‹ Cours de littératureChapitre 24 sur 98 · C. de Litt. — Pascal (Pensées · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Pascal (Pensées

une au fond, sans définir du même coup l'esprit à la fois géométrique et passionné d'où elle fleurit dans son sévère éclat.

Géométrie et passion, voilà tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. Il veut qu'on exprime rigoureusement la vérité telle qu'elle est, de manière qu'il n'y ail rien de trop ni rien de manque (XXIV, 87) ; point de fausses beautés (VII, 24, 35), rien pour la convention et pour l'art (VII, 22), rien qui masque (20), qu'on voie l'homme, et non l'auteur (28); il ne craindra pas de répéter le mot qui convient plutôt que d'en employer un moins juste (21) ; tout ce qui serait luxe est retranché (XXV, 25 bis et 25 ter) : s'il y a une élégance pour Pascal, ce n'est guère que dans le sens où les mathématiciens emploient ce mbt. Cette élégance exacte est laborieuse en morale, car la vérité est une pointe subtile (III, 3, à la fin), où on a grand'peine à bie.i toucher. Aussi les procédés qu'il affectionne sontles distinctions et les oppositions, qui sont comme les instruments de précision de l'esprit. Il retourne et tourmente son idée jusqu'à ce qu'il la rende de la façon qui la dégage le mieux, et cela se fait non seulement par le choix des termes, mais par l'ordre : c'est pourquoi il n'y a rien de plus important que l'ordre à ses yeux, ni rien de plus difficile. « Je sais un peu ce que c'est, et combien peu de gens l'entendent » (XXV, 108, et VII, 9). Il l'achetait par un travail opiniâtre, au point de refaire sourent jusqu'à sir ou dix fois des pièces que tout autre que lui trourait admirables dès la première (Préface de l'édition de Port-Royal). Tous les fragments un peu considérables des Pensées sont chargés de ratures et de corrections dans le cahier autographe.

En vain essayerait-on de distinguer daus un tel style ce qui est géométrique de ce qui est passionné, c'est-à-dire le fond de la forme; car le raisonnement se passionne, et la passion, c'est du raisonnement encore, un raisonnement qui s'anime, qui brille et qui frappe *. L'ironie, par exemple, n'est qu'une forme de la raison militante et agressive. » L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Mais l'ironie, dans les Pensées, est moins souvent aimable et légère, plus souvent amère et douloureuse que dans les Provinciales. Rares sont les plaisanteries qui font naître un sourire. Rares aussi les maximes fines, à la pointe délicatement aiguisée, comme celles de la Rochefoucauld : « Voulez-vous qu'on croie du bien de vous? n'en dites pas... Diseur de bons mots, mauvais caractère. » En revanche, M. Gandar a remarqué que la métaphore pittoresque, l'image colorée dont les Pensées o tirent

1. M. Legouvé a dit, avec quelque exagération peut-être dans la forme : « Ce qui domine dans Pascal, c'est le géomètre. Ses phrases les plus entraînantes sont construites comme des théorèmes. Leur forme n'est pas seulement savante, elle, est scientifique. On en voit toujours non seulement l'architecture, mais l'échafaudage. Nul écrivain n'est plus porte, plus peintre; mais ses plus sublimes élans de poésie ses plus puissantes audaces de coloris, sortent tout à coup, par explosions spontanées, de la symétrique ordonnance d'une période qui se développe lentement et continûment, à la façon d'une proposition mathématique, sans courir jamais, sans reculer jamais, sans s'arrêter jamais» »

de si beaux exemples, est presque étrangère aux Provinciales : non que Pascal cherche à frapper l'imagination; tout au contraire, il blâme les écrivains qui abusent des images et des traits : « Eteindre le [lambeau de sédition. Trop luxuriant. L'inquiétude de son génie. Trop de dmis mois hardis ! » L'image n'est pour lui que le vêtement de l'idée, et le vêtement n'attirerait sur lui 1 attention qu'en la détournant de ce qu'il recouvre. Mais, dans la mesure ou elle illumine l'idée, l'image est utile. A vrai dire, image et idé3 se présentent ensemble à l'esprit de Pascal : « JJbi est Dms tuus? Les miracles le montrent, et sont un éclair... Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui, enôtantle tronc, s'emportent comme'des brandies... On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre -deux. » Quand Pascal caractérise cette incertitude de Montaigne « qui roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos », c'est la vérité du jugement qui nous fait goûter la justesse de l'image. Travailler à bien penser, ce n'est pas seulement le principe de la morale, c'est aussi le principe de l'art d'écrire. Ou plutôt il n'ja pas à proprement parler d'art d'écrire, il y a un art de penser juste, ce qui mène à faire des figures justes. L'école du goût sévère, du grand goût, qui régnera pendant presque tout le xvnc siècle, se fonde avec Pascal.

Avant donc que d'écrire apprenez à penser.

Boileau sacrifiera trop la nature à l'art, qui, d'ailleurs, pour lui, sous le nom de raison, n'est, au fond, que la nature, mais une nature disciplinée. Pascal veut qu'on se renferme le plus possible « dans le simple naturel ». « Ceux-là, écrit-il, honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. » Qu'est-ce à dire, sinon qu'il n'est pas besoin de se guinder sur le haut style pour traiter les plus grands sujets, que le jargon théologique est aussi vain que le jargon poétique, qu'il est enfin une langue des honnêtes gens, capable de tout exprimer avec une simplicité forte? Point de grands mots : les termes du langage courant suffisent ; car l'éloquence n'est pas dans le mot, elle est dans le tour, et le tour varie avec les mouvements de l'àme. S agit-il d'exprimer vivement une observation piquante, le tour sera piquant et vif : « Le nez deCléopàtre , s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Au contraire, s'agit-il de reu-

dre l'étonnement admiratif que cause le génie d'un Archimède, l'exclamation el la métaphore jailliront, pour ainsi dire, d'elles-mêmes de l'àme transportée : « Oh! qu'il a éclaté aux esprits! » L'ample et magnifique période se présente sans effort au contemplateur de l'infini; la phrase brusque, saccadée, l'expression heurtée parfois et même triviale, au contempteur de l'imbécillité humaine. Ici, un cri d'angoisse, ou d'espoir, ou de colère, échappe à l'àme frémissante; là s'ébauche un dialogue ironique. Tour à tour et tout à la fois Pascal est dialecticien et poète, théologien et satirique. Des réminiscences de saint Augustin et de Montaigne, de Corneille et de Rabelais, traversent çà et là l'œuvre la plus personnelle qui ait jamais été. Il semble quelquefois qu'on ait affaire à plusieurs hommes différents, et tout cependant porte la marque -d'un seul et même homme, d'un homme qui n'imite personne f *et que personne jamais n'imitera.

Histoire des « Pensées »• — Le dix- septième siècle. Pascal et Port- Royal.

Un tel penseur, un tel écrivain, devait étonner d'abord, alarmer ensuite ceux mêmes dont il défendait et illustrait la <;ause. Mme de la Fayette jugeait, il est vrai, que ne pas goûter les Pensées, c'était donner un méchant signe de son intelligence, sinon de son cœur. Mais Nicole avouait qu'il avait « quelque chose de ce méchant signe », et ne craignait pas de donner les raisons de ses défiances. « J'y ai bien trouvé, disait-il, un grand nombre de pierres assez bien taillées et capables d'orner un grand bâtiment ; mais le reste ne m'a paru que des matériaux confus, sans que je visse assez l'usage qu'il en voulait faire. Il y a même quelques sentiments qui ne me paraissent pas tout à fait exacts et qui ressemblent à des pensées hasardées... Je pourrais vous faire plusieurs autres objections sur ces Pensées, qui me semblent quelquefois un peu trop dogmatiques, et qui incommodent ainsi mon amour-propre, qui n'aime pas à être régenté si fièrement. » Nicole, sans doute, n'en use point aussi brutalement avec le lecteur de ses Essais de morale; mais est-il possible de méconnaître plus complètement la haute valeur morale d'une telle œuvre? Ce même Nicole était pour-

PENSÉES 4i>

tant le fervent admirateur, le traducteur en latin des Provinciales. Par son aveu Ton peut juger dans quels sentiments Messieurs de Port-Royal préparèrent la première édition des Pensées (1670). L'un des éditeurs, Brienne, associé à Nicole précisément, au duc de Roannez et à quelques autres, ne jugeait-il pas qu'il serait utile, non seulement d'éclaircir, mais encore d'embellir un texte auquel Fauteur n'avait pu mettre la dernière main?

On a jugé de façons bien diverses l'édition de 1670. Dans son rapport de 1842 à l'Académie française, M. Cousin a instruit avec grand fracas le procès des éditeurs de Port-Royal : « Altérations de mots, altérations de tours, altérations de phrases, suppressions, substitutions, additions, composition arbitraire et absurde tantôt d'un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases et de paragraphes étrangers les uns aux autres; et, qui pis est, décomposition plus arbitraire encore et vraiment inconcevable de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties et profondément travaillés; » il n'est aucun méfait dont M. Cousin ne charge leur conscience. Mais M. Cousin venait de « découvrir » le texte véritable des Pensées, et, dans l'ardeur de son enthousiasme, il condamnait de haut tous les textes publiés avant le sien. Le neveu de Pascal, Etienne Périer, ne se croyait pas un si grand malfaiteur lorsqu'il écrivait la préface mise en tête de la première édition. Il y explique, d'une part, qu'on avait jugé impossible de donner au public ces fragments « tout de suite, dans le même état où. on les avait trouvés », car il pense, lui aussi, que le public ne les aurait considérés « que comme un amas confus, sans ordre, sans suite, et qui ne pouvait servir à rien »; d'autre part, qu'on avait projeté « d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de l'auteur, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il voulait faire ». Écrire les Pensées après Pascal et à sa place, cette étrange entreprise avait reçu, paraît-il, un commencement d'exécution; mais on finit par s'apercevoir <( qu'il était presque impossible de bien entrer dans l£ pensée et dans le dessein d'un auteur, et surtout d'un auteur tel que Pascal, et que ce n'eût pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout différent. »

Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trouvaient dans Tune et l'autre

de cesvmanières de faire paraître ces écrits, on en a choisi une entre deux, qui est celle que l'on a suivie dans ce recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer ; si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mômes sujets ; et l'on a supprimé toutes les autres, qui étaient ou trop obscures, ou trop imparfaites. Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très belles choses, et qu'elles ne fussent capables de donner de grandes vues à ceux qui les entendraient bien. Mais comme, on ne voulait pas travailler à les éclaircir et à les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l'état où elles sont.

On a beau jeu à prouver contre Etienne Périer que, si Port- Royal a rarement ajouté, il a changé souvent, et d'une manière souvent fâcheuse. Mais les bruyantes indignations de M. Cousin n'en restent pas moins fort exagérées. De nos jours même Messieurs de Port-Royal ont trouvé de très chaleureux défenseurs. L'un de ceux-ci, M. Bertrand, soutient que, s'ils ne nous ont pas donné tous les mots, ils nous ont donné la vraie pensée de Pascal : « L'édition tant décriée de 1670 est encore aujourd'hui celle qu'on doit choisir quand, écartant tout esprit de discussion et de critique, on ouvre le livre pour le lire. » Et M. Bertrand demande si Port-Royal pouvait se refuser à réparer, par dévouement à la mémoire de Pascal, le désordre et la négligence de ses Pensées. Mais il observe lui-même que la famille de Pascal dut s'opposer à des corrections plus étendues et plu? profondes; il cite cet avis d'Arnauld, qu'a il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme il est sorti des mains de Fauteur, quand on le veut exposer à la censure publique ». Qu'on ait exagéré de nos jours cette religion du texte exact, du document reproduit avec une minutieuse fidélité, on peut l'admettre; mais encore faut-il que la vraie pensée de l'auteur ne soit pas altérée ou mutilée. Peut-on dire que l'édition de 1670 nous ait donné la vraie pensée, et la pensée tout entière de Pascal? Il y a autre chose en Pascal qu'un janséniste ou même qu'un apologiste de la religion : il y a un homme à l'imagination ardente, au corps malade, un logicien d'une singulière hardiesse, un mystique aux élans passionnés, un écrivain que n'elfraye aucune témérité de langage. C'est ce Pascal, c'est le vrai Pascal, que Messieurs de Port- Royal ont discipliné, adouci, éteint. Si donc on veut avoir le fond de la pensée religieuse de Pascal apologiste et janséniste, l'édition de 1670 suffira, et peut-être même sera meilleure qu'au-

cune autre ; car, en éloignant les contradictions et les bizarreries, elle nous fait mieux pénétrer au cœur du jansénisme, et aussi de l'œuvre, vue de ce côté. Mais ce qui fait la grandeur d'un Pascal, c'est précisément qu'un système et une secte ne sauraient le contenir. L'unité de ce système m'intéresse infiniment moins que les orages de cette âme, et la cause de cette secte, si éloquemment qu'on la plaide, je l'ai bientôt perdue de vue, dès qu'un éclair de passion ou un cri de souffrance traverse le plaidoyer.

Au reste, pour rendre pleine justice à l'édition de Port-Royal, il ne faut pas oublier qu'au lendemain de la paix de l'Eglise, conclue en 1668, les jansénistes étaient tenus à une grande prudence, et que la publication intégrale des Pensées eût fourni de nouvelles armes à leurs ennemis provisoirement désarmés. 11 faut se souvenir aussi que, sans eux, nous ne pourrions lire aujourd'hui ou ne lirions plus qu'avec peine le manuscrit original des Pensées : non seulement, en effet, ils réunirent dans un seul cahier ces fragments épars et énigmatiques par euxmêmes, mais ils en firent faire une copie plus lisible, que les Lecteurs modernes consultent encore avec profit à côlé du manuscrit même. En môme temps que le texte, incomplet, mais non pas radicalement altéré, des Pensées, ils donnaient au public la Prière à Dieu pour le bon usage des maladies et la Lettre sur la mort de M. Pascal le père. Un seul autre opuscule parut au xvne siècle : ce sont les Dis cours sur la condition des grands, publiés en 1671 par Nicole dans ses Essais de morale. Sept ans après (1678), les Pensées, dont le succès avait été considérable, eurent une seconde édition. C'est seulement à l'édition d'Amsterdam (1684) que fut rattachée la Vie de Pascal par sa sœur Mme Périer.

Les « Pensées » au dix-huitième siècle. — Pascal et Voltaire. — Pascal et Y auveiiargues.

Ce n'est pas au xviii0 siècle que Pascal pouvait être mieux compris, « Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde, génie immortel et sublime, dont les talents ne pourraient être trop regrettés de la philosophie, si la religion nen avait profité1 ». Les

i. D'Alembert, Préface de Y Encyclopédie.

grands jansénistes du siècle précédent furent trop souvent confondus avec leurs héritiers dégénérés. Les éloges mêmes qu'on voulait bien ne pas leur refuser n'allaient pas sans quelque dédaigneuse épigramme :

Ges fous remplis d'extravagance Souvent ne raisonnaient pas mal1.

Les Pensées sur les miracles, dont l'évêque de Montpellier, Colbert, fit connaître une partie en 1727, n'étaient pas faites pour décourager l'ironie des incrédules, pas plus que ne Tétait Y Entretien de Pascal avec M. de Saci, publié en 1728 par le P. des Mole.ts. A proprement parler, cependant, les Mémo'wes de littérature et d'histoire du P. des Molels contenaient une nouvelle édition des Pensées, car ils donnaient beaucoup de pen- . sées inédiles, extraites du manuscrit, sans critique, d'ailleurs, et ils y ajoutaient un fragment inlitulé de l'Art de persuader, qui est connu aujourd'hui sous ce titre : de l'Esprit géométrique (seconde partie de l'opuscule). Mais c'était le temps de Voltaire, qui écrivait en 1734 ses premières Remarques sur les « Pensées » de Pascal2. Avec quelle légèreté méprisante il raille la solution que Pascal nous olfre du problème de notre destinée, et ces dogmes delà Chute, du Péché originel, de la Rédemption, sur lesquels repose toute la théologie janséniste ! « Quelle étrange explication ! L'homme est inconcevable sous ce mystère inconcevable! C'est bien. assez de ne rien entendre à notre origine, sans l'expliquer par une chose qu'on n'entend pas. Un mystère ne fut jamais une explication. » Il devait comprendre peu de chose à l'angoisse qui étreint Pascal et à cette inquiétude éternelle, à ce désespoir auquel il veut réduire l'homme, emprisonné dans le monde comme dans une île déserte : « Pour moi, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M. Pascal. » C'est l'optimisme de la civilisation et du progrès qui se défend contre le pessimisme de la foi janséniste. Et « quelle serait la société humaine », si pour aimer Dieu il fallait haïr les créatures? Sur ce terrain, malgré la frivolité de ses ironies, Voltaire est bien fort, car il plaide la cause de la vie, de l'activité humaine qui lutte et qui espère.

Vieux, il y revenait et y appuyait. Condorcet venait de publier

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