Voyez art. Vil, 7. Voyez aussi VI, 33; XXIV, U
PENSEES (g
vue, tout profane, est essentiellement oppose à oelui où Pascal se place. A la vérité, quelques ressemblances de détail peuvent être notées : avant la Rochefoucauld, qui d&fiais&ait l'JîôiMiête homme « celui qui ne se pique de rien », Pascalayait raillé les pédants de tout genre, et leur avait opposé l'honnête homme instruit et modeste.
L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. < C'est un bon mathématicien, » dit-on. Mais je n'ai qu ; faire de mathématiques; il ine prendrait pour une proposition. « C'est un bon guerrier. >■ lime prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme, qui puisse
s'accommoder à tous mes besoins généralement.
... Il faut qu'on îica paisse dire ni : Il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent; mais : Il esthonnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand, en voyant un homme, on se souvient de son livre, c'est mauvais signe; je voudrais qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la rencontre et l'occasion d'en user.
Ces pensées, jetées sur le papier sans dessein arrêté, n'étaient peut-être pas destinées à entrer dans l'Apologie. Combien en pourrait-on extraire du livre entier, si l'on s'occupait d'y réunir les réflexions d'une morale purement humaine? Quelques-unes à peine, qu'il faudrait encore souvent arracher, pour ainsi dire, du contexte.
La seule voie de réussir clans le monde est de se faire paraître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement son ami; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui leur peut être utile...
Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les pona qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair...
Notre nature est dans le mouvement; le -repos entier est la mort...
Il faut se connaître soi-même : quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela au moins sert à régler sa vie, et il n'y a rien de plus juste.
C'est par là que Sainte-Beuve a pu comparer la Rochefoucauld à Pascal; mais la comparaison tourne bien vite à l'opposition.
En suivant dans ses replis, dans ses transformations et sous ses masques divers le mol, c'est exactement la Rochefoucauld qu'il rappelle, qu'il égale par la précision et le tranchant de son analyse, qu'il surpasse par la profonde générosité du but et du mouvement. Chez Pascal, toutes ces pensées, qui décèlent et qui, pour ainsi dire, infectent les moindres veines cachées de l'amourpropre, ne sont pas, comme chez la Rochefoucauld, à l'état de descriplion curieuse; elles n'essayent pas de circuler, à titre de simples proverbes de gens d'esprit ; le détail d'observation, chez Pascal, est porté par un grand courant. Il coupe court à l'infinie variété, à la piquante et supérieure déduction où la Rochefoucauld se complaît. La Rochefoucauld, qui habite volontiers
dans l'amour-propr-e, qui fait comme état de croiser sur ces parages, déclaré qu'il y reste encore bien des terres inconnues : il est dans l'étude sans terme. Pascal se hâte et nous presse ; il a vu le dedans et le fond; il a fait le tour. Pascal a le tourment; c'est le ressort de son drame; c'est par où il tient à l'homme.
Si donc le but de l'homme est d être un honnête homme selon le monde, d'éviter d'être dupe, de se connaître et de connaître les autres, pour se reposer ensuite dans une sagesse désabusée, mais tolérante, la morale de la Rochefoucauld est plus à notre portée que celle de Pascal. Ce n'est pas la Rochefoucauld qui écrirait : « La vraie et unique vertu est de se haïr; » ni qui défendrait à ses amis, à ses parents, de l'aimer, parce qu'il est homme et qu'il doit mourir. Ce n'est pas lui davantage qui porterait contre la « comédie », c'est-à-dire contre le théâtre en général, principalement contre le plus honnête, une condamnation absolue dont Rossuet n'a pas dépassé la rigueur, a Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie1. » La a vie chrétienne » telle que l'entend Pascal, eût paru à l'ami de Mme de la Fayette la vie la moins humaine. II eût préféré, dans leur amertume, des « maximes » comme celles-ci :
La vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle; on ne fait que s'entretromper et s'entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.
L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres...
Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre...
Ceux qui, dans de fâcheuses affaires, ont toujours bonne espérance, et se réjouissent des aventures heureuses, s'ils ne s'affligent également des mauvaises,sont suspects d'être bien aises de la perte de l'affaire, et sont ravis de trouver ces prétextes d'.espérance pour montrer qu'ils s'y intéressent et couvrir,, par la joie qu'ils feignent d'en recevoir, celle qu'ils ont devoir l'affaire perdue.
Pascal, sans doute, est pessimiste comme la Rochefoucauld; mais son pessimisme a quelque chose de moins sec et, pour ainsi dire, de moins fermé. Il attriste, il révolte, mais il ne décourage pas; une porte reste toujours ouverte du côté de l'espérance. A l'accent même de cette âpre censure, on sent que
1. Voyez la suite, art. XXIV, paragr. 54, et comparez aux Maximes sur la cornédie, de Bossuet.
l'observateur n'est point résigné, qu'il ne croit pas cette corruption incurable, qu'il a même le remède sous la main et qu'il va l'offrir. La Rochefoucauld a moins de colère et plus de rancune ; il accuse, il bafoue, il met à nu, avec une cruelle insistance, nos communes misères, et il n'est pas ému; nous pardonnons beaucoup à Pascal parce qu'il hait la corruption de l'homme sans haïr la nature humaine, parce qu'après l'avoir humilié en lui faisant honte de sa bassesse présente, il a hâte de le relever en réveillant en lui le souvenir de sa noblesse originelle.
Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, et il est encore dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse. 11 est encore dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l'un et l'autre.
Le double aspect de la nature humaine: grandeur et misère. — Pourquoi Pascal de préférence met en relief notre misère.
S'il est vrai que Pascal n'est pas un pur moraliste, mais un moraliste religieux, que sa morale est inséparable de sa théologie, ceux-là ont tort qui étudient à part sa morale comme s'ils avaient affaire à un la Bruyère plus passionné et plus profond, et qui font admirer soit aux lecteurs, soit aux élèves, des « morceaux détachés », d'ailleurs merveilleux d'élévation et de force, comme celui du « roseau pensant ». Ces morceaux n'ont tout leur sens que si l'on se hâte de courir à la contrepartie, où le roseau pensant devient un imbécile ver de terre, un cloaque d'incertitude et d'erreur : « Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? qu'elle est sotte! » Ce mais donne la clef de tout le dessein de Pascal dans cette première partie plus spécialement morale des Pensées. Au reste, ce dessein, Pascal l'a défini lui-même avec une netteté qui ne laisse place à aucune équivoque.
... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante; et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.
'Voilà le but marqué: il faut, avant toute. chose, faire sentir vivement à l'homme que tout est contradiction en lui, que sa
nature tout entière n'est qu'une énigme, pour lui inspirer le désir d'en chercher la solution hors de lui. Et cette solution, Pascal nous permet déjà de la pressentir au moment même où il pose le problème, car il ne nous laisse ignorer ni d'où nous sommes déchus, ni par où nous sommes grands encore.
La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé.
La grandeur de l'homme est si visible, qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l'appelons misère en l'homme, par oh nous reconnaissons que, sa nature étant aujourd'hui pareille à celle des animaux, il est déchu d'une meilleure nature qui lui était propre autrefois. Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé ?...
' Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu'incertitude. Nous recherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes effondrés...
L'homme ne sait à quel rang se mettre. // est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.
Ainsi l'homme est « un roi dépossédé », ou, comme l'a dit Lamartine, « un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Mais est-il vrai qu'égaré de « son vrai lieu » il ne le puisse retrouver ? Non : s'il le cherche partout sans succès, dans des ténèbres impénétrables, c'est qu'il n'a pas en main la lumière divine qui le lui montrerait : « L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité, tout l'abuse. » Sans la grâce, tout est obscurité, contradiction, piège; avec la grâce, la clarté, la simplicité, la sécurité, sont entières. Grâce à elle, et à elle seule, voyant d'où nous sommes tombés par le péché originel, nous voyons aussi où nous pouvons remonter, par la vertu de la rédemption, qui a rendu à l'homme déchu, non pas sa noblesse, et sa pureté premières, mais la possibilité de les reconquérir. Dès lors, le problème n'existe plus, car les contradictions de la nature humaine ne sont pas fondamentales et irrémédiables : elles ne viennent que de la Chute, et la grâce, effaçant les conséquences de la Cbute, efface du même coup les contradictions qui, avant la Chute, n'altéraient pas la belle simplicité de la nature humaine telle qu'elle était sortie des mains de Dieu. De notre grandeur d'autrefois il ne nous reste plus sans doute que des
aspirations impuissantes vers un bonheur qui nous fuit; mais ce bonheur ne nous fuira pas toujours, si nous savons le chercher à la seule source qui le dispense.
Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et celte impuissance ? sinon qu'il y a ou autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, maïs qui en sont toutes incapables, parce qui1 le gouffre infini ne peut êfci*e rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même.
Mais le remède et le salut ne sont montres à l'homme qu'après qu'il a pu bien se persuader à quel point il a besoin d'être secouru et sauvé. Pour faire pénétrer dans son esprit cette persuasion nécessaire, ce n'est pas sur les grandeurs, c'est sur les misères de notre nature qu'il convient d'insister de préférence. L'homme sera toujours plus enclin à se vanter qu'à s'abaisser; il ne comprendra vraiment qu'il est « un monstre incompréhensible » que si l'on met à nu sous ses yeux son cœur « plein d'ordure ». Aussi est-ce de ce côté qu'appuie Pascal avec une complaisance amère, avec une sorte de rage. Avec quelle ironie il étale les puériles petitesses de notre vanité! Avec quelle pénétration impitoyable il dénonce les erreurs et les mensonges de notre imagination ! Surtout de quelle colère et de quel mépris il accable la raison humaine, qui semble être pour lui comme une ennemie personnelle I
Le plaisant dieu que voilà!... Plaisante raison qu'un vent manie, et à tout sens !... Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante !.. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile!
Comment, sur cette base chancelante de la raison, l'homme eût-il élevé un édifice durable? La justice qu'il établit, la vérité qu'il atteint, sont toutes relatives. « Rien n'est purement vrai... Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux... Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence; un méridien décide de la vérité... Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Laissons le peuple croire que les lois sont justes, et gardons-nous de le détromper. Il y aurait péril à ébranler certaines lois, même injustes : par exemple, l'hérédité monarchique n'a rien, en droit, qui la justifie; mais elle nous préserve du fléau des guerres civiles : « Le mal à craindre
d'un sot, qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand ni si sûr. » Voilà pourquoi Pascal s'accommode de la monarchie, tout en méprisant ces « trognes armées » dont s'entourent les rois, ces gardes et officiers « qui ploient la machine vers le respect et la terreur », tout en écrivant : « La puissance' des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, etbien plus sur la folie... On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison. » Pascal n'est pas plus dupe des magistrats, de leurs robes rouges, de leur hermine, « dont ils s'emmaillotent en chats fourrés » ; mais quoi! ils ont besoin de cet appareil auguste pour duper le monde. Les gens de qualité, vêtus de brocatelle, ne sont, il le sait, à l'égard des autres hommes, que ce qu'est un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre; mais cet habit est une force, et iis ont des laquais, et je dois m'incliner devant eux, si je veux garder la paix, qui est le plus grand des biens, u L'égalité des- biens est juste, » et la propriété n'est peut-être qu'une usurpation ancienne, légitimée par la longue possession : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants. C'est là ma place au soleil;... » mais, comme on n'a pu fortifier la justice, il a bien fallu justifier la force, toujours pour garantir la paix. Tout dans le monde est « grimace » ; mais cette grimace est nécessaire. N'essayons pas d'imiter les philosophes qui ont écrit de politique « comme pour régler un hôpital de fous ». Mais connaissons notre folie et, la connaissant, cherchons-y un remède.
Impossibilité de l'indifférence. — Dédain de la philosophie et des preuves philosophiques* — Dieu sensible au cœur.
Pascal a accompli la première partie de sa tâche en éveillant au cœur de l'homme une inquiétude féconde et comme un généreux effroi. Car il écrit pour ceux-là seuls qui sont incapables de se reposer dans une indolente incertitude : « Il s'agit de nous-mêmes, de notre tout. » Autant il plaint « ceux qui gémissent sincèrement » dans le doute, mais dans un doute actif, et qui cherchent à s'éclairer, autant il a horreur de ceux qui font « les braves » en face du problème de notre destinée.
L'immortalité de l'àme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est...
Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, do leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi...
Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misères, cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits clans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c'est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, sans inquiétude el sa'ns émotion. C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps ceLte sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C'est uii enchantement incompréhensible et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause...
Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie...
Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-1;), non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au piquet. C'est un appesantissement de la main de Dieu.
Ces libertins, « qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté », Pascal n'est pas loin de ieur refuser le nom d'hommes; en tout cas, il les classe délibérément parmi les réprouvés qu'a marqués d'avance la main de Dieu, et ce n'est pas à eux qu'il s'adresse.
En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi, d'une semblable nature : je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non : et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'aurait point laissé quelque marque de soi.
Mais où chercher ces marques que Dieu a dû laisser de lui ? Les philosophes ne nous éclaireront pas. Leurs promesses am-
bïtieuses, ils ne peuvent les tenir, car ils ne connaissent même pas l'homme, ou du moins ils ne le connaissent pas tout entier r les uns ont connu l'excellence de Thomme, mais non sa corruption, et ils ont fait de l'homme un dieu ; les autres ont connu l'infirmité, mais non la dignité de sa .nature, et ils l'ont rabaissé au niveau des bêtes. Or, la vérité, c'est que l'homme n'est ni ange ni bête, mais qu'il y a de la bête et de Fange en lui. Toutes les philosophies voient isolément l'un de ces deux aspects de la nature humaine, aucune n'en découvre l'ensemble, ni le lien par où ces deux natures sont unies; aucune n'explique cette contradiction apparente. Aussi bien, « l'homme passe infiniment l'homme », et, pour le connaître, ce n'est pas un philosophe, si grand qu'il soit, c'est Dieu qu'il faut écouter. Toute la philosophie ne vaut pas « une heure de peine ». Cet arrêt sommaire est précisément dirigé contre le plus grand des philosophes du xvne siècle , contre Descartes : « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences : Descartes... Descartes inutile et incertain. » On comprend, dès lors, que Pascal repousse les preuves métaphysiques, qui frappent peu, et même les preuves tirées de l'ordre de la nature, car « c'est une marque de faiblesse de prouver Dieu par la nature », et «jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu ». Recourir à de tels arguments, c'est prêter à rire aux impies.
Dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet Je croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris...
Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments : c'est la part des païens et des épicuriens. 11 ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est la portion des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur de ceux qu'il possède : c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie; qui s'unit au fond de leur âme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même.
Ce Dieu ne se démontre pas : il se voit, il se sent, il se fait aimer. Cette vérité suprême, ce n'est pas l'esprit qui la saisit,
c'est le cœur : « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur : c'est de celte dernière e que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de pari, essaye de les combattre.., Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point... C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » Aucune persuasion n'est plus légitime et plus efficace; aucune aussi ne rend l'homme plus heureux.
On ne constate pas sans surprise ce dédain du géomètre pour les preuves géométriques, métaphysiques, morales, c'est à-dire pour toutes les preuves ; car sont-ce des preuves encore, celles qui sont tirées du sentiment? Ce sont les meilleures aux yeux de Pascal, ce sont les seules. Arrière les froids détours de la dialectique! C'est par un élan spontané que l'âme se porte à la vérité, par une intuition soudaine qu'elle la découvre. Dès lors, à quoi bon démontrer cette vérité vivante comme on démontre un théorème ? La voir, c'est la comprendre; et la comprendre, c'est l'aimer.
Essai de démonstration de la vérité du christianisme. — Les juifs précurseurs des chrétiens; que leurs livres et leurs prophéties annoncent le christianisme, et que le christianisme seul explique tout*
(( Pascal, dit M. Droz, après avoir prouvé par vives raisons que la religion ne se prouve pas, quand il la vit attaquer, il la prouva. » Il y a, en effet, toute une partie de l'œuvre de Pascal qui peut passer pour une démonstration de la vérité de la religion chrétienne : non pour une démonstration en règle, et à laquelle Pascal attache une valeur absolue; il croit toujours que la vérité s'impose et ne se discute pas, que la voir, c'est la prouver, que les raisonnements ne peuvent donner la foi; mais il est certaines preuves qui, sans suffire par elles-mêmes à prouver la vérité de ce qui est au-dessus de toute preuve, peuvent disposer rame à chercher cette vérité, par suite, l'aider à la trouver. Ces preuves ne sauraient être purement rationnelles ; autrement nous aboutirions au déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme. Les déistes ne comprennent pas que « la dernière démarche de la raison est
de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la dépassent » „ qu'arrivée à une certaine profondeur, la raison doit céder la place à la foi, et que rien n'est « si conforme à la raison que ce désaveu de la raison ». Mais de ce qu'ils ont tort de mêler la raison à tout, s'ensuit-il qu'il soit bon et prudent à leurs adversaires d'en proscrire partout l'usage? Non : a si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel; si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule... Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut... Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison. » Dans quelle mesure donc Pascal usera-t-il de la raison pour prouver une religion révélée?
Il y a dans toute révélation un fait divin et un fait humain. Dieu se cornmimique à l'homme, voilà le miracle. L'homme reçoit la communication de Dieu et la transmet, voilà le fait humain, qui, en tant que tel, est soumis à notre appréciation. Parmi toutes les religions révélées ou prétendues révélées, puisqu'il nous faut choisir, ce choix entraîne une comparaison, et cette comparaison comporte une série de jugements sur chacune d'elles. Si donc on ne peut démontrer directement qu'une religion est vraie, on peut du moins vérifier si elle est révélée, non pas en prouvant l'action du révélateur, mais en montrant que le rapport du témoin ne saurait être mis en doute. « Si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition. » Mais pour en contrôler le témoignage, à quel pouvoir aura-t-on recours? Ce n'est pas à la foi, qui est d'un autre ordre. Il faudra bien s'en remettre à la raison. Voilà donc la raison à la base delà religion.
Elle n'y pénètre pas pourtant et n'y saurait pénétrer. Celui qui cherche unei'eligion révélée est celui à qui la nature n'a point donné de lumière. C'est donc qu'il attend un secours surnaturel, qui par conséquent dépasse la raison. En aucun cas toutefois, selon Pascal, les vérités que la religion enseigne ne devront être contraires à la raison. « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-des-usr non pas contre. » Une religion sera donc vraie, qui par ses signes et sa sagesse aura mérité notre créance. Mais ici s'arrête le rôle de la raison. Quand elle aura reçu ces satisfactions, quand par ses clartés naturelles elle aura reconnu l'authenticité du témoignage de l'action divine et le caractère de la science divine, elle se démettra de ses pouvoirs par un acte souverainement raisonnable, et se reposera sciemment « sur ce principe immobile que Dieu ne peut induire en erreur1 ».
Les analyses empruntées aux parents et aux amis de Pascal nous ont appris déjà comment, repoussant toutes les philosophes comme incomplètes et insuffisantes, toutes les religions comme fausses, il s'attachait à une seule religion, à la seule
i. Edouard Droz, Étude sur le scepticisme de Pascal.
loi d'un peuple « sorti d'un seul homme, composant un puissant État d'une seule famille..., pas seulement considérable par son antiquité, mais singulier en sa durée. » La rencontre de ce peuple rétonne, et son étonnement se trahit plus d'une fois par des mots courts et expressifs : « Gela est unique... Gela est admirable. » Dès lors, comme plus tard l'auteur du Discours sur l'histoire universelle, il ne veut plus voir que ce petit peuple, autour duquel il fait graviter l'histoire de toute la terre. « Leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires... Ou'ilest beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Gyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir sans le savoir pour la gloire de l'Évangile! » La loi de ce peuple, la plus ancienne de toutes et en même temps la plus parfaite, la concordance des prophéties, qui sont « la plus grande des preuves de Jésus-Christ », celte « suite d'hommes, durant quatre mille ans, qui, constamment et sans variation, viennent l'un ensuite de l'autre prédire ce même avènement» du Messie, tout frappe son attention et exalte son enthousiasme. Ce qui lui parait surtout merveilleux, c'est que dans ce livre sacré des Juifs, Dieu ait déposé — en la voilant sous des figures obscures pour eux, plus claires que le soleil pour nous — la vérité que le christianisme fera plus tard briller sans voiles. Cette vérité figurée et couverte, les Juifs eh peuvent comprendre la lettre, mais non en pénétrer l'esprit ; ils ne s'aperçoivent même pas que leurs propres crimes sont annoncés et flétris dans ce livre, dont ils restent aveuglément les dépositaires et les défenseurs.
Cependant ce livre, qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le inonde ni sa racine dans la nature... De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus- Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale... C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Me^ie. Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugements de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.
Le christianisme a rompu le sceau, et la vérité dont les Juifs n'avaient que l'ombre a paru dans tout son éclat. On y a vu, dès lors, ce qu'y voit Pascal, la solution très simple et très certaine de la grande énigme par le double dogme de la Chute et de la Rédemption; car « la foi chrétienne ne va presque qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ». Il faut bien que l'homme n'ait pas toujours été corrompu, puisqu'il a l'idée de la vérité et de