C. de Litt. — Madame de Sévjgné
sainte Chantai avait passé en pleurant sur le corps de son fils. Homme fait, il encourut la disgrâce de Richelieu, et mourut €n combattant les Anglais qui attaquaient l'île de Ré (1627). Bien jeune à cette époque, Mme de Sévigrïé n'a pu le connaître ; mais elle cite d'elle des traits qui nous donnent l'idée d'un caractère original et indépendant.
La mère de Marie de Chantai, Marie de Coulanges, ne survécut que six ans à son mari. Elle était fille d'un riche fermier des gabelles, qui devint conseiller d'État. C'est à ce grand-père financier qu'échut la première éducation de l'orpheline, âgée de sept ans. Quand il fit défaut, à son tour, un conseil de famille investit de la tutelle son second fils, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, alors âgé de vingt-neuf ans. On sait avec quelle conscience le « Bien Bon » prit les intérêts de sa pupille, dont les ombrages de Livry contribuèrent à dissiper les jeunes chagrins. Au reste, en dépit de ces tristes débuts clans la vie, le naturel de Mme de Se vigne fut le plus fort. « Jamais, disait-elle plus tard (12 juillet 169J), il ne fut une jeunesse si riante que la nôtre, de toutes les façons. »
On a reproché à ce tuteur un peu inexpérimenté, mais déjà mûr par la raison, d'avoir choisi pour précepteurs de sa nièce Chapelain et Ménage. Mais Chapelain était alors universellement considéré comme un critique impeccable; et Ménage, éruclit à la fois et homme du monde ou voulant le paraître, qui s'éprenait facilement de ses belles élèves, de Mlle de la Vergne, la future Mme de la Fayette, comme de la future Mme de Sévigné, ne leur apprenait pas seulement le latin, mais l'italien et l'espagnol, tout ce qui donne, en un mot, dans le monde la réputation de « précieuse » accomplie. Aussi a-t-elle son portrait dans le Dictionnaire de Somaize, sous le nom de Sophronie :
Le mérite de cette précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est yif et enjoué, et est plus propre à la joie qu'au chagrin. Elle a une promptitude d'esprit la plus grande du monde à connaître les choses et à en juger.. . Si son visage altire les regards, son esprit charme les oreilles et engàga tous ceux qui l'entendent ou qui lisent ce qu'elle écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation. Ménandre (Ménage) a chanté dans ses vers les louanges de celte illustre personne; Grisante (Chapelain) est aussi un de ceux qui la visitent souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satire.
Somaize ajoute qu'elle n'a que de l'estime pour les hommes. Elle fit pourtant, à dix-huit ans, un mariage d'inclination, lorsqu'elle épousa le marquis Henri de Sévigné, plus brillant
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que scrupuleux, assez digne d'être le parent du cardinal de Relz. Prodigue el infidèle, il l'estimait, dit Gonrart, et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. Cependant il est difficile de croire que l'affection n'ait pas été .réciproque pendant les premiers temps de cette union, surtout pendant les deux années de retraite silencieuse que les jeunes époux passèrent aux Rochers, terre du marquis, près de Vitré. C'est aux Rochers qu'elle revint encore pour pleurer son mari, lue en duel par le chevalier d'Albret. Mais elle l'avait jugé, et, dans ses lettres, elle ne veut plus se souvenir de lui.
Deux enfants lui restaient : la fille surtout devait être son orgueil et son tourment. L'éducation et le bonheur de cette fille devinrent le but de sa vie. Elle sentait bien ce qu'il y avait d'un peu exclusif dans cette tendresse : « Aimer comme je vous aime, écrira-t-elle plus tard (2G juin et 3 juillet 1675), fait trouver frivoles toutes les autres amitiés... Tous mes autres commerces languissent, par la raison que les gros poissons mangent les petits. » Sainte-Beuve a montré pourquoi cette passion maternelle devait être pour elle la passion unique, et la préserver, parla, de toute passion nouvelle. « Plus on y songe, et mieux on s'explique cet amour de mère, cet amour qui, pour elle, représentait tous les autres. Cette riche et forte nature, en effet, cette nature saine et florissante, où la gaieté est plutôt dans le tour et le sérieux au fond, n'avait jamais eu de passion proprement dite : orpheline de bonne heure, elle ne sentit point la tendresse filiale; elle ne parle jamais de sa mère; une ou deux fois il lui arrive même de badiner du souvenir de son père; elle ne l'avait point connu. L'amour conjugal, qu'elle essaya loyalement, lui fut vite amer, et elle n'eut guère jour à s'y livrer. » Sa fille hérita des épargnes de tendresse longuement accumulées dans son cœur. Elle n'épargna rien pour faire de « la plus jolie fille de France » la mieux instruite et la plus spirituelle; mais, sur ce point, elle ne réussit qu'à demi. -Elle eut trop de confiance dans les soins de l'abbé de la Mousse, allié des Coulanges, qui, disciple de Descartes, fit de Françoise de Sévigné une cartésienne : elle devait rester trop philosophe, et sa mère l'en raillera plus d'une fois. Mais ces années de sa jeunesse sont une seconde jeunesse pour sa mère : nous les voyons tels que l'abbé Arnauld les vit pour la première fois, dans le fond d'un carrosse tout ouvert, la jeune mère entre les deux enfants, comme Latone entre Apollon et Diane, tous trois éclatants d'agrément et de beauté.
11 est superflu de rappeler ici.les succès mondains de la jeune tille éblouissante, mais froide, que chantait la Fontaine :
Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle, Et qui naquîtes toute belle, A voire indiffère ne e près.
Est-ce cette indifférence qui éloigna d'elle les prétendants? Toujours est-il qu'elle se maria seulement à vingt-trois ans, au comte de Grignan, « fort honnête homme, dit Saint-Simon, fort poli, fort noble, sentant fort ce qu'il était », mais qui avait eu deux femmes avant elle (la première était une .Rambouillet), qui était assez laid, malgré sa belle prestance, et d'un âge déjà mûr. Deux ans Mmc de Sévigné garda sa fille près d'elle ; mais il lui fallut se séparer d'elle quand le comte de Grignan, nommé lieutenant général en Provence, y alla exercer les fonctions de gouverneur pour le duc de Vendôme, trop jeune encore. Combien profond fut son chagrin^ elle l'a dit en bien des lettres, dont il faut citer au moins la première, si connue qu'elle soit :
Ma douleur serait bien médiocre si je pouyais vous la dépeindre : je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte- 2vlarie !, toujours pleurant et toujours mourant : il nie semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et, en effet, quelle rude séparation !Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de Mme du Housset, on me fit du feu; Agnès me regardait sans me parler, c'était notre marché; j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel Ion . J'allai ensuite chez Mme de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par la part qu'elle y prit. Elle était seule, et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse : elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais dèlre touchée. Je revins enfin à huit heures de chez Mme de la Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu 1 comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai !es portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille2 qui me représentait la mienne. Comprenez- vous bien .tout ce que je souffris? Les réveiis de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dinée se passa avec Mme de la Troche à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j'apprendrai des nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous
1. Au couvent de la Visitation de Sainte-Marie, dans le faubourg Saint-Jacques. C'est l'ordre fondé par sainte Chantai, grand'mère de Mme de Sévigné.
2. Mmo de Grignan lui avait laissé Marie-Blanche, sa première fille.
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ceux que vou3 avez laissés ici; toute ma lettre serait pleine de compliments, si je voulais.
A partir de ce moment, la vie de Mme de Sévigné est dans sa correspondance. Les arrivées, les départs de sa fille, les séparations, les séjours à Grignan ou aux Rochers, voilà quels en seront désormais les seuls grands événements. Une vie si simple, si uniforme dans son dévouement, est couronnée par une mort résignée, presque stoïque, où elle montra, dit sa fille1, c< toute Tétendue de son mérite et de sa solide vertu... Elle a envisagé dès les premiers jours de sa maladie la mort avec une fermeté et une soumission étonnantes. »
Ce qu'elle doit à sa famille maternelle* — Le sens pratique uni à la bonne humeur* — L'influence du Bien Bon.
C'est, on le voit, de sa famille maternelle qu'elle reçut la première éducation. Que lui doit-elle? Elle-même reconnaissait devoir beaucoup à l'abbé de Coulanges, son tuteur, à celui qu'elle appelait d'un nom touchant : le Bien Bon.
Je suis accablée de tristesse : j'ai vu mourir depuis dix jours mon cher oncle; vous savez ce qu'il était pour sa chère nièce. Il n'y a point de bien qu'il ne m'ait fait, soit en me donnant son bien tout entier, soit en conservant et en rétablissant celui de mes enfants. Il m'a tirée de l'abîme où j'étais à la mort de M. de Sévigné : il a gagné des procès; il a remis toutes mes terres en bon état ; il a payé nos dettes ; il a fait la terre où demeure mon fils la plus jolie et la plus agréable du monde; il a marié mes enfants : en un mot, c'est à ses soins continuels "que je dois la paix et le repos de ma vie. \ous comprenez bien que de si sensibles obligations, et une si longue habitude fait souffrir une cruelle peine, quand il est question de se séparer pour jamais. La perte qu'on fait des vieilles gens n'empôche pas qu'elle ne soit sensible, quand on a de grandes raisons de les aimer, et qu'on les a toujours vus... Je suis pénétrée de douleur et de reconnaissance... Je lui devais la douceur et le repos de ma vie; c'est à lui à qui vous devez la joie que j'apportais dans votre société : sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce que vous saviez dit et deviner ce que vous alliez dire; en un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime et de votre amitié...
i. Lettres de Mme de Grignan à Pomponne et au président de Moulceau, 7 et 28 mai 1606.
Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très chrétiens, dont j'étais extrêmement touchée; car Dieu m:a donné un- fonds de religion qui m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement : Dieu nous fas-e la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté, s'il eût vécu autant que moi1.
Fils de Philippe de Goulanges, ce financier distingué qui, le premier, avait recueilli l'orpheline, le Bien Bon avait toutes les qualités d'un parfait homme d'affaires, mais d'un homme d'affaires qui serait en même temps l'ami le plus sincère et le plus iîifatigahle. Son souvenir reste dans le cœur de Mme de Sévigné inséparable de celui de sa jeunesse : deux ans après sa mort (28 août 1689), l'accent avec lequel elle parle de lui est aussi ému qu'au premier jour.
Il y a aujourd'hui deux ans que je perdis mon cher oncle, mon bienfaiteur, à qui je devais tout le repos de ma vie. Je vois passer dans cette saison toutes nos fêtes de Livry, saint Laurent, saint Roch, saint Augustin : tout cela me fait souvenir tendrement.
Ce n'est pas qu'elle ferme les veux sur ses petits défauts : toujours « occupé des beaux yeux de sa cassette », l'abbé est un assez médiocre compagnon de voyage. « Quand l'arithmétique est offensée et que la règle de deux et deux font quatre est blessée en quelque chose, le bon abbé est hors de lui : c'est son humeur, il le faut prendre sur ce pied-là... Le Bien Bon vous aime, et vous conjure d'être "toujours habile, comptante, calculante et supputante, car c'est tout. » C'est aux Giignan surtout que l'abbé adresse ces conseils qu'ils ne lui demandent pas, mais dont ils ont assurément grand besoin. Parfois il appuie trop, et les Grignan se fâchent, et Mme de Sévigné se fâche aussi, pour employer un de ses mots, par réverbération : le Bien Bon est grondé; il pleure, se repent, implore son pardon. 11 a quelques autres faiblesses : quand on lui envoie de bon vin, « il ne met point d'intervalle à cette cordiale boisson ». Il a la rage -de bâtir, et les mains lui frétillent quand il sait qu'on bâtit, ailleurs : il faut lui accorder au moins une petite muraille, et l'on est trop heureux d'en être quitte pour cela. .
Ironies inoffensives, et qui ne font pas oublier un seul instant ses véritables bienfaits! Mme de Sévigné peut-être n'était pas née fort économe. En tout cas, elle frémit d'horreur à la