Voyez le livre déjà cité, surtout les p. 59 à
imitent tant d'autres, guéris, par ce moyen, du mal dont, eux? ils souffrent encore.
Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme" s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. ; naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu'avez-vous à perdre ?
Pascal a bien vu la force insensible et souveraine de la coutume ; mais est-ce bien lui qui nous recommande cette foi machinale1? On a trop pris, sans doute, à la lettre, et, par suite,, au tragique, celle recommandation qu'il fait à l'homme de « s'abêlir ». Elle revient à dire : « Asservissez peu à peu par l'accoutumance votre volonté rebelle; humiliez, étouffez celtesuperbe raison qui croit être tout et qui, dans l'œuvre du salut,, 'est si peu de chose. » Pascal distingue ailleurs trois moyensde croire : la raison, la coutume, l'inspiration. L'inspiration,, c'est-à-dire la grâce, est nécessaire," mais elle n'exclut pas la raison, qui ouvre l'esprit aux preuves, et la coutume, qui le confirme dans la certitude que les preuves le disposent à recevoir. Mais il est clair que la coutume elle-même sera stérile dans ses effets si l'inspiration demeure absente, car son rôle est de devancer et, pour ainsi dire, d'éveiller l'inspiration dans une âme qui n'est pas indigne d'être visitée par la grâce. Malgré tout, on comprend mal le cri que Pascal met dans la bouche de l'incrédule : « Oh! ce discours, me transporte, me ravit... » Mais au moment où nous pensons échapper à la main de Pascal, voici qu'elle nous ressaisit; où ses raisonnements ne nous persuadaient pas, son accent nous pénètre : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après... » Voilà , Pascal, le discours qui vraiment nous transporte : il vaut mieux que toutes vos preuves, il en fait oublier l'insuffisanceou pardonner la sécheresse,
1. M. Ed. Droz, dont je viens de citer le nom et l'œuvre, lit ceci et me dit : « Notre surprise au sujet des conseils de Pascal touchant la coutume, vient de ce que nous sommes très mal au courant de la direction janséniste, et peut-être en général de la direction et de l'apologétique catholique\au xvue siècle. Cela est partout dans les ouvrages de Port-Royal, et môme du raisonnable Nicole. »
Pascal est-il un sceptique ?
« Pascal, dit E. Schérer, n'a jamais été plus sceptique que Je jour où il écrivait cette fameuse phrase sur l'abêtissement; sceptique, veux-je dire, au sujet des soi-disant preuves du christianisme et de leur vertu. Et le fait est que, pour sa part, il ne devait rien à ces preuves. Personnellement il croyait, comme tout chrétien a toujours cru, par le cœur. » Ce n'est pas là être sceptique dans le vrai sens du mot, puisque c'est Têtre seulement à l'égard des preuves que la raison peut fournir d'une vérité qui la dépasse. Mais nos contemporains n'ont pas trouvé que ce scepticisme relatif fût assez poignant ni, pour ainsi dire, assez dramatique; fils d'un temps où le doute a été une maladie, quand il n'a pas été une mode, ils ont fait de Pascal un douteur que le doute faisait souffrir. M. Cousin surtout l'a posé et drapé dans cette attitude mélancolique. Avec plus de mesure, M. Havet nous a présenté aussi un Pascal vraiment sceptique. Tous les critiques, il est vrai, n'ont pasadopté ce paradoxe : M. de Sacy ne comprenait pas qu'on appliquât à Pascal un tel mot, à moins d'y attacher un sens tout différent du sens ordinaire. Vinet observait que des chrétiens à la foi très assurée ont professé ce prétendu Scepticisme, lequel semble bien n'être qu'une façon pessimiste d'envisager la vie. u Le pyrrhonisme de Pascal, a dit aussi, depuis, M. Brunetière^ n'est qu'une des faces ou formes de son pessimisme... Le pessimisme est à la base de toutes les religions : si la vie de ce monde n'a pas son but en elle-même, la fin de l'homme doit être placée en dehors de ce monde. » Toutes les religions ne sont pas également pessimistes, mais le christianisme assurément l'est au plus haut degré. Si l'on songe que Pascal n'est pas seulement un chrétien, mais un chrétien janséniste, on admettra que son christianisme, assombri encore par son jansénisme (sans parler du mal physique qui le torturait), ait pu Tincliner à une vue de moins en moins indulgente des choses de la terre,
En ce sens, si Pascal est sceptique, il l'est avec tous les chrétiens; il l'est, par exemple, avec Bourdaloue et Bossuet, qui ne respectent pas plus que lui les fondements de la propriété. « Parmi les bienheureux, dit Bourdaloue, on n'entend pas ces
termes de mien et de tien. » Et Bossuet : « La nature a fait le droit commun; l'usurpation a fait le droit privé. La terre a été donnée en commua aux hommes. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seuls la propriété? » Les exemples abondent de ce pessimisme chrétien, fort distinct du scepticisme véritable. « Loin de croire au scepticisme de Pascal, dit M. J. Bertrand, je résumerais le livre qu'ilvoulait écrire en disant: Pascal est un croyant; jamais, sur les questions de foi, le cloute n'a effleuré son âme; mais en dehors des vérités éternelles, rien ne l'intéresse, ou plutôt rien ne lui semble digne d'intérêt. Il est, pour cette vie mortelle, dédaigneux, satirique et amer, nullement sceptique. » Croyant en religion, il serait donc sceptique en morale ? Il ne Test même pas en ce qui concerne les fondements divins de la morale, inséparable alors de la religion ; il peut l'être ou le paraître en ce qui concerne la morale des philosophes. Si repousser les philosophes et les philosophies, c'est être sceptique, Pascal est sceptique sans contredit, il Test d'un bout à l'autre des Pensées, il Test avec persévérance, avec rage. Mais douter de la philosophie seraitce douter de tout? Au contraire, douter ainsi, c'est croire vraiment; car les vrais croyants n'ont jamais assis leur foi sur les démonstralionsdesphilosophes rationalistes. Ainsi, affirmerque Pascal est un sceptique, c'est, en dernière analyse, affirmer qu'il est l'opposé de Descartes. Ne pas croire à la philosophie en ce sens, c'est croire à un Dieu saisi par l'intuition, senti par le cœur. Mais il a écrit: « Le pyrrhonisme est le vrai... Le pyrrhonisme sert à la religion. » Il a clone pu s'en servir comme d'une arme, dans l'intérêt de la religion, mais comme d'une arme seulement; et c'est lui qui a écrit aussi : « Je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait... Nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. » Lui qui savait « douter où il faut », il savait aussi « assurer où il faut ». A côté d'une pensée sceptique, on trouvera une pensée dogmatique, tout aussi affirmative. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il n'a été purement ni dogmatique ni sceptique? Car le dogmatisme et le scepticisme ne voient chacun qu'un des deux aspects de la vérité; il les voit tous les deux, montre que Tune et l'autre doctrine ont raison et tort à la fois, les détruit l'une par l'autre, et ne nous laisse plus de refuge que dans la religion, seule capable de nous faire connaître la vérité entière sur la nature 'de l'homme. C'est ce qu'a prouvé jusqu'à la dernière évidence M. Ed. Droz, dans une des meilleures thèses qui aient été présentées à la
Sorbonne. Les philosophes lui en ont voulu d'avoir établi qu'on pouvait ne pas croire à la philosophie sans être sceptique; mais il est devenu impossible, après lui, de soutenir que le doute, le doute véritable, a tourmenté Pascal1. Qu'on dise donc que Pascal, en maint passage, a tous les dehors du scepticisme, pourvu qu'on ne le confonde pas avec les sceptiques qui doutent de la religion; qu'on marque les emprunts nombreux que Pascal a faits à Montaigne, pourvu qu'on avoue que c'est dans le langage surtout qu'il ressemble à Montaigne, et qu'il n'est pas Montaigne; que, par ces souvenirs trop fréquents de Montaigne, la doctrine purement religieuse de Pascal prit un air de philosophie, mais qu'elle resta religieuse. Écartons donc ce mot de scepticisme, qui ne peut créer que des malentendus, ou disons, si l'on veut, que Pascal est sceptique là seulement où la grâce n'est pas en question. Seulement dire que Pascal est sceptique à l'égard de l'homme dépourvu de la grâce, c'est dire assez qu'il n'est pas sceptique ; car la grâce est partout dans les Pensées, à la base et au sommet : sans la grâce, qu'estce que l'homme? qu'est-ce que la société, qu'est-ce que la philosophie humaine? Tout est permis, aux yeiwx de Pascal, contre la sagesse, contre les institutions qui ne s'appuient pas sur la grâce ; mais là où la grâce paraît, toute apparence même de scepticisme s'évanouit, et la foi est entière.
La rhétorique de Pascal*
11 semble impossible, d'abord, que Pascal ait, à proprement parler, une rhétorique, lui qui a dit : « La véritable éloquence
l. M. Schérer a jugé pourtant que M. Droz faisait Pascal trop systématique, et a dit : « Mon interprétation est différente. J'estime que Pascal doute et croit tour à tour, mais également pour de bon, que la pénétration et la hardiesse de son esprit lui révèlent des difficultés qu'il essaye quelquefois de surmonter par le raisonnement, mais dont il ne triomphe souvent qu'en les éludant. J'ajoute que, si cette interprétation est juste, la question n'est pas où on la cherche depuis M. Cousin, et qu'au lieu de discuter sur le scepticisme de Pascal, il y aurait à interroger les secrets de ce grand esprit et de cette belle came, en se demandant de quelle nature était la foi de l'auteur des Pensées. N'oublions pas que si Pascal est un chrétien fervent, il est en même temps un esprit éminemment scientifique, à la fois investigateur et exact. 11 est habitué à se poser toutes sortes de questions (c'est le propre du penseur), à se les poser avec netteté, et à en poursuivre la solution avec rigueur. Il est en garde contre les opinions reçues, et les révoque volontiers en doute. « C'est le consentement de vous-même à vous-même, dit-il admirablement, et « la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire. »
se moqae de l'éloquence. » Mais il a dit aussi : « La véritable morale se. moque de la morale... Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher; » et l'on comprend qu'il en veut aux traités de rhétorique, de morale, de philosophie. Sa sœur, Mme Périer, assure qu'à son éloquence naturelle « il avait ajouté des règles dont on ne s'était pas encore avisé, et dont il se servait si avantageusement qu'il était maître de son style, en sorte que non seulement il disait ce qu'il voulait, mais il le disait dans la manière qu'il voulait » et produisait l'effet qu'il s'était proposé. Elle atteste que, chez lui, le travail de la pensée et de l'expression était opiniâtre, que souvent il refaisait huit ou dix fois ce que tout autre que lui eût admiré dès la première. Lui-même écrit : « Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre... Ils ne savent pas que je juge par ma montre.»- — a Pascal, dit M. Havet dans son édition des Pensées, avait donc une montre en critique; il aurait dû nous dire comment il la réglait. La montre de Pascal n'est sans doute que le principe même du goût, la raison. Sa règle est déparier juste. » Le regret de M. Havet n'est pas justifié, car Pascal ne nous a pas laissé ignorer quelles. étaient ces règles, règles toutes vives qu'il avait trouvées en lui-même, suivant l'expression de Sainte- Beuve. 11 réfléchissait sur l'art d'écrire dès les premières Provinciales, et l'on trouverait plus d'une excellente règle — non pédantesque, mais naturelle — dans Y Art de persuader et dans les Pensées, surtout aux articles VI et VII.
C'est dans une sorte de post-criptum de la seizième Provinciale que Pascal écrit: « Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. » C'est du Despréaux tout pur, ajoute Sainte-Beuve, l'art de faire difficilement des vers faciles... Pascal atteint dès lors la théorie classique dans sa précision: il se rend compte de son procédé de composition et de styl'e, de sa rhétorique. « L'éloquence, dit-il encore, est une peinture de la pensée; et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait. » — « Pascal marque ici la différence qu'il fait du portrait au tableau : ce dernier, à son sens, parait impliquer quelque chose de faux, de non réel, de surajouté à la pensée. Lui, il ne prétend qu'à être un peintre de portrait de la pen#sée intérieure. Le dessin avant tout : nulle couleur où il n'y a pas d'abord dessin. Ainsi, la beauté classique, comme il l'entend, n'est pas séparable de la sobriété et de la simplicité. »
— « Appliquer, dit M. Vinet, l'àme toute nue à la pensée toute nue, c'est ce qu'a fait Pascal, et ce qu'il demande à l'écrivain. Rien, pas moine le cristal le plus transparent enlre l'auteur et son sujet, c'est, en deux mots, toute sa rhétorique... Vivre d'abord, et être homme. » Vinet voit la clef et le résumé de cette rhétorique dans cette pensée : « Quand un discours naturel peint une passion, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût; en sorte qu'on y est porté à aimer celui qui nous la fait sentir, car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du noire. » Le bon écrivain sera donc celui qui nous donnera conscience de nos propres sentiments et de nos propres pensées ; le discours naturel sera un miroir, et nous n'aurons qu'à nous y regarder. Fondée sur l'amour du vrai, cette rhétorique, conclut Vinet, est presque de la morale. Il est à peine besoin de faire remarquer à quel point cette rhétorique ressemble à celle de Molière, de Boileau, de la Bruyère.
Partant de ces principes, on montrerait aisément 1' amour du simple et du vrai chez Pascal dans l'invention des idées, dans la composition, dans le style. Pour l'invention, il est inutile d'y insister : tout revient à ces préceptes de Y Art de persuader et des Pensées : « La nature seule est bonne... Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plait. Tout ce qui n'est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le43on goût... Il faut de l'agréable et du réel; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai. »
Mais chercher le vrai avec sincérité, et choisir les idées d'après ce critérium, ne suffit pas. Pascal savait le prix de la composition, lui qui écrivait : « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une môme balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. » Il savait surtout le prix du style naturel : « Son propre style est tellement identifié avec son àme, qu'il n'est que la pensée elle-même, parée, dit M. Faugère, de sa chaste nudité, comme une statue antique. » De là tant de vives critiques dirigées contre « les mots d'enilure », contre ceux qui masquent la nature et la déguisent, disent « auguste monarque » au lieu de roi, « capitale du royaume » au lieu de Paris; — contre les prétendues beautés poétiques ; « On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter, et, à défaut de cette connaissance, on a inventé de
certains termes bizarres : siècle d'or, merveille de nos jours, fatal, etc.; et nous appelons ce jargon beauté poétique; » — contre ceux qui admirent « les fausses beautés de Cicéron », souvent plus avocat, en effet, qu'orateur simple et fort; — contre ceux qui font les antithèses en forçant les mots, semblables à ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie; — contre ceux, enfin, qui, sous prétexte de correction, gâtent le naturel du style : « Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si prô* près qu'on gâterait le discours, il les faut laisser ; c'en est la marque» (c'est-à-dire : la marque qu'il les faut laisser). On a remarqué qu'en cette phrase un peu négligée Pascal donne à la fois le précepte et l'exemple, mais on aurait tort d'en conclure que ce culte de la simplicité et du naturel aille jusqu'à l'indifférence pour la fermeté et la précision du style, jusqu'à la négligence. Gomme plus tard la Bruyère, Pascal croit que la pensée réclame une expression nécessaire, unique, qui la fait valoir. 11 sait que « l'accord exact en nous des mots et de la vérité est le résultat d'un grand travail, même quand on a reçu à cet égard un grand don. » Tous les efforts de l'écrivain devront donc tendre à réaliser cet accord intime.
Voilà comment on a pu dire tout à la fois qu'il y avait une rhétorique de Pascal, et que Pascal est un mauvais modèle d'éloquence. Qu'il soit un mauvais modèle d'éloquence, Voltaire l'explique : « Il ne faut pas se mêler de vouloir écrire de ce style, à moins qu'on n'ait un génie de la même trempe. » Mais, sans avoir cette ambition, on peut lui demander des conseils, .et surtout on peut, dans son commerce, fortifier en soi l'amour du vrai dans la pensée, du naturel dans le style, c'est-à-dire affermir en soi, avec les qualités intellectuelles, les qualités morales.
Le style de Pascal*
Sur le style de Pascal il ne paraît pas qu'on puisse différer d'avis. Ce que ce style a d'unique, Fontanes, Gandar, bien d'autres, l'ont senti après Voltaire : « On ne peut imiter le style de Pascal... Pascal ne saurait être comparé, comme écrivain, à personne. » On ne s'explique donc guère comment M. de Sacy a
pu écrire : « Le style de Pascal, si admirable qu'il soit, senî l'effort et le travail comme sa verlu. » De quel effort peut-il être question ici? De celui qui pare et gâte la pensée? Il est vrai que Pascal a dit : « Un même sens change selon les paroles qui l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. » Mais si ce mot est contestable, au moins dans sa forme, — car c'est la pensée qui donne h l'expression toute sa dignité et toute sa force, — il n'a pas la signification et la portée que seraient tentés de lui attribuer ceux qui connaîtraient insuffisamment Pascal. Certains ornements, en effet, bien placés et sobres, peuvent relever la pensée, mais à la condition qu'ils soient appropriés à la nature même de la pensée, et fassent corps avec elle. Aux yeux de Pascal, il n'y a de beautés que les beautés intellectuelles.
L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon, 1° que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; 2° qu'ils s'y sentent intéressés, en sorte que l'amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté, et de l'autre les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme, pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver -ensuite les justes proportions du discours qu'on y veut assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel, ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop ni rien de manque.
L'effort, s'il y a effort, ne peut donc être que celui qui rapproche sans cesse l'expression de la pensée, jusqu'au point où elles s'identifient et où les beautés d'expression ne sont plus que des lueurs de pensée. Il est devenu banal d'appliquer à Pascal son propre mot : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » C'est toujours là pourtant qu'il en faut revenir; étudier l'écrivain chez Pascal, ce sera toujours étudier l'homme. «C'est par l'âme, dit Cousin, que Pascal est grand comme homme et comme écrivain; le style qui ré fléchit cette âme a toutes les qualités : la finesse, l'ironie amère, l'ardente imagination, la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion. Ce style est, comme cette âme, d'une beauté incomparable. « Et M.Havet n'a pu définir cette éloquence faite de contrastes et si