JUGEMENTS SUR LES « PROVINCIALES
Il avait une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité * merveilleuse à dire ce qu'il voulait ; mais il avait ajouté à cela des règles dont on ne s'était pas encore avisé, et dont il se servait si avantageusement, qu'il était maître de son style ; en sorte que non seulement il disait tout ce qu'il voulait, mais il le disait en la manière qu'il voulait, et son discours faisait l'effet qu'il s'était proposé. Et cette manière d'écrire naturelle, naïve et forte en même temps, lui était si propre et si particulière, qu'aussitôt qu'on vit paraître les Lettres au provincial, on vit bien qu'elles étaient de lui, quelque soin qu'il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches.
j|me perler, Vie de Pascal.
Tout y est pureté dans le langage, noblesse dans les pensées, solidité dans les raisonnements, finesse dans les railleries, et partout un agrément que Ton ne trouve guère ailleurs. Disons la vérité : nous n'avons rien de plus beau dans ce genre d'écrit.
Ch. Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes.
J'estime les Lettres au provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse.
Bossuet, Écrit pour l'instruction du cardinal de Bouillon.
Don Quichotte, Lucien, les Petites Lettres, voilà ce quMious occupe... C'est une chose entièrement divine et pour le
CQ.
et pour la parfaite raillerie. Elles me sont toujours nouvelles... Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons les Petites Lettres. Mon Dieu! quel charme! et comme mon fils les lit! Je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse de raisonnement serait digne d'elle ; mais, votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Oh ! mon Dieu, tant mieux ! Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon qui sont si beaux? Et lorsque, après les deux premières lettres, il s'adresse aux révérends Pères, quel sérieux! quelle solidité ! quelle force ! quelle éloquence! quel amour pour Dieu et pour la vérité ! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre ! C'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent.
Mme de Sévigné, Lettres des 23 juillet 1677 et 2idéc. 1689.
M. Pascal, dans les trois premières lettres, avait expliqué les questions de la Grâce avec tant d'art et de netteté, qu'd les avait rendues, non seulement intelligibles, mais agréables à tout le monde. M. Arnauld y était pleinement justifié de l'erreur dont on l'accusait, et les ennemis mêmes de Port-Royal avouaient que jamais ouvrage n'avait été composé avec plus d'esprit et de justesse. M. Pascal se crut donc obligé d'employer ce'même esprit à combattre un des plus grands abus qui se soit jamais glissé dans l'Église, c'est à savoir la morale relâchée de quantité de casuistes. On avait déjà fait plusieurs écrits contre ces maximes. Cela n'avait pas néanmoins produit un fort grand etfet ; car ces écrits, quoique très solides, étant fort secs, n'avaient été lus que par très peu de personnes. Mais M. Pascal, venant à traiter cette matière avec sa vivacité merveilleuse et cet heureux agrément que Dieu lui avait donné, fit un éclat prodigieux et rendit bientôt ces misérables casuistes l'horreur et la risée de tous les honnêtes gens.
Racine, Abrégé de Vhlstoire de Port-Royal.
Le premier livre de génie qu'on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales, en 1654. Toutes les sortes d'éloquence
PROVINCIALES Gl
y sont renfermées. 11 n'y a pas un seul mol qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. 11 faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage...
On tentait toutes les voies de rendre les jésuites odieux; Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses Lettres provinciales, qui paraissaient alors, étaient un modèle d'éloquence et de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Lettres provinciales; Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières. 11 est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la Société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c'était aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public...
De bonne foi, est-ce par la satire ingénieuse des Lettres provinciales qu'on doit juger de la morale des jésuites? C'est assurément par le P. Bourdaloue, par le P. Cheminais, par leurs autres prédicateurs, par leurs missionnaires. Qu'on mette en parallèle les Lettres provinciales et les Sermons du P. Bourdaloue; on apprendra dans les premières l'art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles, celui d'insulter avec éloquence ; on apprendra, avec le P. Bourdaloue, à être sévère à soi-même et indulgent pour les autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale, et lequel de ces deux livres est utile aux hommes1.
Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxnet xxxvn; Lettre au P. de la Tour, 7 février 1746.
Le grand apôtre du goût, le grand maître dans l'art d'écrire et de parler sa langue sur tous les tons, ce fut Pascal. Cet esprit, à la fois original et naturel et aussi simple que transcendant, semblait fait pour être le symbole, l'image vivante du
1. 11 nous a paru équitable de citer au moins un des nombreux défenseurs des jésuites, et piquant de choisir Voltaire.