‹ Cours de littératureChapitre 40 sur 98 · Madame de Sévigné; Michel Lévy 1864, in · texte numérisé non relu

Madame de Sévigné; Michel Lévy 1864, in

été occupés à deviner cette nouveauté : ils faisaient une fort vilaine mine, et j'ai juré, que je vous le manderais... Nos soldats s'amusent à voler : ils mirent l'autre jour un petit enfant à la broche ; mais d'autres désordres, point de nouvelles *.

Non, en vérité, ces jolies choses-là ne sauraient être excusées ; tout au plus pourrait-on les expliquer. Les Bretons, d'ailleurs, étaient dans leur droit; l'impôt du papier timbré avait été rétabli malgré l'engagement formel que les ministres de Louis XIV avaient pris de le retirer. Mais, cela dit, il convient de ne pas exagérer les torts de Ume de Sévigné. Ce n'est pas elle qui eût écrit, comme Bussy : « Je ne plains guère les Bretons, qui sont assez fous pour s'attirer mal à propos l'indignation d'un aussi bon maître que le nôtre. » Elle qui déclarait aimer les Bretons, qui opposait leur bon cœur à l'indolence parfumée des Provençaux, elle ne pouvait voir avec indifférence souffrir la province à laquelle elle donna son fils. Le ton est souvent déplaisant; mais le fond des sentiments ne saurait être douteux, puisqu'elle ne nous l'a pas laissé ignorer : « Je prends part à la tristesse et à la désolation de toute la province.,. Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez, » Plus tard, en 1680, on la voit faire tous ses efforts pour soulager la misère de ceux qui l'entourent. « Je ne vois; dit-elle, que des gens qui me doivent de l'argent et qui n'ont point de pain, qui couchent sur la paille, et qui pleurent; que voulez-vous que je leur fasse? » Loin d'exiger avec rigueur ce qui lui est dû, elle en remet une partie à ses métayers et fermiers. Nullement dédaigneuse des petites gens, elle s'entretient volontiers avec eux, elle est toute triste de la mort de Beaulieu, son fidèle domestique, dont la dernière pensée est pour elle.

Le caractère de la femme dans le commerce de la vie : facilité, sincérité, désintéressement et dévouement dans l'amitié*

Ce coup d'œil jeté sur les influences morales qu'elle a subies (les influences qui ont agi sur son intelligence ne sont pas, nous le verrons, moins profondes) nous donne une idée suiïi-

i. Lettres des 11 sept. 1675 et 5 janv. 1676. Voyez aussi les lettres des 3 et 24 juillet, du 16 août, du 24 sept., des 22, 23, 27 et 3Q octobre, du 24 nov. 1675.

santé déjà du caractère de la femme. Il faut maintenant la suivre de plus près dans le commerce du monde et de l'ami:

« C'est une chose délicieuse que de demeurer avec Mmo de Sévigné, » écrivait Mmo de Coulanges à un moment où elle jouissait de ce commerce exquis entre tous. Elle-même, Mmo de Sévigné se rendait justice sans fausse modestie : « Ah ! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi ! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance môme superficielle, me mène loin î Je crois en vérité que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie... Je vous assure qu'il faut peu pour me contenter1. » Elle reconnaît, il est vrai, que la belle vertu de patience n'est pas à son usage ; mais de quelle bonlé patiente ne fit-elle pas preuve vis-à-vis de sa cousine, Mlle de Méri, éternellement malade, éternellement maussade ! Pour qu'une âme soit patiente, il faut qu'elle soit égale : celle de Mmo de Sévigné était vive, mais n'était point inégale. Nulle part on n'entrevoit chez elle ce fond d'amertume secrète qui gâte parfois l'âme la plus haute. Même à ses heures les moins joyeuses, elle est résignée, ou, pour .parler comme elle parle, elle est contente : « Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? J'en suis contente, et si j'ai des mouvements de murmure, ce n'est pas par rapport à moi. » La vieillesse ne l'assombrit pas; au contraire, les lettres des dernières années sont de plus en plus sereines. Elle hait plus que la mort l'ennui et les méchantes compagnies qui l'apportent; mais qu'on lui demande un service, elle est toujours prête à le rendre. Mme de la Guette a dit d'elle dans ses Mémoires : « C'est une dame qui n'a point de plus grand plaisir que quand elle peut obliger quelqu'un, étant la générosité même. » On peut trouver qu'elle écarte les fâcheux avec quelque brusquerie ; mais c'est pour être davantage à ceux qu'elle aime, aux chers confidents de ses chagrins et de ses joies.

Je suis naturelle ; et quand mon cœur est en presse, je ne puis m'empêcher ! de me plaindre à ceux que j'aime bien... Vous savez que je suis communicative et que je n'aime point .à jouir d'un plaisir toute seule 2.

Ces qualités, sociables au plus haut degré, sont celles qui font le charme d'un commerce; il en est d'autres qui en font la solidité et la sûreté. Peu de personnes sont vraies, elle l'ob-

i. Lettre du 6 nov. 1680.

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