Lettres à Bussy, 2 sept, et 3 nov
pensée que l'avarice, « celte vilaine bête », puisse se trouver dans son sang. L'avarice, dit-clip, « est ma bète... Mais je suis bien en sûreté de cette vilaine passion. » Elle est donc en ;. contre ce qu'il peut y avoir d'excessif dans la pareimoni l'abbé, généreux d'ailleurs, lui aussi, à l'occasion, et Chateau- • briand a été peu juste pour elle quand il a écrit, dans sa Vie de Rancd : « Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt. » Non, elle avait sacrifié à son mari une partie de sa fortune; elle dépense sans compter quand il s'agit des Grignan. Ne parlons donc point cle calculs intéressés, mais de nécessités qui se sont imposées à une femme presque ruinée par son mari, à une mère dont le fils est un dissipateur et dont la fille vit en reine de Provence.
Ce qui peut tromper, c'est que pour faire face à cette situation, elle semble oublier parfois sa fierté : par exemple, elle songe à marier son fils avec une héritière « qui est un peu juive de son estoc »; mais les millions lui semblent « de bonne maison ». Si ce mariage ne se fit pas, on sait qu'elle vit avec plaisir son petit-fils épouser la fille d'un fermier général. Nulle part cependant on ne voit qu'elle soit âprement attachée à son intérêt propre. Mais ses lettres d'affaires à Mme de Guitaut, à d'Hérigoyen, fermier du Buron, sont précises et serrées. Même quand le Bien Bon ne fut plus là, elle semble axoir gardé de lui en héritage son sens pratique.
Ne considérer les Coulanges que sous cet aspect, ce serait leur faire injustice. A côté du calculateur, il faut voir le gai chansonnier, Emmanuel cle Coulanges, qui resta jeune jusqu'au delà de quatre-vingts ans. « C'était, dit Saint-Simon, un très petit homme, gros, à face réjouie, de ces esprits faciles, gais, agréables, qui ne produisent que de jolies bagatelles, mais qui en produisent toujours et de nouvelles et sur-le-champ, léger, frivole, à qui rien ne coûtait que la contrainte et l'étude, et dont tout était naturel. » Le portrait serait incomplet si l'on n'accordait à Coulanges que ces qualités superficielles : il était ami sûr autant qu'agréable; cette àme légère avait un fond de bonté, même de tendresse, qui ne changeait pas : on l'a vu plus haut par la lettre, éloquente dans sa simple émotion, que .lui inspira la mort de Mmc de Sévigné : cousine d'Emmanuel de Coulanges, élevée avec lui, celle-ci sentait tout le prix de son amitié fidèle, comme de son naturel si spirituellement sociable : « Avec qui n'ètes-vous pas bon? avec qui ne vous
accommodez- vous point? » Où d'autres ne voyaient qu'épicurisme et égoïsme mondain, elle voyait, elle aimait l'expansion d'une gaieté facile assez semblable à la sienne, bien que moins riche et moins profonde : la joie et Coulanges, c'était pour elle la même chose1. Nous trouvons assez peu digne aujourd'hui cette vie libre, un peu vagabonde, qui semble ignorer le foyer ■ domestique et court de château en château, en quête d'une hospitalité qui d'ailleurs est toujours offerte avec plaisir, car l'hôte partout accueilli fait les délices delà conversation et de la table ; elle y admirait peut-être une pauvreté vaillamment supportée. Quant à Mme de Coulanges, qui, elle aussi, errait un peu çà et là, mais jamais dans le même sens que son mari, elle lui écrivait avec le même abandon et le même ton d'ironie affectueuse qu'à ce mari, — tant elle les comprenait bien tous deux, ces époux d'humeur également indépendante, toujours unis à condition d'être toujours séparés! — mais elle jugeait que l'esprit de Mme de Coulanges était « une dignité2 » à la cour où cette cousine de Louvois était reçue.
Ce qu'elle tient de sa famille paternelle : la verve. — Ce qui lui est particulier : la verve unie à la bonté et à la sensibilité. — L'esprit de Mme de Sévigné et l'esprit de Bussy*
De même pourtant qu'elle prenait au Bien Bon son sens pratique sans lui prendre son économie intéressée, elle prenait part à la gaieté des Coulanges sans leur emprunter leur trop frivole insouciance. De tous côtés elle reçoit et subit les influences; mais elle concilie, elle équilibre tout. Au reste, les Coulanges n'avaient point à lui donner des leçons de gaieté : elle était gaie par nature et, pour ainsi dire, de famille. La verve des Rabutin est célèbre, et Corbinelli, à la suite d'une de ces petites « riotes » (brouilleries) qui relevaient trop souvent entre Bussy et sa cousine la fadeur de l'amitié, leur disait : « Vous êtes deux vrais Rabutins, nés l'un pour l'autre. » Il n'avait pas pleinement raison : l'étude des lettres de Bussy montre à la
\. « La gaieté fait une grande partie de son mérite. » (18 sept. 1689.) a Le style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé. >» (16 nov. lt>81.) 2. Lettre du 5 avril 1G80.
MADAME DE SÉVIGNÈ 9
fois ce que Marie de Rabutin-Chantal pouvait tenir des siens, et aussi quels dons particuliers elle semble avoir reçus en propre, car l'esprit de son père semble avoir été, à' peu de cliose près, ce qu'était l'esprit de son cousin.
Bussy a de l'esprit, certes, et de la verve; mais combien il diffère, même par là, de ces personnes qui, selon sa propre expression, « ne sont pas nées pour être tristes », au premier rang desquelles il mettait Mme de Sévigné! A son château de Bussy, au bas du portrait de sa cousine, il avait fait écrire :
Marie de Rabutin, fille du baron de Chantai, marquise de Sévigny, femme d'un génie extraordinaire et d'une vertu compatible avec la joie et les agréments.
Lui, il n'avait ni la vertu ni la joie. La verve, sans doute, il l'avait, mais la verve mordante, sarcastique, souvent méchante. L'esprit chez lui et le bon ton n'étaient qu'un vernis superficiel qui recouvrait une âme orgueilleuse, aigre et dure. Sa cousine l'apprit à ses dépens plus d'une fois; plus d'une fois, dans les lettres froidement ironiques et sèches qu'elle recevait de Bourgogne, elle cherchait vainement «ce bon sens qui était si agréable et si droit ». C'est que Bussy, dès qu'on heurtait son amour-propre, ne se possédait plus. C'est aussi qu'il portait au cœur une plaie toujours vive : disgracié, exilé, il ne pardonne yas à ceux qui sont maréchaux de France, alors qu'il ne l'est pas. Il affecte, sans doute, de se consoler « en sa propre vertu ». Et comment se consoler de ce qu'on n'a pas avec ce qu'on n'a pas davantage? « Quel dommage, lui écrivait Mme de Sévigné, que vous n'ayez pas été heureux! car, la prospérité, qui fait toujours briller, nous aurait donné le plaisir de voir ce que vous eussiez fait avec elle. » Quand on lui rappelait cette grande déception d'une vie tourmentée par une ambition impuissante, il montait « sur ses grands chevaux », et répondait superbement :
Pourvu que j'aie le vivre et le vêtement, je suis assez paré de ma réputation, et la fortune, qui m'a fait du pis qu'elle a pu, n'a pu m'abattre ni l'air ni le courage. J'espère que je serai jusqu'au bout plus grand que mes malheurs, et que je ferai voir au moins par là que je n'en étais pas digne.
Mme de Sévigné le jugeait bien lorsqu'elle lui disait : « Vous -êtes un homme bien excessif. » Tantôt il l'outrageait indignement dans un portrait qui est à la fois d'un observateur clairvoyant et d'un calomniateur; tantôt, soigné par elle dans une
de ses maladies, il promettait de lui vouer pour jamais une amitié tendre, plus durable que l'amour. Mais ce qui déplaît surtout en Bussy, c'est qu'à l'orgueil du grand seigneur il joint les bassesses du courtisan besogneux et les puériles vanités de l'homme de lettres. Il demande cyniquement au roi « du pain », il espère le toucher et aller « jusqu'à sa bourse ». Ce qu'il écrit ne jaillit point de source, et pourtant il feint d'écrire sans préparation : « Gela est bon aux ouvrages des médiocres génies d'être revus et corrigés. » Mais il sait qu'il a de l'esprit, et quand on lui dit qu'il en a, il répond avec modestie : « Je le croyais un peu de moi-même ; » et il se- flatte, s'il s'avise de refaire la Princesse de Clèves, de faire penser et dire aux personnages « des choses plus naturelles ». Son naturel à lui est, pour ainsi dire, un naturel aride, que le cœur n'échauffe pas, que ne colore pas l'imagination. C'est l'imagination précisément et le cœur qui donnent le charme et la vie au style de Mme de Sévigné, à ce style qui, comme elle le dit, sort brusquement de son imagination, à ce style dont « les tons viennent du cœur », ainsi qu'elle le dit encore.
C'est une chose étrange qu'une imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient encore ; sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. La première chose qui saisit mon imagination la mène si loin, que cela compose souvent une loge des Petites- Maisons; et quand je reviens à moi, comme d'un sommeil, j'en suis plus étonnée que les autres 1.
Ce don d'imagination, de fantaisie, de rêverie, le très fin, raisonnable et sceptique Bussy en était dépourvu. Sa gaieté n'est pas la gaieté bourguignonne et gauloise qui déborde et s'épanche à flots abondants : elle sourit et ne rit pas-; elle est amie de l'épigramme, de l'allusion maligne, de la pointe cachée, plus que de la bonne humeur épanouie. On dirait qu'il garde toujours à la lèvre un pli sarcastique, parfois amer. Elle, au contraire, elle est toute jpie et toute verve. Son fils lui demandait un jour comment elle pouvait supporter certains vendredis de décembre, dans la solitude des Rochers; elle répondit : « Mon fils, je prends une beurrée, et je chante. » C'est ainsi qu'on aime à la voir, riant et chantant à travers tout.
Par une alliance toute naturelle chez les personnes vives et de premier mouvement, elle unit à ce don du rire spontané le don des larmes faciles. « Ne soyez pas en peine, dit-elle, de