‹ Cours de littératureChapitre 34 sur 98 · Lettres à Mme de Simiane, 25 avril et 15 mai · texte numérisé non relu

Lettres à Mme de Simiane, 25 avril et 15 mai

doucement : « Mon cher Monsieur, il faudrait songer à quelque chose de plus solide. » Et elle lui en donne l'exemple en lui soumettant quelques réflexions graves sur la mort de Louvois.

M. de Louvois est mort subito ment : quelle mort, rnon Dieu ! et quel sujet de réflexions ! mais elles se font dans l'imagination seulement ; car si elles passaient dans le cœur et dans la volonté, nous quitterions tous le monde, comme M. de Santenas, qui s'est fait moine de la Trappe. J'irai demain passer fé jour chez Mmc de Louvois : il faut pleurer avec les malheureux, sans avoir ri avec eux pendant leur bonheur ; mais je ne les en plains pas moins, et je pense que je suis plus obligée à M. de Louvois de ce qu'il n'a rien fait pour moi, que je ne l'aurais été du contraire, du moins si l'on doit mesurer la reconnaissance sur le bonheur.

On ne peut tenir à trop peu de choses en ce monde ; c'est trop que de tenir à soi. Toutes les places qu'occupait M. de Louvois sont presque remplies. Pour moi, je sens le plaisir de n'espérer ni ne craindre dans la plupart des événements : les honneurs et les biens de ce monde- ne méritent guère d'être recherchés ; mais l'on pense souvent de cette façon et l'on se conduit d'une autre... Hélas ! on ne songe plus à la cour à M. de Louvois: ce qui fait qu'on en était si occupé fait qu'on l'oublie si tôt. C'est le monde, ce monde que je ne crois plus aimer : Dieu veuille que je ne me trompe pas !

Certes, un tel style n'est pas à dédaigner; mais qui ne se souvient ici de l'admirable lettre adressée, trois jours après, à ce même Coulanges (l'heureux homme!), au sujet de cette même mort, par Mme de Sévigné?

Voilà donc M. de Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si consùlérable,qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses ! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! « Ah ! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps : je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. — I \JÙ, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment. » Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? En vérité, il faut y faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre que vous voyez mourir depuis que vous êtes à Rome ; rien n'est plus différent que la mort ; mais rien n'est plus égal que leur fortune, et leurs attachements, et les cent mille millions de chaînes dont ils étaient tous deux attachés à la terre.

La comparaison se fart d'elle-même, et il serait injuste d'y insister, car elle serait fatale à bien d'autres, meilleurs écrivains que Mme de Coulanges. MmG de la Fayette est, sans doute, un bien ferme esprit; mais quelle place sa correspondance occupe-t-elle dans son œuvre entière? Sa discrétion et sa sobriété, qualités excellentes de caractère, ne sont pas loin d'être des défauts dans un genre où ce qui plaît avant tout, c'est la verve

abondante et qui librement s'épanche. Elle écrit peu, et quand elle écrit c'est pour dire des choses brèves, pleines de sens et de substance, sur un ton résolu, parfois un peu impératif. Dans une lettre où elle énumère ses divers correspondants, Mme de Sévigné la caractérise ainsi : « Mmo de la Fayette, quand elle se porte bien ; mais peu de son écriture, une ligne seulement, pour dire : « Me voilà ! » en deux mois une fois. » Nous avons d'elle des lettres plus longues , par exemple la lettre charmante (30 juin 1673) dont le début est d'un tour si dégagé : « Hé bien! hé bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle?... )> Mais cette lettre même est la justification d'un long silence. Cette correspondance, si originale et distinguée, semée çà et là de « gaillardises » qui échappent à Mme de la Fayette, au milieu même de ses souffrances, relevée toujours par « ces bons tons sincères » qui allaient au cœur de Mmc de Sévigné, mériterait une étude à part. Mais nous reviendrons à Mme delà Fayette, comme aux autres amis de Mme de Sévigné, considérés ici seulement comme écrivains épistolaires.

Mme" de tirîgnan et de Simiane.

Il est difficile de terminer la revue des écrivains épistolaires du xviie siècle sans nommer Mme de Grignan, qui a entretenu par lettres avec sa mère un si long commerce, si précieux pour nous; il n'est pas moins difficile de la juger à ce titre, car on croit que, poussée par un scrupule excessif, elle a détruit la plus grande partie de sa correspondance. Nous nous en consolons sans trop de peine, puisqu'elle a respecté les lettres de sa mère. Si l'on en croyait celle-ci, Mme de Grignan serait au premier rang des femmes du xvne siècle qui écrivent.

J'aime vos lettres passionnément; elles sont délicieuses, et votre commerce est une chose qui passe toute la douceur qu'on peut imaginer. Enfin, ma chère bonne, vous faites de la prose bien mieux que vous ne pensez ; je vou& assure que c'est une fort jolie chose d'avoir plus d'esprit que les autres: c'est un plaisir que Dieu vous a donné... Quelle facilité ! quelle éloquence? avec quel respect tous les mots viennent s'offrir à vous, et l'arrangement que vous en faites1 !

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