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Tome XXII de l'édit. Beugnot

son édition des Pensées (1776), aussi incomplète et peu exacte que les éditions précédentes, mais conçue sur un plan nouveau, parce qu'un nouvel esprit l'inspirait. De même que Port-Royal n'avait voulu voir en Pascal que le janséniste, il ne voulait voir en lui que le philosophe, et supprimait les pensées théologiques, ce qui dénaturait le sens de l'œuvre entière; car la morale de Pascal, on Ta vu, est étroitement liée à sa théologie. On imagine facilement quel accueil fit Voltaire à ce Pascal pour ainsi dire laïcisé. Reproduite en 1778, l'édition de Gondorcet parut grossie de nouvelles remarques de Voltaire. C'est Gondorcet, d'ailleurs, et la philosophie, non Pascal, qu'il s'agissait d'honorer ; on s'en aperçoit bientôt. Gondorcet, aux yeux de Voltaire, est un géomètre plus profond et un philosophe beaucoup plus sage que Pascal : « Ce philosophe véritable tient Pascal dans sa balance, et il est plus fort que celui qu'il pèse. » Pourtant l'auteur des Pensées n'est pas d'abord trop maltraité: « De tant de disputeurs éternels, Pascal est seul resté, parce que seul il était un homme de génie. Il est encore debout sur les ruines de son siècle. » Mais, dans le détail des remarques, que d'injustes dédains! « Vrai discours de malade... Pascal parle toujours en malade qui veut que le monde entier souffre... Bas et indigne de Pascal... 0 profondeur d'absurdités î Ne voyez-vous pas, ô Pascal, que vous êtes un homme de parti qui cherchez à faire des recrues ?... Galimatias. » Gomment, placés à des points de vue opposés, Pascal pourrait-il émouvoir Voltaire, et Voltaire comprendre Pascal? Pascal décJare la religion vraie parce qu'elle est obscure. « Quoi ! s'écrie Voltaire, il suffirait, pour être cru, de dire : « Je suis obscur, je suis intelligible ! » Voilà d'étranges marques de vérité qu'apporte Pascal. Quelles autres marques a donc le mensonge ? »

Si pourtant on voulait se rendre un compte exact du chemin parcouru entre le xvnc et le xvin0 siècle, ce n'est pas Voltaire qu'il faudrait rapprocher de Pascal, — l'abîme entre eux est trop profond, — c'est à Vauvenargues qu'il faudrait s'adresser. « Vauvenargues, comme esprit, dit Sainte-Beuve, c'est un disciple de Pascal, le premier disciple en mérite, un Pascal plus doux, plus optimiste, plus confiant en la nature humaine loyale, généreuse, et qu'il juge trop par lui..., un Pascal adouci et non affaibli, qui s'est tenu dans le milieu humain. » Placé à égale distance entre les moralistes chagrins du xvn° siècle et les philosophas témérairement confiants du xvin0, entre Pascal et Rousseau, il n'a pas dénigré la nature de l'homme, il ne l'a

pas enflée davantage. N'y a-t-il pas quelque chose de factice dans-ce parallèle? Un Pascal indulgent et optimiste serait-il encore un Pascal ? Il est très vrai que Pascal a exercé quelque influence sur Vauvenargues, qui l'appelle « l'homme de la terre qui savait mettre la vérité dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force ». Mais tout ou presque tout les sépare, même leur vie, qu'on ne rapproche pas sans artifice : celle de Pascal eut quelque chose de poignant et de tragique, que rappelle d'assez loin la douce mélancolie de Vauvenargues. Pour Vauvenargues nous avons de la sympathie : toutes les âmes tristes et fières se sentent sœurs de la sienne. Est-ce cette sympathie doucement irrésistible qui nous attire vers Pascal? C'est, en tout cas, une sympathie tonte différente, une sympathie involontaire et qui nous est presque arrachée, faite d'admiration profonde et de profonde pitié. Disciple de Pascal, ce Vauvenargues qui, trouvant la nature « en disgrâce » chez les philosophes de l'âge précédent, entreprend de la rétablir dans ses droits, qui n'explique rien ni par le péché ni par la grâce, qui ne voit même dans l'homme aucun mystère à* éclaircir, aucune contradiction fondamentale à résoudre, et s'applique à mettre en relief, non, comme Pascal, l'énigmatique duplicité de la nature humaine, mais son unité et son harmonie ! Vauvenargues, selon l'expression de Prévost-Paradol, ce déclare la guerre à cette cruelle vertu, qui veut dépeupler l'âme de ses plus nobles passions, comme on exile les plus nobles citoyens d'un État qu'on veut asservir ». N'est-ce pas du même coup entrer en guerre avec Pascal? Pascal aurait-il pris pour devise: « Aimer les passions nobles ?» Aurait-il écrit : a Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère ? » Lui qui ramenait toutes les pensées de l'homme à l'unique pensée de la mort, aurait-il pris intérêt à' observer et à éclairer la vie ? Non, Vauvenargues est le Pascal que pouvait comporter le xvme siècle, ce qui revient à dire qu'il est l'opposé d'un Pascal. Le respect qu'il inspira même à Voltaire, et que Voltaire tournait contre Pascal , il mérite qu'on le lui garde; mais ne comparons pas l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain aux Pensées : nous n'y trouverions ni la même ampleur de dessein, ni la même hauteur de vues, ni surtout le même accent. Disons donc, en atténuant le mot de Sainte-Beuve, que Vauvenargues est un Pascal adouci et affaibli. La dernière partie de ce siècle vit paraître l'édition de Bos-

sut (1779), augmentée de quelques opuscules, la Conversion du ur, un fragment du Traité du vide, la Comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux d'aujourd'hui, et d'un certain nombres de pensées. Ce qui fait le mérite de cette édition, ce -n'est pas un plus haut degré d'exactitude dans la constitution du texte, car Bossut manque d'esprit critique autant que ses prédécesseurs ; c'est l'ordre nouveau dans lequel y sont rangées les pensées, et qui a semblé assez judicieux pour que d'excellentes éditions modernes, comme celle de M. Havet, aient pu le reproduire.

Pascal au dix-neuvième siècle* — Ce qui, pour les modernes* fait l'intérêt durable des « Pensées ».

On n'a guère fait, au xixc siècle, qu'améliorer l'édition de Bossut en la complétant. C'est à rétablir le texte dans son intégrité et dans son exactitude que les éditeurs modernes se sont appliqués surtout. A ce point de vue, mais à ce point de vue seul, le trop bruyant rapport de M. Cousin à l'Académie (1842) a vraiment marqué une date, car ii est le point de départ de tous les travaux entrepris en ce temps pour conformer le texte du livre des Pensées au texte du manuscrit original, Citons au premier rang de ces éditions nouvelles celles de MM. Faugère (1844), Havet (1852), Molinier (1877). Cousin avait publié les Lettres à Mlle de lioannez, et le Discours sur les passions de l'amour; Faugère, le Mystère de Jésus. Cette dernière édition, la première vraiment complète et exacte, sauf en quelques détails que MM. Havet et Molinier ont rectifiés, se distinguait par un essai de classement rationnel des pensées ; mais, depuis, l'idée d'un classement quelconque semble généralement abandonnée, elles éditeurs ne rivalisent que de scrupuleuse fidélité à répéter la parole et à interpréter la pensée de Pascal.

Pourtant, ce ne sont pas les scrupules infinis des érudits, ni leurs trouvailles minuscules, qui passionnent les admirateurs de Pascal, plus nombreux aujourd'hui que jamais. Ils s'y intéressent seulement dans la mesure où ces découvertes de détail leur permettent de pénétrer plus avant dans l'intimité d'un grand penseur et d'un grand écrivain. Mais par quelle étrange

destinée la renommée de Pascal, loin de vieillir, semble-t-eîle de jour en jour plus jeune et plus vivante? Pourquoi, tant attaquée et méconnue au xvm° siècle, se retrouve-t-elle intacte au xixe? De l'apologie de la religion dans les Pensées il reste peu de chose ; du jansénisme il ne reste rien. Et les Pensées, toujours lues, ne paraissent froides que dans certaines partiestrop exclusivement et âprement théologiques. D'où vient cette durable fortune d'un livre qui a survécu aux besoins qui l'ont fait naître, aux passions qui l'animent, aux idées qui en forment le fond? Personne ne semble moins moderne que Pascal par la façon de concevoir les rapports de la raison et de la foi, mais personne aussi n'est plus moderne par le sentiment. Il n'a pas la sérénité ; c'était sa faiblesse peut-être aux yeux des croyants de son époque ; c'est sa force et son charme aux yeux de ceux qu'agite parmi nous l'inquièle espérance, de ceux qui, comme lui, « cherchent en gémissant ». De nos jours comme du temps de Mme de la Fayette, c'est méchant signe de ne pas goûter Pascal, car c'est témoigner qu'on ne sent pas

qu'il est d'une grande âme D'expirer comme lui pour un amour divin.

Le poète, enfant du siècle, qui glorifie cet « amour divin» dans le cœur de la Malibran, a senti, lui aussi, le tourment de l'infini; il somme la nature de nous livrer son secret, et supplie Dieu de se manifester à nous. Combien plus grave, plus douloureux est le cri que, près de deux siècles avant lui, Pascal avait poussé !

Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt placé qu'en un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts r qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vas... Voilà mon état plein de misère, de faiblesse, d'obscurité... Voyant trop pour nier et trop peu pour m'assurer, je suis en un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient (la nature), elle le marquât sans équivoque; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait; qu'elle dit tout ou rien, afm que je visse quel parti je dois suivre.

Voltaire a beau m'avertir que c'est ici (et je n'en suis pas si iûr que lui) une réminiscence de YHéracllus de Corneille1, je iien suis pas moins ému, aussi bien que je puis l'être dès le début des Pensées, en lisant le morceau magnifique, trop connu peur qu'on le cite ici tout entier : « Que l'homme contemple doic la nature entière dans sa haute et pleine majesté... Qu'est-ce qu'unhomme dans l'infini?... » Mais est-ce la magnificence des paroles qui m'éblouit? Non, c'est l'accent de ces» parbles qui me pénètre : « Qui se considérera de la sorte s'e/fraiera de soi-même... Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je me vois, abîmé dans l'infinie immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignorent, je m'effraye et m'étonne de me voir ici plutôt que là... Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye. » Cet effroi n'est pas simulé, on le sent, et c'est pour cela qu'il se communique à nous. En ce contemporain de Corneille, qui cite Horace, Héraclias et Rodogune, il y a du Shakespeare. « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre surla tête, et en voilà pour jamais. » Oh! que nous sommes loin du « grand » Arnauld et du doux Nicole ! Ils sont des dialecticiens plus ou moins subtils, des moralistes plus ou moins pénétrants ; Pascal est un poète. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, soit dans ces amples méditations sur l'infini de grandeur ou l'infini de petitesse, soit dans ces pensées brèves qui nous ouvrent brusquement une porte sur le grand mystère : est-ce la simplicité toute classique des termes, ou la grandeur de l'effet, produit d'autant plus sûrement qu'il a été moins cherché, ou la tristesse, parfois sereine, plus souvent amère, de l'accent, ou l'ironie imprévue du ton et du tour, ou la profondeur troublante du sentiment? Classique, romantique, qu'on écarte ces mots insuffisants : un Pascal se joue des définitions et ne se laisse pas emprisonner en des formules. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'entre tous les classiques du xvu° siècle, il est le seul peut-être qui reçoive et nous transmette, comme on dit aujourd'hui, l'impression de Vau delà. C'est ici qu'éclate la supériorité de ce génie sur le génie même d'un Bossuet, très haut, très étendu, mais d'une

1, Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait? Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait.

(Héraclius, IV, iv.)

étendue nettement circonscrite. Bossuet fait réfléchir ; Pascd fait rêver. Les trois lignes sur l'inévitable dénouement de ia comédie humaine entrent en nous plus avant que fadmirafle Sermon sur la mort. C'est la faute du temps peut-être et de l'esprit du temps ; peut-être que les plus sains d'entre nous sont en quelque façon des malades, comme Pascal refait, mais sans le génie qu'avait Pascal ; peut-être que nous aimons en lui justement ce qu'il y a de fiévreux et d'excessif, Quoi qu'il en soit, nous en voulons presque à Bossuet de sa majesté paisible, quand nous la comparons à la mélancolie si humaine, aux élans si noblement passionnés de Pascal. Mais non, mous ne nous trompons pas : elle est unique en ce temps, en tous les temps peut-être, cette noblesse d'une âme qui croit posséder la vérité et ne saurait s'y reposer pourtant, qui s'épuise en un long effort, non seulement pour la saisir tout entière, 1 etreindre à jamais, ne vivre que d'elle et pour elle,-mais pour assurer aux autres l'inestimable bonheur de la connaître et de l'aimer. Ce contempteur de la raison humaine a senti et dit que toute la dignité de l'homme consistait en la pensée. Ce janséniste à l'impitoyable dogmatisme a connu la pitié enTers ceux qui souffrent comme lui.

Descartes est le maître de la pensée moderne ; au lieu d'affranchir la raison, Pascal a pris plaisir à l'humilier. Mais on ne lit pas les Pensées comme on lit le Discours sur la méfhode; l'esprit n'y est pas toujours conquis, mais le cœur y est pris. C'est que l'intelligence y est vivifiée par l'amour; alors même que nous n'acquiesçons pas au raisonnement , la flamme intérieure dont le raisonnement est comme pénétré ne nous permet pas de rester froids. Il n'est pas un lecteur moderne, fils de Descartes et de Voltaire, qui ne sente, pour ainsi dire, son âme agrandie en lisant ces lignes Gères et tendres à la fois, où il semble que Pascal ait voulu nous livrer le secret de son inspiration.

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité ; cela est impossible, et d'un autre ordre, surnature.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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