Lettres des 17 nov., 26 avril et 24 mai
Ailleurs (7 juin 1671), on entrevoit une réserve, mais si fugitive !
Ne craignez point d'arrêter trop à de certains endroits ; vous êtes bien loin de ce défaut; au contraire, on voudrait quelquefois quelque chose de plus. Je parle en général, car pour moi je trouve que vous m'en dites assez.
Ce « quelque chose de plus » qu'on voudrait chez Mme de Grignan, c'est la verve et c'est la grâce de sa mère. Comme elle a, de son propre aveu, le tempérament « peu communicatif )>, elle écrit des lettres parfois « un peu séchettes1 ». Aussi est-il fort douteux, quoi qu'en ait dit Cousin, que, si un plus grand nombre de ses lettres étaient parvenues jusqu'à nous, elles la mettraient assez haut. Un tempérament comme celui de Mme de Grignan n'est pas de ceux qui peuvent revêtir des formes très diverses. Partout on la trouverait la même, correcte, noble, mais froide. Quelques-unes de ses lettres sont agréables2; mais d'ordinaire elles révèlent des qualités fermes, précises, judicieuses, plutôt que séduisantes et chaleureuses.
11 est plus regrettable peut-être qu'on n'ait que peu de lettres de Charles de Sévigné. Celles de la jeunesse ont dû être singulièrement vives, et fourniraient de curieux documents à l'hisioire des mœurs de ce siècle. On eût dit qu'elles étaient du plus honnête homme de son temps : c'est Mme de Sévigné qui l'assure ; mais lorsqu'on a fait la part de l'exagération maternelle, il reste un assez bel éloge3. A cette facilité d'humeur et à cette politesse délicate Charles de Sévigné joignait une ' réelle chaleur de cœur. Nous donnerions toutes les lettres de sa sœur pour la lettre qu'il lui écrivit, peu après la mort de Mme de Sévigné, où il accepte, avec tant de désintéressement et de cordialité, les avantages faits par le testament de sa mère à Mme de Grignan.
i. Lettres du tl juillet 1672 et du 20 octobre 1679.
2. Voyez, dans le fascicule consacré à Fénelon, le jugement de Mm9 de Grignan sur Télémaque. Sa mère la loue pourtant d'avoir le currente calamo, le courant facile et gai de la plume; mais elle lui écrit (9 sept. 1675) : « Je vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie. C'est un style que vous n'aimex pas; mais il m'a bien réjouie. »
3. A certains égards même il paraît avoir eu le goût plus sûr que celui de sa mère. Celle-ci, on le sait, ne distinguait pas toujours fort bien Nicole de Pascal; mais quand sa mère et sa sœur rapprochaient ces deux noms, il se permettait une réserve presque indignée. Bien au-dessus de Nicole, dont les belles paroles fatiguent à la fin, il plaçait Pascal, et s'écriait : « C'est celui-là précisément qui dégoûte de tous les autres. » (12 janv. 1676.)
Je n'ai jamais été bien connu de ma mère sur ce sujet : elle m'a quelquefois soupçonné d'intérêt et de jalousie contre vous pour toutes les marques d'amitié qu'elle vous a données. J'ai présentement le plaisir de donner des preuves authentiques des véritables sentiments de mon cœur... Quand il serait vrai qu'il y aurait eu dans son coeur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu'on vous trouve plus aimable que moi? Jouissez tranquillement de ce que vous tenez de la bonté et de l'amitié de ma mère: quand j'y pourrais donner atteinte, ce qui me fait horreur à penser, et que j'en aurais des moyens aussi présents qu'ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre si j'en pouvais avoir la moindre intention. Les trois quarts de ma course pour le moins sont passés; je n'ai point d'enfants, et vous m'en avez faits que j'aime tendrement ; je suis plus aise de leur laisser ce que Dieu m'a donné en ce monde que si je le laissais à des marmots de ma façon, qu'on ne saurait ce qu'ils devraient devenir un jour. Je ne souhaite point d'avoir plus que je n'ai. Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté. Je veux que les Grignans me trouvent digne d'eux et de vous.
Adieu, ma très chère et très aimable sœur : n'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissions à la meilleure et à la plus aimable de toutes les mères? Soyons donc plus étroitement unis que jamais, et comptez que tout ce qui pourra vous faire plaisir sera une loi inviolable pour moi.
La fille de Mme de Grignan, cette Pauline tant aimée de sa grand'mère, et qui devint Mme de Simiane, appartient plutôt au xvme siècle (1674-1757). Mais il semble naturel de rapprocher la grand'mère qui admirait complaisamment les billets encore informes de sa petite-fille, et la petile-fille qui publia les lettres de sa grand'mère, en imposant, il est vrai,, à l'éditeur toutes sortes de corrections, de retranchements, de mutilations, qui lui paraissaient légitimes et nous paraissent, à nous, d'une audace presque impie. Rétablies dans leur vrai texte, les lettres de Mme de Sévigné sont dans toutes les mains; mais combien lisent les lettres de Mme de Simiane ? Ah ! si nous avions les premières, celles qu'elle écrivait de Grignan à Paris ou aux Rochers, elles auraient pour nous un intérêt relatif; mais la charmante Pauline s'est faite vieille, l'amie de Massillon est devenue dévote, et, d'ailleurs, les sujets de ses lettres sont d'ordinaire assez insignifiants. Mme du Deffand ne comprenait pas qu'on eût jugé utile de mettre au jour une correspondance si peu faite pour passionner le public. « Les lettres de Mme de Simiane, disait Grimm, ne manquent point d'agréments; mais on y trouve cependant plus de prétention et de papillotage que d'esprit et de naturel1. » Le jugement
i, Correspondance de Grimm, décembre 1773. Sur la Correspondance de Mmo de
est peut-être un peu dur : Mmo de Simiane est certainement une femme distinguée, mais elle n'est pas un écrivain. C'est à Mme de Sévigné seule qu'elle doit d'être connue de la postérité, et c'est à Mme de Sévigné qu'il faut enfin et toujours revenir.
Grignau, voyez les articles de M. Janet dans la Revue des Deux Mondes des Ie* et 15 septembre 1884.
Société anonyme d'imprimerie de Villefranche-de-Kouergue.
COURS