doctrine des restrictions mentales.
1. « On me demande, disait Pascal (dont Marguerite Périer rapporte les paroles), si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. Je réponds que non certainement : il aurait fallu que j'eusse passé ma vie à lire de très mauvais livres. Maïs j'ai lu deux fois Escobar tout entier, et pour les autres, je les ai fait lire par mes amis; mais je n'en ai pas employé un seul passage sans l'avoir lu moi-môme dans le livre cité, et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui aurait été reprochable et injuste.
Ce qu'il y a de général et de durable dans les « Provinciales».
Mais les finesses et les faiblesses de la polémique disparaissent devant la valeur morale de l'œuvre et la portée de ses résultats. Le propre du génie est d'élever et d'élargir les questions auxquelles il touche. Lorsque Pascal lui-même reproche à ses adversaires « de faire croire qu'il y va de tout en une affaire qui yi'est de rien », il rapetisse, en vérité, un débat où il s'agit de tout autre chose que du livre de Jansénius et de la censure d'Arnauld. Au point de vue du dogme même, la question qui se posait n'était pas d'un médiocre intérêt : sommesnous libres? Dans quelle mesure le sommes-nous? dans quelles conditions avons -nous droit d'espérer la vie heureuse réservée aux justes après la mort? Mais la question morale dominait tout : pour mériter cette vie, quelle vertu devonsnous embrasser? la vertu facile et mondaine que prônent les jésuites, vertu changeante et qui s'accommode aux diverses circonstances des temps, des pays, des caractères; ou la vertu droite et virile dont les jansénistes exagéraient peut-être la raideur immuable, mais qui pourtant semble bien être la seule vertu véritable.? Car l'idée et même le mot de « vertu » (force de la volonté, courage) impliquent l'idée d'un effort persévérant, librement* mais péniblement accompli. Sur la question de dogme (la grâce et la liberté), Pascal pouvait se tromper, avec ses amis, et il s'est trompé en effet ; sur la question de la morale, en dépit de son rigorisme excessif, il garde et gardera toujours l'avantage. Cette morale, nous la dégageons des exagérations de la secte, et nous la jugeons en elle-même : elle est bien la seule morale digne de l'homme, celle qui ne se plie pas à ses caprices variables, mais lui impose une règle fixe qu'il met son honneur à ne pas transgresser. Dès lors, elle n'est plus la morale janséniste, mais la morale humaine, disons le mot, la morale laïque. Qu'il le veuille ou non (et il n'y songeait guère), Pascal, aux yeux des modernes, a ce grand mérite d'avoir su la dégager des contradictions théologiques, la définir, l'établir sur un fondement inébranlable. Mais qu'osons-nous dire? Un tel homme inconscient! 11 ne voyait pas
toutes les conséquences de ce débat, mais il en voyait bien quelques-unes, celui qui a écrit, dans Ja lettre XrVIII, ces lignes audacieuses :
Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos ; et si Ton avait des observalions constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner, et ne s'empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que Les lettres du pape Zacharie pour l'excommunication de saint Virgile, sur ce qu'il tenait .qu'il y avait des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde; et qu'encore qu'il eut déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse, le roi d'Espagne ne se soit pas bien trouvé d'en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui n'y avait pas été.
C'est ainsi qu'un plaidoyer en faveur de la Grâce efficace — cause perdue au moins dans le présent — se tourne en plaidoyer en faveur de Ja liberté d'examen — cause gagnée clans l'avenir.
Est-il besoin d'ajouter qu'à la franchise de la morale correspond nécessairement la franchise du style, et que les Provinciales, excellente leçon de droiture, restent aussi une excellente leçon de goût, un modèle de beauté saine et forte, opposé aux beautés douteuses qui, .pour être belles, ont besoin d'être parées? « Plus on y regarde, dit M. Gandar, et plus on est frappé de la place qui appartient aux Provinciales dans l'histoire du xvii0 siècle. Accueillies avec le même enthousiasme que le *Cld, elles ont laissé une trace plus profonde encore dans les esprits. C'est peu d'être demeurées le chef-d'œuvre d'un genre à part, d'avoir enseigné l'ironie à Racine et à Fénelon comme à Molière, puis aiguisé la malice des Lettres persanes de Montesquieu et celle de Voltaire : chacun y a trouvé son plaisir et en a tiré profit à sa manière. La Rochefoucauld et Mme de la Fayette ont pris de Pascal leur sainte horreur pour la moindre parole inutile. Mmc de Sévigné reconnaît volontiers avec son iils que Pascal est l'écrivain hors de pair, celui qui « dégoûte de tous les autres ». C'est le seul des modernes que Boileau n'hésite pas à mettre au même rang que ses chers anciens, et pourtant Boileau parle à un jésuite. Pendant plus de trente ans, les Petites Lettres ont été le livre par excellence pour les écrivains du xvnc siècle les plus éloignés de l'affectation. »
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Éditions Brunetière et Faugère (Hachette), H/ivet (Delagrave), Maillet (Dupont), Michel (Belin).
LIVRES
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