C. de Litt. — pascal {Pensées
la béatitude ; mais il faut bien qu'il soit déchu, puisqu'il est incapable de jouir dans son innocence de la vérité et de La félicité. Le dogme du péché originel est donc à la base de toute vérité religieuse. 11 choque notre raison, tant il semble « contraire aux règles de notre misérable justice », et cependant, « sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes... Cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes. Car, sans cela, que dirat-on qu'est l'homme? Tout notre état dépend de ce point imperceptible. )) Mais s'il fallait s'en tenir au dogme de la Chute, nous nous verrions condamnés à un désespoir éternel ; le dogme de la Rédemption s'y ajoute pour le contre-balancer et fait briller à nos yeux un rayon d'espérance. « Tout ce qu'il importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ. » Toutes les prophéties annoncent un réparateur : ce réparateur est venu ; dans d'admirables élans d'éloquence mystique1 Pascal tend les bras vers lui. Il a conquis désormais la certitude et croit nous l'avoir communiquée, a 11 faut, pour faire qu'une religion soit vraie, qu'elle ait connu notre nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de l'une et de l'autre. Qui l'a connue, que la chrétienne? »
Ce qu'il y a d'incomplet et d'excessif dans l'Apologie» L'argument du pari. — La coutume et l'abêtissement*
Comment Pascal, après avoir semblé n'admettre que les preuves du cœur, a-t-il fait une si large place aux preuves qui s'adressent à l'esprit? Cette contradiction, au moins apparente, fait la principale originalité et le charme des Pensées : aux élans de foi du croyant se mêlent les essais de démonstration du géomètre qui, après avoir brutalement écarté la raison d'un domaine où elle n'a que faire, ne peut s'empêcher de chercher et d'exposer les raisons qu'il a de croire. Nulle part, il est vrai, il n'attache une valeur absolue aces preuves; mais enfin il ne les dédaigne pas, et les Pensées, cet acte de foud'un chrétien, sont aussi, à d'autres égards, un plaidoyer, plus ou moins
1. Vovez surtout l'art. XV, 19, éd. Havet, et la prosopopée de la Sagesse de Dieu, art. XI I ; 1.
solide1, d'un avocat d'ailleurs profondément convaincu. Mais auiant Pascal nous touchait quand il nous invitait à réfléchir sur les contradictions ou les misères de noire nature, autant, il nous laisse froids quand il expose et impose une doctrine. C'est que toute son argumentation n'est, au fond, qu'un cercle vicieux. « Quiconque ne s'est pas laissé prendre à sa flamme et à son accent, dit M. Droz, lui traduira ainsi sa pensée, quand il expose les caractères de la véritafete religion : « Pour qu'une religion soit la vraie, il faut quelle soit la reli-
1. « S'il est persuadé que les preuves et les raisonnements ne peuvent donner la foi, il estime que le christianisme a pourtant ses preuves, et qu'il est possible en les exposant de disposer les âmes à chercher la grâce. Mais oeJa ne veut pas clin* que Pascal soit au clair sur ces preuves et sur la méthode à suivre ; loin de là, il se débat dans les contradictions, qui sont propres à l'apologétique chrétienne, et c'est pourquoi il essaye tour à tour de tous les genres d'arguments, san< s'inquiéter de les mettre d'accord. Persuadé d'avance pour son propre compte, [es raisons qu'il se donne de croire peuvent varier ou même se contredire sans que sa foi y soit intéressée, puisque, en définitive, ce n'est pas pour es raisons qu'il a cru. Pascal est un avocat qui cherche les meilleurs arguments à faire valoir en laveur d'un client dont le bon droit ne fait pas doute pour lui. Les Pensres, pour qui a appris à les considérer ainsi, olfrent un spectacle étrange. L'auteur cherche des preuves, et il a l'air parfois d'en avoir et de les tenir pour triomphantes, tandis que. d'autres fois, il semble frappé de J'insuffisance des meilleurs arguments, et rappelle que Dieu veut rester un Dieu caché. Il croit à la force probante des faits surnaturels, et dirait volontiers avec saint Augustin : « Je ne serais pas chrétien « sans les miracles; » c'est le contraire en d'autres moments : « Les miracles ne série vent pas à convertir, mais à condamner. » La manière dont Pascal traite les prophéties qui se rapportent au Messie n'est pas moins capricieuse. Il est des jours où il s'échange là-dessus et semble mettre tout l'enjeu sur c i plus
« grande preuve de Jésus-Christ sont les prophéties. » Ou encore : « Pour prouver « Jésus-Christ nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpa- « blés. » A la bonne heure ; mais le lendemain Pascal s'est avisé que les pr» dictions messianiques des Juifs ne .peuvent s'entendre de Jésus-Christ qu'à une condition, ' celle de leur attribuer un double sens, c'est-à-dire d'allégoriser et de spiritualiser des expressions qui, à les prendre tout uniment, se rapportent à la venue d'un roi suscité pour délivrer les Israélites de leurs ennemis et faire régner la paix, sur la terre. « Pour examiner les prophéties, avoue Pascal avec son admirable bonne « foi, il faut les entendre ; car, si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sur que « le Messie ne sera point venu. » lit encore, au sujet des figures, c'est-à-dire des personnages et des cérémonies de l'Ancien Testament qui préfiguraient, dit-on, la révélation chrétienne : « Il y en a, reconnaît l'auteur des Pensées, qui semblent « un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés « d'ailleurs. » On comprend que Pascal finisse par se lasser lui-même de ces arguments qui lui semblent tour à tour si convaincants et si fugitifs. S'il n'est pas sceptique, il a ses heures de scepticisme. « Combien y a-t-il peu de choses démon- « trées ! s'ecne-t-il. Oui a démontré qu'il sera demain jour et que nous mourrons ? » Et nous ajouterons : « Comment la foi chrétienne pourrait-elle agir, comment « pourrait-elle même subsister dans ce va-et-vient d'incertitudes! » Pascal a senti que là était le défaut de la cuirasse de l'apologétique, parce qu'il avait éprouve pour lui-même toute l'angoisse de cette difficulté. Et c'est là. au fond, ce qui fait l'intérêt de ses Pensées. Les autres défenseurs du christianisme alignent les arguments qui leur paraissent le plus plausibles ; notre solitaire a cherché pour son propre compte, il a cherché avec anxiété, frappé à toutes les portes, et il nous initie, dans des confessions d'une sincérité absolue, aux orages de sa pensée, selon la bdle expression de M. Faugère, et à la foi qui domine ces orages, aux moyens par lesquels il a réussi à calmer ses inquiétudes. » (E. Schérer.)
gion chrétienne. » En vain il déclare se raidir contre les préventions qui pourraient égarer son jugement ; il ne peut pas ne pas être prévenu. Comment veut-on qu'il examine avec une pleine impartialité les conditions auxquelles une religion sera reconnue vraie, s'il croit d'avance que 1a religion chrétienne l'est seule, et s'il sait pourquoi elle Test? Là est l'irrémédiable faiblesse de l'apologie : Pascal ne convainc pas parce qu'on le voit tout d'abord trop convaincu; il n'entraîne pas le lecteur à sa suite dans la poursuite de la vérité, parce que cette véritéy on le sent, il l'a trouvée d'avance, et qu'il la tient en réserve, et qu'il ne la perd jamais de vue.
Dès lors, on entre en défiance, trop certain qu'on est de voir la vérité préconçue apparaître à chaque détour du chemin. Vous dites que cette religion seule est vraie, qui explique l'énigme de notre nature? Mais notre nature ne me paraît point énigmatique; je vous arrêle donc dès le premier pas. Admettons pourtant que l'énigme existe; où en trouverai-je la solution? Dans le péché originel? Commencez par me faire comprendre ce qu'est le péché originel lui-même, et ne m'apportez pas un mystère comme clef d'un autre mystère. Comment le crime d'Adam peut-il être mon crime? Et si, par une hérédité dont vous proclamez vous-même l'injustice au moins apparente, cette souillure originelle se transmet de génération en génération, pourquoi, étant tous également coupables, sommesnous si inégalement récompensés ou punis, sans mérite ou démérite particulier, selon que nous avons ou que nous n'avons pas la grâce, c'est-à-dire selon qu'une aveugle fatalité nous a prédestinés à la damnation ou à la félicité éternelle? Pourquoi Dieu se montre-t-il aux uns et se cache-t-il aux autres ? Ce Dieu caché, Deus abscondltus, si clément aux uns, si dur aux autres, ce Christ aux bras étroits, pourquoi en faites-vous votre Dieu?
Les prophéties citées dans l'Évangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire. Non, c'est pour vous éloigner de croire.
On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres.
Qui accepterait aujourd'hui sans révolte ces défis jetés à la raison? Eh quoi! l'on nous promet la lumière, et l'on nous invite ensuite à reconnaître la vérité de la religion dans son obscurité même ? on va jusqu'à triompher de ce que la foi de Jésus soit la seule contraire au sens commun, la seule qui soit sans
raison et sans preuve1! On s'écrie : « Qu'on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession; » et pourtant on cherche la clarté soi-même, par l'inconscient hesoin d'un esprit scientifique qui ne peut se résigner aux ténèbres. Mais que nous apporte-t-on pour nous éclairer? L'argument du pari, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme jouée à croix ou pile.
Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, où il n'est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile; que gagnerez-voua ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. — Gela est admirable. Oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à, gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager; mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité déjouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur.
Je sais bien qu'il s'agit ici, comme M. Droz Ta fort bien prouvé 2 d'une recommandation, non d'une démonstration; que la vertu du pari n'est pas d'initier, mais de préparer; que la pensée de Pascal peut ainsi se traduire : « Pariez que Dieu est, pour vous mettre en état de croire. que Dieu est; » que, d'ailleurs, la valeur du raisonnement est indiscutable, si l'on en admet les prémisses. Peut-être même l'argument du pari, qui est déjà en germe dans Arnobe, a-t-il été accommodé par Pascal à l'intelligence particulière d'un incrédule, comme Méré ou Mitton, qui serait en même temps un joueur. La forme pourtant, sinon le fond, de ce calcul étrange surprend le lecteur moderne. Cette surprise s'accroît lorsqu'il voit Pascal indiquer à ceux que le raisonnement ne persuaderait pas, un moyen d'arriver malgré tout à la foi. Ce moyen, c'est la « coutume », qui, sans violence, 'par une action lente sur la volonté, incline « l'automate » et plie « la machine », qui, à son tour, entraînera l'esprit. Que ceux dont l'esprit n'a pas encore contracté ce pli durable
1. « Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent pendre raison ? Us déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas. S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. » (Art. X.)