C. de Litt. — pascal (Pensées). I
vérité n'a plus de liberté de paraître », et doit parler elle-même aux hommes qui la méconnaissent, c'est-à-dire en justifiant, on le devine, la nécessité du miracle particulier dont Port- Royal venait d'être honoré. L'application d'un fragment de la sainte Épine avait guéri subitement, disait-on, une fistule lacrymale dont souffrait la nièce et filleule de Pascal, Marguerite Périer. Ce miracle, assure Mme Périer, fut « attesté par de très grands médecins et par les plus grands chirurgiens de France ». Gui Patin se moque, au contraire, de ces médecins trop complaisants : l'un était bien vieux, l'autre presque en enfance, deux étaient les médecins de Port-Royal, cinq étaient des chirurgiens-barbiers. Mais les vicaires généraux qui administraient le diocèse de Paris en l'absence du cardinal de Retz reconnurent solennellement l'authenticité du miracle, et les jésuites durent subir ce triomphe de leurs rivaux. Quant à Pascal, qui pouvait voir dans cette faveur divine une faveur toute personnelle, un encouragement à poursuivre la lutte entreprise, il poussa un long cri de triomphe qui retentit encore dans les Pensées : « Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus... Il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il vienne un pape qui écoute les deux parties, et consulte l'antiquité (la tradition) pour faire justice... Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello... 11 vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes1. » Ainsi les Provinciales vivent encore, pour ainsi dire, dans les Pensées : à tel endroit (XXIII, 32) Pascal s'adresse directement au P. Annat, et défend contre lui la vérité, qui « est une et ferme ». 11 y a plus : les'Pensées sortent directement des Provinciales. On ne peut souhaiter un témoignage plus formel à ce sujet que celui de Mmc Périer.
Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardait comme faite à lui-même, puisque c'était sur une personne qui, outre sa proximité, était encore sa fille spirituelle dans le baptême; et sa consolation fut ex h de voir que Dieu se manifestait si clairement dans un temps où la foi paraissait comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu'il en eut fut si grande, qu'il en était pénétré; de sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé, Dieu lui inspira une infinité de pensées admirables sur les mie; qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui redoublèrent l'amour et le respect qu'il avait toujours eus pour elle. Et ce fut cette occa-
1, Art. XXIV, 66 et 66 bis.
si' .11 qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réftfti principaux et les plus faux raisonnements des athées, il Les av.iit <;hi<li<''s
»rand 60in, et avait employé tout sou esprit à chercher tous les moyens dt> les convaincre. C'est h quoi il s'était mis tout entier. La dernière année
■î travail a été toute employée h recueillir diverses pensées sur ce sujet : mais Dieu, qui lui avait inspiré ce dessein et toutes ces pensées, u'a pas permis qu'il l'ait conduit à sa perfection, pour des raisons qui nous sont inconnues.
Le doute n'est pas permis : quelque étonnement et quelque répugnance qu'on puisse éprouver à voir d'un tel incident sortir un tel chef-d'œuvre, il faut croire, avec l'auteur de Port-Royal, que le livre des Pensées, dans son inspiration première, se greffa sur le miracle de la sainte Épine. Nous tenons tous les anneaux qui joignent les deux œuvres l'une à l'autre : les Provinciales, la condamnation des Provinciales, le miracle qui fortifie Pascal dans celte épreuve,. les pensées sur les miracles, suggérées par le miracle récent, enfin les Pensées.
L'Entretien de Pascal avec M. de Saci : est-il la préface et la clei* des « Pensées »?
D'autres voient le point de départ des Pensées moins dans les pensées sur les miracles que dans l'Entretien de Pascal avec M. de Saci, rapporté parle secrétaire de M. de Saci, Fontaine, peut-être d'après les notes de Pascal lui-même. Cet entretien eut lieu à Port-Royal des Champs, où Pascal s'était retiré après sa conversion définitive (1654). Répondant à une demande de If. de Saci, Pascal lui dit que ses deux auteurs familiers sont Épictète et Montaigne. Gomme le pieux solitaire, versé dans la connaissance de saint Augustin plus que dans celle des philosophes, le prie « de lui en parler à fond », il essaye de lui faire comprendre l'esprit des deux philosophies, en les opposant l'une à l'autre et les réfutant l'une par l'autre, avec une sorte de plaisir amer.
Épictète est, sans doute, un des philosophes qui ont le mieux connu les devoirs de l'homme. « J'ose dire qu'il mériterait d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. » Mais il n'a pas voulu voir ce qu'il y a en nous de misérable; il n'a montré que ce qu'il y a en nous de libre et de fier.
Pascal s'élève avec force contre « ces principes d'une superbe diabolique »; mais le côté affectueux et humain du stoïcisme lui échappe : s'il rend justice à la hauteur d'âme d'Épictèle, il ne rend pas justice à sa charité.
.Montaigne, pur pyrrhonien, génie tout libre, est jugé à son tour. On a vu quelle influence il avait exercée sur Pascal1. Mais l'homme qui faisait tout « par atteintes », selon le mot de Sainte-Beuve, ne pouvait plaire longtemps à l'homme qui fait tout a par étreintes ». Cependant l'auteur de Y Apologie pou?* 'Raymond de Sebonde est loué d'abord avec une chaleur véritable , et son système, si l'on peut dire qu'il en ait eu jamais un, est exposé avec une netteté impartiale. Pascal le fait toutefois plus systématique qu'il ne Tétait, et le bon M. de Saci, qui croit « vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue », note pourtant avec finesse ce point faible : « Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. » Et il se hâte d'opposer à l'analyse de Montaigne des citations de saint Augustin; sur quoi Pascal observe, avec un sourire, que « s'il lui faisait compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment qu'il savait bien mieux saint Augustin ».
Mais le ton change bientôt. Jusque-là, commentant Montaigne, qui raille l'homme, ce prétendu maître de la nature, et rabaisse son intelligence au niveau de l'instinct des bêtes, il n'avait pu voir sans joie « la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes », et il était disposé à aimer de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance. Mais Montaigne ne sait pas conclure en chrétien : après avoir prouvé que hors de la foi tout est dans l'incertitude, il se désintéresse de la poursuite du vrai et du bien, et se repose dans l'indifférence, « coulant légèrement sur les sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant », fuyant la vertu stoïque et prônant la vertu enjouée. Si Épictète n'a connu que la puissance, Montaigne n'a connu que l'impuissance de la raison; tous deux n'ont vu qu'un aspect de notre nature.
Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création; de
i. Voir le fascicule de Montaigne, Montaigne moraliste.
aorte que l'un, remarquant quelques traces de sa première grandeur, el Ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices", d'orgueil ou de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la Grâce, puisque, s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité... C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à
cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines.
Ainsi la religion seule résout toutes les contradictions par \e% double dogme de la Chute, qui explique la misère de l'homme, et de la Grâce, qui nous fait comprendre par où peut se relever l'homme racheté par Jésus-Christ. En résumé, Pascal trouve dans Épictète un art incomparable pour combattre la paresse et l'indifférence de ceux qui cherchent leur repos dans les choses extérieures, mais Épictète fait naître en nous un dangereux orgueil. D'autre part, il juge Montaigne incomparable pour confondre l'orgueil de l'homme, et humilier sa raison qui, livrée à elle-même, cherche en vain la justice et la vérité; mais Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. « C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égards à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. lime semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort mal, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre. »
On voit dès à présent et tout à la fois, d'une part que V Entretien de Pascal avec M. de Saci peut être considéré comme une sorte de préface des Pensées; de l'autre, que tout le livre des Pensées ne saurait être expliqué par là. L'idée qui en fait le fond est, en effet, Tune de celles qu'on trouve au fond des Pensée* : que la nature de l'homme est double, à la fois misérable et grande ; que tous les systèmes des philosophes ne sauraient nous rendre compte de cette duplicité réelle, de cette contra-
u COURS DE LITTÉRATURE
diction appareille; que, seuls, les mystères de la chute et de la rédemption résolvent cette énigme. Mais ce n'est là qu'une partie des Pensées : les articles sur les miracles, sur les figures de l'ancienne loi, sur le Dieu caché, en général la partie plus spécialement théologique du livre, n'ont pas leur clef dans YEntretien, el se rattachent plutôt aux Provinciales. Observons que YEntretien est de 1654, c'est-à-dire antérieur de deux ans aux Provinciales elles-mêmes, à plus forte raison au miracle de la sainte Épine. Le vrai Pascal y est déjà, mais n'y est pas tout entier. Pour faire de l'interlocuteur de M. de Saci l'auteur des Pensées, il faut l'exaltation de la lutte et du triomphe, l'illumination du miracle, la souffrance aussi et le mysticisme passionné des dernières années.
Y a-t-il un plan dans les « Pensées », et quel est ce plan Ce que nous apprennent les contemporains de Pascal.
Le livre de Pascal, inachevé dans son ensemble, à peine ébauché sur plusieurs points, prête à toutes les conjectures. Où les uns ne voient que des indications éparses, quelquefois contradictoires, à peine reliées par une certaine unité générale d'intention, les autres découvrent un système très clair et très suivi. « Les Pensées, dit M. Brunetière, ne sont que des notes, et dans la prodigieuse confusion desquelles nous ne saurions discerner seulement celles qui se rapportaient ou ne se rapportaient pas au dessein de Y Apologie. » Mais M. Ravaisson est d'un avis tout contraire : il se flatte de prouver qu'on trouve dans les Pensées, sinon un système comparable pour l'été ndue et pour le détail à ceux d'un Descartes, d'un Spinoza, d'un Malebranche ou d'un Leibnitz, du moins des idées qui constituent les principes d'une véritable philosophie. Dans cette incertitude, adressons-nous à ceux qui ont été à même de connaître la véritable pensée de Pascal.
Mme Périer, sa sœur, dans la Vie qu'elle nous a laissée de lui, rattache tout, on l'a vu, au miracle de la sainte Épine, d'où sortirent les premières pensées sur les miracles en général.
Il y a des miracles, il y a donc quelque chose au-dessus de ce que nous appelons la nature. La conséquence est de bon sens; il n'y a qu'à s'assurer de la vérité des miracles. Or, il ya des règles pour cela, qui sont encore dans
le bon sens, et ces règles se trouvent justes pour les miracles qui sonl daiw l'Ancien Testament. Ces miracles sont donc vrais; il y a donc quelque au-dessus de la nature...
11 prétendait l'aire voir que la religion chrétienne avait autant de marques àe certitude que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus in Instables. 11 ne se servait point pour cela de preuves métaphysiqoesv,.
Dans les preuves que mon frère devait donner de, Dieu et de la religion chrétienne, il ne voulait rien dire qui ne fût à la portée de tous ceux pour qui elles étaient destinées, et où l'homme ne se trouve intéressé de prendre part, ou en sentant lui-même toutes les choses qu'on lui faisait remarquer, ! ou mauvaises, ou en voyant clairement qu'il ne pouvait prendre un meilleur parti, ni plus raisonnable, que de croire qu'il y a un Dieu dont nous pouvons jouir, et un médiateur qui, étant venu pour nous en mériter ta grâce, commence à nous rendre heureux dès cette vie par les vertus qu'il nous inspire beaucoup plus qu'on ne le peut être par tout ce que le monde nous promet, et nous donne assurance que nous le serons parfaitement dans le ciel, si nous le méritons par les voies qu'il nous a présentées, et dont il nous a donné lui-même l'exemple.
Mais, quoiqu'il fût persuadé que tout ce qu'il avait ainsi à dire sur la religion aurait été très clair et très convaincant, il ne croyait pas cependant qu'il dût l'être à ceux qui étaient clans l'indifférence, et qui, ne trouvant pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadassent, négligeaient d'en chercher ailleurs, et surtout dans l'Église, où elles éclatent avec plus d'abondance; car il établissait ces deux vérités comme certaines, que Dieu a rais des marques sensibles, particulièrement dans l'Église, pour se faire connaître à ceux qui le cherchent sincèrement, et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte, qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur.
Ces lignes ne nous livrent pas assurément tout le secret de Pascal, mais peuvent nous aider à le pénétrer : importance accordée aux miracles, dédain des preuves métaphysiques, volonté arrêtée de prouver la vérité de la religion chrétienne par des raisonnements qui soient à la portée de tous, sympathie pour ceux qui souffrent et qui cherchent, horreur pour ceux qui s'eudorment dans-. l'indifférence, pour ces réprouvés aux yeux de qui Dieu, volontairement, couvre de nuages la vérité, visible aux seuls élus, tout cela est bien d'un raisonneur à la fois et d'un croyant, d'un géomètre et d'un janséniste. Cependant, avec la préface qu'Etienne Périer a mise en tête de la première édition des Pensées (1670), nous entrons plus avant, ce semble, dans l'intelligence du dessein de Pascal. Devant plusieurs amis de distinction, Pascal avait développé en peu de mots « le plan de tout son ouvrage », et c'est de cet éloquent exposé que la préface d'Etienne Périer donne le résumé plus ou moins fidèle. Ici encore Pascal se montre préoccupé de trouver « les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes et qui sont les plus propres à les persuader » ; ici
encore il entreprend de démontrer que la religion chrétienne a « autant de marques 'de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables ». Pour le prouver, il commence par une peinture de l'homme, de sa grandeur et de sa bassesse, des ténèbres qui l'environnent, des « contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature ». Il force ainsi l'homme à sortir de son indifférence, à se demander d'où il vient, où il va. D'abord il l'adresse aux philosophes, mais pour peu de temps, car leurs contradictions le rebutent bientôt. Ce que les philosophes ne peuvent lui donner, les religions innombrables de tous les pays et de tous les temps ne le lui donneront pas davantage, car elles ne sont remplies que de vanité, de folies et d'égarements. Au contraire, qu'il jette les yeux sur un seul peuple, le peuple juif, sur un seul livre sacré, la Bible, dont les Juifs ne sont que les dépositaires, il connaîtra d'un seul coup et la grandeur du Créateur et la misère de la créature. Créé par Dieu dans l'état d'innocence, l'homme s'est révolté contre son Créateur; il en a été puni non seulement par une déchéance personnelle, mais par la déchéance de tous ses descendants, « à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps ». Mais ce même livre, en les éclairant sur les tristes conséquences de leur chute, a de quoi les consoler, car il leur apprend que leur corruption n'est pas sans remède, il leur annonce la venue d'un libérateur.
Après avoir ainsi disposé l'homme à recevoir avec plaisir la vérité, à la souhaiter même, Pascal en venait aux preuves de la religion; il établissait la certitude des livres saints, surtout du livre de Moïse, par suite la certitude des miracles qui y sont contenus et que les circonstances où ils se sont accomplis rendent indubitables; et celle des prophéties, dont il faisait voir le sens figuré et la suite. Passant de l'Ancien Testament au Nouveau, il tirait ses preuves de la vérité même de l'Évangile, de la vie, des miracles, de la doctrine de Jésus-Christ, où il montrait l'accomplissement parfait des prophéties, des témoignages de ses apôtres, qui n'ont pu être ni des fourbes ni des . dupes, de ceux des saints et des martyrs. Il concluait enfin « que tout cela ne pouvait être l'ouvrage des hommes, et qu'il n'y avait que Dieu seul qui eût pu conduire l'événement de tant d'effets différents qui concourent tous également à prouver d'une manière invincible la religion qu'il est venu lui-même établir parmi les hommes ». Mais si, en terminant cette analyse,
Etienne Périer affirme encore que ce discours était bien « l'abrégé du grand ouvrage » médité par Pascal, il reconnaît n'en devoir les principaux développements qu'à la mémoire d'un des assistants, et il observe que le livre est loin de concorder avec le discours.
Parmi les fragments que l'on donne au public, on verra quelque chose de ce grand dessein : mais on y en verra bien peu; et les choses mêmes que l'on y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues, et si peu digérées, qu'elles ne peuvent donner qu'une idée très grossière de la manière dont il se proposait de les traiter.
Toutefois, sur ce discours que Pascal aurait tenu devant quelques amis, nous avons un témoignage, qui confirme celui d'Étienne Périer, et qui, d'ailleurs, est puisé à la même source. C'est Filléau de la Chaise, et non, comme on l'a cru longtemps, l'académicien du Bois, qui est l'auteur du Discours sur les « Pensées » de Pascal, où. l'on essaije de faire voir quel était son dessein1. 11 débute par une observation qu'Etienne Périer a négligée et qui a son importance. « La vérité est qu'il ne faut pas tant penser à prouver Dieu qu'à le faire sentir... Voilà proprement quel était le dessein de M. Pascal : il voulait rappeler les hommes à leur cœur, et leur faire commencer par se bien connaître eux-mêmes. » A vrai dire, il était facile de s'en douter, deux ans après la première édition des Pensées. L'analyse de ce discours, qui se- prolongea « pendant plus de deux heures », apporterait peu de lumières nouvelles. Pascal, ici comme dans la préface d'Etienne Périer, écarte les preuves métaphysiques,.peu propres à toucher les hommes, et a recours aux preuves morales et historiques qui sont de leur portée. 11 peint l'homme en raccourci, sa misère et sa grandeur, sa nature double et unique tout ensemble, dont il faut expliquer l'énigme, car il est impossible de demeurer clans l'indifférence. Toutes les solutions qu'ont proposées les philosophes sont insuffisantes et contradictoires : les uns ne voient que la grandeur, les autres que la bassesse de l'homme. 11 en est de même pour les religions, à l'exception de la religion des Juifs, gouvernés par un livre unique qui explique tout depuis la création et la chute de l'homme. L'homme déchu, sans force désormais pour le bien, n'a plus l'usage de sa liberté que pour le péché; mais, impuissant tant qu'il est réduit à ses seules
i. Paris, Guillaume Desprez, 1672.
forces, l'homme se fortifie et se relève par la grâce divine, que le Rédempteur est venu apporter aux hommes. Longuement, ensuite, Pascal insiste sur la certitude de la religion, appuyée sur les miracles et les prophéties, et sa démonstration est si éloquente sur ce point que les auditeurs en sont « comme transportés». Le reste du discours est bien sèchement janséniste. Connaître, aimer et servir Jésus-Christ est le but unique de la vie; mais tous ne sont pas également prédisposés à l'atteindre : faite pour éclairer les uns, la religion est faite aussi pour aveugler les autres. Aux uns tout révèle la divinité de la doctrine et de la vie de Jésus-Christ; aux autres tout la cache. Ce Dieu caché n'est sensible qu'au cœur de ceux'quile cherchent et qui sont prédestinés aie trouver. En dehors de lui toutes les vertus humaines sont fausses. Il semble qu'en cette dernière partie Filleau de la Chaise résume moins les paroles de Pascal qu'il n'amplifie les doctrines de Port-Royal.
Ce qu'on pense de nos jours du plan des « Pensées ». — Qu'on en peut marquer seulement quelques lignes très générales.
De nos jours, les efforts de ceux qui ont tenté, comme M. Faugère, un classement méthodique des Pensas ont été plus ou moins malheureux, « Qui sait, dit M. Yinet, si quelquefois ce que nous prenons pour la pensée de Pascal n'est point la pensée de son adversaire, une objection, un défi auquel le grand penseur se proposait de faire honneur lorsqu'il en aurait le loisir? Qui sait si nous ne lui prêtons point quelques-unes des opinions de ceux qu'il se préparait à réfuter? Et même lorsque nous sommes certains d'avoir sa pensée, sommes-nous également certains de l'avoir dans son vrai point de vue, dans sa vraie direction ? Savons-nous d'où elle venait, où elle devait aller? » M. Vinet reconnaît pourtant <jue les Pensées offrent, sinon un ensemble régulier, du moins, chacune en soi, un sens généralement clair, et laissent entrevoir les grandes lignes du plan majestueux dont la mort seule pouvait empêcher l'accomplisse^ ment. « On peut lire Pascal, du moins pour la partie qui rentre dans le domaine de l'apologétique, comme l'itinéraire de l'âme vers la foi, ou comme l'histoire des raisonnements par lesquels
elle y est successivement parvenue, ou comme l'explication du procédé intérieur et lent dont Dieu a fait usage pour subjuguer ses résistances et ramener vaincue au pied delà croix. » La méthode de Pascal est claire : il ne va pas de la religion à l'homme, mais de l'homme à la religion; c'est de nora-mêrnes qu'il nous parle d'abord. Lïiomme doit connaître non seulement que Dieu est, mais quel il est par rapport à l'homme. Or, les intentions de Dieu n'ont pu être révélées que par voie surnaturelle ; il faut donc passer en revue les différentes religions qui prétendent toutes reposer sur une révélation.
Mais, comme c'est la raison qui va procéder à cet examen, et que les religions prétendent se substituer à la raison, il faut prévenir un conflit entre la raison et la religion. Toute religion révélée renferme des choses au-dessus de notre raison, mais dont les preuves doivent lui èire accessibles. Ces preuves de la religion n'ont pas l'évidence des vérités mathématiques : ceux qui croient par le cœur croient aussi bien et même mieux que ceux que la raison a convaincus. Successivement, Pascal écarte toutes les religions autres que celle des Juifs. Dans les livres sacrés de ceux-ci, il voit que l'homme est né pur et glorieux, que la déchéance a suivi de près sa grandeur, mais aussi que Dieu a promis de le relever un jour de cette déchéance, que la rédemption sera le rachat de la chute. Chute, rédemption, toutes les contradictions de la nature humaine s'expliquent par là. Une religion qui explique tout n'est-elle pas la vraie religion? Du moins il faut souhaiter qu'elle le soit. » . L'idée mère des Pensées, exposée par M. Yinet clans les Études sur Biaise Pascal et dans l'étude particulière des Pensées de Pascal, serait donc de partir de l'homme pour arriver à Dieu; il trouve quelque chose de dramatique dans ce plan, qui oblige les indifférents eux-mêmes à s'intéresser au drame, et les jette clans l'angoisse pour les rassurer enfin en leur découvrant le suprême remède à tous les maux dont souffre l'homme. M. Vinet s'appuie sur une précieuse indication que Pascal luimême nous donne au début de l'article XXII :
Première partie : Misère de l'homme sans Dieu. Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu. Autrement, Première partie : Que la nature est corrompue par la nature
même.
Seconde partie : Qu'il y a un réparateur par l'Écriture.
L'homme est en proie à trois misères, car trois besoins inas-
souvis le tourmentent : besoin de vérité, besoin de bonheur, besoin de justice. La vérité, comment la posséderait-il, égaré qu'il est par son imagination, par son amour-propre, par sa raison même, incapable de connaître quoi que ce soit avec certitude ? Le bonheur, comment en jouirait-il, lui toujours inquiet, toujours avide des divertissements où il espère oublier son inquiétude? La justice, comment la réaliserait-il ? les idées du juste et de l'injuste varient sans cesse dans le monde, où la force est érigée en droit. Voilà quelle est la misère de l'homme. D'où pourra lui venir sa félicité ? Après avoir fait ces ruines, Pascal bâtit son édifice, qui repose sur deux idées essentielles : il faut nous résoudre à recevoir la vérité des mains de Dieu : nous ne la pouvons recevoir que par le cœur. « Connaître par le cœur, voilà la grande affaire... Pascal revendique, il réhabilite les preuves du cœur. C'est peut-être là l'originalité du livre des Pensées. » Si nous l'avons suivi jusque-là, nous aurons la clef qui nous ouvrira la seconde partie du livre, l'apologie proprement dite, et il ne nous sera pas malaisé, à la lumière des miracles et des prophéties, de discerner entre toutes les religions la seule religion véritable.
Nous avons insisté sur l'interprétation de M. Vinet, non parce qu'elle est complète et définitive, mais parce qu'elle marque le degré de certitude morale auquel peut atteindre, dans cette tâche délicate, un esprit sérieux qui croit à la possibilité de reconstituer le plan des Pensées. Mais d'autres bons esprits croient que l'ordre véritable des fragments est impossible à retrouver, que toute classification suivie des Pejisées est arbitraire. « Pour ordonner les Pensées méthodiquement, observe M. Brunetière, il faudrait avoir vécu dans l'intimité des méditations de Pascal; mais, justement, nous n'y pouvons vivre que par le secours des Pensées. » Mieux vaut donc se contenter de dégager, comme l'a fait Sainte-Beuve, des témoignages contemporains, du moins là où ils sont d'accord, non pas un plan général et suivi d'un livre à peine ébauché sur certains points, et dont on n'éclaircira jamais les mystères, mais certaines idées directrices qwe la lecture du livre révélerait avec évidence, alors même que Pascal n'en aurait fait confidence à personne.
Tout d'abord, il est certain que Pascal voulait écrire une apologie de la religion, mais non une démonstration en règle de sa vérité; qu'il dédaignait les preuves métaphysiques ou les preuves tirées de l'ordre de la nature ; qu'il faisait plus de cas des preuves morales et historiques, mieux faites pour pénétrer
dans l'esprit de l'homme; qu'au-dessus de tout il mettait les preuves de sentiment, Dieu sensible au cœur.
Il ne paraît pas moins certain qu'avant d'inviter l'homme à réfléchir sur les religions diverses et à se convaincre de la vérité d'une seule, il l'invitait à se connaître lui-même, et le metlait en face de cette énigme qui est la nature humaine, à la fois grande et misérable, divine et corrompue. En lui révélant cette mystérieuse duplicité de son être, il étonnait l'homme, l'inquiétait, et, sans lui apporter encore une solution du problème, il le portait à souhaiter du moins que le problème ne fût pas insoluble. Averti désormais, l'homme ne pouvait plus s'endormir dans l'indifférence. Il était tel enfin que Pascal le voulait pour l'amener au christianisme.
Cette solution désirée, il démontrait qu'on ne pouvait la demander ni aux philosophes ni aux religions autres que la religion juive. Mais il étudiait les livres sacrés du peuple juif, et le mystère se dissipait : l'homme est grand parce que, sorti des mains de Dieu, il a joui, en son premier âge, d'un bonheur noble et presque divin; parce que toutes ses misères n'ont pu effacer complètement la trace de cette origine glorieuse; il est misérable parce qu'il est déchu par sa faute de cette noblesse première. La chute de l'homme et le péché originel qui en est la suite expliquent la corruption actuelle de notre nature; mais cette corruption n'est pas irrémédiable, puisque un rédempteur, annoncé par la Bible, est venu payer la rançon de nos fautes, et, sinon assurer le salut à tous, au moins le rendre possible aux élus de la Grâce.
Mais le rôle du peuple juif a 'été d'annoncer, non de réaliser la vérité. Prédite parles prophètes, confirmée par les miracles, la religion chrétienne est la seule qui puisse pleinement satisfaire l'esprit, toucher le cœur, donner le repos à rame, tout éclairer et tout apaiser.
En gros, il est donc vrai de dire "qu'il y a dans les Pensées une partie morale et une partie théologique; mais c'est se tromper gravement que d'isoler en Pascal le moraliste de l'apologiste; l'étude morale et l'apologie religieuse sont inséparables l'une de l'autre, et, faute de connaître la théologie de Pascal, on risque de mal comprendre s'a morale.
Partie morale* — 4}ue Pascal ne saurait être comparé anx antres moralistes, et que sa morale repose sur sa théologie. — Pascal et la Rochefoucauld.
Pascal, en effet, ne saurait être comparé aux moralistes proprement dits, car sa morale n'existe point par elle-même. On peut détinir Montaigne moraliste, et Ton sait comment, dans les Pensées, Pascal le juge 1, tantôt avec l'estime presque involontaire d'un homme qui sait devoir beaucoup à l'auteur des Essais1, plus souvent avec la sévérité d'un janséniste qui condamne un épicurien, lui reprochant, ici sa confusion, son défaut de méthode qui le fait sauter de sujet en sujet, le sot projet qu'il a de se peindre, là son ignorance, sa nonchalance du salut, « ses sentiments tout païens sur la mort; car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement; or il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre. » Préoccupé de bien vivre et non de bien mourir, il ne s'aperçoit pas que la grande, l'unique affaire de la vie, c'est la préparation à la mort. Aussi ne connaît-il point l'angoisse : spectateur souriant et désintéressé delà folie humaine, il se complaît dans son ironie paisible.
Les moralistes postérieurs à Pascal ne sont pas davantage des moralistes religieux. La Bruyère s'est avisé un peu tard qu'il y avait un plan dans les Caractères, que les quinze premiers chapitres, où le ridicule et la fausseté des passions humaines sont mis dans tout leur jour, n'ont pour but que de préparer le dernier, où la connaissance de Dieu est affermie et l'athéisme confondu. Cette « économie » des Caractères, il n'a pas semblé s'en soucier beaucoup jusqu'au moment où ses ennemis en ont signalé l'absence, et il a été tout entier au plaisir d'observer et dépeindre.
On ne fera pas, sans doute, aux Maximes de la Rochefoucauld, le reproche de manquer d'unité; mais combien l'esprit en est différent de l'esprit qui anime les Pensées! La Rocheloucauld, dont les Maximes paraissent en 16G5, . n'a pu lire les Pensées, publiées en 1670; d'ailleurs il est clair que son point de