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Lettres des 2G mars 1G71 et 17 juill

ceux qui ont le don des larmes. » 11 est, en effet, « des lai d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas arôme aux joies les plus brillantes... Qu'on a quelquefois de plai pleurer! » Sa fille, dont la ce philosophie » était plus ferme, raillait cette belle faiblesse naturelle et celte disposition aux larmes qui lui semblaient indignes d'une âme élevée. Mais elle, pourquoi cacherait-elle qu'elle est « tendre aux larmes »? Oui, elle est « une pleureuse »; mais elle n'est pas une mélancolique : une impression gaie elface bientôt l'impression (liste; dans la même lettre elle pleure et rit à la fois. Sa sensibilité ne serait-elle donc qu'une sensibilité de tempérament? Non : croyons-la plutôt sur parole quand elle nous montre la source de tant de mouvements passionnés dans une capacité d'aimer qui ne fut pas médiocre.

Ah! noble indifférence, où êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse* et sans vous tout est inutile; mai?, puisqu'il faut souffrir de quelque façon que ce soit, il vaut encore mieux souffrir par là que par les autres endroits. Pour moi, je serais très fâchée d'être consolée; je ne me pique pas de fermeté ni de philosophie, mon cœur me mène et me conduit. On disait l'autre jour que la vraie mesure du mérite du cœur, c'était la capacité d'aimer; je me trouvai d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de vanité, si je n'avais mille autres sujets deme remettre à ma place l .

La verve, la gaieté, Mme de Sévigné peut les devoir, dans une certaine mesure, à sa famille et à son pays; mais cette bienveillance optimiste, cette chaleur de cœur, cette sensibilité si facile à émouvoir, n'appartiennent qu'à elle. Voilà ce qui la met si fort au-dessus d'un Bussy.

L'influence de la naissance et de la caste. — Mme de Sévigné est-elle insensible aux misères du peuple? — Les troubles de Bretagne.

Il ne faudrait point cependant attribuer à M1116 de Sévigné une sorlç de bonté banale et monotone qui se répand uniformément sur toute sa correspondance et enémousse le piquant. Nous n'avons point affaire à une bourgeoise sensible, mais à une grande dame d'humeur vive et volontiers moqueuse, qui

i. Lettres des 7 mars et 20 mai 1672.

ne s'interdit pas les médisances ni même, on Ta dit1, les petites méchancetés. Voyez comment elle traite cette pauvre Mme de Marans, désignée dans ses lettres sous le nom de Mélusine, « la méchante fée ». 11 est vrai que Mmfi de Marans avait calomnié sa fille. Que Forbin-Janson, évêque de Marseille, se permette d'être d'un sentiment opposé à celui de M. de Grignan, voilà les « Fourbins » et leurs « fourbineries » qui deviennent un terme inépuisable de plaisanteries aussi injustes que faciles, car Mme de Sévigné avait élé fort bien accueillie dans la maison de l'homme qui reçoit d'elle, en retour, le sobriquet de <( la Grêle ».

On a pu même l'accuser d'une certaine sécheresse de cœur et lui reprocher de n'avoir pas compati aux misères des « bonnets bleus» de basse Bretagne et des religionnaires des Gévennes, de ceux qu'elle appelle les démons des montagnes du Dauphiné. Mais ici il faut s'entendre. 11 y a des choses que Marie deRabutin, marquise de Sévigné, ne peut sentir comme nous les sentons. Certes, elle n'a pas l'orgueil aristocratiquement dédaigneux de Bussy, mais elle partage et devait partager ses préjugés de naissance et de caste. De là certains mots qui surprennent. Lorsque la citadelle de Condé, en 1776, est prise, Mme de Sévigné écrit : « Elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet. » Si le roi fait de Racine et de Boileau ses historiographes, elle écrit à Bussy : « Ah! que je connais un homme de qualité à qui j'aurais bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-là, si j'en étais le maître! » Ce n'est, après tout, qu'un compliment ingénieux à l'adresse de Bussy; mais comment juger les lettres, si nombreuses et si cruelles, relatives aux troubles de la Bretagne pendant l'été, l'automne et l'hiver de 1675? Sainte- Beuve l'a fait avec mesure.

Il est une seule circonstance où Ton ne peut s'empêcher de regretter que Mme de Sévigné se soit abandonnée à ses habitudes moqueuses et légères; où l'on se refuse absolument à entrer dans son badinage et où, après en avoir recherché toutes les raisons atténuantes, on a peine encore à le lui pardonner: c'est lorsqu'elle raconte si gaiement à sa fille la révolte des paysans bas bretons et les horribles sévérités qui la réprimèrent. Tant qu'elle se borne à rire des états, des gentilshommes campagnards, et de leurs galas étourdissants, et de leur enthousiasme à tout voter entre midi et une heure, et de toutes les autres folies du prochain de Bretagne après dîner, cela est bien, cela est d'une solide et légitime plaisanterie, cela rappelle en certains endroits

i. DeFéletz, Mélanges.

!a touche de Molière. Mais, du moment qu'il y a eu de petites franchi Bretagne, et à Rennes une colique pierreuse, c'est-à-dire que le gouverneur, M- de Chaulnes, voulant dissiper le peuple par sa présence, a été repous.-é chez lui à coups de pierres ; du moment que M. de Forbin arrive avec six mille hommes de troupes contre les mutins, et que ces pauvres diables, du plus loin qu'ils aperçoivent les troupes royales, se débandent par les champs, se jettent à genoux, en criant : Mea culpa (car c'est le seul mot de français qu'ils sachent) ; quand, pour châtier Rennes, on transfère son parlement à Vannes, qu'on prend à l'aventure vingt-cinq ou trente hommes pour les pendre; qu'on chasse et qu'on bannit toute une grande rue, femmes accouchées, vieillards, enfants, avec défense de les recueillir, sous peine de mort; quand on roue, qu'on écartèle, et qu'à force d'avoir écartelé et roué l'on se relâche, et qu'on pend : au milieu de ces horreurs exercées contre des innocents ou "de pauvres égarés, on souffre de voir Mme de Sévigné se jouer presque comme à l'ordinaire; on lui voudrait une indignation brûlante, amère, généreuse; surtout on voudrait effacer de ses lettres des lignes comme celles-ci : « Les mutins de Rennes se sont sauvés il y a longtemps; ainsi les bons pâtiront pour les méchants; mais je trouve tout fort bon, pourvu que les quatre mille hommes de guerre qui sont à Rennes, sous MM. de Forbin et de Vins, ne m'empêchent point de me promener dans mes bois, qui sont d'une hauteur et d'une beauté merveilleuse; » et ailleurs : « On a pris soixante bourgeois; on commence demain à en pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures et de ne point jeter des pierres dans leur jardin » ; et enfin : « Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués; un en huit jours seulement, pour entretenir la justice : la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. » Le duc de Chaulnes, qui a provoqué toutes ces vengeances, parce qu'on a jeté des pierres dans son jardin et qu'on lui a dit mille injures, dont la plus douce et la plus familière était gros cochon, ne baisse pas pour cela dans l'amitié de Mme de Sévigné; il reste toujours, pour elle et pour Mme de Grignan, notre bon duc, à tour de bras; bien plus, lorsqu'il est nommé ambassadeur à Rome et qu'il part du pays, il laisse toute la Bretagne en tristesse. Certes, il y aurait là matière à bien des réflexions sur les mœurs et la civilisation du grand siècle. Nos lecteurs y suppléeront sans peine. Nous regretterons seulement qu'en cette occasion le cœur de Mmu de Sévigné ne se soit pas davantage élevé au-dessus des préjugés de son temps t.

Il faut se garder également et d'excuser ce qui n'est pas excusable, et de s'écrier sur le ton tragique, avec Lamartine2 : <( L'air de la cour avait endurci son âme sur les souffrances de ce qui mourait ainsi au-dessous de son niveau... Il faut arracher ces feuilles de la correspondance de Mme de Sévigné pour croire à sa sensibilité, » L'indulgence est découragée par des traits cruellement ironiques, comme ceux-ci :

Nous avons trouvé ce matin deux grands vilains pendus à des arbres sur le grand chemin. Nous n'avons pas compris pourquoi des pendus, car le bel air des grands chemins, il me semble que ce sont des roués. Nous avons

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