‹ Cours de littératureChapitre 30 sur 98 · C. de Litt. — litt. épist · texte numérisé non relu

C. de Litt. — litt. épist

communiquer avec leurs familles (on sait combien forte était l'organisation de la famille romaine, et quelle place, en particulier, la femme, moins annulée que dans l'ombre du gynécée grec, finit par y occuper), mais de resserrer le lien qui les rattachait, à Rome, d'y expliquer leur conduite et de s'y préparer un avenir, tout en se tenant, et par curiosité et par intérêt , au courant des choses présentes. Chacun des personnages importants de Rome eut ainsi, indépendamment de ses parents et de ses amis, sa clientèle politique, qu'il ne perdait pas de vue. On écrivit donc beaucoup de lettres, et Ton commença même à se faire une idée de ce que pouvait et devait être, selon les circonstances, le style épistolaire. Écrivant au jeune Curion, alors questeur en Asie, et qui-, plus tard, tribun du peuple, devait passer avec éclat du côté de César, Cicéron distinguait entre les divers genres de lettres.

Il y a, tu le sais, des lettres de plus d'an genre; mais le genre le plus nettement défini est celui qui a donné lieu à l'invention elle-même : c'est celui qui a pour objet d'instruire les absents de tout ce qu'ils doivent savoir, soit dans leur intérêt, soit dans le nôtre. Assurément ce n'est pas une lettre de ce genre que tu attends de moi : pour t'informer sur tes affaires, tu ne- manques chez toi ni de correspondants ni de messagers ; pour les miennes, je n'ai rien de nouveau à t'en apprendre. Il y a aussi deux genres de lettres que j'aime beaucoup, l'un familier et enjoué, l'autre sérieux et grave. Lequel me sied le plus, je ne sais. Est-ce une lettre enjouée que je dois t'écrire? Mais il n'est pas un citoyen, celui qui en ce temps a le courage de rire. Écrirai-je sur un ton plus sérieux? Mais de quel sujet sérieux Cicéron peut-il entretenir Curion, si ce n'est des affaires publiques? Or, sur ce sujet, voici me3 principes : je ne puis écrire ce que je pense, je ne veux pas écrire ce que je ne pense point.

Heureusement, Cicéron n'a pas le temps de se poser souvent ces questions : ses lettres sont familières et sérieuses tour à tour, parfois en même temps, sans qu'il sache trop pourquoi elles le sont : pour une lettre développée à son frère Quintus pur le gouvernement des provinces, il écrit cent billets rapides à sa femme, à ses enfants, à son ami Atticus, à son affranchi Tiron. Les messagers sont là, « tout prêts à partir, et couverts de leurs chapeaux de voyage; ils disent que leurs camarades les attendent à la porte. » Remercions, avec M. Boissier1, ces

i. Voyez l'Introduction de Cicéron et ses amis (Hachette) et le dernier chapitre du Cicéron de M. Pellisson (Lecène). On a beaucoup attaqué île notre temps le caractère de Cicéron, surtout en Allemagne; voici comment Do u dan répond à ses détracteurs, dans une lettre à M. Piscatory : « C'est une aimable et noble créature. Ce petit parvenu d'Arpinum est tout simplement le plus beau résultat de toute la longue civilisation qui l'avait précédé. Je ne sais rien de plus honorable pour la culture humaine que l'état d'àme et d'esprit de Cicéron. Il est sans doute aussi

LITTEUATURE EP1ST0LAIRE a

messagers si pressés, ces amis impatients qui n'ont pas laissé à Cicéron le temps de faire des pièces d'éloquence, et qui l'ont forcé à se montrer à la postérité tel qu'il fut, avec « cette vanité insatiable, cette mobilité d'impressions, cette facilité à se laisser saisir et dominer par les événements », qu'on retrouve partout dans sa vie et dans ses ouvrages. Dans telle lettre son frère le voyait « tout entier »; ce qui nous plaît à nous aussi, c'est de chercher dans cette correspondance et de trouver l'homme, un homme toujours le même au fond, et pourtant toujours changeant; car le rôle, l'attitude et le ton changent avec les circonstances, et l'on sait si elles changèrent souvent dans cette période tourmentée de l'histoire romaine.

L'une, au moins, et la plus nécessaire des conditions de la véritable correspondance disparait avec Cicéron, c'est-à-dire avec la République : les voix du forum se turent, et l'ambition des citoyens n'eut plus guère pour objet que de conquérir les faveurs d'un maître; les grandes affaires ne se traitant plus en commun, les grands sujets manquèrent ou se firent rares, et, quand ils se présentèrent, on ne les traita plus avec la même liberté. A mesure que se rétrécit le champ des discussions possibles, le ton se refroidit, et l'accent devint plus impersonnel; ce dialogue animé se transforma en monologue. Ce sont souvent des monologues que les lettres, d'ailleurs si curieuses, de Pline le Jeune; si elles ne le sont pas toujours, c'est qu'il a eu la bonne fortune d'avoir pour correspondants un Trâjan et un Tacite, hommes très supérieurs à lui, dont il nous semble voir l'image se dresser derrière la sienne. Ce n'est pas sa faute si ses lettres gardent pour nous un certain intérêt historique : dans une lettre-préface à Septicius, il se défend d'avoir voulu •composer une histoire, et, en effet, il a commencé par ôter leurs dates à ses lettres, qu'il range dans un ordre tout à fait arbitraire, non servato or dîne temporum, et c'est lui qui les revoit, qui les choisit entre les plus soignées, si quaepaulo accuratlus scripsissem. D'avance, il les destinait au public; mais il ne veut même pas que le public en hérite après sa mort; c'est de son vivant qu'il les trie et les pare, de façon à ne lui en laisser que la Heur. La perfection littéraire en est presque agaçante;

résolu qu'aucun dos bourgeois de Paris qui le tiennent pour poltron, pour l'avoir entendu dire vaguement au collège. Il est actif comme la foudre, ami sincère et officieux, bienveillant pour tous, aimantée qui brille, mais ce qui brille en éveillant de grandes pensées, sage, modéré, ami des règles sévères par imagination», stoïque et prêt à se les appliquer à lui-même après un peu de réllexion. v>

à force d'être des modèles de style, elles ne sont presque plus des lettres. Au centre est, sinon la statue, du moins le buste de l'auteur, éclairé du jour le plus avantageux. Et, certes, ce n'est j)as une âme vulgaire que celle de Pline ; elle connaît tous les sentiments humains et tous les scrupules : plutôt bonne que fière, et délicate que profonde, elle attire l'estime par ses nobles instincts, et décourage l'admiration par ses naïvetés ou ses coquetteries. La vie politique, si alfaiblie d'ailleurs, est à peine entrevue ; en revanche, sur la vie littéraire les détails abondent, et seraient d'un plus £rand prix encore si le trop complaisant optimisme de l'écrivain lui permettait de comprendre et de ju- ,ger une décadence dès lors irrémédiable. La charmante infériorité de cette correspondance n'est donc pas imputable aux seules circonstances : qu'on imagine ce que seraient pour nous Jes lettres de Tacite.

Quant aux lettres de Sénèque, chronologiquement antérieures à celles de Pline, c'est à dessein que nous n'y insistons pas: ce sont des dissertations très attachantes, de petits traités philosophiques plutôt que des lettres. On a pu mettre en question, à .tort, sans doute, l'existence même de ce Lucilius que Sénèque semble vouloir convertir au stoïcisme, et à qui il promet l'immortalité, en « auteur » sûr de sa gloire à venir et décidé à tout faire pour n'être pas déçu. La personne de Sénèque s'y montre davantage; mais nulle part on n'y rencontre ces confidences de cœur à cœur qui font le charme de la correspondance vraie. •C'est tantôt un maître qui enseigne, tanlôt un directeur de conscience qui insinue. Et il ne faut pas nier la grandeur, comme la nouveauté, des intérêts moraux substitués aux intérêts politiques. Le christianisme qui se propage en fait l'essentiel de l'homme. Mais on a quelque peine à ranger parmi les auteurs de correspondances les apôtres ou même les Pères de l'Église, bien que saint Paul soit, au témoignage de M. Renan, un « maître de l'art épistolaire », et que Rome païenne encore s'honore de recevoir, selon l'expression de Bossuet, « une lettre du style de Paul ». Avouons pourtant qu'ici la passion sincère est retrouvée, et que les lettres des Pères font corps avec leur œuvre évangélique. En dehors d'eux, d'ailleurs, un Fronton et un Marc-Aurèle, un Libanius et un Julien, un Thémistius et un Symmaque ou un Sidoine Apollinaire, attirent et retiennent l'attention par des mérites très divers, et l'on sent que la société où luttait Gicéron est bien loin, mais loin aussi est sa rapide et souple éloquence.

Les auteurs de lettres eu France avaut le dix- septième

siècle.

Pendant toute la période du moyen âge (de l'invasion des barbares à la Renaisssance), si vivante, mais si peu propice au développement de la vie de société, il y eut, sans doute y encore bien des lettres échangées, surtout entre les clercs, — l'Église et l'Université ne firent qu'un pendant longtemps, — mais il n'y eut pas de véritable correspondance1, lien faut donc venir sans transition au xvic siècle, qui, là comme partout, marque une ère de renaissance véritable pour la littérature française. Encore faut-il distinguer, en ce siècle même, deux parties très distinctes. La première est trop sombre encore, trop agitée, pour que les confidences épistolaires s'y épanchent dans le loisir et l'abandon qui leur sont indispensables. Il y a de l'enjouement et de la droiture, de l'esprit et du cœur, dans les lettres de cette Marguerite d'Angoulème ou de Valois (1492- 1549), célèbre à un double titre, et comme sœur dévouée de François Ier, et comme reine de Navarre, amie des libres esprits et aussi des libres propos. Il y a plus de force, mais aussi plus de sécheresse, dans les lettres de Calvin (1 509-1 o64), lettres de polémique ou de direction religieuse, toujours sobres, parfois dures.

Par une antithèse plus naturelle encore au point de vue littéraire qu'au point de vue religieux, le nom de saint Françoisde Sales est opposé d'ordinaire au nom de Calvin. Il est aussi onctueux et fleuri que Calvin est vigoureux et sévère. Chez Calvin tout est intellectuel et abstrait; chez François de Sales, la nature toujours présente est comme le fond riant de la pensée, qui se tourne vite en sentiment : les chevreuils et les chamois annoncent les louanges de Dieu. Cette grâce tendre de l'imagination n'est pas exempte d'afféterie ; mais si la forme est parfois trop molle, le fond est toujours sérieux. Qu'il parle

1, Je ne donne point, par exemple, le nom de Correspondance aux lettres, d'ailleurs fort curieuses dans leur latin mystique et passionné, d'Héloïse à Abailard. M. Gréard en a donné une bonne traduction. Au moment où je touche aux correspondances du xvii0 siècle, j'ai le devoir de signaler les recueils, excellent* tous trois, de MM. Lanson machette), Roques (Garnier), Jacquinet (Belin).

de la morl de Henri IV ou simplement de la mort en général, il a des accents d'une gravité douce : « Tout ce que ce monde nous fait voir de grand, ce n'est que fantôme, illusion et mensonge... 0 Dieu! ma chère fille, elles s'en vont, ces années, et courent à la file imperceptiblement les unes après les autres, et, en dévidant leur durée, elles dévident notre vie mortelle, et, se finissant, elles finissent nos jours. » Beaucoup de ses lettres spirituelles sont adressées à sainte Chantai, fondatrice de l'ordre de la Visitation, aïeule de Mme de Sévigné. Il la dirige et la soutient : « Tenez votre cœur au large, ma fille, lui dit-il; et, pourvu que l'amour de Dieu soit votre désir, et sa gloire votre prétention, vivez toujours joyeuse et courageuse. » Moins vives et d'un moindre intérêt littéraire, les lettres de Jeanne de Chantai sont d'un goût plus sobre : le ton s'y élève parfois jusqu'à l'éloquence, comme dans la lettre émue et résignée sur la mort de François de Sales.

Mais François de Sales (1567-1629) touche déjà au xviic siècle ; et si Jeanne de Chantai (1572-1641) figure ici, c'est qu'on n'a pas voulu la séparer Je son directeur spirituel. C'est -dans cette seconde partie du xvi° siècle que la littérature épistolaire se développe : l'influence pacificatrice de Henri IV se fait sentir. C'est autour de Henri IV, en effet, que se groupent la plupart des écrivains dont il nous reste des lettres intéressantes : d'Aubigné (1552-1630), plus connu comme historien, pamphlétaire et poète, ami indépendant et quelque peu bourru, qui se plaint déjà d'être mal récompensé de ses services par son compagnon d'armes couronné, qui se plaindra plus amèrement encore de la façon dont les anciens amis de son père seront traités par le jeune Louis XIII; surtout Duplessis-Mornay (1549-1623) et le cardinal d'Ossat (1536-1604). De conviction aussi forte, mais d'humeur moins âpre et mordante que d'Aubigné, Duplessis- Mornay, le pape des huguenots, est un diplomate en même temps qu'un homme d'action. Qu'il prêche à Henri III la conciliation et la tolérance, ou qu'il mette sa plume au service de Henri IV et soit l'un de ses plus précieux collaborateurs dans l'administration du royaume ; qu'il touche aux plus hautes questions de la politique ou que, dans sa correspondance familière, il nous révèle des vertus aimables autant que fortes, toujours et partout il est vraimentun homme. 11 y a aussi une fermeté et une dignité viriles dans la correspondance diplomatique du cardinal d'Ossat, qui sut non seulement réconcilier Henri IV avec le pape, mais faire parler à la diplomatie fran-

çaisé tin langage d'une fierté et d'une loyauté toutes nouvelles. Fénelon regrettait son vieux langage, et lord Chesterfield donnait à son iils ces lettres comme le modèle des lettres d'affaires.

Henri IV lui-même (1553-1610) pourrait fournir des modèles en ce genre. Mais c'est dans la lettre familière qu'il excelle, malgré la brusquerie et parfois l'irrégularité de ses tours, peutêtre à cause de ces défauts mômes, car on le voit penser et on l'entend causer. Cette vivacité et cette promptitude miraculeuses que d'Aubigné vantait en lui ; cette verve à la fois gasconne-et française, abondante et claire; cette grâce souple unie à ce ton de décision et, quand il le faut, d'autorité, font de ses lettres, improvisées dans les hasards des camps ou des voyages, l'image changeante d'un caractère qui concilie bien des traits divefs, séduisant et viril, loyal et rusé. Ici, c'est un billet rapide, belliqueux appel à des compagnons d'armes, à de Batz, par exemple, son « faucheur » ; après ces coups de clairon qui sonnent la bataille, voici des fanfares de victoire, des félicitations à ceux qui ont le mieux « fait »; au brave Givry : <( Tes victoires m'empêchent de dormir, comme anciennement celles de Miltiade Thémistocle; » ou de plaisantes apostrophes au brave Crillon : « Brave Crillon, pendez-vous de n'avoir été ici près de moi ; » des consolations délicates aux parents de ceux qui sont morts pour lui; enfin, quand la paix est affermie, des lettres graves, vives encore pourtant, aux bons serviteurs qui l'aidaient à faire son métier de roi, à Sully, à Duplessis-Mornay. Partout la verve et partout la possession de soi-même ; partout la raison, et nulle part la raison sèche; de l'imagination même et, çà et là, un coin de nature entrevur comme dans la lettre ravissante où il décrit à Mme de Grammont, la belle Corisande , le pays arrosé parla Sèvre Niortaise1. Sans doute il ne faut pas lire sans précaution les lettre» missives de Henri IV, d'abord parce qu'elles ne sont pas toutes d'une authenticité incontestable (et parmi les plus douteuses on a le regret de compter la lettre à Marie de Médicis, partout citée, sur la lecture de Plutarque) ; ensuite parce qu'elles sont le miroir d'une vie qui ne fut pas toujours pure. Mais en maint endroit aucun doute n'est permis , aucun scrupule ne tient contre la gaieté de ce français alerte qui , çà et là, en

1. Voyez les Lundis de Sainte-Beuve, t. XI, p. 358. Voyez aussi, pour Et. Pasquier, le t. III.

dépit de quelques formes archaïques ou gasconnes, est déjà le bon français du xvir3 siècle.

Montaigne seul aurait pu être l'égal de Henri IV; mais Montaigne a écrit surtout des lettres réfléchies et assez longues, 'Comme la lettre célèbre à son père sur la mort de la Boétie, moins lettre que relation, ou les lettres à l'Hospital et à de Mesme, en l'honneur du même la Boétie, dont il dédie à l'un les poésies latines, à l'autre la traduction d'un traité de Plutarque, les Règles du mariage. Ces morceaux, d'ailleurs remarquables, ne sauraient être pour nous ce qu'eût été la correspondance de la Boétie et de Montaigne, si la Boétie avait vécu.

La correspondance d'Etienne Pasquier (1529- 1615), le fameux avocat et magistrat du xvie siècle, a plus d'étendue et de variété. « Toute l'histoire et la politique de son temps y passent, dit Sainte-Beuve, et nous y assistons avec lui, c'est-àdire par les yeux d'un témoin judicieux, éclairé, placé au meilleur point de vue, ni trop près ni trop loin de la cour, qui ne se pique point de parler en homme d'État, mais qui apprécie et sent les choses de sa nation avec le cœur et l'intelligence de «ette haute bourgeoisie, alors si intègre et si patriotique, et qui se pouvait dire le cœur même de la France. » Mais sur sur ces vingt-deux livres de lettres, les trois premiers ont le caractère d'un jeu d'esprit plutôt que d'une correspondance véritable. Si Pasquier prend ensuite le jeu au sérieux, s'il a la sincérité, la gravité, parfois l'émotion contenue, il lui manque cette allure libre et souple que nous venons d'admirer chez le roi qu'il a servi. Sa phrase participe à la dignité de son caractère; on la voudrait plus courte et plus vive.

Les auteurs de transition*

Si l'on jette un coup d'œil sur les écrivains du xvn° siècle dont la naissance remonte au xvie, on sent tout d'abord ce •qui manque à la prose épistolaire avant Balzac et Voiture. Ne prenons que les grands, un Richelieu (1585-1642), un Descartes (1596-1650).

On sait le bel éloge que la Bruyère , dans son Discours à l'Académie, fait de Richelieu écrivain. Son style est vraiment, en effet, la peinture de son esprit. Il est regrettable qu'on n'ait

pas l'ensemble de ses lettres familières : quelques-unes, qui nous sont parvenues, nous laissent entrevoir un Richelieu qui se déride. Mais là même c'est presque toujours à « l'État », aux affaires qu'on en revient, et, « en affaires, la diligence fait tout ». Aussi cet homme d'action par excellence ne saurait-il être un homme de style. Tel grand événement, comme l'exécution de Cinq-Mars, accompagnée de la reddition de Perpignan, est annoncé au roi dans un billet laconique : « Ces deux événements font voir combien Dieu aime Voire Majesté. » Rien d'oiseux : si du camp devant la Rochelle il félicite Malherbe de ses vers, c'est que la poésie de Malherbe, à ce moment, est, pour ainsi dire, une poésie d'État; s'il écrit à Balzac : « En abaissant votre style, vous l'avez relevé, » c'est que Balzac vient de publier son livre du Prince^ panégyrique outré de Richelieu et du roi. Toujours la pensée est ferme et la volonté claire; mais la phrase est souvent longue et embarrassée.

L'auteur du Discours de la méthode, qui rêvait une langue universelle, n'a pas exercé comme écrivain, à beaucoup près, l'influence qu'il a exercée comme penseur. « Ce n'est, dit Sainte-Beuve, qu'un témoin de la langue de son temps; il la parlait bien et l'écrivait naturellement; mais on ne peut dire qu'il l'ait fait avancer. » On sent qu'il a commencé par écrire en latin. Sa phrase, toute géométrique, robuste et serrée, est parfois massive ou traînante. Elle a toutes les qualités d'exactitude, de précision, d'unité, qui conviennent à la langue du raisonnement, et, sous ce rapport, le progrès est grand de Montaigne à Descartes; mais il sera plus grand encore de Des- •çartes à Pascal. Non que tout soit abstrait dans cette correspondance qui occupe cinq volumes de l'édition Cousin. Le ton s'y passionne çà et là, par exemple dans cette lettre à Chanut, résident de France à Stockholm (avril 1649), écrite au moment où l'archiduc d'Autriche pénétrait en France jusqu'à Soissons : «Je prie Dieu que la fortune de la France surmonte les desseins de tous ceux qui ont dessein de lui nuire. » Ses lettres familières ont souvent un calme grave, tempéré par un sourire, comme la lettre célèbre du 15 mai 1631 à Balzac, ami de Descartes et pourtant si différent de lui, qui songeait (y songea-t-il vraiment?) à venir partager sa solitude d'Amsterdam.

Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes; €t la solitude même qu'on y espère ne s'y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fait rêver les plus grands par-

leurs, une vallée si solitaire qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie; mais malaisément se peut-il faire que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris; au lieu qu'en cette ville où je suis, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple avec autant de liberté et de repos que vous le sauriez faire dans vos allées; et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries que le ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir que vous auriez devoir les paysans qui cultivent vos campagnes; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a plaisir à voir croître les fruits en vos vergers et à y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu'il y a de rare en Europe?

Toutefois, c'est surtout par la solidité et la sérénité que valent les lettres de Descartes, comme ses œuvres philosophiques ; et au reste, elles sont toutes philosophiques, les lettres qu'il adresse à la princesse Elisabeth ou à la reine Christine. « Vous savez, écrit-il lui-même, que j'ai coutume de philosopher sur tout ce qui se présente. » Dans une correspondance qui est presque tout entière de propagande philosophique et de direction morale, n'allons donc pas chercher un agrément littéraire que Descartes ne pouvait songer à y mettre. Ce que nous trouvons ici, ce ne sont pas" les multiples caprices, les charmantes contradictions qui font le charme des correspondances ordinaires, c'est, toujours et partout, l'unité : unité du caractère, unité de la vie, unité de l'œuvre, unité un peu compacte de la phrase. C'est trop complaisamment que M. Cousin a salué en Descartes le Corneille de la prose. Créateur dans un autre domaine, il ne Test pas dans celui-ci.

A plus forte raison les lourdeurs et les gaucheries de cette langue qui se forme éclatent-elles quand l'écrivain n'est pas en même temps un esprit élevé. On a publié de notre temps une volumineuse correspondance de Jean Chapelain (159ori674)> adressée a divers correspondants, surtout à Balzac. Kiles abondent en faits précis et sont comme une histoire littéraire de ce temps: comment furent distribuées les pensions des gens de lettres, parles soins du ((mieux renié de tous les beaux esprits »; comment P Àpadémie fut amenée à « censurer » le Cid,

mais à le juger aussi impartialement qu'elle le put sans déplaire à Richelieu; quelles rivalités et quelles intrigues divisaient la république des lettres, nous le savons par cette correspondance; mais au prix de quel long ennui faut-il acheter quelque* détails intéressants! Chapelain, sans doute, est un critique judicieux et in curieux avide de savoir. Contre Balzac il défend llonsard, qui était ne poète autant que pas un des modernes; il le compare aux anciens, ce qui ne l'empêche pas de blâmer ce que .son imitation a de servile et son langage d'obscur. Au voyageur Dernier, ce libre esprit, ami de Molière et alors médecin du Grand Mogol, il envoie tout un questionnaire sur la littérature, l'histoire et les mœurs des pays où il séjourne : il n'a garde d'oublier de s'informer si les femmes de l'Inde reçoivent des visites : « car cela sert fort à rendre les langues polies. » En dépit de ces préoccupations et des relations qui l'unirent à l'hôtel de Rambouillet, Chapelain ne se soucie guère d'écrire de belles lettres, destinées à un public d'élite. 11 est même tout le contraire d'un homme du monde : si, dans l'affaire de Fouquel, où Mmo de Sévigné semble un moment compromise, il défend son amie avec une chaleureuse sincérité, il l'instruit de ses démarches sans assez de réserve ni de délicatesse, et ne sait pas, en lui écrivant , épargner « ce misérable » surintendant à qui elle s'intéresse si fort, ni la « canaille intéressée » des Scarron, des Pellisson et des Sapho (Mlle de Scudéry). Nous sommes fort loin de Balzac et surtout de Voiture.

Nous en sommes plus loin encore, on le pense, avec saint Vincent de Paul (1576-1660). Occupé tout entier de sa grande œuvre charitable, il écrit beaucoup, mais à d'obscurs missionnaires, ses collaborateurs. 11 leur recommande de prêcher « d'un ton commun et familier », à la manière de Jésus-Christ. Le peuple goûte mieux, dit-il, cette parole toute simple, et il en profite davantage. Il ne craint pas de leur citer l'exemple des comédiens, qui « ne récitent plus leurs vers avec un ton élevé comme ils faisaient autrefois ». C'est sur ce ton modeste qu'il prêchait, et c'est de ce style qu'il écrit. On lit cependant de lui telle lettre à Mazarin, pleine de sens et de fermeté, où, au lendemain des événements de la Fronde, à la veille de la rentrée de la cour à Paris (1652), il s'élève contre ceux qui conseillent au roi de châtier les Parisiens pour les rendre sages, et plaide la cause de la folie populaire. La plus étendue de ces lettres est la relation, faite sans prétention littéraire, mais non sans finesse, de sa captivité et de ses aventures dans les pays barbaresques.

Il faut mettre à part les lettres toujours curieuses, souvent remarquables, du grand peintre français Nicolas Poussin (lo94-1665). La plupart sont datées de Rome, où il passa la plus grarîde partie de sa vie ; beaucoup sont adressées à M. de Chantélou, protecteur assez incommode et jaloux, qui achète les tableaux de Poussin, mais préfère ceux qui sont destinés à d'autres, et à qui il faut expliquer qu'il y a différents « modes » en peinture. Celui que Cousin appelle le philosophe de la peinture parle en effet de son art en philosophe du xvne siècle : «Le bien juger est difficile, si Ion n'a en cet art grande théorie et pratique tout ensemble; nos appétits n'en doivent point juger seulement, mais aussi la raison. » Son naturel le contraint, ditil, de rechercher « les choses bien ordonnées ». On comprend que cet admirateur des artistes italiens de la Renaissance, et aussi de « nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses », manifeste le « dégoût » que lui inspirent les facéties burlesques de Scarron. En tout il aime le vrai, mais le vrai ennobli. Comme son esprit est naturellement élevé, son âme est naturellement grave et sincère. « Je ne suis point homme léger, dit-il, ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours. » Malgré tout, il ne saurait être l'écrivain, que nous cherchons.

Les réformateurs de la littérature épistolaire* Malherbe, Balzac.

On ne peut dire que Malherbe ait réformé la littérature épistolaire, car les écrivains que nous venons de citer sont nés après lui; mais, là comme en poésie, il a donné l'exemple d'un style correct. A chaque pas, dans sa correspondance, on rencontre des pensées exprimées avec une justesse et une force toutes nouvelles.

La monnaie dont les petits payent les bienfaits des grands, c'est la gloire... Quelque habit que Ton porte en ce monde et par quelque chemin que l'on y marche, on arrive toujours en môme lieu. Cette vie est une pure sottise, nous l'estimons trop, et de là vient cette folle coutume d'approuver et condamner les choses avec trop de passion. L'indifférence est un grand garant contre lesbizarreries de la fortune... Il est de l'applaudissement universel comme de la quadrature du cercle, du mouvement perpétuel, de la pierre philosophais

LITTERATURE EPISTOLAIRE i&

et telle autre chimère : tout le monde le cherche, et personne ne le trouve... De toutes les drltes, la plus aisée à payer, c'est le mépfis... Juger est un métier que tout le monde ne sait pas faire : il y faut de la science et de ta conscience, qui sont choses qui ne se rencontrent pas souvent en une mùme personne... Il y a des sondes pour les abîmes de la mer; il n'y en a point pour les secrets de Dieu... Il y a d'autres mains que celles des hommes qui font mouvoir les ressorts du inonde.

On voit que Malherbe savait s'élever aux plus haules idées morales : la philosophie de ses lettres, si elle n'est pas fort profonde, est sincèrement chrétienne, et pourtant ces lettres sont trop souvent froides : bon père, bon ami, Malherbe n'est pas, malgré tout, ou n'est que rarement une âme chaleureuse. Ses épilres « consolaloires », dans leur logique trop placider sont peu propresà consoler. Il n'en faut même pas excepter la lettre à sa femme sur la mort de leur fille Jourdaine. « J'ai aimé uniquement ma famille, » dit-il; et il ne semble pas qu'il ait tort de le croire, quoiqu'il ait tort de le dire ainsi. Mais bientôt il ajoute : « Souvenez-vous que, quand votre fille eût vécu cent ans, il lui fallait toujours mourir; » et ce raisonnement trop certain n'émeut pas. En général, ce caractère paraît digned'estime plus que de sympathie. Le poète se plaint trop sou* vent de sa médiocre fortune, et trop directement sollicite les faveurs en échange de l'immortalité qu'il offre à ses bienfaiteurs. Il dédaigne les critiques, mais c'est moins par égalité d'àme que par orgueil : « Le siècle, dit-il à Balzac, connaît mon nom et le connaît pour un de ceux qui ont quelque relief pardessus le commun. » Que lui importent dès lors ces chats-huanlsqu'inquiète sa lumière? Il a les qualités et aussi les défauts d'un bourgeois de Paris; aussi Paris lui semble-l-il le seul séjour désirable. « C'est un lieu où toutes choses me rient : mon quartier, ma rue, ma chambre, mon voisinage, m'y appellent. » De là il écrit à son ami Peiresc, demeuré en province, mainte lettre où les menus incidents de la vie quotidienne sont relatés à côté d'événements tels que la mort de Henri IV.

11 lui manque assurément d'être aimable, et son disciple Racan ( i .589-1 670) l'est plus que lui. Ilacan, il est vrai, déclare n'avoir pour ambition que d'exprimer nettement ses pensées r à l'exemple de son maître Malherbe. A l'exemple de son autre maître et ami Montaigne, il se pique d'écrire sans préparation. De Malherbe il a le noble désir de faire durer son nom plus longtemps que sa vie, mais de Montaigne il a l'imagination, avec plus de sensibilité, le dédain de la science livresque, l'horreur

de ces collèges qui peuvent produire des versificateurs et des grammairiens, mais non de vrais poètes, ni des orateurs, purs ouvrages de la nature. Lui-même il n'a reçu qu'une instruction superficielle, et pourtant il correspond avec un Ménage et un Chapelain. Aussi ne veut-il d'autre style que « le style de l'honnête homme », auquel un peu de négligence ne messied pas.

Comme le remarque Sainte-Beuve, la littérature française ne se dégage complètement dans le genre épistolaire qu'à dater de Malherbe et de Balzac.

Malherbe n'avait donné que quelques échantillons de lettres pour les grandes occasions, ne s'astreignant point à soigner son style dans l'ordinaire de la vie. Balzac s'y appliqua et en fit proprement son domaine; il fut toute sa vie le grand épisto/ier de France... Balzac, jeune, fut un Malherbe en prose : il put se vanter, et avec raison, d'avoir trouvé « ce que quelques-uns cherchaient, c'est-à-dire de savoir un certain petit art d'arranger des mots ensemble et de les mettre en leur juste place. » Il eut l'harmonie, la mesure ; sa prose marche régulière et presque cadencée; dans les membres bien proportionnés de sa phrase il disposa presque symétriquement les plus belles paroles, il fit jouer les figures et simula des effets d'éloquence. Ses cadres et ses tours étaient bien plus grands que sa pensée, et pour les remplir il usa continuellement de l'hyperbole. Quoi qu'il en soit, il était bien le créateur de sa forme, et, à sa date, te père du style noble et nombreux.

Malherbe disait de Balzac : « Ce jeune homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en France. » Descartes, ami de Balzac, il est vrai, ne semble pas trouver de termes asspz admiratifs pour louer ces lettres, « où les grâces se voient dans toute leur pureté », ces pensées relevées, cette heureuse alliance des choses avec le discours, cette force et cette majesté dignes de l'éloquence des premiers siècles. Il se plaisait à y voir surtout une certaine liberté généreuse, un sincère amour de la vérité ; il aimait la candeur de cet esprit élevé au-dessus du commun. Ces éloges d'un ami (mais n'est-ce rien qu'avoir pour ami un Descartes?) peuvent faire sourire aujourd'hui. Bossuet en gardait ce qu'il convient d'en garder, lorsqu'il écrivait plus tard : « 11 a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles...; mais il faut bientôt le laisser, car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus affecté et le plus contraint. » C'est dans ce sens qu'il faut interpréter l'arrêt un peu sévère de Boileau : « On s'est aperçu tout à coup que Fart où il s'est employé toute sa vie est celui qu'il savait le moins; je veux dire l'art de faire une lettre. » Si, en effet, une lettre est une causerie à cœur

LITTÉRATURE ÉPISTODURE të

ouvert, Ie9 lettres de Balzac no méritent pas ce nom ; ce sont plutôt <los morceaux d'éloquence, de grandes phrases souvent sur de petits sujets. Ses exagérations et ses hyperboles sont trop célèbres ; mais c'est chez lui une façon de parler habituelle, qui ne lire [tas à conséquence. 11 dit à M'10 de Gournay : « Depuis le temps qu'on vous loue, la chrétienté a changé dix fois de face. » D'un chicaneur il dira, sur le môme ton : « C'est Attila en petit. » D'un prédicateur il vantera « ces torrents d'or» qui tombent desabouche. Est-il enrhumé? son rhume prend les proportions d'un cataclysme : « J'ai failli me noyer dans un déluge de pituite... J'avais tout l'hiver et tous ses nuages dans la tête. » A vingt-huit ans, il veut faire entendre à l'un de ses correspondants qu'il n'est plus de la première jeunesse. « Si vous voulez savoir qui vous j|ôrit? c'est un homme plus vieux que son père, qui est aussi usé qu'un vaisseau qui aurait fait trois fois le voyage des Indes. » Ce ne sont là que des procédés de style, dont il faisait bon mafché lui-même, car il avait l'idée de ce qu'est la grande et simple éloquence, fort différente de cette éloquence apprêtée.

Il y a une faiseuae de bouquets et une tourneuse de périodes: je ne l'ose nommer éloquence, qui est toute peinte et toute dorée, qui semble toujours sortir d'une boîte, qui n'a soin que de s'ajuster et ne songe qu'à faire la belle. La vraie éloquence est une éloquence d'affaires et de service, née au commandement et à la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force.

Et pour modèle de la vraie éloquence il cite Démosthènes. 11 aurait pu, sans doute, imiter un tel modèle de plus près; mais son goût est, au fond, moins corrompu qu'on ne croirait. Il sacrifiait volontiers Lucain, Stace et Claudien à Virgile : « Ce sont gens, disait-il, qui parlent un peu trop haut; ce sont des cloches, des tambours, des timbales que nous ne recevons point en notre musique. » On connaît sa lettre à Corneille sur Cinna. Dès le début, il avait pris parti pour l'auteur du Cid contre ses détracteurs. « Considérez, écrivit-il à Scudëry, que toute la France entre en cause avec lui; » et il insinuait à ce fougueux défenseur des règles que « savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans art ». Jl correspond avec les pr s mais il hait « les femmes docteurs » , et veut que

les femmes soient tout à fait femmes, c'est-à-dire aient « les plus honnêtes connaissances qui se peuvent acquérir », mais ne les fassent point paraître, et n'importunent, personne de leur (( docte galimatias », de leur philosophie, de leurs pointes,

de leurs règles dogmatiques. « La pédanterie n'est pas supportable en un maître es arts : comment le sera-t-elle en une femme? » Ce qui Ta perdu, c'est sa vanité naïve et aussi son ambition déçue. On l'appelait Narcisse, et Bautru disait de lui : «'Comment voulez-vous qu'il se porte bien? Il ne parle que de lui-même, et à chaque fois il se découvre : tout cela l'enrhume. » Après avoir quelque temps voyagé avec le duc d'Épernon et le cardinal de la Valette, il avait reçu de Richelieu le titre d'historiographe de France et de conseiller d'État, avec deux mille livres de pension. Comment peut-il se croire lésé? Sans doute il s'estimait plus haut. Avait-il raison? Ses dissertations sur les Romains (il fut de ceux qui contribuèrent à mettre les Romains à la mode), sur la gloire, etc., ses livres du Prince, de YAristippe ou de la Cour, du Socrate chrétien, témoignent moins d'une vraie grandeur de pensée que d'une aspiration vague vers la grandeur. 11 y a pourtant dans le Socrate chrétien telle page sur Attila, qu'on dirait prise au Discours sur ITiistoire universelle, très postérieur, et qui, reproduite sous l'Empire sans nom d'auteur, parut à Napoléon un dangereux pamphlet dirigé contre les conquérants.

Quoi qu'il en soit, il abandonna la vie active, et, dans sa solitude des bords de la Charente, il se contenta de se draper en <( empereur de l'éloquence ». Telle lettre lui coûtait, dit-on, quinze jours de travail. C'étaient si peu des lettres intimes, que lui-même en publia un premier recueil en 1624, puis d'autres encore. Le public se fit son complice : les plus honnêtes gens, parmi ses correspondants, réclamèrent de lui des réponses qui pussent être montrées et copiées comme des modèles de style. Il en est flatté d'abord, puis lassé. Ses plaintes se font de plus en plus fréquentes et vives; peut-être sont-elles plus sincères qu'on ne l'a cru, car chacun de ces beaux morceaux lui met l'esprit à la torture; mais il est le prisonnier du genre littéraire qu'il a créé.

Il faut qu'on s'ajuste, qu'on se pare, qu'on se farde même, pour plaire à des yeux si délicats. Et la condition de quelqu'un qui a dessein de leur plaire, est pour le moins aussi malheureuse que celle d'un homme qui serait obligé ou de ne parler jamais qu'en musique, ou d'être sur le théâtre depuis le matin jusqu'au soir, et de passer toute sa vie en jours de cérémonie, et avec "un autre habillement que le sien... Je hais à mort le métier qui m'a mis en réputation. Il n'y a plus moyen de fournir : on veut trop souvent que j'écrive des lettres dorées... Ne saurais-je me défaire de ce malheureux métier de faiseur de lettres?... Que sert-il de se mettre sur le haut style? Il vaut encore mieux ne rien dire en se taisant que ne rien dire avec beaucoup de paroles.

LITTERATURE ÉPISTOLAIRE il

Celui qui s'intitule lui-même un « rhétoricien » ne devait pas trop s'aveugler sur la valeur de sa rhétorique. Mais il en voyait peut-être la nouveauté, dont il avait le droit d'être fier; car il ne se borne pas — ce serait déjà un mérite digne d'estime — à pondérer harmonieusement la phrase, jusque-là incertaine dans sa cadence. Il s'applique aussi à éclaircir, pour les mettre à la portée d'un public intelligent, mais d'intelligence superficielle, bien des idées sérieuses, livrées avant lui aux disputes obscures des philosophes, des théologiens, des politiques, des savants. Ce que Descartes fait pour la philosophie proprement dite, ce que Pascal fera pour la théologie, il le fait, lui, pour des questions morales ou littéraires, sur lesquelles vont rouler désormais les conversations de la société polie.

Le caractère qui se trahit dans ces lettres n'éveille pas, sans doute, une chaleureuse sympathie. Toutefois, si l'on passe condamnation sur la vanité, si l'on écarte les vaines coquetteries, on se trouve en face d'un homme de raison saine et droite, plus sensé, il est vrai, d'ordinaire, qu'ému. On lui a beaucoup reproché d'avoir écrit avec une sécheresse au moins apparente : « J'ai perdu, depuis ma dernière lettre, mon bonhomme de père. » Ce n'était pas là un de ces beaux sujets qui pouvaient passionner l'hôtel de Rambouillet. Mais le sentiment de l'amitié semble avoir été assez vif chez lui, et le sentiment religieux est sincère, quoiqu'il n'aille point jusqu'à la dévotion. Ajoutez-y cette foi naïve aux lettres que Sainte-Beuve a signalée en lui, et, beaucoup avant la Fontaine et Mme de Sévigné, un certain sentiment de la nature. Il sait goûter « cet admirable vert » du printemps; il aime à rêver dans une vallée secrète de son domaine, au bord d'un « canal » limpide, et là est toujours heureux, qu'il soit « joyeux ou triste ». Enfin, c'est un esprit indépendant : « Il faut, dit-il, reconnaître l'autorité du roi et déférer à l'autorité du pape; mais il faut dépendre absolument de la vérité, qui est la supérieure du pape et du roi ». On a exagéré, je crois, son égoïsme de célibataire, son indifférence aux malheurs de la France. Ce qui est vrai, c'est que rien ne le touche au même degré qu'une ingénieuse hyperbole, une période nombreuse, fruit d'un long eiï'ort, et que la joie orgueilleuse de les faire briller aux yeux d'un public ébloui.

Voiture,

Balzac écrivit des lettres avant Voiture; mais il lui survécut, et put, au lendemain de sa mort, en louant son rival, observer qu'il avait contribué pour quelque chose à sa réputation, car il lui avait montré le chemin. Ils s'étaient estimés, s'étaient écrit, mais sans que jamais leur correspondance ait été vive. Sentaient-ils tous deux « que de s'écrire les aurait constitués en une trop grande dépense d'esprit et les aurait mis à sec pour plusieurs semaines»? Sainte-Beuve, qui le croit, montre bien pourquoi Voiture ne pouvait songer à lutter avec. Balzac, et comment il ei t l'esprit de ne pas même l'essayer : courtisan plus souple que ce provincial solennel, il était aussi plus homme d'esprit, et avait ce sentiment du ridicule dont Balzac était si complètement dépourvu ; mais aussi il ne connut jamais ou presque jamais la grandeur, et il ne reste plus guère de lui qu'un souvenir.

Le rôle de Voiture ne saurait se séparer du souvenir et de la représentation fidèle de la société où il a vécu. A la différence de tant d'hommes distingués et d'écrivains de renom qui, ayant eu une partie de leur fortune viagère, en ont une autre durable et immortelle, Voiture a tout mis en viager : il n'a été qu'un charme et une merveille de société ; il a voulu plaire, et il y a réussi ; il s'y est consumé tout entier; et aujourd'hui, lorsqu'on veut ressaisir en lui l'écrivain ou le poète, on a besoin d'un effort pour être juste, pour ne pas lui appliquer notre propre goût, nos propres idées d'agrément, et pour remettre en jeu et dans leur à-propos ces choses légères.

Ce jugement de Sainte-Beuve1 est plus équitable que celui de Voltaire-, parce que Voltaire, plus juste pour Balzac, ne tient pas assez compte du milieu dans lequel et pour lequel Voiture écrivait. Dans ces lettres, dont les « grâces légères » ne le touchent pas, il ne. voit qu'un pur « baladinage »; pas une, selon lui, qui soit instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes. Sans doute elle pourrait être plus significative, la correspon-

i. Voyez les deux études du t. XII des Lundis: Garnier.

2. Siècle de Louis XIV, ch. XXXII. Il est vrai que dans le Catalogue Voltaire écrit : « C'est le premier qui fut en France ce qu'on appelle un bel esprit. Il n'eut guère que ce mérite dans ses écrits. »

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dance de ce Vincent Voiture (1H98-1648), dont la vie ne fut pas si unie qu'on serait tenté de le croire en le lisant, et qui fut .même mêlé d'assez près aux événements de son temps. Son neveu Pinchesne (le Pinchène de Boileau), qui fut son éditeur, n'a pas peu contribué à donner à la première édition de ses œuvres ce caractère froidement impersonnel qui choquait Voltaire : il avait effacé les noms et les dates! Qu'on imagine la correspondance de Mmo de Sévigné ainsi traitée. Pour celle de Voiture, l'inconvénient est moindre assurément, car les incidents de sa vie, môme de sa vie publique, ne sont pour lui d'ordinaire qu'une matière à jeux d'esprit. Attaché de bonne heure nu service de l'inquiet Gaston d'Orléans, il le suit dans ses voyages et ses exils; il va plaider sa cause en Espagne auprès du duc d'Olivarès, et pousse de là jusqu'au Maroc; mais c'est uniquement pour écrire de ce pays lointain, qu'il ne semble même pas voir, une lettre quintessenciée à Mllc Paulet, sa « lionne », et pour signer : « Voiture l'Africain, gouverneur des lions du Maroc. »

Toutefois il nous laisse une idée assez nette et de ce qu'il a été lui-même et de ce qu'a été la société de son temps, je ne dis pas de la société tout entière, mais de ce petit cercle précieux dont l'influence va être si grande sur le reste de la société française. C'est une singulière fortune, que celle de ce tout petit homme, fils d'un échevin d'Amiens, et qui devint le génie familier de l'aristocatique hôtel de Rambouillet, « lame du rond », pour parler comme Tallemant. Était-il donc d'une souplesse si insinuante et obséquieuse? Il ne faut pas juger de son caractère d'après cette lettre fameuse de la Berne, qui semble bien être une pure plaisanterie, et qu'il adressait à Mlle de Bourbon, la future Mlle de Longneville, sœur du grand Condé; celle-ci prétendait qu'il faudrait le conserver dans du sucre; mais son frère le voyait sous un autre aspect, lorsqu'il disait : « Vraiment, cet homme serait insupportable s'il était des nôtres. » Il était susceptible et volontiers querelleur, s'il est vrai que, malgré la rigueur des édits sur le duel, il ait -appelé plus d'un adversaire sur le terrain, jusque dans le jardin de l'hôtel de Rambouillet. Par là il se fit bien des ennemis , entre autres Mlle de Scudéry, qui, clans le Grand Cyrus, a fait de lui, sous* le nom de Callicrate, un portrait malicieux. Loin de renier sa naissance bourgeoise, il lisait avec un sourire dédaigneux les vers où Ton faisait allusion à la profession de son père, marchand de vins de Picardie :

Tu ne vaudras jamais ton père ; Tu ne vends de vin ni n'en bois.

Et à Costar, ce « sous-Voiture » provincial et pédantesque,, avec qui il faisait assaut de citations, comme il faisait assaut de coquetteries avec les précieuses, il écrivait cette fière déclaration, animée comme d'un souflle cornélien:

Je vous envoie des vers qui ont été faits contre moi, et où l'on fait rimer Voiture avec roture... En vérité, Monsieur ceux qui me font de semblables reproches me connaissent bien mal, s'ils pensent me faire dépit. Je vous proteste que je voudrais que tout le monde sût qui je suis. On me blâmerait moins si je valais peu, et si j'avais du mérite il en serait plus estimé. A la vérité, la noblesse tient un grand rang dans l'ordre des biens de la fortune, et c'est un avantage qui sert à en acquérir beaucoup d'autres. Mais il y a bien des choses plus désirables en la vie, et ce serait une des dernières que je m'aviserais de souhailer. Si on ne pouvait être généreux sans être ce que les Latins appellent generosus; si on ne pouvait avoir l'esprit beau, l'âme forte, grande et relevée; si la santé, la réputation et les richesses dépendaient de la nécessairement, alors il n'y aurait point de consolasion pour Horace ni pour moi. Mais il n'en va pas ainsi, grâce à Dieu, et je sais sur ce sujet toute une satire de Juvénal et une harangue entière de Marius dans Salluste. Vous, Monsieur, qui vous plaisez tant à faire des paraphrases, et qui en faites aussi qui plaisent tant, je ne fais point de doute que vous n'ayez traduit tous ces beaux endroits et que vous ne les sachiez par cœur. Mais vous ne savez peutêtre pas ce proverbe castillan: Chacun est fils de ses œuvres ; ni le mot d'un brave de ce pays-là, parlant à un seigneur italien: Moi et mon bras droit, que je reconnais à cette heure pour mon père , ratons mieux que vous. Je pense que vous trouverez bien que j'ajoute qu'en espagnol hidalgo, qui signifie « gentilhomme », vient de hijo d'dlgo, comme qui dirait fils de « quelque chose », pour marquer que la véritable noblesse vient des actions de vertu, qui nous donnent une seconde naissance, meilleure et plus glorieuse que la première. Gela étant, Monsieur, celui qui est né roturier peut renaître gentilhomme, et remplir sa vie de lumière, malgré l'obscurité de son origine.

Veut-on se faire une idée de la souplesse réelle avec laquelle il varie le ton de ses lettres? Qu'on lise cet autre billet adressé au même Costar, au lendemain d'une perte de jeu; car, joueur effréné, il n'avait pas assez de ses dix -huit mille livres de revenu :

Je perdis hier tout mon argent et deux cents pistoles au delà, que j'ai promis de rendre aujourd'hui. Si vous les avez, ne manquez pas de me les envoyer; si vous ne les avez point, empruntez-les. De quelque façon que ce soit, il faut que vous me les prêtiez, et gardez-vous bien de souffrir que quelque autre vous enlève s r la moustache cette belle occasion de me faire plaisir ; j'en serais fâché pour l'amour de vous. Gomme je vous connais, vous auriez de la peine à vous en consoler bientôt; afin d'éviter ce malheur, vendez plutôt tout ce que vous avez, jusqu'à M. Pauquet (son secrétaire) et même jusqu'au petit Nau (son valet de chambre). Vous voyez comme l'amour est impérieux; je prends \\w certain plaisir à en user de la sorte avec vous, et je-sens bien que

j'en aurais encore un plus grand si vous en usiez ainsi avec moi. Mais vous êtes trop poltron.

Cela n'est-il pas très alerte et très français? Observons-le d'ailleurs, alors même que le tour est précieux chez Voilure, l'expression ne l'est pas. La simplicité des sentiments fait défaut, non la pureté de Ja langue. Nulle part on ne trouverait ici ce jargon de la préciosité, dont iMolière et Somaize nous ont conservé de si étonnants exemples. Par ce côté l'influence de Voiture a été bonne; l'ample période de Balzac est un peu massive, sans assez d'air, pour ainsi dire, et de jeu ; la phrase de Voiture est d'allure plus aisée et rapide. L'esprit se substitue à l'éloquence, un esprit trop souvent contourné, sans doute, et torturé, mars qui justement, par ses défauts plus que par ses -qualités, marque une époque dans notre histoire littéraire. Par horreur de la grossièreté d'autrefois, on s'est jeté dans le raffinement; car ce n'est pas du premier coup que l'on atteinte la finesse vraie et à la justesse parfaite. Cette société du temps de Louis Xlll se reconnaissait et s'aimait en Voilure. Quand il mourut, l'hôtel de Rambouillet parut avoir perdu son àme, et l'Académie prit le deuil. Longtemps après, dans son oraison funèbre de Mme de Montausier, Flécliier ne pouvait s'empêcher de le nommer et de le louer. Quelques-uns des contemporains voyaient déjà l'excès du genre, l'abus de l'esprit. Un condisciple de Voiture, demeuré son ami et son protecteur, le comte d'Avaux, lui écrivait: « Vous autres, favoris d'Apollon, vous faites des Iliades sur un pied de mouche; » mais ce grave plénipotentiaire de Munster ne dédaignait point les lettres où l'ancien serviteur de Gaston, rentré en grâce près de la cour, essayait de s'entretenir sérieusement avec un homme sérieux. Ce n'étaient pas toujours de longues et fades plaisanteries, comme la lettre de la Carpe et du Brochet, que Condé recelait de Voiture : telle lettre, écrite après Hocroi, est une louange bien délicate, où sous le badinage perce une admiration sincère. L'écrivain qui définissait la monarchie espagnole « ce grand vaisseau, dont la proue est dans l'océan Atlantique et la poupe dans la mer des Indes », avait l'instinct -d'une certaine grandeur. «Il y avait un homme de grand sens dans Voiture, dit Sainte-Beuve; il y avait peut-être, sous l'homme aimable et sous l'ingénieux badin, un homme sérieux •qui n'a pas eu le temps ni les occasions de se dégager. » Sainte- Beuve le dit surtout de la lettre vraiment admirable où Voiture,

engagé jusque-là dans le parti hostile à Richelieu, sait juger avec une ferme et haute équité le grand ministre qui vient de reprendre Corbie sur les Espagnols.

Je ne suis pas de ceux qui, ayant dessein, comme vous dites, de convertir les éloges en brevets, font des miracles de toutes les actions de M. le cardinal, portant ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et, à force de vouloir trop faire croire de bien de lui, n'en disent que des choses incroyables. Mais aussi n'ai-je pas cette basse malignité de haïr un homme à cause qu'il est au-dessus des autres, et je ne me laisse pas non plus emporter aux affections ni aux haines publiques que je sais être quasi fort injustes. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni d'autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Mais lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en noire histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront . que, du temps de son ministère, les Anglais ont- été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein, et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pris un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles : s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines, quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui et, à votre avis, l'aimeront-ils , ou l'estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l'hôtel de ville se seront payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la Chambre des comptes? Toutes les grandes choses coûtent beaucoup; les grands efforts abattent, et les puissants remèdes affaiblissent.

Il y a donc, quoi qu'en dise Voltaire, autre chose que du « baladinage » clans les lettres de Voiture : la lettre sur les brigands des Apennins n'est pas dépourvue de pittoresque; le plaidoyer en faveur de la conjonction « car », qu'on disait mal vue à l'Académie, est curieusement spirituel. Mais, comme Balzac était condamné, par son succès même, à l'éloquence continue, Voiture, homme d'esprit à la mode, était dans l'obligation d'avoir toujours de l'esprit et surtout. Delà, quand l'inspiration était absente, de pénibles efforts pour en dissimuler l'absence; de là parfois de misérables facéties, comme la lettre du Clou1. Rarement pourtant il est vulgaire, même dans les extravagances de sa fantaisie. Aussi comprend-on que la Fon-

1. « Je vous assure, ôcrit-il à la princesse de Condé, que j'ai une raison fondamentale de ne bouger d'ici, sur laquelle je n'ose appuyer, et qu'il n'est pas convenable d'expliquer davantage. J'ai délibéré longtemps en moi-même si je devais aller, et il y a eu un grand combat entre mon coeur et une autre partie que je ne nomme pas. Mais enfin, Madame, je vous avoue que celle qui raisonnablement doit ctre dessous a eu le dessus, et que j'ai mis devant toutes choses ce qui naturellement est derrière. »

taine l'ait beaucoup lu, trop lu (il pensa le gâter)., el que l'intime ami de la Fontaine, le chanoine et poète épicurien François de Maucroix, dont nous avons des lettres intéressantes, plus d'un demi-siècle après la mort de Voiture, en accordant qu'il pousse de temps en temps la plaisanterie (rop loin, observe que « les anciens n'avaient pas trouvé l'enjouement de Voiture, cette ingénieuse manière de badiner qui, pour l'ordinaire, consiste à dire les choses d'une certaine façon, les entendant d'une autre ». Mais quoi ! Voiture n'a-t-il pas désarmé la sévérité de Boileau lui-même?

Le groupe de l'hôtel de Rambouillet ; influence sur les femmes, et, par elles, sur la cour*

Dans le chapitre Des ouvrages de l'esprit, la Bruyère vante l'esprit, le tour, l'agrément et le style que l'on voit dans les lettres de Balzac et de Voiture, mais regrette qu'elles soient vides des sentiments qui doivent aux femmes leur naissance. Sans eux pourtant, sans Voiture surtout, les femmes auraientelles pris si clairement conscience des ressources de leur esprit? A sa fille, qui comparait son style à celui de Voiture à la fois et de Nicole, Mme de Sévigné répliquait, surprise, presque scandalisée : « Nicole et Voiture ! bon Dieu ! quels noms! » Elle-même avait subi cette influence, que subirent toutes les femmes distinguées de son temps.

A l'hôtel de Rambouillet même, lorsque Voiture y fit son entrée, la marquise, la célèbre Arthénice, avait l'esprit et le style trop mûrs pour être autre chose qu'un témoin dans l'évolution qui se préparait; aussi sa phrase se cléroule-t-elle un peu longue et embarrassée; mais sa fille Julie d'Angennes, la future M,ne de Montausier, esprit ironique et froid, tenait tête à Voiture, qui n'avait pas toujours l'avantage. Plus âgée qu'elle de sept ans, Madeleine de SouVré, marquise de Sablé, nous est plus connue encore, grâce surtout aux livres de Cousin et de Sainte-Beuve, qui mettent en lumière, avec la distinction de son esprit, son mépris de l'orthographe, ses petits ridicules, par exemple celte crainte éternelle du « mauvais air » dont Julie d'Angennes se moquait déjà. Elle a beaucoup écrit; mais un petit nombre seulement de ses lettres nous est parvenu

dans le portefeuille de Valant, son médecin. Balzac en disait : « Tout y est d'esprit ; rien n'y sent l'étude. » Sans partager l'admiration des contemporains, on y goûte encore une élégance naturelle. Elle qui affirmait avoir toujours été fidèle aux devoirs de l'amitié, elle ne perdait jamais de vue ses amis, soit qu'elle s'intéressât de loin à leurs joies et à leurs chagrins, soit qu'elle les retînt dans son salon, occupés a. résoudre et à condenser en formules les questions morales les plus délicates. On sait qu'auteur de Maximes elle-même, elle prit sous son patronage les Maximes de la Rochefoucauld, et, avant la publication, voulut s'assurer, par .une sorte de consultation discrète, de l'accueil qui serait fait au livre. Son amie la comtesse de Matire jugea que la Rochefoucauld « faisait à l'homme une âme trop laide »; une autre, Mme de Schombeig (Marie de Hautefort), qui pendant le ministère de Richelieu avait courageusement servi les intérêts de la reine, avec ce môme la Rochefoucauld pour allié, y trouvait « beaucoup d'esprit, mais peu de bonté », tout en y reconnaissant le style d'un honnête homme qui écrit pour son plaisir et comme il parle.

D'autres mériteraient d'être citées à côté d'elles, par exemple la comtesse de Rrégy, femme de l'ambassadeur de France en Suède, nièce du savant Somaize et pourtant aussi peu respectueuse que Mme de Sablé de l'orthographe1; ou Mme de Choisy, mère du fameux abbé, et qui, dans ce milieu à la fois précieux et janséniste, gardait l'indépendance de son esprit, estimant qu'il y avait danger à appeler sur ces discussions religieuses l'attention du peuple. Mais c'est à Mmcs de ?>ïaure et de bablé qu'il en faut revenir quand on veut remonter aux influences vraiment profondes. La grande Mademoiselle, dans la Princesse de Paphlagonie, en témoigne : « C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage. On n'écrivait que les contrats de mariage ; de lettres, on n'en entendait pas parler, » Et la grande Mademoiselle n'est pas sans autorité en ces matières : n'est-elle pas elle-même une précieuse , à l'esprit à la fois héroïque et romanesque? De Saint-Jean-de-Luz elle écrivait à Mmc de Motteville, en 1660, une lettre qui est plutôt un plan, un rêve de vie retirée et paisible; « car on rêve bien dou-

J. Qu'on lise, par exemple, ce billet de la comtesse de Bré<ry à In marquise de Sable : « Aujourduy la Rayne et madame de Toscane vont à Saint-Clou don la na- >tu:elle bauté sera re;iusé de toutes les musique possible et d'un repas maniaque /Ion je quiterois tous les gous pour une écuele de non pas de nantille (un plat de lentilles), mais pour une de vostre potage, rien n'etan si dèlisieu que d'an manger an vous ecoutan parler. »

cernent lorsqu'on se promène sur le bord de la mer ». Elle vent bien garder les troupeaux de moutons dans les belles prairies, mais à condition que tous les livres nouveaux, et tous les vers y parviennent.

Au reste, Mmes de Maure et de Sablé sont difficilement séparables, car elles Ont été unies toute leur vie par une amitié toujours inquiète, jamais rompue. D'origine italienne, Mme de Maure manquait de patience, de discrétion et d'égalité dans l'humeur, mais avait l'âme élevée et l'intelligence droite, vive, avec quelque instinct du trait pittoresque et satirique : telle de ses lettres où sont ridiculisées les prétentions des dames de Bouillon, entêtées de leur principauté (mais la comtesse de Maure était-elle si exempte elle-même de toute susceptibilité aristocratique ?) a pu être comparée à une page de Saint-Simon, qui reste pourtant bien au-dessus pour le relief cte la peinture et l'originalité de l'expression. On l'admirait de son temps1, et Mme de Se vigne, qui n'écrivit qu'après elle, la goûtait fort. L'influence de Balzac est ici peu visible ; celle de Voiture semble souveraine. Mmo de Sablé avait été l'une des correspondantes de Voiture ; elle resta fidèle à. sa mémoire. Elle ne croyait pas, nous apprend le chevalier de Méré, que jamais on pût approcher de l'éloquence de Voiture et de sa justesse d'expression : « Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame : « Mon Dieu I « qu'il avait l'esprit juste! qu'il pensait juste! qu'ii parlait et a qu'il écrivait juste ! » En accordant que Voiture était doué d'un génie exquis, d'une subtile et haute intelligence, Méré contestait qu'il écrivît et parlât toujours avec cette extrême justesse ; parfois Mme de Sablé en convenait, non sans discussion; mais le grand Gondé ne voulait rien entendre : « C'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. »

Nous touchons ici du doigt, ce semble, l'influence durable exercée par Voiture, non seulement sur les femmes, mais, par la société des femmes, sur les hommes, fussent-ils des héros. Peut-être, comme ces vieux admirateurs de Corneille dont parle la Bruyère, Condé n'aimait-il dans Voiture que le; souvenir de sa jeunesse. Son style à lui est autrement ferme et bref, éloquent dans sa simplicité, soit qu'avec le dédain de toute rhétorique qui convient à un soldat, il trace de courts

1. L'auieur du Dictionnaire des précieuses, Somaize, dit, en parlant de Mmo8 de Montausier et de Sablé, que de grands personnages gardent leurs lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langage.

* C. de Litt. — litt. épist. 2

billets entre deux victoires, soit qu'il veille de loin à la bonne éducation de son petit-fils, qui a pour précepteur un la Bruyère, soit qu'il envoie, de son lit de mort, un dernier adieu au roi qu'il n'a cessé de servir fidèlement, après une erreur passagère. Mais tous, on le voit aussi par le jugement de Méré, n'acceptaient point aveuglément celte suprématie, déjà ébranlée, de Voiture. C'est que Méré, gentilhomme poitevin, avait été moins directement sous le charme; c'est qu'aussi, disciple et correspondant de Balzac, moins bien traité peut-être par Voiture, esprit fort, d'ailleurs, et voulant passer pour avoir entre tous « ce je ne sais quoi d'exquis qui élève un honnête homme au-dessus d'un autre honnêie homme », critique difficile, vaniteux surtout, au point de traiter de haut un Pascal, il ne semble pas fait pour rendre pleine justice à Voiture, moins instruit que lui, observateur moins pénétrant peut-être, mais causeur plus facile et plus léger. Sainte-Beuve l'a rapproché de la Rochefoucauld1, en le laissant toutefois à une grande distance de l'auteur des Maximes. Au point de vue particulier de la correspondance, il aurait moins à redouter la comparaison, bien qu'il soit, comme Balzac *et comme Voiture, « un épistolaire de profession ». Les rares lettres de la Rochefoucauld que nous avons conservées sont, en effet, assez peu vivantes, non, je le crois, qu'il fût trop porté, comme on l'a dit, à tourner tout en vérités générales ; mais il s'abandonnait peu. Sécheresse d'esprit et de cœur? cela est bientôt dit; mais ce n'est pas ainsi que Mme de Sévigné, son amie, nous peint la Rochefoucauld vieillissant ; ce n'est pas ainsi non plus, sans doute, que nous le montrerait sa correspondance, s'il en existait une, avec Mme de la Fayette. 11 se réservait, on le sait, pour la causerie intime, car ce moraliste dogmatique était timide, et l'applaudissement d'une société trop considérable lui était importun. Quand on est ainsi fait, on écrit peu, et brièvement, sauf à quelques amis. Les plus nombreuses de ses lettres sont relatives à la publication des Maximes; car il était plus « auteur » que Mmede Schomberg ne le disait et qu'il ne voulait le paraître. Au reste, un la Rochefoucauld ne subit jamais que très indirectement l'influence d'un autre écrivain, surtout d'un Voiture ; ce qui n'empêcherait pas, si l'on y tenait, de retrouver quelque chose de Voiture dans l'aisance cavalière et la finesse aiguë de son slvle.

1. Voyez au t. III des Portraits littéraires la curieuse étude intitulée le Chevalier d > Méré, ou De l'honnête homme au dix-septième siècle.

Celte génération de la première moitié du siècle, bien qu'elle ait subi plus ou moins l'influence de l'hôtel de Rambouillet,

n'en a pas moins produit des hommes remarquables par cette originalité du caractère et de l'esprit qui fait l'originalité de la correspondance. Ce n'étaient pas des hommes vulgaires que le marquis de Feuquières, rude soldat et habile diplomate, ou que cet autre diplomate, Guilleragues, ami de Racine et de Boileau,

Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire,

ou surtout que ce Charles de Saint-Denis, marquis de Saint- Évremond (1613-1703), épicurien sur qui son humeur indépendante attira la colère de Mazarin, et qui passa quarante-deux années de sa vie en exil, d'abord en Hollande, puis en Angleterre, près d'une autre exilée, la belle Hortense Mancini, nièce de ce même Mazarin. C'est un esprit fin et libre, hardi à la fois et réservé, capable de toutes les épigrammes, mais non point d'une révolte ouverte contre les préjugés de son temps : à la distinction du grand seigneur français, né courtisan quoi qu'il en ait, il associe la largeur d'intelligence d'un philosophe forcé de s'expatrier, qui voit de près Va république hollandaise et la monarchie constitutionnelle d'Angleterre. Veut-on comprendre à la fois le charme et le danger de cet épicurisme qui s'intéresse à tous les plaisirs- délicats et se désintéresse de toutes les nobles causes, qu'on lise la lettre écrjte en 1674 au comte d'Olonne, disgracié lui aussi. Sainl-Évremond lui conseille cle chercher des consolations dans la conversation des honnêtes gens, dans la bonne chère et la lecture. Mais, pour le choix des livres, qu'il se détermine d'après le seul agrément; qu'il fuie les livres austères qui prétendent à fortifier sa raison, à former sa conscience. Les vrais honnêtes gens n'ont que faire des leçons de la rîiorale : « Ils connaissent le bien par la seule justesse de leur goût, et s'y portent de leur propre mouvement. » Mieux vaut se laisser aller à la nonchalance de Pétrone, que se travailler à imiter la fermeté des stoïciens romains.

Si vous étiez d'humeur à vous dévouer pour la patrie, je vous conseillerais de ne lire autre chose que la vie de ces vieux Romains qui cherchaient à mourir pour le bien de leur pays; mais en l'état où vous êtes, il vous convient de vivre pour vous, et de passer le plus agréablement que vous pourrez le reste de votre vie. Or, cela étant comme il est, laissez là toute étude de sagesse qui ne va pas à diminuer vos chagrins ou à vous redonner des plaisirs. Vous chercherez de la confiance dans Sénèque, et vous n'y trouverez

que de l'austérité. Plutarque sera moins gênant : cependant il vous rendra grave et sérieux plus que tranquille. Montaigne vous fera mieux connaître l'homme qu'aucun autre; mais c'est l'homme avec toutes ses faiblesses : connaissance utile dans la bonne fortune pour la modération, triste et affligeante dans la mauvaise.

Que les malheureux donc ne cherchent pas dans les livres à s'attrister de nos misères, mais à se réjouir de nos folies; et par cette raison, vous préférerez à la lecture de Sénèque, de Plutarque et de Montaigne, celle de Lucien, de Pétrone, de Don Quichotte. Je vous recommande surtout Don Quichotte : quelque affliction que vous ayez, la finesse de son ridicule vous conduira imperceptiblement à la joie.

Condé, la Rochefoucauld, Saint-Évremond, c'est l'hôtel de Rambouillet et c'est la Fronde. On retrouverait cette double influence dans la vie, et, si nous l'avions entière, dans la correspondance de Paul de Gondi, cardinal de Retz (1614-1679). Ce que nous avons de ses lettres n'éclaire pas la première partie de cette existence aventureuse, — celle qu'il nous faut juger d'après le témoignage, souvent peu sûr, de ses Mémoires, — autant du moins que la seconde partie, faite d'intrigues plus obscures et plus basses. Combien il faut regretter de n'avoir pas ses lettres politiques de la période apaisée, où il échangeait avec Mme de Sévigné, sa nièce, tant de confidences, de médisances aussi peut-être1! Mais il faut se contenter des lettres, fort intéressantes encore, où se révèlent ses admirables qualités de diplomate. Qu'il négocie pour son propre compte, dans l'affaire célèbre du chapeau, dans celle de l'archevêché de Paris, dont il refuse de se dessaisir, ou que, résigné à ne plus jouer qu'un rôle subordonné, il serve dans les conciles de Rome les intérêts de l'État, il est vif, précis, parfois éloquent, parfois aussi un peu longuement et lourdement périodique. Par le style encore plus que par l'esprit, Retz appartient tout à fait à la première moitié de ce siècle.

Quels écrivains échappent à l'influence précieuse et dasis quelle mesure. — Port-Royal opposé aux jésuites. — L,es grands écrivains. — La bourgeoisie.

Tous, dans cette première partie du siècle, ne subirent pas au même degré l'influence de la société précieuse. On comprend

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