XX, XXI
Sainte-Beuve. — Portraits littéraires; Garnier, in-12; I, 182, 470;
II, 9, 10; III, 504 à 511.
Schérer. — Études sur la littérature contemporaine ; Calmann-Lévy,
in-12, 1885, 9<* série, p. 175 à 195.
Sully-Prudhomme. — Revue des Veux Mondes, 15 oct. et 1er nov. 1890
{la Physionomie, le dogmatisme et la foi dans Pascal; — le
Pari de Pascal), Thomas (Alex.). — De Pascali, an vere scepticus fuerit, in-8°, thèse,
Villemain. — Discours et Mélanges littéraires /Didier, nouv. éd., in-8°,
Vinet. — Études sur Biaise Pascal; 3e éd., chez Sandoz et Fisehba-
cher, in-12.
JUGEMENTS
Le livre des Pensées a surpassé ce que j'attendais d'un esprit que je croyais le plus grand qui eût paru en notre siècle; et si je n'ose pas dire que saint Augustin aurait eu peine à égaler ce que je vois par ces fragments que M. Pascal pouvait faire, je ne saurais dire qu'il eût pu le surpasser : au moins je ne vois que ces deux qu'on puisse comparer l'un à l'autre.
Lenain de Tillemont.
Quoique encore jeune, ses grandes austérités et son application continuelle aux choses les plus relevées l'avaient tellement épuisé qu'on peut dire qu'il mourut de vieillesse. Il laissa imparfait un grand ouvrage qu'il avait entrepris contre les athées. Les fragments qu'on en trouva dispersés dans ses papiers, et qui ont été donnés au public sous le nom de Peusées de M. Pascal, peuvent faire juger et du mérite qu'aurait eu tout l'ouvrage, et de l'impression vive que les grandes vérités de la religion avaient faite sur son esprit.
Racine, Abrégé de l'histoire de Port-Royal.
Ce mépris profond que Pascal sentait si fortement pour la bassesse et la fausseté humaine, il voulait l'inspirer à l'homme pour l'homme même. C'est là ce qu'il voulait opposer au sentiment que l'homme a de sa grandeur. En montrant ainsi dans un contraste effrayant tant de grandeur avec tant de bassesse, en faisant observer que l'ordre des sociétés n'est fondé que sur notre faiblesse et sur nos vices, que nos découvertes sublimes dans lés sciences nous ont laissé toute notre méchanceté, que nos actions les plus sublimes sont corrompues par le désir qu'elles soient connues, que le sentiment du juste et de Fin-
juste, si général et si prompt, n'en est que plus propre à nou& égarer, et ne peut être assujetti par la raison à une règle invariable et solide, Pascal espérait faire sentir à l'homme qu'il est sous la main d'un Être tout-puissant qui Ta créé pour un état de grandeur, mais qui le punit; et lorsque, sentant le poids de cette main toute-puissante, notre âme, accablée de l'idée de la grandeur de son Dieu et de sa propre faiblesse, aurait cherché avec crainte et avec amour dans ta sein de ce Dieu des connaissances et des consolations que la nature n'avait pu lui donner, alors Pascal lui aurait présenté la religion chrétienne, dont elle" aurait embrassé avec ardeur l'économie toute miraculeuse et les consolations surnaturelles.
Condorcet, Éloge de Pascal.
Il y a de tous les styles dans le style de Pascal, parce qu'il y a de tous les hommes dans l'écrivain. Je ferais toucher du doigt, dans les Provincial/ s et les Pensées, des passages qu'on dirait de Bossuet pour la magnificence solide et L'audace toujours sensée, ou de Bourdaloue pour la suite d'un discours sévère et passionné, ou de la Bruyère pour l'éclat des couleurs et la vivacité des contrastes, ou de Voltaire pour la facilité et l'enjouement. Tous les genres d'écrire ont un premier modèle dans cet homme, qui ne s'est jamais piqué de la gloire d'écrire. C'est que Pascal a eu tous les dons de l'esprit en perfection : la rigueur scientifique d'un grand géomètre et l'imagination d'un grand poète; une raison que ne contente pas ce qui parait évident à celle de Descartes, et que ne rebute ni ne lasse jamais la difficulté de se contenter; plus de sensibilité que n'en ont eu Descartes, Bossuet, la Bruyère; de l'esprit comme Fénelon; de la gaieté railleuse comme Voltaire. Chacun des grands écrivains qui ont suivi Pascal ont eu, non plus pleinement, mais plus exclusivement, chacune de ses qualités. Ils en ont donné plus d'exemples; mais rapprochez les exemples du modèle, ce sont des monnaies de même or, dont Pascal a marqué pour la première fois le titre.
Nisàrd, Histoire de la littérature française, II ; Bid'ot.
La mort prit Pascal avant qu'il eût seulement arrêté le
plan d'un livre où il s'était flatté de donner aux autres le secret qu'il cherchait encore, celui d'abêtir la raison, afin de croire avec la simplicité d'un enfant. Le livre ne fut pas achevé; pouvait-il fêtre? ou, si Pascal avait réussi à fermer le cercle de sa démonstration, son Apologie de la religion chrétienne nous aurait-elle touchés autant que ces Pensées rapides, d'où il n'a pas eu le temps d'e (lacer la trace de ses incertitudes et l'involontaire aveu de ses souffrances? Pascal a reçu de la passion et de la souffrance le don d'émouvoir. L'accent qu'elles ont laissé à sa parole pénètre ceux qui auraient osé rejeter sa doctrine; peu à peu il leur communique le tourment de l'infini qui l'a possédé; par instants, il les arrache à eux-mêmes; il les fait rougir d'oublier la condition de leur avenir et d'enfermer leur misérable ambition dans les étroites limites de cette journée qui leur échappe et les fuit « d'une fuite éternelle ».
Gandar, De la Prose française au milieu du dix-septième siècle.
Comme un aigle sublime et blessé, Pascal vole par delà le soleil visible, et, à travers ses rayons palis, il va chercher, sans l'atteindre, une nouvelle et éternelle aurore. Sa plainte et son effroi, c'est de ne rencontrer que silence et nuit.
Sainte-Beuve, Lundis, V; Garnier.
Nous oserons le dire, pris dans son ensemble, le livre des Pensées est l'œuvre d'un esprit qui cherche la vérité, plutôt que celle d'un esprit qui l'a trouvée. Souvent nous sommes resté courbé sur ces pages qui ont le pouvoir de jeter l'âme dans d'involontaires méditations. Nous admirions la force d'argumentation avec laquelle Pascal presse tour à tour les prophètes, les philosophes, et surtout les passions et les sentiments du cœur humain, et les fait témoigner en faveur des vérités révélées. Mais alors qu'ayant parcouru toutes les parties de ce temple inachevé, qu'ayant admiré le génie de l'architecte qui avait élevé l'édifice sur un plan si imposant et clans un style si sévère, alors que nous cherchions le Dieu et l'autel afin de recueillir et de consoler notre âme dans la prière, il nous semblait que nous ne les trouvions pas, que nous sortions froids
et troublés de cette demeure où le nom de l'architecte était plus visible que celui de Dieu.
Fmjgère, Éloge de Pascal; 1842.
Pascal est d'abord un mathématicien, un savant; il l'est dès l'enfance, si on peut dire qu'il ait eu une enfance ; il dépense le feu de sa jeunesse dans ces travaux ; avant vingt-cinq ans, il est en possession des plus grands résultats. Puis, au milieu de la vie aride de la science, nous voyons ce cœur, que la poursuite de la vérité abstraite ne satisfait pas, s'ouvrir à des pensées qui le remplissent davantage. Il cherche la passion, mais pure, et la vertu, mais brûlante. Il était chrétien, il devient dévot : ce n'est pas assez, il devient sectaire, car la piété commune ne lui suffit pas. La dévotion qui Ta conquis ne le laisse plus échapper, et finit par absorber tout son être. Elle est encore exaltée par la maladie, qui s'est saisie de lui dès l'adolescence, et qui depuis ne cesse de lui livrer des assauts,, jusqu'à ce qu'elle l'accable a. trenle-neuf ans, irritant par ses continuelles atteintes l'impatience de son esprit absolu et la mélancolie de son àme ardente.
Eh bien! le géomètre, le cœur passionné, le malade, se retrouvent dans les Pensées. C'est une œuvre d'extrême logique et d'extrême sensibilité, où l'émotion la plus vive est au cœur même de la critique la plus rigoureuse et la plus sèche; et, de temps en temps, un cri douloureux ou une brusque secousse nous avertit que cette intelligence supérieure, qui semblait oublier son corps, a senti les pointes de la souffrance et la menace de la mort.
E. Havet, Introduction de l'édit. Delagrave.
Cet impérieux esprit, saisi, au milieu des sciences exactes et naturelles, de l'amour de la religion et de la passion de la répandre, a voulu simplement appliquer à la démonstration de la vérité du christianisme, la méthode en usage pour les démonstrations scientifiques, et ne laisser, s'il était possible, pas plus d'échappatoires à l'esprit de l'homme pour éviter de croire au christianisme que nous n'en aurions aujourd'hui, par exemple, pour refuser notre créance au mouvement de la
terre. Il a donc voulu donner au christianisme dans la science de l'homme le rôle que joue l'hypothèse dans les démonstrations de la science appliquée aux études de la nature : c'est-àdire rassembler un certain nombre de faits incontestables, ef, notre assentiment sur l'existence de ces faits une fois obtenu, nous démontrer non seulement que le christianisme rend raison de tous ces faits, mais qu'il peut seul en rendre raison, et que, si la religion chrétienne n'était pas vraie, il serait impossible de les expliquer.
Il fait donc pour la théologie quelque chose d'analogue à <ce que Socrate avait coutume de faire pour la philosophie ; il la rappelle sur la terre et veut lui donner pour fondement solide des faits constatés dans la nature même de l'homme. Car si ces faits sont admis, si le christianisme les explique tous, et si lui seul peut les expliquer, comment la religion chrétienne, devenue ainsi la clef du monde moral, le dernier mot de la nature humaine, ne serait -elle pas la religion véritable? « Pour entrer dans ce dessein, dit Etienne Périer, en rapportant le discours où Pascal exposait à ses amis le plan de son ouvrage, il commença par une peinture de l'homme, et il n'oublia rien de tout ce qui pouvait le faire connaître et au dedans et au dehors de lui-même, jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. » Voilà comment Pascal devient par nécessité un moraliste. Il lui faut bien peindre l'homme, afin de nous prouver que l'homme est une énigme parfaitement close et inexplicable par toute autre hypothèse que la vérité de la religion chrétienne. Plus la nature de l'homme sera donc singulière, pleine de contradictions étranges, inintelligibles à la seule raison, plus sera évidente et mieux sera reçue la seule vérité qui l'explique.
Prévost-Paradol, Études sur les moralistes français ; Hachette.
On considère presque toujours Pascal comme un moraliste ou comme un logicien, parce que les fragments les plus considérables que nous ayons conservés de lui ont trait à la dépravation de notre nature ou à l'infirmité de notre raison, parce que ces fragments sont les plus achevés de forme, les plus intéressants, les plus clairs, parce qu'ils occupent la place <Thonneur dans l'édition la plus répandue, parce que les autres *ont entrecoupés, souvent difficiles à lire, et, rebutent le lec-
teur. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces dernières pensées devaient être le fort principal de l'apologie, comme elles en avaient été, si on peut dire, la cause. C'est, en effet, la polémique née du miracle de la sainte Épine qui a été l'origine des Pensées... Ce qu'il importe de bien établir et de bien retenir, c'est que Pascal, lorsqu'il conçut le projet de son ouvrage, obéit à l'excitation d'une foi ardente, et que son point de départ est une vérité ou un ensemble de vérités de foi, je veux dire les miracles. Si on ne fait pas attention que Pascal part de la foi, on ne comprendra jamais les Pensées.
Aussi, ne rangeons plus Pascal parmi les moralistes français, entre la Rochefoucauld et la Bruyère, ou du moins rendons-nous compte des vues différentes qu'on a de part et d'autre. Les auteurs du siècle étudient l'homme ou les hommes, par une suite d'analyses dont la synthèse ou la série est le seul objet de leurs livres. Dès son début, Pascal n'a rien à apprendre ni par conséquent à étudier; c'est un homme profondément religieux dont les' croyances sont entières, qui n'a donc pas à les augmenter, non plus qu'à y ajouter autre chose. Si donc il vient à aborder l'étude de l'homme, ce sera en quelque sorte de biais, et comme un moyen, non comme une fin. Moins encore faudrait-il mettre Pascal au nombre de ces raisonneurs qui se font à eux-mêmes des opinions et au besoin une foi par une argumentation instituée à cet etfet. Ceux-là partent de l'ignorance et arrivent au vrai, ou à ce qu'ils croient tel, par le progrès de leurs recherches. Pascal, au contraire, commence par un acte de foi; et l'objet même de sa démonstration n'est pas pour lui une solution subordonnée à des preuves, mais un principe.
Ed. Droz, Étude sur le scepticisme de Pascal; Alcan.
Si j'avais à choisir, parmi les fragments de Pascal, un fragment qui put servir d'épigraphe au livre des Pensées, et qui le résumât tout entier, je prendrais celui-ci : « 11 faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut. » Mais on'ne peut s'empêcher d'avouer que les raisons de croire, c'est à peine si Pascal a pu les indiquer, tandis que les raisons de ne pas se soumettre et les raisons de clouter, pas un moraliste peut-être ne les a fait plus éloquemment ressortir.
Brunetière, Études critiques, lre série; Hachette.